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L'ORDRE
• •
naturel et essentiel
DES SOCIÉTÉS
POLITIQUES.
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1°
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L'ORDR En
^ ;
NATUREL ET ESSENTIEL ^
DES SOCIÉTÉS
V Ordre tJllaLoi inviolable des Efprits ,* & rien neJlrjgV,
s'il n’y ejl conforme.
♦ '• — <
Maleb. Tr. de Mor. Ch. II. Pare. xi.
A LONDRES ,
Chez JEAN NOURSE, Libraire;
SC fe trouve à PA RIS ,
Chez DESAINT, Libraire , rue du Foin S. Jacques. M. DCC. LXVII.
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»:
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DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Nous CO nnoissons dans les Rois trois prin- cipaux objets d’ambition ; une grande richefle , une grande puiflance , une grande autorité : j’écris donc pour les intérêts des Rois ; car je traite des moyens par lefqueis leur richefle , leur puiiTance , leur autorité peuvent s’élever à leur plus haut de- - gré poflîble.
Les propriétaires des terres ne de/irent rien tant que de voir accroître les revenus qu’ils reti- rent annuellement de leurs domaines : j’écris donc pour les intar««« -de ces propriétaires ; car je traite des moyens par lefqueis toutes les terres peuvent parvenir à leur donner le plus grand revenu poflîble.
La classe qui vend fes travaux aux autres hom- mes , na d’autre but que d’augmenter fes fàlaires par fon induftrie : j’écris donc pour les intérêts de cette clafle ; car je traite des moyens par lefqueis la mafle des fàlaires de l’induftrie peut groflîr dans toute l’étendue de fà plus grande mefure poflîble.
Les Miniftres des autels , comme hommes co- partageants dans le produit des terres , & comme
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iv DISCOURS
difpenfateurs des biens confacrés à fecourir l’indi- gent , font doublement intérelfés à l’abondance des récoltes : j’écris donc pour les intérêts de ces Mi- niftres : j’écris donc pour les intérêts de l’indigent ; car je traite des moyens par lefquels on peut aflu- rer aux récoltes la plus grande abondance poflîble.
Les Commerçants , clafle particulière d’hom- mes dont l’utilité eft commune à toutes les Nations, & qui ne peuvent commercer qu’en raifon de la reproduétion des richeiïès commerçables , ne doi- vent former des vœux que pour la multiplication de ces richefles : j’écris donc pour les intérêts des Commerçants ; car je traite des moyens par leP quels on peut s’aiïurer la plus grande reproduétion , & la plus grande conlommation poflîble de toutes les richefles qui doivent entrer dans le commerce.
Les hommes enfin , en fe réunifiant en fociété, n’ont eu d’autre objet que d’inftituer parmi eux des droits de propriétés communes & particulières , à l’aide defquels ils puflent fe procurer toute la fomme du bonheur que l’humanité peut compor- ter , toutes les jouïflànces dont elle nous rend lùf- ceptibles : j’écris donc pour les intérêts du corps entier de la Société ; car je traite-des moyens par lefquels elle doit néceflairement , & pour toujours, donner la plus grande confiftence, la plus grande
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PRÉLIMINAIRE . v
Valeur à ces droits de propriétés communes & par- ticulières , fe placer ainfi & fe maintenir dans Ton meilleur état poflîble.
Par-tout où nos connoifîànces peuvent péné- trer , nous découvrons une fin & des moyens qui lui font relatifs : nous ne voyons rien qui ne foie gouverné par des loix propres à fon exiftence , & qui ne foit organifé de maniéré à obéir à ces loix , pour Requérir , par leurs fecours , tout ce qui peut convenir à la nature de fon être, & à fa façon d’exifter. J ai penfé que l’homme n’avoit pas été moins bien traité : les dons qui lui font particuliers, & qui lui donnent l’empire de la terre , ne me permettent pas de croire que dans le plan géné- ral de la création , il n’y ait pas une portion de bonheur qw* ltrr fbit deftinée , & un ordre propre à lui en aflürer la jouïflànce.
Plein de cette idée , & perfuadé que cette lu- mière divine qui habite en nous , ne nous eft pas donnée fans un objet, j’en ai conclu qu’il falloir que cet objet fût de nous mettre en état de connoî- tre l’ordre fur lequel nous devons régler notre fa- çon d’exifter pour être heureux. De-là, paflânt à la recherche & à l’examen de cet ordre , j’ai reconnu que notre état naturel eft de vivre en fociété ; que nos jouïifances les plus précieufos ne peuvent fo
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v] DISCOURS
trouver qu en fociété; que la réunion des hommes en fociété , & des hommes heureux par cette réu- nion, eft dans les vues du Créateur; qu’ainfi nous devions regarder la fociété comme étant l’ouvrage de Dieu même ; & les loix conftitutives de l’ordre focial comme faifant partie des loix générales & immuables de la création.
Les premières difficultés qui le font élevées contre cette façon de confidérer l’homme^ ont été tirées des maux qui réfultent de notre réunion en fociété. Mais alors obfervant que parmi les cho- fes les plus utiles pour nous , il n’en eft point qui ne puilîent nous devenir funelles par les abus que nous pouvons en faire , j’ai cru devoir examiner fi les loix naturelles de la fociété font les véritables caufes de ces mêmes maux , ou s’ils ne font point plutôt les fruits néceflaires de notre ignorance fur les difpofitions de ces loix.
Mes recherches lùr ce point m’ont fait palier du doute à l’évidence : elles m’ont convaincu qu’il exifte un ordre naturel pour le gouvernement des hommes réunis enlociété;un ordre qui nous allure néceflâirement toute la félicité temporelle à la- quelle nous fommes appellés pendanrnotre féjour liir la terre , toutes les jouïflânces que nous pou- vons railbnnablement y defirer , & auxquelles nous
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PRÉLIMINAIRE. vij
ne pouvons rien ajouter qu’à notre préjudice ; un ordre pour la connoiiïance duquel la nature nous a donné une portion fuffifante de lumières , & qui n’a befoin que d’être connu pour être obfervé ; un ordre où tout eft bien , & nécejfairement bien , où tous les intérêts font 11 parfaitement combi- nés , fi inféparablement unis entre eux , que depuis les Souverains jufqu’au dernier de leurs fujets , le bonheur des uns ne peut s’accroître que par le bonheur des autres ; un ordre enfin dont la fainteté & l’utilité, en manifeftant aux hommes un Dieu bienfaifànt , les prépare, les difpofe , par la recon- noi/Iànce , à l’aimer , à l’adorer , à chercher par intérêt pour eux-mêmes, l’état de perfection le plus conforme à fes volontés.
Plus j’ai voulu combattre cette évidence , & plus je l’ai rendue viétorieufe pour moi : plût au Ciel que je pufie la démontrer aux autres comme je la lens , comme je la vois; plût au Ciel qu’elle fût univerfellement répandue; elle ne pourroit l’ê- tre, qu’elle ne changeât nos vices en vertus; quelle ne fît ainfi le bonheur de l’humanité.
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s
FAUTES A CORRIGER.
Pages.
i6y. ligne 6. quelque nation, lifts quelques nation;, ijo. ligne i}. foit léfée , liftz ne ioit Icfce.
545. ligne S. fei, liiez ce/.
3f 3. ligne 11. ont tombé, lifts (ont tombés, jOt. ligne (. prouve, lifts procure. lbii. ligne 9. nos opérations , lifts vos opérations, 390. ligne 1 9. pour nous , lifts pour vous.
4ti. a U noie, On met, lifes On voit.
4î 7. ligne 13. publique, lifts phyfique.
L’ORDRE
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L’ORDRE NATUREL
ET ESSENTIEL
DES SOCIÉTÉS POLITIQUES.
PREMIERE PARTIE.
Théorie de L'Ordre .
JNf IiCESSité phyfique de la fociété. Comme elle nous conduit à la connoifTance du jufte & de l’injufte abfolus. Leur origine , en quoi Us confiftent ; axiome qui renferme tout le jufte abfolu. Comme les devoirs font le principe & la mefure des droits. Premiers principes conftitutifs de l’ordre naturel 6c eflentiel à chaque fociété particulière. Rapports néceflaires de cet ordre eflentiel avec l’ordre phyflque £ caractères principaux 6c avantages de cet ordre eflentiel ; il eft Ample , évident 6c immuable ; U conftitue le meilleur état poflible de tout homme vivant en fociété. Expofltion fora-
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l’Ordre Naturel maire de la théorie de cet ordre , fervant encore à prouver la fimplicicé 6t l’évidence de fes principes & des conféquen- ces qui en réfultenc. Moyens de l’établir & de le perpétuer parmi les hommes.
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des Sociétés Politiques,
3
CHAPITRE PREMIER.
La maniéré dont l’Homme ejl organifé prouve quil ejl dejliné par la nature à vivre en fociété. Nécef- , jité phyfique de la réunion des Hommes en fociété. Elle ejl nécejjaire à la réproduclion des fubjijlan - ces , 6? par conféquent à la multiplication des Hommes , qui ejl dans les vues du Créateur.
Il est évident que l’homme , fufceptible de compaffion f de pitié , d’amitié , de bienfaifance , de gloire , d’émulation , d’une multitude d’affedions qu’il ne peut éprouver qu’en fo- ciété , eft defliné par la nature à vivre en fociété. Ce n’eft que dans cette vue qu’elle » donner le germe des pallions qui ne peuvent convenir qu’à un être focial : fi elle s’étoit propofé que l’homme vécût ifolé comme les bêtes féroces , elle ne l’auroit pas organifé différemment de ce quelles le font ; elle ne l’auroit pas difpofé à recevoir , à fentir des affec- tions qui n’ont de rapport qu’avec la fociété, & qui ne peu- vent naître en lui qu’autant qu’il vit en fociété.
Plus nous approfondirons cette idée , & plus nous ferons convaincus , par la contemplation de ce qui eft naturelle- ment en nous , que la réunion des hommes en fociété eft dans le plan général de la création : nous avons reçu de Dieu une intelligence dont l’utilité ne fe développe qu’en fociété : par fon moyen nos connoiffances ont franchi les bornes du globe dans lequel nous nous étions trouvés renfermés ; nous
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4 • l’Ordre Naturel
fomnies parvenus à multiplier, pour ainfi dire , notre exiften- ce perfonnelle , à penfer , à agir dans les autres hommes , à donner à nos volontés la puiffance de nous rendre préfents en différents lieux à la fois : pourquoi donc aurions-nous reçu ces facultés intellectuelles par le fecours defquelles les hom- mes les plus éloignés les uns des autres communiquent entre eux & s’entre-fervent, fi ce n’eft pour que la fociété des hom- mes exiftât par l’exercice habituel de ces mêmes facultés ?
Cette Intelligence qui nous rend maîtres de tout ce qui refpire , qui permet que notre foibleffe devienne la force do- minante fur la terre , qui nous éleve enfin à la connoiffance évidente de tant de vérités fublimes & importantes à notre bonheur, nous laifferoit dans un état qui, à plufieurs égards, feroit fort inférieur à celui des brutes , fi dans un homme elle n’étoit jamais enrichie des lumières qui lui font prépa- rées par les autres hommes.
Oui, notre Intelligence , ce don fi précieux , eft une efpece de patrimoine commun qui n’a de valeur qu’autant que tous les hommes le font valoir en commun , & qu’ils en partagent les fruits en commun. Lors même que la mort nous fépare de la fociété , elle ne fépare point toujours la fociété de la portion d’intelligence que nous avons cultivée pendant notre vie : les découvertes que nous avons faites par fon fecours , tous les fruits en un mot que nous en avons re- tirés , fubfiftent encore après nous , lorfque nous avons bien voulu les communiquer , & ne point les dérober à la fociété. Notre Intelligence nous furvit ainfi pour l’utilité de nos affociés ; ils femblent en hériter ; & voiü pourquoi nous difons des grands hommes , qu’ils ne meurent point ; que leur efprit habite encore par-tout où leurs lumières fe font ré- pandues , par-tout où leurs vertus fervent de modèle.
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des Sociétés Politiques. $
Comment donc pourroit-ort croire que nous ne fommes point organifés pour vivre en fociété , tandis que nous nous appercevons tous les jours que par le moyen de notre intelli- gence , il fubfifte encore une forte de fociété entre nous ôc des hommes qui, depuis 2000 ans, ont difparu de deflùs la terre : nous les révérons , nous les confultons ; à leur tour ils nous parlent ôc nous inftruifent ; ils communiquent avec nous enfin , puifqu’ils excitent en nous des fenfations , ôc qu’ils nous fuggerent des idées, comme fi nous joui fiions en- core de leur préfence ôc de leur entretien.
Pour peu que nous fa fiions attention aux fecours dont l’enfance Ôc la vieiliefle ne peuvent abfolument fe palier , il ell certainement évident que l’homme eft conftitué de ma- niéré qu’il doit naître , ôc mourir en fociété. Ce que j’appelle naître , c’eft vivre dans l’enfance , dans cet âge où chaque jour nous acquérons , par une gradation infenfible , Te de- gré de forces fufiïfantes pour fatisfaire , par nous-méme , à ce que nos befoins <• y i g^a«-JCW 4g'TTieTTi c faifon , ce que j ap- pdle mouTîî , ceft la façon dont nous exilions , lorfque cour- bés fous le poids des années , le déclin journalier de nos for- ces nous achemine peu à peu vers le dernier terme où la loi commune à tout Être créé doit s’accomplir.
Si dans les extrémités de notre vie , cette foiblefle , qui devient en nous une impuiffance abfolue , trouve dans les inclinations ôc les devoirs des autres hommes , tous les fe- cours dont elle a befoin , c’eft à la fociété que nous en fom-- mes redevables : notre réunion en fociété fuppléant ainfi , dans l’homme focial , tout ce que la nature a refufé à l’hom- me ifolé , elle eft donc évidemment une condition efièntielle à notre exiftence.
No u s trouverons une quatrième preuve de la même vé-
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6 l’Ordre Naturel
rité, fi nous voulons donner quelque attention aux deux mo- biles qui font en nous les premiers principes de tous nos mou- vemens : l’un eft l’appétit des plaifirs , & l'autre eft l’averfion de la douleur. Par l’appétit des plaifirs on ne doit pas enten- dre feulement l’appétit des jouiffances purement phyfiques , de ces fenfations agréables qui naiffent en nous rUceffairemtnt , félon la difpofition naturelle de nos fens , de fans le concours de nos facultés intellectuelles ; mais fous le nom de plaifirs , il faut comprendre encore ce que nous pouvons nommer la déleélation de l’ame , ces vives & douces affrétions qui la pénètrent fi délicieufement ; qui la remplirent fans lui laiffer aucun vuide , qui naiflent des rapports que nous avons avec les êtres de notre efpéce , & que nous ne pouvons éprou- ver que dans la fociété.
De même quand je parle de l’averfion de la douleur, l’idée que je veux préfenter ne doit point être refferrée dans ce qui concerne les maux phyfiques : elle embraflë encore toutes les licitations pénibles , ennuyeufes & affligeantes dans lefqyelles l’ame ne peut fe trouver qu’à l’occafion de notre exiftence en fociété.
Ces fortes d’affections fociales, quoiqu’elles ne nous foient communiquées que par l’entremife de nos fens , prennent fur nous un tel empire , quelles nous forcent fouvent à leur fa- crifier nos fenfations phyfiques les plus cheres : c’eft à ces affections fociales que nous obéiflons , lorfque nous parodions renoncer à nous-même pour ne plus vivre que dans les autres , pour ne plus jouir que de leurs propres jouiflajjees, pour ne plus connoître le plaifir , qu’autant qujLpeflé par eux pour arriver jufqu’à nous ; nous leur obéiffons encore lorfque nous nous élevons jufqu’au mépris des richefles ôc de la vie , ôc que nous préférons la douleur phyfique , la mort même au des-
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honneur ou à quelque autre chagrin qui naît de nos rapports avec la fociété.
Ces réflexions, toutes courtes qu’elles font, fuffifent pour prouver que la fociété nous devient beaucoup plus précieufe par les jouiflances qu’elle nous procure dans l’ordre métaphyfique , que par les jouiflances phyfiques qu’elle nous allure ; qu’ainfi l’appétit des plaifirs , fi avide de ces affec- tions fociales , ne peut être fatisfait que par le moyen de la fociété.
J E conviens cependant que ce mobile , confidéré dans fes rapports avec l’ordre phyfique , nous fourrtet d’une maniéré bien plus fenfible encore âc bien plus abfolue , à la néceflité rigoureufe de nous réunir en fociété : prelfés par l’attrait du plaifir phyfique de fatisfaire aux befoins effentiels à notre exiftence , ôc ne pouvant nous procurer , que par le moyen de la fociété , les chofes relatives à ces mêmes befoins , il eft évident que notre réunion en fociété eft une fuite natu- relle fit néceffaire jlcX*PP-1 •«'ttWpTalfirs.
Mats ce n’eft point là que fe bornent les rapports de ce mobile avec la fociété : quelle multitude de befoins fit de jouiflances faôices ne voit-on pas naître pour nous à l’occa- fion de notre réunion en fociété ! L'appétit des plaifirs , en nous rendant fenfibles à l’attfait de ces jouiflances , ne nous annonce-t-il pas que nous fommes faits pour elles , êt qu’elles font faites pour nous f & quand il eft démontré , comme il le fera dans la fuite de cet ouvrage , que ces befoins & ces jouiflances faéfâces fontl’ame du mouvement focial, du mou- vement par lequel la fociété parvient à remplir les objets de fon inftitution , ne nous devient-il pas évident que tout en nous eft difpofé pour que nous vivions en fociété ?
C e que je viens de dire de ce premier mobile me difpenfe
8 l’Ordre Naturel
de parler du fécond : il eft aifé de concevoir que la privation des jouiflances recherchées par l’appétit des plaifirs, eft pour nous une occafion de douleur ; ôc que l’averfion de la dou- leur concoure ainfi avec l’appétit des plaifirs , à la forma- tion & au maintien de la fociété.
U n e cinquième preuve que nous fommes deftinés à vivre en fociété ce font les befoins phyfiques ôc efièntiels auxquels notre exiftence nous aflujettit uniformément : nous ne pou- vons exifter fans confommer ; notre exiftence eft une con- fommation perpétuelle ; ôc la néceftité phyfique des fubfif- tances établit la néceftité phyfique de la fociété. Si les hom- mes ne fe nourriïïbient que des productions fpontanées de la terre , de celles qu’elle donne gratuitement , & fans travaux préparatoires , il faudrait un pays très-vafte pour faire fub- fifter un très-petit nombre d’hommes ; mais nous favons par notre propre expérience que l’ordre phyfique de notre confti- tution tend à une multiplication très-nombreufe. Cette dif- pofition phyfique ferait donc une contradiction , un défor- dre dans la nature , en ce que les hommes ne pourroient fe multiplier que pour s’entre-détruire, fi l’ordre phyfique de la reproduction des fubfiftances ne permettoit pas qu’elles foient multipliées aufli à mefure que nous nous multiplions. Ce défor- dre feroit d’autant plus grand , d’autant plus évident, qu’il s'é- tendrait jufques fur les vues que la nature s’eft propofées dans la multiplication des autres animaux ; car elle eft fubordonnée, comme la nôtre , à celle des fubfiftances ; & nous fommes les feules créatures par le moyen defquelles les-p*ûdu£tions doivent fe multiplier pour l’avantage comffiun de tous les êtres qui font deftinés à les confommer.
Cependant cette multiplication de fubfiftances ne peut s’opérer que par la culture, ôc la culture n’eft poflible que
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dans la fociété ; car il ell évident que perfonne ne cultive- roit fi perfonne n’avoic la certitude morale de jouir de la ré- colte , 6c que ce n’eft que dans la fociété que cette certitude morale peut s’établir , parce quelle fuppofe des droits qui, comme on le verra dans la fuite, ne peuvent avoir lieu qu’en fociété.
L’e x e m p l e des Lapons qui ne cultivent point , ne peut pas m’être objecté : chez eux la rigueur du climat s’oppofe à la multiplication des hommes , parce qu’il s’oppofe à la cul- ture : aulfi font-ils très-peu nombreux. Mais quelque foible que foit leur population , elle ne feroit point ce qu’elle cft , & elle ne pourroit fe conferver dans le même état , fi la fo- ciété qui s’eft établie parmi eux , ne leur alfuroit la propriété de leurs troupeaux , Ôt la liberté de les faire pâturer.
J E ne crains pas non plus qu’on aille chercher chez quel- ques peuples de l’Amérique , des argumens pour me prouver que l’ordre phyfique de la génération ne rend pas la culture néceffaire. Je fais qujJLjau aft n«rtTr~COltîVènt point ou pres- que point , quoique leur fol 6c leur climat foient également heureux ; mais ils détruifent leurs enfans , égorgent les vieil- lards , employent des remedes pour arrêter le cours naturel de la génération : leurs pratiques homicides font donc autant de preuves que je peux réclamer pour établir , non pas qu’il ne peut exifter une fociété fans culture , mais que dans les climats propres à la multiplication des hommes , il eft d’une néceffité phyfique , d’une néceffité relative à leurs befoins phyfiques 6c à l’ordre phyfique de la génération, qu’ils foient Cultivateurs ou Meurtriers.
J e veux bien laifier dans ce premier moment la liberté d’inftituer une fociété comme on le voudra ; je veux bien quelle ne foit point cultivatrice ; toujours eft-il vrai que fi
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io l’Ordre Naturel ^
les hommes n’ont pas formé entre eux une fociété quelcon- que, de laquelle il puifTe réfulter une fureté contre la fupé- riorité de la force & fon ufage arbitraire , il eft impoflible qu’un homme puiffe faire des approvifionnemens , élever des troupeaux , en un mot s’alfurer les moyens de fubfifter d’une automne à une autre automne. Par-tout où il n’y auroit de droits que ceux de la force , toute poffeflion ne pourroit être que précaire 6c conditionnelle : un tel état feroit un état de guerre perpétuelle 6c néceflaire : quiconque ne croiroit pas être feul , fe croiroit nècejfairement en danger , 6c nccejfaire- mem il faudroit qu’il détruisît pour nôtre pas détruit.
Rien de plus fimple , rien de plus évident que l’argu- ment que je viens d’employer pour prouver la néceflité phy- fique de la fociété : l’ordre phyfique de la génération nous montre que le genre humain eft deftiné par l’Auteur de la nature à une multiplication très-nombreufe ; cette multipli- cation cependant ne peut avoir lieu fans une abondance de fubfiftariCe» «elative ôc proportionnée à fes befoins ; or cette abondance ne peut naître que par le moyen de la culture qui ne peut s’établir fans la fociété : ainfi l’établiflement de la fociété , comme moyen néceflaire à l’abondance des produc- tions , eft d’une néceflité phyfique à la multiplication des hommes , ôc fait partie de l’ordre de la création.
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des Sociétés Politiques.
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CHAPITRE II.
Première fource du Jujie & de l'injujle abfolus ; en- quoi ils confijlent ; leurs rapports avec la nécef- Jité phyfique de la Jociété ; droits & devoirs dont la nécejjité & la jujlice font abfolues. Origine de la propriété perfonnelle & de la propriété mobi- liaire ; ce quelles font ; leurs rapports avec l’iné- galité des conditions parmi les Hommes. Axiome qui renferme tout le Jufe abfolu.
La coNNOissANCEdela nécelfité phyfique de la fociété nous conduit tout d’un coup à la connoiflance du jufte ôt de l’injufte abfolus. Le jufte abfolu eft une juftice par eflence, une j u (lice qui tient ~ 1 — * *1**^ choies , qu’il fau-
drait qu'cirés cefiaflent d’être ce qu’elles font, pour que cette juftice ceflat d’être ce qu’elle ell.
L E jufte abfolu peut être défini , un ordre de devoirs & de droits qui font d'une nécejjité phyfique , dr par conféfuent abfolue. Ainli l’injufte abfolu eft tout ce qui fe trouve contraire à cet or- dre. Le terme d' abfolu n’eft point ici employé par oppofirion au relatif ; car ce n’eft que dans le relatif que le jufte & i’injufta peuvent avoir lieu ; mais ce qui , rigoureufement parlant , n’eft qu’un jufte relatif devient cependant un jufte abfolu par rapport à la nécefïité abfolue où nous fommes de vivre en fociété.
Q u o i qu’i Léoif vrai de dire que chaque homme naifle en fociété , cependant dans l’ordre des idées , le befoin que les
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ii l’Ordre Naturel
hommes ont de la fociété, doit fe placer avant l’exiftence de la fociété. Ce n’eft pas parce que les hommes fe font réunis en fociété, qu’ils ont entre eux des devoirs & des droits réci- proques ; mais c’eft parce qu’ils avoient naturellement & nt- ceffairement entre eux des devoirs & des droits réciproques , qu’ils vivent naturellement & nècejfairement en fociété. Or ces devoirs & ces droits , qui dans l’ordre phyfique font d’une néceflité abfolue , conftitucnt le jufte abfolu.
Je ne crois pas qu’on veuille refufer à un homme le droit naturel de pourvoir à fa confervation : ce premier droit n’eft même en lui que le réfultat d’un premier devoir qui lui eft împofé fous peine de douleur ôc même de mort. Sans ce droit, fa condition feroit pire que celle des animaux <, car ils en ont tous un femblable. Or il eft évident que le droit de pourvoir à fa confervation renferme le droit d’acquérir , par fes recherches & fes travaux , les chofes utiles à fon exiften- ce , & celui de les conferver après les avoir acquifes. II eft 6 v ident-quç c e fécond droit n’eft qu’une branche du premier: on ne peut pas dire avoir acquis ce qu’on n’a pas le droit de conferver ; ainfi le droit d’acquérir & le droit de conferver ne forment enfemble qu’un feul & même droit, mais confi- déré dans <îcs temps différents.
C’e s t donc de la nature même que chaque homme tient la propriété exclufive de fa perfonne , 6c celle des chofes acquifes par fes recherches 6c fes travaux. Je dis la propriété exclufive , parce que fi elle n’étoit pas exclufive , elle ne feroit pas un droit de propriété.
Si chaque homme n’étoit pas, exclufivem*"* à tous les au- tres hommes, propriétaire de fa perfonne, il faudroit que les autres hommes euffent fur lui-même de» droits femblables aux liens : dans ce cas on ne pourroit plus dire qu’un homme
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des Sociétés Politiques. 13
a le droit naturel de pourvoir à fa confervation ; lorfqu’il voudroit ufer d’un tel droit, les autres auroient auffi le droit de l’en empêcher ; fon prétendu droit feroit donc nul ; car un droit n’eft plus un droit , dès que les droits des autres ne nous laiffent pas la liberté d’en jouir.
I L y a long-tems que nous avons adopté l’axiome du droit Romain , Jus conflituit necejfttas , Ôt que fans connoître la for- ce & la juftice de cette façon de parler , nous difons que la néceffité fait la loi. Cet axiome cependant renferme une grande vérité ; il nous apprend que ce qui eft d’une néceffité abfolue , eft auffi d’une juftice abfolue ; & d’après cette même vérité, nou$ devons faire le raifonnement que voici : Pour que cha- que homme puiffe remplir le premier devoir auquel il eft affu- jéti par la nature ; pour qu’il puilfe fubfifter enfin , il eft d’une néceffité abfolue qu’il ait le droit de pourvoir à fa conferva- tion ; pour qu’il puiffe jouir de ce droit , il eft d’une nécef- fité abfolue que les autres n’ayent pas le droit de l’en empê- cher ; la propriété s /ii/i«'<il< ft pt’ffgïïne , que déformais j’appellerai propriété perfonnelle, eft donc pour chaque homme un droit d’une néceffité abfolue ; & comme cette propriété perfonnelle exclufive feroit nulle fans la propriété exclufive des chofes acquifes par fes recherches & fes travaux , cette fécondé propriété exclure à laquelle je donnerai , dans la fuite , le nom de propriété mobiliaire , eft d’une néceffité ab- folue comme la première dont elle émane.
Nous voici déjà bien avancés dans la connoiffance du jufte & de l’injufte abfolus : une fois, que nous voyons qu’il eft d’une néceffité abfolue que dans chaque homme fa propriété perfonnelle & fa propriété mobiliaire foient excluftves , nous fommes forcés de reconnoître auffi , dans chaque homme , des devoirs d’une néceffité abfolue ; ces devoirs confiftent à ne
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14 l’Ordre Naturel
point bleffer les droits de propriété des autres hommes ; car
il eft évident que, fans les devoirs, les droits ceffcroient d’é-
xifter.
L’homme confidéré par rapport aux animaux, n’a point de droits , parce qu’entre eux ôc lui c’eft le pouvoir phyfique qui décide de tout. L’idée qu’on doit fe former d’un droit ne peut s’appliquer qu’aux rapports que les hommes ont né~ ceJJ'airement entre eux ; ôc dans ce point de vue , qui dit un droit, dit une prérogative établie fur un devoir , & dont on jouit librement ,fans le fecours de la fupériorité des forces , parce que toute force étrangère , quoique fupérieure , ejl obligée de la ref- pebler . Sans cette obligation rigoureufe , l’homme endormi n’auroit aucun des droits de l’homme éveillé , ou plutôt per- fonne n’auroit de droits, qu’en raifon de fbn pouvoir phyfique, ôc la fociété ne fubfifteroit pas plus entre les hommes, qu’elle fubfifte entre eux ôc les bêtes féroces.
L e voilà donc ce jufte abfolu , le voilà qui s’offre à nous dans toute fà fimplicité : une fois que nous reconnoiffons la nécefiîté phyfique dont il eft , que nous vivions en fociété , nous voyons évidemment qu’il eft d’une nécefiîté , ôc confé- quemment d’une juftice abfolues , que chaque homme foit exclufivement propriétaire de fa perfonne ôc des chofes qu’il acquiert par fes recherches ôc fes travaux ; nous voyons évi- demment qu’il eft d’une nécefiîté ôc d’une juftice abfolues que chaque homme fe faffe un devoir de refpe&er les droits de propriété des autres hommes ; qu’ainfi parmi eux il n'ejl point de droits fans devoirs. J’ai même déjà fait obferyert}ue cette régie eft l’ordre primitif de la nature,*-®*^ clans cet ordre primitif le droitde pourvoir nous-même à notre conferva- tion , fitôt que nos forces nous le permettent , eft établi fur un devoir abfolu , fur un devoir dont nous ne pouvons
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nous affranchir , que nous n’en foyions punis par la douleur ôc la deftru&ion de notre individu.
Cette derniere maxime du jufte abfolu nous montre encore qu'il n’efî point de devoirs fans droits ,* que ceux-là font le principe ôt la mefure de ceux-ci ; que les devoirs enfin ne peuvent être établis dans lafociété, que fur la nécefficé dont ils font à la confervation des droits qui en réfultent.
S i quelqu’un révoquoit en doute cette vérité , il ne me feroit pas difficile de l’en convaincre : un devoir, quoiqu’il foit, prend fur la propriété perfonnelle qui doit être exclu ftve ; il eft donc , par effence , incompatible avec cette propriété , à moins qu’il ne lui foit utile. Il eft évident que fi ce devoir lui étoit onéreux fans lui être d’aucune utilité , celui qui feroit grévé de ce devoir , ne feroit plus exclufivement pro- priétaire de fa perfonne : ainfi ce devoir , qui offenferoit un droit naturel & conforme à la juftice par effence , ne pour- roit être rempli , qu’autant qu’on y feroit contraint par une force fupérieure : dans_çg*^*<|»-vtcrtrtJfc'T3merie roi t au pou- voir phyftque', défordre deftruclif de toute fociété.
L’i d É E d’un devoir qui ne feroit abfolument qu’onéreux, préfente une contradiction bien frappante ; car d’un côté elle fuppofe un devoir, ôc de l’autre côté nul droit pour l’exiger. En effet un droit que la force feule établit , ôc qu’une autre force détruit , n’en eft point un parmi les hom- mes. Tel feroit cependant le titre de ceux qui voudraient affujétir un homme à des devoirs qui ne feraient pour lui d’aucune utilité , & qui par conféquent détruiroient en lui fes droits de propriété.
Revenons donc à l’ordre de la nature : là-, nous trou- vons que les devoirs font necejfaircment utiles ; qu’ils font la fource & le fondement des devoirs qui nous font acquis , 6c
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i6 l'Ordre Naturel
qu’il nous importe de conferver ; que ces droits font des propriétés exc/uftves par eflencc ; que leur impofer un devoir quelconque qui n’eut rien d’avantageux pour elles , ce feroit les partager & par conféquent les détruire ; qu’ainfi elles ne peuvent fe concilier avec d’autres devoirs que ceux qui font conformes & néceflaircs aux intérêts de ces n\êmes proprié- tés exclufives. Nous pouvons donc renfermer tout le jufte abfolu dans un feul 6c unique axiome : Point de droits
SANS DEVOIRS, ET POINT DE DEVOIRS SANS DROITS.
J E terminerai ce Chapitre par une obfervation fur l’inéga- lité des conditions parmi les hommes : ceux qui s’eri plai- gnent ne voyent pas qu’elle eft dans l’ordre de la juftice par elfence : une fois que j’ai acquis la propriété txclufive d’une chofe , un autre ne peut pas en être propriétaire comme moi 6t en même-temps. La loi de la propriété eft bien la mê- me pour tous les hommes ; les droits qu’elle donne font tous d’une égale juftice , mais ils ne font pas tous d’une égale valeur , parce que leur valeur eft totalement indépendante de la loi. Chacun acquiert en raifon des facultés qui lui * donnent les moyens d’acquérir ; or la mefure de ces facul- tés n’eft pas la même chez tous les hommes.
Indépendamment des nuances prodigieufes quife trouvent entre les facultés néceiïaires pour acquérir , il y aura tou- jours dans le tourbillon des hazards , des rencontres plus heureufes les unes que les autres : ainfi par une double rai- fon , il doit s’introduire de grandes différences dans les états des hommes réunis en fociété. Il ne faut donc point regar- der l’inégalité des conditions comme tjp>aMis qui prend naiffance dans les fociétés : quand vous parviendriez à difTou- dre celles-ci , je vous défie de faire cefler cette inégalité ; elle a fa fouice dans l’inégalité des pouvoirs phyfiqués , Ôc
dans
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dans une multitude d’évenemens accidentels dont le cours efl indépendant de nos volontés ; ainfi dans quelque fitua- tion que vous fuppofiez les hommes , vous ne pourrez jamais rendre leurs conditions égales , à moins que changeant les loix de la nature, vous ne rendiez égaux pour chacun d’eux , les pouvoirs phyfiques &t les accidents.
J e conviens cependant que dans une fociété particulière, ces différences dans les états des hommes peuvent tenir à de grands défordres qui les augmentent au-delà de leur pro- portion naturelle & néceflaire ; mais qu’en réfulte-t-il ? Qu’il faut fe propofer d’établir l’égalité des conditions ? non ; cac il faudrait détruire toute propriété , fit par conséquent tou- te fociété j mais qu’il faut corriger les défordres qui font que ce qui n’eft point un mal en devient un , en ce qu’ils difpofent les chofes de maniéré que la force place d’un côté tous les droits , ôt de l’autre tous les devoirs.
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l’Ordre Naturel
CHAPITRE III.
formation des Sociétés particulières ; comme elles font d une nécejjité phyfque. Injlitution & néccf fité phyfque de la propriété foncière , des loix conféquentes à cette propriété , & dune autorité tutélaire pour en ajfurer ï observation . Premières notions du Jufe abfolu confdéré dans les Socié- tés particulières. Comment la fomme des droits & celle des devoirs fe fervent mutuellement de mefure dans ces Sociétés. Fondement naturel & unique de la véritable grandeur des Rois.
N o u s venons de voir qu’il a dû exifter naturellement & néceJJ'airement parmi les hommes une forte de focicté univer- felle fit tacite , dans laquelle chacun avoir des devoirs ôc des droits eJTentiels. Cette fociété primitive exiftoit par la feule connoifTance du befoin que les hommes avoient les uns des autres , fie de la néceflité où ils étoient de s’impofer des de- voirs réciproques pour s’affurer des droits réciproques qui intérelfoient leur exiftence. Dans ce premier état , les hom- mes venant à fe multiplier , les productions gratuites ôc fpon- tanées de la terre font bien-tot devenues infuffifantes ; ôc ils ont été forcés d’être cultivateurs. Alors il a fallu que les terres fe partageaflent , afin que chacun connût la portion qu’il pourroit cultiver.
De la néceflité de la culture a réfulté la néceflité du par- tage des terres ; celle de l’inftitution de la propriété foncière ;
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des Sociétés Politiques; î$
ôc le tout enfemble a opéré né clairement la divifion de la fociété univerfellô & tacite en plufieurs fociétés particu- lières & conventionnelles.
E N général , avant qu’une terre puifle être cultivée , il faut quelle foit défrichée , quelle foit préparée par une mul- titude de travaux 6c de dépcnfes diverfes qui marchent à la fuite des défrichements ; il faut enfin que les bâtiments né- ceflaires à l’exploitation foient conftruits , par conféquent que chaque premier Cultivateur commence par avancer à la terre des richefles mobiliaires dont il a la propriété : or comme ces richefles mobiliaires incorporées , pour ainlî dire , dans les terres , ne peuvent plus en être féparées , il eft fenfible qu’on ne peut fe porter à faire ces dépenfes , que fous la condition de relier propriétaire de ces terres ; fans cela la propriété mobiliaire de toutes les chofes ainfi dé- penfées feroit perdue. Cette condition a même été d’au- tant plus jufte dans l’origine des fociétés particulières , que les terres étoient fans valeur vénale -fie fans prix , avant que les dépen&e les cuTTent rendues fufceptibles de culture.
D’après la néceflité phyfique de la propriété foncière il eft aifé de concevoir la néceflité phyfique des fociétés par- ticulières : envain un homme eft conftitué propriétaire d’une terre , il ne peut fe décider à faire les dépenfes néceflaires pour la mettre en valeur , qu’autant qu’il eft focialement certain qu’il fera pareillement propriétaire de la récolte que la culture de cette terre pourra procurer. Mais pour établir cette certitude fociale en faveur des Propriétaires fonciers ôc des Cultivateurs , il a fallu chercher les moyens de met- tre les récoltes à l’abri de tous les rifques auxquels elle* étoient nécejfairement expofées, jufqu’à ce qu’elles fuflent en- levées par ceux auxquels elles dévoient appartenir. Les hon>
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2o l’Ordre Naturel
mes fe font donc trouvés dans la nécedité phyfique de fe divifer comme les terres même ; de former des fociétés par- ticulières, dans lefquelles les uns fuffent occupés delà cul- ture , & les autres de la fureté des récoltes.
Il est fenfible que l’inftitucion de ces fociétés particu- lières n’a pû fe faire fans des conventions qui euffent un double objet: 1°. Celui d’afiurer dans l'intérieur de chaque fociété, le fort des Propriétaires fonciers, celui des Cultiva- teurs , & de tous ceux qui feroient employés à la fureté des récoltes; a°. De mettre le corps entier de la fociété en état de n’avoir rien à craindre au dehors de la part des fociétés voifines. Alors , pour donner à ces conventions une confidence folide , ôc remplir les objets qu’on fe propofoit par leur moyen , il a fallu nécessairement indituer une auto- rité tutélaire , dans la protedion de laquelle le corps focial trouvât les fecours 6c la garantie qu’il défiroit : nous verrons dans la fuite quelles font les conditions eflentielles pour que cette autorité réponde néceffairement aux vues de fon inf- titution.
C’e s t ainfi que la chaîne de nos befoins phyfiques fert à nous guider dans la recherche du jude abfolu : à mefure qu’ils fe développent à nos yeux, la nécedité phyfique de l’ordre auquel ils nous adiijétiffent néceffairement , fe rend fenfible ; Ac cette nécedité phyfique, qui ed abfolue, nous fait connoître ce qui ed d’une judice abfolue.
Dans le premier état où le genre humain fe préfente à nous , je veux dire , dans la fociété naturelle , univerièlle 6c tacite , nous appercevons clairement que b homme ne peut exider fans la propriété exclufive de fa perfonne 6 1 des chofes acquifes par fes recherches 6c fes travaux ; que cette propriété étant la même dans tous les hommes, nousfommes
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ainfi forcés de rcconnoître en chacun d’eux des devoirs 6c des droits d’une néceffité 6c d’une juftice abfolue.
Si-tôt que les progrès de la multiplication des hommes les obligent d’employer leur induftrie à multiplier les fub- fiftances , le befoin qu’ils ont de la culture , les force d’infti- tuer parmi eux une propriété foncière , qui devient ainfi d’une néceffité 6c d’une juftice abfolues.
D È s le moment que cette troifieme forte de propriété devient néceffaire à l’exiftence des hommes , la Cureté dont les récoltes ont befoin pour que la culture- ait lieu , contraint la fociété générale de fe divifer en fociétés particulières ; ôc dans ce fécond état nous découvrons de nouvelles bran- ches du jufte abfolu ; nous voyons évidemment que ces focié- tés particulières ne peuvent exifter fans des conventions rela- tives à la fureté fi eflentielle aux récoltes ; qu’ainfi les conven- tions qui établiffent cette fureté font d’une néceffité ôc d’une juftice abfolues ; nous voyons évidemment que pour donner à ces mêmes conventionsJa. leur convient , il
faut abfoUtmcnt mfïïtucr une autorité tutélaire ; par confé- quent que d’un côté la prote&ion que cette autorité doit leur accorder, 6c de l’autre côtél’obéiflance aux ordres de cette même autorité font d’une néceffité 6t d’une juftice abfolues.
Il est à propos de faire obferver que la vérité de l’axio- me qui embraffe tout le jufte abfolu, acquiert ici un nouveau degré d’évidence : à mefure que nous voyons nos devoirs s’accroître, nous voyons auffi nos droits s’accroître égale- ment. Dans le premier état des hommes ils n’avoient au- cune forte de propriétés communes ; leurs droits ne s’éten- doient point au-delà de leurs propriétés exclufives tant per- fonnelles que mobiliaires , ôc leurs devoirs ne les aflujétif foient qu’à refpeder entre eux ces mêmes propriétés, fans les
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obliger à fe prêter des fecours mutuels pour les défendre.
Dans leur fécond état les devoirs fit les droits récipro- ques acquièrent une extenfion proportionnelle qui les rend bien plus précieux à l’humanité. Les hommes , obligés de cultiver , fe trouvent ainii chargés d’un nouveau devoir que la nature leur impofe ; de ce nouveau devoir on voit naitre une nouvelle forte de droits , ceux de la propriété foncière qui allure celle des récoltes. Il eft vrai qu’elle met en quel- que forte des bornes au droit primitif que tous les hommes avoient de fe procurer des fubfiftances par leurs recherches ; mais auflî chacun de ceux qui jouiffent de ces nouveaux droits , eft dans l’obligation de les acheter par des dépenfes, & de partager ainfi avec les autres hommes les avantages qu’il en retire ; par ce moyen ceux auxquels on impofe , comme un nouveau devoir , l’obligation de refpecler les récoltes , de veiller même à leur fureté , fe trouvent ac- quérir , par ce devoir , un nouveau droit , celui de parti- ciper à ces mêmes récoltes ; & çe nouveau droit les dédom- mage amplement du devoir qui en eft le titre conftitutif.
C E n’eft pas cependant que je veuille dire que tous les hommes qui ne cultivent point , foient dans une égale obli- gation de veiller à la fureté des récoltes , & qu’ils ayent un droit égal au partage qui doit en être fait. Mais pour tous ceux qui ne font point commis aux fondions relatives à cette fureté , il eft d’autres moyens d’acquérir le droit de partici- per à ces mêmes récoltes ; & ces moyens font toutes les reffources qu’ils peuvent trouver dans leur indufbie , pour augmenter les jouifianees du corps focial : iU-n'ont point à fe plaindre d’avoir perdu le droit de recherche ; dès qu’ils fe rendent utiles , les fubfiftances viennent les trouver ; ainfi en leur impofant le devoir de s’employer à l’utilité commune ,
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on leur a donné des droits fur les produits de la culture ; 6c la maniéré dont ils fatisfont à ce devoir , eft ce qui décide de l’étendue de leurs droits.
O N obfervera fans doute que la néceflité phyfique de la propriété foncière eft la fource où nous devons puifer toutes les inftitutions fociales qui conftituent l’ordre cflentiel des fociétés : de la néceflité de cette propriété nous voyons naî- tre la néceflité de la propriété des récoltes ; de celle - ci la néceflité de les partager ; de cette troifieme la néceflité des conventions ou des loix fervant à régler ce partage ; de cette quatrième , la néceflité de toutes les autres inftitutions indifpenfables pour donner de la confiftence à ces loix 6c aux droits qui en réfultent : nous voyons ainfi fe former la nécef- fité des Magiftrats pour être les organes des loix ; celle d’une autorité tutélaire pour afliirer l’obfervation des loix ; telle enfin de tout ce qui doit concourir à mettre cette autorité en état de produire les effets qu’on en attend. Je n’entrerai point , quant à préfent , dans Ifijiétail de toutes ces confé- quences <Sc -ieoTappôrts hcceflaires quelles ont entre elles ; je dirai feulement que la néceflité de la propriété foncière étant celle à laquelle la néceflité de toutes les autres inftitu- tions eft fubordonnée , il en réfulte évidemment que le parta- ge des récoltes doit être inûitué de maniéré que l’état du Propriétaire foncier foit le meilleur état focialement pojfible.
Plus nous examinerons les rapports que les hommes ont entre eux dans cette nouvelle fociété , ôc plus nous ferons convaincus que les nouveaux droits font établis fur de nou- veaux devoirs , êc que les nouveaux devoirs font établis fur de nouveaux droits : avant la formation des fociétés parti- culières le droit de chaque homme confiftoit, comme je viens de le dire , ànc point dépendre des autres , Ôc fon
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devoir fe bornoit à ne point les aflujétir à dépendre de lui. Il en eft tout autrement dans les fociétés particulières : il s’y forme une chaîne de dépendances réciproques qui de- viennent des droits & des avantages réciproques : chaque homme eft dans l’obligation de concourir à garantir les pro- priétés des autres hommes , 6c ce devoir lui donne un droit qui met les autres hommes dans l’obligation de concourir à lui garantir les Tiennes ; pour donner de la confidence à cette garantie mutuelle , il s’établit entre eux des proprié- tés communes , par le moyen defquelles chacun multiplie naturellement 6c fes pouvoirs 6c fes jouiiïances ; ainli par les nouveaux devoirs qu’il contracte, il acquiert de nouveaux droits , qui rendent nécejjairement fa condition meilleure à tous égards.
Cette balance de devoirs 6c de droits réciproques 6c proportionnels établis les uns fur les autres fe trouve être la même dans les devoirs 6c les droits de l’autorité tutélaire : fi fon droit eft que les autres'hommes lui obéiflent , fon de- voir eft aulïi d’aflurer les propriétés des autres hommes ; c’eft parce qu’elle doit protection ôc fureté , qu’on lui doit obéiflance 6c partage dans les récoltes. Nous retrouvons donc par-tout la vérité de notre axiome : Point de droits
SANS DEVOIRS, ET POINT DE DEVOIRS SANS DROITS.
Ce que je dis ici de l’autorité tutélaire nous conduit directement à nous former la plus haute idée de ceux qui en font les dépofitaires : on voit que cette autorité eft le premier lien du corps politique ; que celui qui l’exerce eft l’organe ôc le miniftre de la juftice par efjiencé > qu’il tient dans fa main le bonheur des hommes ; qu’en cela qu’il fait obferver conftamment un ordre de qui nous tenons tous les biens dont nous jouiHons , il ne fait que partager dans les
richeffes
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richeffes qu’il procure ; il donne ainfi toujours plus qu’il ne reçoit; il eft une divinité à laquelle on ne peut rien offrir qui ne faffe partie de fes bienfaits.
CHAPITRE IV.
Premiers principes de tordre ejfentiel des Sociétés particulières. Définition de cet ordre ejfentiel. Il ejl tout entier renfermé dans les trois branches du droit de propriété. Sans cet ordre les Socié- tés particulières ne pourraient répondre aux vues de l'Auteur de la nature , & remplir l'objet de leur infiitution. Cet objet ejl de procurer au genre humain le plus grand bonheur & la plus grande multiplication pojfibles.
.A. peine avons-nous , pour ainfi dire , entrevu la nécef- fité phyfique des fociétés particulières , que nous décou- vrons un ordre ejfentiel , un ordre dont elles ne peuvent s’é- carter fans trahir leurs véritables intérêts , fans ceffer même d’être fociétés. Ce que j’appelle un ordre ejfentiel eft, en géné' ral , un enchaînement de moyens fans lelquels il eft impofli- ble de remplir l’objet qu’on s’eft propofé. Ainfi l’objet ulté- rieur de la formation des fociétés particulières , tel que noua l’appercevons dans les intentions de leur premier Infticuteur, étant le bonheur & la multiplication des hommes , il de- vient évident que l’ordre cffentiel des fociétés eft l’accord parfait des inflitutions foetales fans lefquelles ce bonheur & cette multiplication ne pourraient avoir lieu.
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Pour rendre ces vérités pins fenfibles, il eft à propos de développer les rapports qui fe trouvent entre le bonheur & la multiplication des hommes. Par la raifon qu’un hom- me n’apporte dans ce monde que des befoins ; qu’il doit y trouver les chofes néceffaires à fa fubftftance , & qu’il ne peut exifter fans confommer , il eft' évident que les hommes ne peuvent fe multiplier , qu’en proportion des productions qui doivent entrer dans leurs confommations. L’objet immé- diat de l’inftitution des fociétés particulières eft donc la multiplication des produftions.
Cet objet immédiat nous eft manifefté par l’ordre phy- lique , de maniéré que perfonne ne peut le révoquer en doute : tout le monde voit évidemment que I’efpece humai- ne eft fufceptible d’une multiplication bien fupérieure au nombre d’hommes qui pourroient vivre des produirions fpontanées de la terre ; tout le monde voit évidemment que la multiplication des productions eft phyfiquement né- ceftaire ; qu’elle eft poffible , fie même certaine , en rem- pliffant , de notre part , les conditions dont l’ordre phyfique la fait dépendre ; tout le monde voit évidemment que cette multiplication ne peut s’opérer fans la culture; que la cul- ture ne peut avoir lieu que dans les fociétés particulières ; par conféquent que leur inftitution eft dans les vues de la nature , comme un moyen dont elle a fait choix pour que la multiplication des hommes ne fût point arrêtée par un obftacle infurmontable , & qu’au lieu de Leur devenir funefte^ elle fervît à l’accroiflëment de leur bonheur.
Aux yeux du Créateur le bonheur dea-hOmmes à naître eft tout aufli préfent que celui des hommes qui font déjà nés ; il pourvoit à l’un & à l’autre par les mêmes moyens, par l’inftitution des fociétés , par l’intérêt qu’elles ont
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pour elles-mêmes à multiplier les productions , par l’enfem- ble de toutes les difpofitions qui font dans la nature pour fervir leurs intentions à cet égard. Cette réflexion nous montre combien nous devons refpe&er l’ordre qui nous réunit en fociété ; combien nous fommes coupables de- vant Dieu , lorfque nous nous écartons de cet ordre divin , & que nous arrêtons le cours naturel de la multiplication des hommes, en arrêtant celui de la multiplication des pro- ductions.
L a multiplication & le bonheur des hommes font deux objets tellement enchaînés l’un à l’autre dans le fyftême de la nature , qu’il n’eft fur la terre aucune puiflance qui ait le pouvoir de les féparer. Humainement parlant , le plus grand bonheur polTible confifte pour nous dans la plus grande abon- dance pojjible d’objets propres à nos jouijfances , & dans la plus grande liberté pojftble <F en profiter. Or cette grande abondan- ce ne peut jamais exifter fans une grande liberté ; car , com- me il fera rlémrvpfré_ti<ii«« hi otiffpltycfuivant , c ell a la li- berté que nous fommes redevables de tous les efforts que font les hommes pour provoquer cette abondance. Ainfi dès qu’il eft reconnu que dans les vues de la nature la plus grande abondance poflible des productions eft l’objet immé- diat de l’inftitution des fociétés particulières , il devient évident qu’il eft également dans fes vues que les hommes y jouiflent de la plus grande liberté poflible , & conféquem- ment que les deux enfemble leur aflurent le plus grand bonheur poflible.
Non-seulement l’Auteur de la nature a voulu que la mul- tiplication des hommes ne pût s’opérer que par les moyens inftitués pour les rendre heureux , mais encore que cette multiplication à fon tour fervît à l’accroiflement de leur
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bonheur. C’eft par un effet naturel de cette multiplication $ que la terre s’eft couverte d’une multitude de productions diverfes , Ôc que par la voie du commerce , chaque climat s’approprie , en quelque forte , les richeffes des autres cli- mats ; c’eft à elle encore que nous fommes redevables des progrès de notre intelligence & de notre induftrie , en un mot de tout ce que nous mettons en pratique pour varier & multiplier nos jouiffances. Je fais que parmi ces jouiffan- ces il en eft beaucoup dont la privation ne feroit point un malheur pour nous , fi elles nous étoient totalement incon- nues ; mais cela n’empêche pas qu’il nous foit agréable de les pofféder , & que ces jouiffances ajoutent à la fomme com- mune du bonheur qui fe partage entre les hommes. .
Autre chofe eft le malheur, autre chofe la diminution du bonheur : ne pas jouir d’un bien qu’on ne connoît pas , n’eft point un malheur ; mais c’eft un bonheur de moins ; par la même raifon connoître ce bien & en jouir n’eft point la ceflation d’un malheur, maïs c’eft un bonheur de plus. C’eft dans ce fens qu’il faut entendre que la grande multiplica- tion des hommes leur devient avantageufe -, ils pourroient fans elle n’être pas malheureux ; mais ils en ont befoin pour devenir plus heureux.
L’ordre eifentiel à toutes les fociétés particulières eft donc Y ordre des devoirs er des droits réciproques dont t établi/- fement eft ejfentiellement nécejfairc à la plus grande multipli- cation pojfible des produel ions , afin de procurer au genre hu- main la plus grande fomme pojfible de bonheur , & la plus grande multiplication poffible. D’après cette défifliaon de l’ordre effentiel, il devient évident qu’il n’eft rien au monde qui p-uilfe nous intéreffer autant que la connoiffance de cet ordre précieux ; mais ce qui nous prouve bien que l’Auteur de la
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nature a voulu que nous fuftions heureux , c’eft que tous les hommes font appellés à cette connoiffance : rien de fi Am- ple que l’ordre effentiel des fociétés; rien de fi facile à concevoir que les principes immuables qui le conftituent ; ils font tous renfermés dans les trois branches du droit de propriété ; il eft aifé de le démontrer.
L a propriété perfonnelle eft le premier principe de tous les autres droits : fans elle, il n’eft plus ni propriété mobi- liaire , ni propriété foncière , ni fociété.
L a propriété mobiliaire , n’eft , pour ainfi dire , qu’une maniéré de jouir de la propriété perfonnelle , ou plutôt c’eft la propriété perfonnelle elle-même confidérée dans les rapports qu’elle a néceffairement avec les chofes propres à nos jouiffances ; on eft donc obligé de refpeâcr , de proté- ger la propriété mobiliaire , pour ne pas détruire la proprié- té perfonnelle , la propriété foncière ôc la fociété.
La propriété foncière eft établie fur la néceflité dont elle eft aux deux prer"**1"** [‘"'[ntftfs } qui fans elle devien- droient nulles : dès qu’il y auroit plus d’hommes que de fub- fiftances, le befoin les mettrait dans le cas de s’entre-égorger, & alors il n’exifteroit plus ni propriété mobiliaire , ni pro- priété perfonnelle , ni fociété.
Ces trois fortes de propriétés font ainfi tellement unies enfemble qu’on doit les regarder comme ne formant qu’un feul tout dont aucune partie ne peut être détachée, qu’il n’en réfulte la deftruûion des deux autres. L’ordre effentiel à toute fociété eft donc de les conferver toutes trois dans leur entier ; il ne peut rien admettre qui puiffe bleffer aucune de ces trois propriétés.
Mais, me dira-t-on , n’y a-t-il pas d’autres inftitutions jfociales qui font néceffairement partie de l’ordre effentiel des
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fociétés ? cela eft vrai , mais elles n’y prennent place que comme conféquences néceffaires , & non comme premiers principes ; c’eft au droit de propriété qu’il faut remonter pour trouver la néceflité de ces inftitutions.
J’a i dit, par exemple , dans le Chapitre précédent, que les fociétés particulières n’avoient pû fe former fans des conventions relatives aux devoirs & aux droits qui réful- tent nèccffairtmem de la propriété foncière , & quelles ne pouvoient fubfifter que par le moyen d’une autorité tutélaire propre à aflurer l’exécution confiante de ces mêmes conven- tions. De-là s’enfuit que ces conventions ou ces loix ( car c’eft le nom qu’on doit leur donner ) , & une autorité tuté- laire pour les faire obferver , prennent naiffance dans la néceflité phyfique de la propriété foncière : faites difparoître cette propriété , il n’eft plus befoin ni de ces loix , ni de l’autorité tutélaire ; il n’exifte plus ni ordre focial ni véri- table fociété.
L’i nstitution de ces loix fie celle de cette autorité , ainfi que toutes les autres inftitutions qui réfultent néceffai- rement de ces deux premières, ont donc un objet effentiel , un objet déterminé par la propriété foncière elle-même , ou fi l’on veut , par la néceflité abfolue dont elle eft à la fociété. Il eft évident que cet objet effentiel n’eft autre chofe que de confolider les devoirs & les droits réfultants de cette propriété ; ainfi ces deux inftitutions n’ajoûtent rien à l’or- dre effentiel ; c’eft cet ordre au contraire qui les fait ce qq’elles font , & pour fa propre confervation.
L’o r D R E effentiel à toutes les fociieés' eft l’ordre fans lequel aucune fociété ne pourroit ni fe perpétuer ni rem- plir l’objet de fon inftitution. La bafe fondamentale de cet ordre eft évidemment le droit de propriété , parce que fans
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des ^Sociétés Polititiques. 31 le droit de propriété la fociété, n’auroit aucune confiftence, & ne ferait d’aucune utilité à l’abondance des productions. Les autres parties de l’ordre eflentiel ne peuvent être que de* conféquences de ce premier principe ; il eft ainft de toute impolfibilité qu’elles ne foient pas parfaitement d’accord avec lui pour tendre vers la plus grande multiplication poffible des productions & des hommes , & affurer le plus grand bonheur poffible à chacun de ceux qui vivent en fociété.
CHAPITRE V.
De la liberté foetale ; en quoi elle confijle ; elle nef. qu’une branche du droit de propriété. Sim- plicité de l’ordre foetal par rapport à la liberté . Ses rapports nécejfaires avec l’ordre phyfque de notre confitution & de la rJproduction. Nécef- fité dont elle ef a l'intérêt général d'une fociété.
J’ai dit dans le Chapitre précédent qu’une grande abon- dance de productions ne pouvoit avoir lieu fans une grande liberté. Cette vérité , dont je n’ai point encore donné la dé- monlt ration , elt tout à la fois d’une grande importance & d’une grande fimplicité. N’eft-il pas vrai qu’un droit qu’on n’a pas la liberté d’exercer , n’eft pas un droit ? Il eft donc impofTible de concevoir un droit de-propriété fans liberté.
Le droit de propriété confidéré par rapport au pro- priétaire , n’eft autre chofe que le droit de jouir ; or il eft évident que le droit de jouir ne peut exiflerfans la liberté de jouir. De même auffi la liberté de jouir ne peut avoir lieu fans
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le droit de jouir ; elle le fuppofe nécejfairement; car fans le droit , la liberté n’auroit aucun objet , à moins d’admettre dans un homme la liberté de jouir des droits d’un autre hom* me. Mais cette idée renfermeroit une contradiction bien évidente ; elle fuppoferoit dans le fécond des droits qu’il n’auroit point , puifqu’il ne pourroit les exercer ; ils appar- tiendraient au contraire à celui qui auroit la liberté d’en jouir.
Pa r la raifon que le droit de jouir & la liberté de jouir ne peuvent exifter l’un fans l’autre , on doit les regarder comme ne formant qu’une feule & même prérogative qui change de nom , félon la façon de l’envifager. Ainfi on ne peut bleffer la liberté fans altérer le droit de propriété , ôc on ne peut altérer le droit de propriété , fans bleffer la liberté.
Il est fenftble que par le terme de liberté il ne faut point entendre cette liberté métaphyfique qui ne confifte que dans la faculté de former des volontés ; c’eft la faculté , la liberté de les exécuter dont il s’agit ici ; car fans la fécondé, la première eft abfolument inutile.
Unhomme conferve jufques dans les fers la liberté mé- taphyfique de défirer , de vouloir ; mais il n’a pas alors la liberté phyfique de l’exécution. Je donne à cette fécondé li- berté le nom de phyfique , parce qu’elle ne fe réalife que dans les aâes phyfiques quelle a pour objet. Or il eft évident que celle-ci eft la feule qui puiffe intéreffer la fociété ; car dans la fociété tout eft phyfique ; aufli eft-ce fur l’ordre phyfi- que que l’ordre focial eft effentiellement .de nécejfairement établi.
Telle eft l’idée qu’on doit fe former de la liberté fo- etale , de cette liberté qui eft tellement inféparable du droit
de propriété
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de propriété quelle fe confond avec lui , 6c qu’il ne peut exifter fans elle , comme elle ne peut exifter fans lui. En effet qu’on dépouille un homme de tous droits de pro- priété , je défie qu’on trouve en lui vertiges de liberté : d’un autre côté, fuppofez quelqu’un qui foit privé de toute efpece de liberté , je défie qu’on puiffe dire qu’il lui rcfte dans le fait & réellement aucun droit de propriété.
C’e st donc à jufte titre que j’ai dit que fans la liberté fociale on ne pouvoit fe promettre une grande abondance de produÊUons. L’homme ne fe met en aétion qu’autant qu’il eft aiguillonné par le deftr de jouir ; or le defir de jouir ne peut agir fur nous , qu’autant qu’il n’eft point féparé de la liberté de jouir. Faites maintenant l’application de ces vé- rités aux opérations qui font néceflaires pour provoquer une grande abondance de productions : il eft certain que cette grande abondance ne peut s’obtenir que par de grandes dépenfes & de grands travaux. Mais qui eft-ce qui peut por- ter les hommes ji tu vmTE 8c ces dépenfes , fi ce
n’eft le defir de jouir ? & que peut fur eux le defir de jouir, s’ils font privés de la liberté de jouir ?
Ne cherchons point dans les hommes des êtres qui ne foient point des hommes : la nature , comme je l’ai déjà dit, a voulu qu’ils ne connuflënt que deux mobiles , l’appétit des plaifirs 6c l’averfion de la douleur : il eft donc dans fes vues qu’ils ne foient pas privés de la liberté de jouir ; car fans cette liberté le premier de ces deux reflorts perd toute fa force , il devient abfolument nul. Defir de jouir & liberté de jouir , voilà Came du mouvement facial ; voilà le germe fécond de l’abondance , parce que cet enfemble précieux eft le principe de tous les efforts que les hommes font pour fe la procurer.
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34, l’Ordre Naturel
La liberté fociale peut être définie une indépendance - des volontés étrangères qui nous permet de faire valoir le plus quil nous eji pojftble nos droits de propriété , & d’en retirer toutes les jouiffances qui peuvent en réfulter fans préjudicier aux droits de propriété des autres hommes. Cette définition nous fait connoî- tre combien eft finiple l’ordre effenticl des fociétés : nous ne fommes plus embarraffés pour déterminer la portion de li- berté dont chaque homme doit jouir; la mefure de cette por- tion eft toujours évidente ; elle nous eft naturellement don- née par le droit de propriété : telle efl t étendue du droit de pro- priété, telle ejl aujjt f étendue de la liberté.
Les préjugés dans lefquels les hommes ont vieilli , ne manqueront pas de s’élever contre ce que je dis pour prouver la néceffité phyfique dont il eft que les hommes jouiffent en fociété de la plus grande liberté p'oflible. Mais quels que foient les fophifmes qu’ils ayent à m’objecter , je peux y répondre par avance en établiffant ici deux vérités : la première eft que de la liberté il ne peut réfulter que du bien ; la fécondé que de la diminution de la liberté il ne peut réfulter que du mal.
L’appétit des plaifirs ne ceffe de nous porter vers le plus grand nombre poiTible de jouiffances. Mais ce plus grand nom- bre poflible n’eft point une mefure connue : quelle que foit la fomme de nos jouiflances, nous cherchons toujours à les varier & les augmenter encore. Cette tendance naturelle nous mec dans le cas d’avoir befoin des autres hommes ; car ce n’eft que par leurs fecours que nous pouvons parvenir à cette augmentation de jouiflances que nous délirons. Mais pour obtenir ces fecours il faut en donner la valeur ; il faut avoir les moyens d’offrir jouiflances pour jouiffances : ainfi nous ne pouvons jamais nous propofer de jouir feuls & féparé-
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ment des autres ; il faut néceflai rement qu’ils foient aflociés à l’accroiffement de nos jouiflances ou que nous renon- cions à cet accroiflement.
La façon dont nous fommes organifés nous montre donc que dans le fyftême de la nature chaque homme tend perpétuellement vers fon meilleur état poflible , & qu’en cela même il travaille & concourt néce/J'airement à former le meilleur état poflible du corps entier de la fociété. Or il eft évident qu’il ne peut conferver cette direûion fi pré- cieufe à l’humanité , qu autant qu’il jouit de la plus grande li- berté ; ainfi la liberté d’un fcul eft avantageufe à tous ; on ne peut l’en dépouiller, fans lui occafionner des privations qui de proche en proche , viennent , comme un mal contagieux, affeéter tous les autres membres de la fociété.
On s’est imaginé cependant que l’intérêt général de- mandoit qu’on mît des bornes factices à la liberté ; qu’on ne permît pas aux hommes de mettre à profit toutes les jouiflances que leuc--^li:,<***'*^®_PiroP^t^*’'" pouvoit leur procu- rer. Cette idée eft d’autant plus mal combinée , qu’elle mec en oppofition l’intérêt général avec les intérêts particuliers. Et qu’eft-ce donc que l’intérêt général d’un corps , fi ce n’eft ce qui convient le mieux aux divers intérêts particu- liers des membres qui le compofent f comment peut-il fe faire qu’un corps gagne quand fes membres perdent ? Mais, me dira-t-on peut-être , la valeur des bénéfices que les uns procurent à la fociété par ce moyen , ne peuvent-ils pas fur- pafler la valeur des pertes que les autres éprouvent ? Non , cela eft impoflible ; car , comme on le verra dans la fuite de cet ouvrage , ces prétendus bénéfices pour la fociété font imaginaires , & les pertes très-réelles ; pertes même d’autant plus confidérables , qu’elles fe multiplient par leurs contre-
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l’Ordre Naturel
coups, qui fe font fentir jufques dans les parties qu’on a cru favorifer. Tels feront toujours & nécejjairement les effets cruels de tout fyftême qui , en bleffant le droit de propriété, attaquera l’efTence de la fociété.
Voulez-vous qu’une fociété parvienne à fon plus haut dégré pofftble de richefTe , de population, 6c conféqucm- ment de puiffance ? Confiez fes intérêts à la liberté ; faites que celle-ci foit générale ; au moyen de cette liberté , qui eft le véritable élément de l’induftrie , le defir de jouir irrité par la concurrence , éclairé par l’expérience ôc l’exemple , vous .eft garant que chacun agira toujours pour fon plus grand avantage poflible , & par conféquent concourra de tout fon pouvoir au plus grand accroiffement poflible de cette fomme d’intérêts particuliers dont la réunion forme ce qu’on peut appeller l’intérêt général du corps focial , ou l’intérêt commun du chef & de chacun des membres donc ce corps eft compofé.
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CHAPITRE VI.
Ejjence , origine & caractères de l’ordre foetal ; il ejl une branche de l’ordre naturel qui ejl phyfi- que ; il ejl exclufij de l’arbitraire. L’ordre naturel & effentiel de la Société ejl Jimple , évident & immuable ; il conjlitue le meilleur état pojfible de la J'ociété , celui de chacun de fes membres en particulier , mais fingulieremcnt du Souverain & de la fouveraitieté ; il renferme ainft en lui- même les moyens de fa confervation.
Propriété, Ôc par conféquent fureté ôc liberté de jouir, voilà donc ce qui conftitue l’effence de l’ordre naturel Ôc effentiel de la fo ciét^-Oer OrcTïë n’eft qu’une branche de l’ordre phyfique ; ôc par cette raifon , fes principaux carac- tères font de n’avoir rien d’arbitraire ; d’être au contraire fimple , évident , immuable , le plus avantageux polïible au corps entier d’une fociété, ôc^à chacun de fes membres en particulier.
Il ne faut pas confondre l’ordre furnaturel avec fon- dre naturel : le premier eft l’ordre des volontés de Dieu , connues par la révélation , ôc il n’eft fenfible qu’à ceux auxquels il a bien voulu le manifefter. Le fécond au contraire fe fait connoître à tous les hommes par le fecours des feules lumières de la raifon. L’autorité de cet ordre eft dans fon évidence , ôc dans la force irréfiftible avec laquelle l’évi- dence domine ôc affujétit nos volontés.
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38 l’Ordre Naturel
L’ordre naturel eft l'accord parfait des moyens phyfiques dont la nature a fait choix pour produire nécejfairement les effets phyftques qu'elle attend de leurs concours. J’appelle ces moyens , des moyens phyftques , parce que tout eft phyfique dans la nature ; ainfi l’ordre naturel , dont l’ordre focial fait partie , n’eft , 6c ne peut être autre cliofe que l’ordre phyfique.
Si quelqu’un faifoit difficulté de reconnoître l’ordre naturel & effenticl de la fociété pour une brandie de l’ordre phyfique , je le regarderois comme un aveugle volontaire , & je me garderois bien d’entreprendre de le guérir. En effet, c’eft fermer les yeux à la lumière que de ne pas voir que l’inftitution de la fociété eft le réfultat d’une néceffité phyfique ; qu’elle fe forme par un concours de caufes phy- fiques ; qu’elle eft compofée d’êtres phyfiques ; qu’elle agit êc fe maintient par des moyens phyfiques ; que les objets de fon établiffemcnt font phyfiques ; que les effets qui lui font propres font phyfiques ; qu’ainfi fon ordre primitif & effen- tiel eft phyfique ; car ce n’eft que par les loix de l’ordre phy- fique , que des caufes ou des moyens phyfiques peuvent être liés à leurs effets phyfiques.
Cette vérité une fois reconnue , il en réfulte évidem- ment que l’ordre focial n’aj-ien d’arbitraire ; qu’il n’eft point l’ouvrage des hommes ; qu’il eft au contraire inftitué par l’Auteur même de la nature , comme toutes les autres bran- ches de l’ordre phyfique , qui dans toutes fes parties eft ab- folument & toujours indépendant de nos volontés; par confé- quent que les loix immuables de cet ordre phyfique doi- vent être regardées comme étant , par rapport à nous, la raifon primitive & effentielle débouté légiflation pofitive ÔC de toutes les inftitutions fociales.
La simplicité 6c l’évidence de cet ordre focial font
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manifeftes pour quiconque veut y faire la plus légère atten- tion : n’eft-il pas manifeftement évident qu’il nous eft phy- fiquement ftnpoffible de vivre fans fubfiftanccs ? N’eft-il pas manifeftement évident que les hommes fe multipliant fui- vant le cours naturel de l’ordre phyfique , dans les climats qui leur font propres , il eft phyfiquement impoffible qu’ils ne manquent pas de fubfiftances , s’ils ne les multiplient par la culture ? N’eft-il pas ainfi manifeftement évident que tou- tes les inftitutions foçiales rcquifes pour que la culture puiffe s’établir , deviennent d’une néceiïité phyfique ; par conféquent que la propriété foncière, qui donne le droit de cultiver , eft d’une nécefiité phyfique ; que la propriété mo- biliaire , qui afliire la jouiffance de la récolte , eft d’une né- celfité phyfique 3 que la propriété perfonnelle , fans la- quelle les deux autres feroient nulles , eft d’une nécefiité phyfique ; que les travaux & les avances , fans lefquels les terres refteroient incultes , font d’une nécefiité phyfique 3 que la liberté de jouit, -üwra4aqtreT! e cës travaux & ces avan- ces n’auroient pas lieu , eft d’une nécefiité phyfique ; que la lureté confiante , fans laquelle le droit de propriété n’auroit aucune confiftence , eft d’une nécefiité phyfique ; que les inftitutions foçiales , fans lefquelles il n’y auroit ni fûreté ni liberté de jouir , font d’une nécefiité phyfique , d’une nécef- fité relative à l’ordre phyfique de la multiplication des fub- fiftances , & généralement de tous les effets phyfiques qui , par le moyen de cette multiplication , doivent naturelle- ment réfulter de la fociété.
On peut donc dire avec vérité , qu’il n’eft rien de plus fimple , ni de plus évident que les principes fondamen- taux ôc invariables de l’ordre naturel. & effentiel des fociétés : pour les connoitre dans leur fource naturelle , dans leur
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elfence , ôc même dans les conféquences pratiques qui en réfultent , il ne faut que connoître l’ordre phyfique : dès que cet ordre eft devenu évident , ces mêmes principes ôc leurs conféquences pratiques deviennent évidents pareillement. Aucune puiflancc humaine ne s’avifera jamais de faire des loix pofitives pour ordonner de femer dans la faifon pro- pre à la récolte , ôc de récolter dans la faifon propre à femer.
Il en sera de même de toutes les autres parties de l’ordre phyfique : fitôt qu’elles feront évidentes , leur évidence déterminera nécejfairement ôc invariablement l’or- dre focial que les loix pofitives doivent adopter , pour ne pas préjudicier à la nation ôc encore plus au Souverain ; je dis que cette évidence deviendra nécejfairement légifla- trice , parce qu 'alors on fera convaincu que cet ordre conf- titue le meilleur état pofiible de tous ceux qui lui font aflii- jétis ; que c’eft de lui feul enfin qu’on doit attendre tout ce qui peut être un objet d’ambition pour les Souverains ôc pour leurs fujets.
J’ai déjà dit qu’en général le plus grand bonheur poffi- ble pour le corps focial confiftoit dans la plus grande abon~ dance pojfible d’objets propres à nos jouijfances , & dans la plus grande liberté pojfible d’en profiter. J’ai fait voir que cette grande abondance de jouiflances étoit un effet néceflaire de l’établiffement du droit de propriété , Ôc que ce n’étoit que dans cet établiffement qu’il falloit la chercher : or il eft évident que ce qui procure au corps focial fon meilleur état poffible, procure aufli le même avantage à chacun de fes membres en particulier , puifque chacun d’eux eft appellé par l’ordre même , à partager dans cette fomme de bonheur qui leur appartient en commun.
Pour
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des Sociétés Politiques. 41
Pour prouver cette derniere propofition , il fuffit de faire obferver qu’une grande abondance de productions ne peut acquérir une grande utilité, que par le moyen de l’induf- trie, & qu’il eftnéceffaire à une fociété , d’avoir une clafle induftrieufe qui prête fes fecours à la claffe cultivatrice , fie qui acheté ainfi le droit de participer à l’abondance des récoltes. Il eft donc évident que les productions ne peu- vent fe multiplier pour ceux qui en font les premiers pro- priétaires , qu’elles ne fe multiplient en même-temps pour tous les autres hommes qui travaillent à leur procurer les moyens de varier 6c d’augmenter leurs jouidances ; qu’ainfi l’aifance 6c le bonheur de ceux-ci s’accroît en raifon de l’at- fance 6c du bonheur de ceux-là. Il eft évident enfin que la richeffe des récoltes annuelles eft la mefure de la popula- tion , 6c de tout ce qui conftitue la force politique d’une fo- ciété ; par conféquent que l’accroiffement de fes riche fies à leur plus haut degré poffible , eft ce qui , dans l’ordre po- litique, établit fon meilleur éta* poffible, c’eft-à-dire, fa plus grande puiflance , 6c fa plus grande fureté poffibles.
Mais un article bien important à remarquer , c’eft que le même ordre qui forme le meilleur état poffible de la fo- ciété prife individuellement, 6c de chaque citoyen en parti- culier , eft bien plus avantageux encore au Souverain, à ce chef dans les mains duquel l’autorité tutélaire eft dépofée avec tous les droits qui s’y trouvent néceflairement attachés. Premièrement, en fa qualité de Souverain, il eft, comme je le démontrerai dans un autre moment , Copropriétaire du pro- duit net des terres de fa domination : fous ce point de vue on peut le confidérer comme étant, dans fon Royaume, le plus grand Propriétaire foncier ; comme prenant la plus grande pan dans l’abondance des productions ; comme ayant ainfi le
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4.2 l’ Ordre Naturel
plus grand intérêt perfonnel à la confervation de l’ordre qui
eft la fource de cette abondance.
En fécond lieu , cet intérêt commun du Souverain comme Copropriétaire, s’accroît encore en lui comme Souverain, attendu que c’eft à fa fouveraineté que ce droit de Copropriétaire ell attaché ; & que la puifiance nationale lui eft bien plus nécef- faire pour la confervation de fa fouveraineté , quelle ne l’ell à chacun de fes fujets pour la confervation de leurs propriétés particulières.
Une troifieme ôt derniereconfidération, que la fécondé femble naturellement amener , c’eft qu’une nation gouvernée par l’ordre naturel ôc effentiel de la fociété , en a nécejfaire- ment une connoilfance évidente , ôc par conféquent voit évidemment qu’elle jouit de fon meilleur état poflible. Or il ne fe peut pas que ce coup d’oeil ne réunifie toutes les vo- lontés ôc toutes les forces de la nation au foutien de ce même ordre, ôc conféquemment pour défendre 6c perpétuer la fou- veraineté dans la main du chef qui n’employe fon autorité que pour le maintenir. Il eft certain qu’une obéifiance con- trainte 6c fervile ne reffemble point à celle qui eft di&éc. par l’amour ôc par un grand intérêt qu’on trouve à obéir : la pre- mière n’accorde que ce qu’elle ne peut refufer ; la fécondé vole au-devant du commandement, ôc fes efforts vont toujours beaucoup au-delà de ce qu’on croyoit pouvoir exiger d’elle.
Dans un gouvernement conforme à l’ordre naturel ôc effentiel des fociétés , tous les intérêts ôc toutes les forces de la nation viennent fc réunir dans le fouverain , comme dans leur centre commun ; celles-ci lui font tellement pro- pres ôc perfonnelles, que fa volonté feule fuffit pour les met- tre en aôlion ; on peut dire ainfi que fa force eft dans fa vo- lonté. Mais dans un gouvernement fatHce ôc contraire à cet
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des Sociétés Politiques. ordre eflentiel, l'autorité du Souverain paroît être une auto- rité étrangère , parce que le Souverain lui-même paroît être étranger : il ne peut commander, qu’autant qu’il eft armé d’une force fa&ice autre que celle de la nation , attendu que c’eft moins à lui qu’à cette force empruntée , que la nation obéit.
Pour faire comprendre la différence énorme qui fe trou- ve entre ces deux maniérés de gouverner , il fuffit de faire obferver que dans l’ordre politique , c’eft toujours la partie la plus foible qui gouverne la partie la plus forte , & que la force de celui qui commande, ne confifte réellement que dans les forces réunies de ceux qui lui obéiffent. Mais cette réunion de leurs forces fuppofe toujours & nccejfairement la réunion de leurs volontés ; réunion qui ne peut avoir lieu , ou du moins être confiante, qu’autant que chacun eft inti- mement convaincu que fon obéiffance eft néceffaire pour lui affurer la jouiffance de fon meilleur état poffible.
Ainsi dans un gouvernement inftitué fuivant les loix de l’ordre, les richeffes & les forces de la nation fe trouvent être dans leur plu» haut dégré poftible , & naturellement elles font toutes dans la main du Souverain ; fa puiffance eft à lui ; elle réfide en lui ; au lieu que dans un gouvernement d’un genre différent , les forces de la nation font moins à la dif- pofition du Souverain, qu’aux ordres de ceux qui lui louent leur miniftere , & lui vendent ainfi les moyens de fe faire obéir par la nation : alors fa puiffance précaire , incertaine ôc chancelante n’eft au fonds qu’une véritable dépendance : il eft lui-même dans des fers qu’il n’oferoit entreprendre de brifer.
D’à P R È s ce parallèle, il eft aifé de juger combien le Sou- verain en particulier eft intéreffé à la confervation de l’ordre naturel & eflentiel de la fociété. Cet ordre qui conftitue le meilleur état poflible du corps focial , le meilleur état pof-
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fible de chacun de fes membres , le meilleur état poffible de la fouveraineté , le meilleur état poffible du Souverain , fous quelques rapports qu’on l’envifage , renferme donc en lui-même le principe de fa durée : il fuffit qu’il foit corfnu pour qu’il s’établifle , Ôc qu’il foit établi pour qu’il fe per- pétue : tous les intérêts, par conféquent toutes les forces qui fe réunifient en fa faveur , répondent à jamais de fa confer- vation ; 6c à ce trait nous devons reconnoître encore l’ordre focial comme étant une branche de l’ordre naturel & uni- verfel ; car le propre de l’ordre eft de fe perpétuer de lui- même , par la fagefle 6c la puiflance d’un enchaînement qui aflujétit les caufes à produire toujours les mêmes effets , 6c les effets à devenir caufes à leur tour.
CHAPITRE VII.
Suite du Chapitre précédent : expojition fommaire de la théorie de l’ordre. Simplicité & évidence non-feulement de fes principes, mais encore de leurs conféquences. La connoiffance des premiers principes de l’ordre nous fuffit pour que toute pratique qui contredit une feule de fes conféquen- ces , foit pour nous un défordre évident.
Pour mieux caratlérifer encore la fimplicité 6c l’éviden- ce de l’ordre eflentiel des fociétés , je crois devoir raffembler ici fous un même point de vue les premiers principes de cet ordre, 6c les conféquences qui en réfultent nictffairement, fans cependant me laiffer entraîner dans le détail de toutes les
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pratiques , de toutes les inftitutions fociales dont ces mêmes conféquences établirent la néceffité. L’expofé de cette théo- rie de l’ordre effenticl achèvera de prouver qu’il n’a rien de myftérieux , rien qui ne foit à la portée de tout homme qui voudra le méditer avec quelque attention.
En effet qui font ceux qui ne fentent ni ne compren- nent qu’ils font nés avec le devoir & le droit de pourvoir à leur confervation f que la propriété perfonnelle eft un droit naturel en eux , un droit qui eft necejfairement donné à tout ce qui refpire , un droit qui eft effentiel à leur exif- tence , & dont ils ne peuvent être dépouillés fans injuftice , parce qu’il eft abfolu , comme le devoir même fur lequel il eft établi. Qui font ceux qui ne fentent ni ne comprennent, que fi ce droit les met dans un état de guerre nécefTaire avec les brutes , c’eft parce qu’entre l’efpece humaine fit les bru- tes aucun traité ne peut avoir lieu ? mais qu’il n'en eft pas ainfi des hommes entre eux ; qu’il leur importe à tous de ne point fe rendre ennemie le» «m des autres en violant un droit qui leur eft à tous également acquis ; que cet intérêt naturel & commun leur impofe une obligation naturelle fie commune de refpeâer réciproquement dans les êtres de leur efpece ce premier droit de propriété ; que par la force de cet Intérêt commun, il fubfifte naturellement entre les hommes une forte de fociété univerfelle & tacite , dont toutes les loix dérivent de la propriété perfonnelle , & dont l’objec eft que chacun jouiffe librement de cette propriété.
Voila donc déjà le premier principe de l’ordre focial dont la connoiiïance évidente n’exige de nous aucun effort de raifon : la propriété perfonnelle eft d’une juftice & d’une néceffité qui fe rendent fenfibies pour tous les hommes; or il eft certain que dès qu’ils tiennent ce premier principe • F iij
4<î l'Ordre Naturel
de l’ordre , ü leur eft facile de faiiîr le fécond ; de fentir & de comprendre la juftice Ôt la néceflité de la propriété mo- biliaire , qui n’cft qu’un accefloire de la perfonnelle ; que de-là , ils arrivent naturellement à fentir ôt comprendre la juftice & la néceflité de la propriété foncière , qui prend naiflance dans les deux premières propriétés ; qu’enfin ils ont tout ce qu’il leur faut pour fentir & comprendre la juftice 6c la néceflité de la liberté fociale , de cette liberté de jouir, fans laquelle on voit s’évanouir tous droits de propriété , 6c par conféquent toute fociété. Certainement vous n’en trou- verez pas un qui ne conçoive très-bien qu’il ne doit point avoir la liberté de jouir des droits des autres ; que dans cha- que homme le droit de jouir & la liberté de jouir font infé- parables ; 6c qu’ainfi la propriété eft la mefure de la liberté, comme la liberté eft la mefure de la propriété.
D E ces premiers principes paflons aux conféquences ; nous y trouverons la même fimplicité , la même évidence. Si-tôt qu’on a compris la néceflité de la propriété foncière , on eft forcé naturellement de convenir que cette propriété doit né- cejfairement donner celle des récoltes ; qu’il eft d’une nécef- fité abfolue que la fûreté fociale de cette double propriété foit folidement inftituée ; en conféquence , que les forces de la fociété fe réunifient pour l’établir.
Qu’l L eft d’une néceflité abfolue que la fureté des récoltes foit payée à ceux qui la procurent ; ôt que le devoir de les protéger afliire aux protecteurs le droit de les partager entre eux , les cultivateurs 6c les propriétaires fonciers.
Q u’i L eft d’une néceflité abfolue qu’il foit inftitué des loix tant par rapport à la maniéré d’établir la fureté des récoltes, que pour régler le partage qui doit en être fait entre ceux qui les font naître par leurs dépenfes , 6c les autres hommes
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fans le fecours defquels ces dépenfes ne feraient point faites , faute de fureté pour leurs produits.
Qu’l L eft d’une néceflité abfolue que ce partage foit réglé de façon que les produits engagent à faire les dépenfes né- ceflaires pour les faire renaître ; conféquemment que les hommes ne voyent rien de mieux pour leurs intérêts particu- liers, que de s’occuper du défrichement Ôc de la culture des terres , ainfi que des moyens de les fertilifer.
Q u’i l eft d’une néceflité abfolue que les proportions qui doivent être obfervées dans ce partage, foient fiables & per- manentes , afin que d’un côté le prix de la fureté des récoltes foit toujours payé par les propriétaires, ôt que d’un autre côté les autres hommes ne détruifent pas la propriété foncière , ôc ne tari fient pas ainfi la fource primitive des récoltes , en empiétant arbitrairement fur les droits de cette propriété.
Q u’i 1. eft d’une néceflité abfolue que les droits de pro- priété ayent des bornes connues, qui ne permettent à qui que ce foit d’étendre arbitrairement les fiens aux dépens de ceux des autres ; car cet état ferait un état de guerre def- truûif de la fociété , parce qu’il le ferait de la propriété.
Q u’i l eft d’une néceflité abfolue que la liberté de jouir ne foit ainfi limitée dans chaque homme , que par le droit de propriété & la liberté des autres hommes ; ôc qu’à cet égard il ne foit pas poflible à l’arbitraire de jamais s’intro- duire dans les prétentions.
Q u’i l eft d’une néceflité abfolue que des loix pofitivcs conftatent les devoirs de les droits réciproques des hommes, ôc les confoiident d’une telle maniéré, que la propriété ôc la liberté ne puiflent jamais être bleffées impunément.
Q u’i l eft d’une néceflité abfolue que ces loix n’ayent elles- mêmes rien d’arbitraire, ôc ne foient évidemment que l’expref-
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fion de la juftice par eflence , afin que cette évidence rert- de publique la néceflité de la fourni (lion à ces loix, ôc quelles ne foient pas elles-mêmes coupables des défordres quelles fe propoferoient de prévenir.
Q u’i l eft d’une néceflité abfolue que ces loix foient im- muables , parce que la juftice par eflence eft immuable ; qu’elles foient encore fi fimples fie fi claires dans leur énon- ciation, que l’arbitraire ne puiffe fe glifler dans la maniéré de les interpréter ou d’en faire l’application.
Q u’i l eft d’une néceflité abfolue que la plénitude de l’au- torité foit tellement acquife à ces loix, que dans aucun temps leur obfèrvation ne puifle dépendre d’aucune volonté arbi- traire , fans quoi elles ceflferoient d’être des loix ; les devoirs cefleroient d’être des devoirs, les droits d’être des droits, ôc la fociété d’être une fociété.
Q u’i l eft d’une néceflité abfolue qu’elles ayent pour or- gane, des Magiftrats, qui n’ayant d’autre autorité que celle des loix , ne puiflent avoir d’autres volontés , 6c qui foient ainfi toujours dans l’impoflibilité de parler autrement que les loix.
Q u’i L eft d’une néceflité abfolue que ces Magiftrats ne puiflent , fous aucun prétexte , trahir leur miniftere , fie s’é- carter de la fidélité inviolable que, par état, ils doivent aux loix, 6c d’une façon plus particulière encore que tous les autres fujets des loix.
Qu’l l eft d’une néceflité abfolue que pour le maintien de l’autorité des loix, elles foient armées d’une force coercitive , Ôc qu’à cet effet il exifte une puiflance tutélaire fie protectrice, dont la force , toujours fupérieure , foit le garant de l’obfer- vation invariable des loix.
Qu’il eft d’une néceflité abfolue que cette force fupé- ïieure foit unique dans fon efpece, par la raifon que la fupé-
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des Sociétés Politiques. 49 riorité qui lui eft eflentielle , eft abfolumcnc exclufive de toute égalité.
Q u’i l eft d’une nécefticé abfolue que cette fupériorité de force foit établie fur un fondement inébranlable ; par confé- quent que le principe conftitutif de cette force foit de nature à ne jamais permettre qu’elle puifle fe décompofer ; qu’ainfi ce principe ne peut rien admettre qui ne foit évident; tout ce qui ne l’eft pas , étant nécejfairement fujet à changer , par- ce qu’il eft nécejfairement arbitraire.
Q u’i L eft enfin d’une néceflité abfolue que cette puiflance tutélaire ôt prote&rice des loix ne puifle jamais devenir def- truûive des loix ; qu’ainfi il faut que tout foit difpofé pour que fes plus grands intérêts foient toujours &. évidemment inféparables de l’obfervation des loix , ôc que la force irré- fiftible de cette évidence la tienne dans l’heureufe impoflibi- lité d’avoir d’autres volontés que celles des loix.
Je ne porterai pas plus loin quant à préfent les confé- quences qui réfui tenr iUcocffi v eintnt de la propriété perfon- nelle ; celles qui viennent de s’offrir naturellement à nous , 6c qui font fufceptibles d’être failles par tous ceux auxquels on les préfentera , forment ce que nous pouvons nommer la théorie de l’ordre eflentiel des fociétés , ôc font une preuve bien convaincante que cet ordre eft Ample 6c évident. Cette théorie a deux grands avantages : le premier eft qu’elle eft fuffifante pour nous faire connoître toutes les inftitutions fo- ciales qui conviennent à ce même ordre eflentiel ; le fécond eft que ces conféquences font tellement enchaînées les unes aux autres , ôc tellement liées aux premiers principes de l’or- dre , qu’on ne peut , dans la pratique, contrarier aucune d’en- tre elles , que le défordre ne foit auffi-tôt évident pour tous ceux qui connoiflent feulement ces premiers principes. En
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effet quel que foit l’abus qui bleffe une feule de ces confé- quences , il eft impoflible qu’il ne fafTc violence au droit de propriété & à la liberté ; or il eft impofïible aufiï que ce dé- fordre puifle avoir lieu , fans qu’il foit évident aux yeux de quiconque fait que la propriété & la liberté font le fonde- ment de l’ordre effentiel des fociétés.
CHAPITRE VIII.
Des moyens nécejfaires pour établir l’ordre & le per- pétuer ; ils font tous renfermés dans une connoif- fance fujffante de l’ordre. L’évidence ejl le pre- mier caractère de cette connoijfance , & Ja publicité ejl le fécond. Néccffité de ïinflruclion publique , des livres doctrinaux dans ce genre , & de la plus grande liberté pojjible dans l’examen & la contra- diction.
Il est sensible que l’ordre naturel & efTentiel des fociétés ne peut s’établir s’il n’cft fuffifamment connu ; mais aufti par la raifon qu’il conftitue notre meilleur état poflible, il eft: fenfible encore que fitôt qu’il eft connu , fon établiffement doit être l’objet commun de l’ambition des hommes ; qu’il s’établit alors nécejfairement , ôc qu’une fois qu’il eft établi , il doit nécejfairement fe perpétuer. Je dis qu’il s’établit & fe perpétue nécejfairement , parce que l’appétit des plaifirs , ce mobile fi pu i fiant qui eft en nous , tend naturellement ôt tou- jours vers la plus grande augmentation poftible de jouiflan- ces j & que le propre du deftr de jouir eft de faiftr les moyens de
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jouir. Les hommes ne peuvent donc connoître leur meilleur état pofiîble , que toutes les volontés fit toutes les forces ne fe réunifient pour fe le procurer fie fe l’afliirer. Ainfi ne croyez pas que pour établir cet ordre eflenticl , il faille chan- ger les hommes ôc dénaturer leurs partions ; il faut au contrai- re intérefler leurs pallions , les aflocier à cet établiflement ; fie pour y réuflir , il fuflit de les mettre dans le cas de voir évidemment que c’eft dans cet ordre feulement qu’ils peuvent trouver la plus grande fomme poflible de jouiflances & de bonheur.
Mais d’ordre naturel fie eflentiel des fociétés, confidéré dans toutes les inftitutions fociales qui réfultent fuccefiive- ment de la néceflité abfolue de maintenir la propriété fie la liberté , eft un enfemble parfait , compofé de différentes par- ties qui font toutes également néceflaires les unes aux autres; nous ne pouvons rien en détacher , ni rien y ajouter qu’à fon préjudice 6c au nôtre. Il eft donc certain qu’il ne peut être réputé fuffifamment conmt dHine fociété , qu’autant qu il f eft dans toutes fes branches , fie dans tous les rapports qu’elles ont entre elles ; qu’ainfi le premier caractère d’une connoif- fance fuflifante de l’ordre eft d’être explicite & évidente ; car c’eft précifément dans- l’harmonie parfaite de ces rapports , dans la juftefle des moyens qui les enchaînent fie les fubor- donnent les uns aux autres , que réfide l’évidence de l’ordre : par conféquent la connoiflance de l’ordre , ne peut être qu’une connoifiance évidente , parce qu’elle ne peut être qu’une connoiflance explicite d’un enchaînement évident.
De MEME que tout ce qui ri eft pas vérité ri eft qu erreur , de même aufli tout ce qui ri eft pas évidence ri eft qu opinion ; Ôc tout ce qui n’eft qu’opinion eft arbitraire ôc fujet au changement.
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l’Ordre Naturel
Il eft donc évident que de Amples opinions ne peuvent fuffire à l’établiffement de l’ordre naturel Ôc effentiel des fociétés : on ne peut élever un édifice folide fur un fable mouvant ; Ôc il eft impoflible qu’un ordre qui ne comporte rien d’arbi- traire , qui eft ôc doit être immuable , puilfe avoir pour bafe un principe arbitraire , ôc d’autant plus inconftant , que quel- que fage qu’on puilfe fuppofer une opinion , dès qu’elle n’eft point évidente , elle n’eft jamais qu’une opinion ; une autre opinion , fut-elle extravagante , peut la combattre & la ren- verfer.
Cette derniere propofition indique clairement ce que j’entends ici par le mot d’ opinion : je n’ai nul égard à la jufteffe ou à la faulfeté des idées qui concourent à la former ; quelle que foit une croyance , une façon de penfer , je l’appelle opi- nion , dès qu’elle n’eft point le produit de l’évidence : ainlî l’opinion eft ici l’oppofé de l’évidence , & rien de plus.
Entre la certitude & le doute il n’y a point de milieu ; Ôc il ne peut y avoir de certitude fane l’évidence : quel que foit l’objet de la certitude , fi nous n’avons nous-même une connoiffance évidente de cet objet , il faut du moins que nous ne pu i fiions pas douter qu’il eft évident pour ceux fur les témoignages defquels nous fondons notre certitude. Ainfi c’eft toujours de l’évidence que la certitude réfulte ou média- tement ou immédiatement : ou elle eft dans l’évidence qui nous eft propre , ou elle tient à l’évidence qui eft dans le® autres.
Cette obfervation nous montre bien clairement que l’ordre naturel & effentiel des fociétés ne peut jamais s’établir parmi des hommes qui ne feroient pas parvenus à en avoir une connoiffance évidente ; ôc qu’il n’y a qu’une connoiflance
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évidente qui puiffe écarter le doute , ^incertitude , l’arbitraire 6c l’inconftance qu’il eft impofiible d’accorder avec l’immu- tabilité de cet ordre naturel 6c effentiel.
L E fécond caraâere de la connoiffance de l’ordre eft la publicité ; 6c cela réfulte de ce que l’ordre , comme je viens de le dire , ne peut être folidement établi , qu’autant qu’il eft fuiHfamment connu. Si dans une fociété il ne fe trouvoît que quelques hommes feulement qui euflent une connoiffan- ce évidente de l’ordre , tant que la multitude refteroit dans des opinions contraires , il feroit impofiible à l’ordre de gour verner ; il commanderait en vain , il ne feroit point obéi.
D e quelque maniéré qu’une fociété fe partage entre la connoiifance évidente de l’ordre 6c l’ignorance , toujours eft-il vrai que fi la première claffe > la dalle éclairée , n’eft pas phyfiquement la plus forte , elle ne pourra dominer la fé- condé 6c l’affujétir conftamment à l’ordre ; qu’enfin l’autorité de cette première claffe ne pouvant alors fe maintenir qu’en raifon de la force- pkyfiqoe^qtïï lui eft propre , fon état fera perpétuellement un érat de guerre inteftine d’une partie de la nation concre une autre partie de la nation.
P A K le mot de guerre iutefhne je ne défigne pas feulement celle quife fait à main armée 6c à force ouverte; mais j’en- tends parler encore de ces brigandages clandeftins 6c dégui- fés fous des formes légales , de ces pratiques ténébreufes 6c fpoliatrices qui immolent autant de viâimes que l’artifice peut leur en ménager ; de tous les défordrea en un mot, qui tendent à rendre tous les intérêts particuliers ennemis les uns des autres , & entretiennent ainfi parmi les membres d’un même corps politique , une guerre habituelle d’intérêts con- tradictoires , dont l’oppofition 6c les efforts brifent tous les liens de la fociété. Cette fituation eft d’autant plus affreufe ,
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qu’à l’exception de la force fupérieure ôc dominante de l’e- vidence, il n’eft point dans la nature de force égale à celle de l’opinion ; elle eft terrible dans fes écarts ; ôc il n’eft au- cuns moyens par lefquels on puiffe s’affurer de la contenir toujours dans le devoir , dès qu’elle eft livrée à fa propre in- conftance 6c à la réduction.
Je ne prétends pas cependant qu’il faille que tous les membres d’une fociété, fans aucune exception, ayent une connoifTance également explicite de tous les rapports que tou- tes les différentes branches de l’ordre ont entre elles. Je veux dire feulement que l’ordre ne peut complettement ôc folide- ment s’établir, qu’autant qu’on ne néglige aucune des inftitu- tions fociales qui font néceffaires à fa confervation ; que toutes ces différentes inftitutions ne peuvent être adoptées que d’a- près la connoiffance explicite qu’on a de leur enchaînement 6c de leur néceflité ; que cette connoifTance explicite ne peut produire fon effet , qu’autant qu’elle eft affez publique, pour que la mafTe des volontés ôc des forces qu’elle réunit , forme une force abfolument dominante dans la fociété.
Prenez garde que par le terme d’une force abfolument dominante , je n’entends point caraâérifer cet état violent d’une domination établie fur la feule fupériorité de la force phyfique. Cette force dominante dont il s’agit ici a l’avanta- ge de n’avoir à vaincre aucune oppofïtion : les hommes qui n’ont point , comme elle , une connoifTance explicite de l’ordre confxdéré dans tous fes rapports , n’ont point la pré- tention de lui réfifter ôc de gouverner ; il leur fuffit que dans les réglés qu’elle établit , ils ne voyent rien de contradictoire avec les premiers principes de l’ordre , ôc les droits qui en réfultent évidemment ôc invariablement pour chacun d’eux en particulier ; d’ailleurs ils ne peuvent jamais manquer dp
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fe rallier d’eux-mêmes à cette force dominante , parce qu’il leur eft impoffible de ne pas reconnoitre la fageffe & la né- ceflité de fes inftitutions , dans les bons effets quelles pro- duifent nêceJJ'atrtment en faveur de la propriété Ôc de la liberté.
La publicité que doit avoir la connoiffance évidente de l’ordre , nous conduit à la néccffité de l’inftruêUon publi- que. Quoique la foi foit un don de Dieu , une grâce parti- culière, fit quelle ne puiffe être l’ouvrage des hommes feuls, on n’en a pas moins regardé la prédication évangélique com- me néceffaire à la propagation de la foi : pourquoi donc n’auroit-on pas la même idée de la publication de l’ordre , puifque cette publication n’a pas befoin d’être aidée par des grâces & des lumières furnaturelles. L’ordre eft inftitué pour tous les hommes , & tous les hommes naiffent pour être fou- rnis à l’ordre ; il eft donc dans l’ordre qu’ils foient tous appel- lés à la connoiffance de l’ordre ; aufii ont-ils tous une portion fuffifantc de lumières naturelles par le moyen defquelles ils peuvent s’élever à cettajco*v«oifl&oK:e,
P a r la raifon qu’il eft dans l’ordre que tous les hommes connoiffent l’ordre , il eft dans l’ordre aufii qu’ils apprennent tous à le connoître ; or ils ne peuvent y parvenir que par le moyen de l’inftruûion. Perfonne n’ignore combien l’intelli- gence d’un homme a befoin d’être aidée par celles des autres hommes : tant qu’elle refte abfolument ifolée , elle eft fans force, fans vigueur; elle languit comme une plante privée de toute chaleur 6c féparée des principes de la végétation.
J E n’entrerai point ici dans les détails des établiffemens néceffaires à l’inftruûion : je me contenterai de dire qu’ils font partie de la forme effentielle d’une fociété , ôc qu’ils ne peuvent être trop multipliés , parce que l’inftruclion ne peut être trop publique. J’ajouterai cependant que l’inftruâioa
- l’Ordre Naturel verbale ne fuffit pas ; qu’il faut des livres doctrinaux dans ce genre, & qui foient dans les mains de tout le monde. Cefecours eft d’autant plus néceflaire , qu’il eft fans inconvénient ; car l’erreur ne peut foutenir la préfencC de l’évidence : aufli la contradiction n’eft-elle pas moins avantageufe à l’évidence , que funefte à l’erreur , qui n’a rien tant à redouter que l’e- xamen.
C E QU E je dis ici fur la néceffité des livres que j’appelle doctrinaux , & fur la liberté qui doit rcgner à cet égard , eft pris dans la nature même de l’ordre & de l’évidence qui lui eft propre : ou l’ordre eft parfaitement & évidemment connu , ou il ne l’eft pas : au premier cas , fon évidence & fa fimpli- cité ne permettent pas qu’il puiflfe fe former des héréfies fur ce qui le concerne ; au fécond cas , les hommes ne peuvent arriver à cette connoiflance évidente que par le choc des opinions : il eft certain qu’une opinion ne peut s’établir que fur les ruines de toutes celles qui lui font contraires ; il eft certain encore que toute opinion qui n’a pas l’évidence pour elle , fera contredite jufqu’à ce qu’elle foit ou détruite , ou évidemment reconnue pour une vérité , auquel cas elle cef- fera d’être une fimple opinion pour devenir un principe évi- dent. Ainfi dans la recherche des vérités fufceptibles d’une démonftration évidente , le combat des opinions doit nécef- fairement conduire à l’évidence , parce que ce n’eft que par l’évidence qu’il peut être terminé.
Si q u e l q u’ü n s’avifoit d'écrire pour faire croire aux hommes qu’ils peuvent fe paflfer de fubfiftances ; qu’ils doi- vent faire des ouvrages fans matières premières ; que chan- ger de lieu c’eft fe multiplier , ou quelque autre fotife fem- biable , il ferait fort inutile que l’autorité politique s’em- ployât pour empêcher qu’un tel livre fît quelque fenfation
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dans la fociété : aulli , loin de s’en mettre en peine , fe repo- feroit-on fur l’évidence des vérités contraires à ces erreurs, perfuadé quelle fe fuffiroit à elle-même , & quelle triom- pheroit fans violence de tous les efforts ridicules qu’on voudroit lui oppofer.
I l eft tellement néceffaire de laiffer au corps entier de la fociété la plus grande liberté pofliblc de l’examen & de la contradiction ; il eft tellement néceffaire d’abandonner l’évi- dence à fes propres forces , qu’il n’eft aucune autre force qui puiffe les fuppléer : une force phyfique , quelque fupérieure qu’elle foit , ne peut commander qu’aux actions , ôc jamais aux opinions. Ce qui fe parte journellement eft une preuve fenfible de cette vérité : bien loin que nos forces phyfiques puiffent quelque chofe fur notre opinion , c’eft au contraire notre opinion qui peut tout fur nos forces phyfiques ; c’eft < elle qui en difpofe & qui les met en mouvement. La force commune ou fociale , qu'on nomme force publique ne fe forme que par une réuni£ux-<i*7*krf*etrrs forces phyfiques , ce qui fuppofe toujours & néceffairement une réunion de volontés , qui ne peut avoir lieu qu’après la réunion des opinions , quelles qu’elles foient. Ce feroit donc renverfèr l’ordre & pren- dre l’effet pour lacaufe, que de vouloir donner à la force publi- que , le pouvoir de dominer les opinions , tandis que c’eft de la réunion des opinions qu’elle tient fon exiftence 6c fon pouvoir , & qu’ainfi elle ne peut avoir de la confiftence , qu’en raifon de celle qui fe trouve dans les opinions même ; je veux dire , qu’autant qu’elles ne font point de fimples opinions , mais bien des principes devenus immuables parmi les hommes , parce qu’ils leur font devenus évidents.
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CHAPITRE IX.
Suite du Chapitre précédent. De l’Evidence ; défini- tion de l’Evidence ; fies caractères ejjentiels & fies effets. Evidence des Arguments qui prouvent la néceffité de la plus grande liberté pofifiible dans l’examen & la dificuffion de l’Evidence. Force de l’Opinion : fies dangers dans un état dé ignorance.
Q üelques obfervations fur l’évidence , fur fon carac- tère ôc fes effets , ainfi que fur la force ôc le danger de l’opinion dans un état d’ignorance , achèveront de mettre dans tout fon jour , ce que je viens de dire fur la néceflité de l inftruélion publique , ôc fur la liberté avec laquelle les idées que chacun fe forme de l’ordre naturel 6c effenticl des fociétés , peuvent être expofées 6t contredites.
L’évidence , dit un de nos plus célébrés Aîodernes , eft un difcernement clair & dijlinft des fentimens que nous avons , & de toutes les perceptions qui en dépendent : tel eft l’avantage qu’elle a fur l’erreur , que celui qui fc trompe ne connoît point la caufe de la certitude qui réfulte de l’évidence , ôc que celui qui la poffede , connoît tout à la fois & la. raifon de fa certi- tude , ôc celle de l’erreur. Non feulement fon caractère efTen- tiel ejl d’être à t épreuve de tout examen , mais l’examen même ne fcrt encore qu’à la manifefter davantage , qu’à la rendre plus fenfible ; qu’à lui donner une force plus fottverainement domi- nante , au lieu qu’un examen fuffifant détruit toute prévention , tout préjugé, & établit à leur place , ou f évidence , ou du moins le
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doute , lorfque les chofes qu'on examine Jurpaffent nos connoijfances.
Dire que l’évidence eft à l’épreuve de tout examen , c’eft aflurément une vérité évidente par elle-même , qui prouve que la liberté d’examiner , de contredire l’évidence , eft toujours fit néceffairement fans aucun inconvénient.
Dire qu’un examen fujfifant détruit toute prévention , tout préjugé , c’eft encore une vérité manifeftement évidente , qui établit , comme la première , la necefftté de la liberté qui doit régner dans l’examen & dans la contradi&ion ; carun examen ne peut être fuffifartt qu’autant que toutes les raifons de douter font épuifées.
Dire que l’examen ne fert qu’à donner à l'évidence une force plus fouverainement dominante ,ccd une conféquence évidente & néceffaire des vérités antécédentes , & qui démontre que la liberté de l’examen Ôc de la contradi&ion ne peut tendre qu’à nous foumettre à l’ordre d’une maniéré plus religieufe & plus abfolue.
Dire enfin quUtmrr*wrrBf)JÏÏ{pfant établit f évidence à la pla- ce de l’ erreur , toutes fois que tes chofes qu'on examine ne furpaf - fent point nos connoijfances , c’eft une derniere vérité réfultante encore évidemment de celles qui précèdent , ôc d’après la- quelle il devient évident que cette même liberté nous con- duit néceffairement à la connoiftance évidente & publique de l’ordre qui conftitue le meilleur état poffible d’une fociété ; car cet ordre naturel ôc effentiel n’a rien qui furpafle nos con- noifiances : nous fommes faits pour lui , pour le connoître Ôc l’obferver, comme il eft fait pour nous, pour nous procurer les plus grands biens que nous puiflions défirer.
C’ e s t ainfi qu’en nous développant les caractères effen- tiels de l’évidence , le génie créateur que je viens de citer , nous démontre en quatre mots, la néceffité de la plus grande
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liberté poffible dans la recherche & la difcuflion de la vérité. En appliquant à l’évidence particulière de l’ordre focial ce qu’il dit de l’évidence en général , on appcrçoit à l’inftant combien cette même liberté & l’inftrutUon publique font néceflaires dans une fociété : pour s’en convaincre il fuffit de confidérer quelle feroit notre ignorance fans les fecours de l’inftru&ion , & quelle eft après l’inftruÊlion la force irréfifti- ble de l’évidence , l’empire abfolu quelle prend fur nous* Mais comme il n’eft perfonne qui ne connoiiïe par lui-même le pouvoir dominant de l’évidence , perfonne qui n’éprouve qu’elle nous fubjugue au point de faire naître en nous une volonté décidée de ne jamais nous en féparer , chacun peut , ainfi que moi , raifonner d’après ce qui fe palTe dans fon intérieur ; il y trouvera tout ce que je pourrons dire à ce fujet.
Une chofe évidente eft une vérité qu’un examen fuffifant a rendu tellement fenfible, tellement manifefte, qu’il n’eft plus poffible à l’efprit humain d’imaginer des raifons pour en douter , dès qu’il a connoiflance de celles qui l’ont fait adop- ter. De cette efpece , par exemple , font les vérités Géomé- triques , & généralement toutes celles qui font démontrées par le calcul. Quand la terre feroit éternellement couverte d’hommes , aucun d’eux ne s’aviferoit de contredire ces vérités ; l’ignorance feule pourrait les méconnoître ôc les révoquer en doute ; mais cela ne fubfifteroit qu’autant que l’ignorance ne voudrait pas s’éclairer par un examen fuffifant.
E n fuppofant donc que les chofes ne furpaffent point les bornes de nos connoiffances , & qu’elles ne foient point non- plus de cette évidence primitive qui fe manifefte par la feule entremife de nos fens , nous pouvons établit deux propoft-
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tions: la première, qu’un examen fuffifant rend tout évident; la fécondé, que fans un examen fuffifant il n’eft rien d’évident.
Q u’o n me pardonne cette expreffion, mais il femble que par uneefpece d’inftinêl nous connoiffions , ou du moins nous fentions le befoin que nous avons de l’évidence : nos efprits ont une tendance naturelle vers l’évidence ; & le doute eft une fituation importune & pénible pour nous. Audi pouvons- nous regarder l’évidence comme le repos de l’efprit ; il y trouve une forte de bien-être qui reflemble fort à celui que le repos phyfique procure à nos corps ; on dirait même qu’il ne travaille que pour fe procurer cette jouiffance.
Cette tendance naturelle de nos efprits vers l’évidence eft liée avec les deux mobiles qui font en nous : l’appétit des plaifirs & l’averfion de la douleur ont grand intérêt de n’être point trompés dans le choix des moyens de fe fatisfaire ; voilà pourquoi nous ne pouvons être tranquilles, qu’après que nous avons acquis une certitude qui ne peut réfulter que de l’évidence ; c’e&y» mtte~ffT5me raifon encore que la liberté d’employer tous les moyens qui conduifent à l’évidence , fait une partie effentielle de la liberté de jouir , fans laquelle le droit de propriété cefferoit d’exifter.
O N peut donc regarder l’évidence comme une divinité bien-faifante qui fe plaît à donner la paix à la terre : vous ne voyez point les Géomètres en guerre au fujet des vérités évidentes parmi eux : s’il s’élève entre eux quelques difputes momentanées , ce n’eft qu’autant qu’ils font encore dans le cas de la recherche , & elles n’ont pour objet que des déduc- tions ; mais fitôt que l’évidence a prononcé pour ou contre , chacun met bas les armes , & ne s’occupe plus qu’à jouir paifiblement de ce bien commun.
Pour fuivre cette comparaifon , & profiter de tout le
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jour qu’elle répand fur les objets dont il s’agit ici , de l’évi- dence des vérités géométriques, partez à l’évidence des vérités fociales , à l’évidence de cet ordre naturel & eflentiel qui procure à l’humanité fon meilleur état poflible ; par les effets connus de celle-là , cherchez à découvrir quels feroient nc- cejfairement les effets de celle-ci ; quelle feroit nécejjairement la fituation intérieure d’une fociété gouvernée par cette évi- dence ; quel feroit nécejfairement l’état politique & refpec- tif de toutes les nations , fi elle les avoit toutes éclairées de fa lumière divine; examinez fi des hommes ralliés fous les étendarts de cette même évidence , peuvent fe divifer ; fi quelque fujet de guerre pourroit être affez puiffant pour les porter à lui facrifier leur meilleur état poflible & évident ; creufez plus avant encore , & voyez fi les tableaux que cette médiation vous préfente , n’excitent pas chez vous des fcn- fations, ou plutôt des tranfports dont les fecouffes vous élevent au-deflus de vous-même , & femblent vous avertir que , par le moyen de l’évidence , nous communiquons avec la divinité.
Mais pour vous rendre encore plus fenfible à l’impref- fion que ces mêmes tableaux feront fur votre coeur & fur votre efprit , placez en oppofition tous les inconvénients qui, dans un état d’ignorance , peuvent réfulter de la force de l’opinion.
Une chofe eft défendue fous peine des fupplices les plus capables d’effrayer : que peuvent cette défenfe & ces fupplices fur une opinion qui tend à les braver ? Rien ; nous n’en avons que trop d’exemples.
Un homme fe trouve par fa naiffance , placé dans une fituation qui feroit le bonheur d’un grand nombre d’autres hommes , s’ils partageoient entre eux les avantages que lui
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feul réunît : que fait cet homme quand fon opinion eft dé- réglée? Il luifacrifie ces mêmes avantages ; il vit & meurt malheureux.
U n feul homme fans armes commande à cent mille hom- mes armés, dont le plus foible eft plus fort que lui : qu’eft-cc donc qui fait fa force ? Leur opinion ; ils le fervent en la fervant; ils obéiflent à ce Chef, parce qu’ils font dans l’opi- nion qu’ils lui doivent obéir.
Voulez-vous voir d’autres effets qui caraciérifent la for- ce de l’opinion ? Confidérez ceux de l’honneur , de cette cfpece d’enthoufiafme qui nous fait préférer au repos le tra- vail & la fatigue , aux richefies la pauvreté fit les privations , à la vie la mort qu’il trouve le fecret d’embellir.
L’opinion , quelle qu’elle foit , eft véritablement la Re- gina d’el mundo ,• lors même qu’elle n’eft qu’un préjugé, qu’une erreur , il n’eft dans l’ordre moral , aucune force com- parable à la fienne ; féconde en^preftiges de toute efpece , elle emprunte potnmoOSTrornper , tous les caractères de la réalité ; fource intariflable de bien & de mal , nous ne voyons que par elle , nous ne voulons , nous n’agiffons que d’après elle ; félon qu’elle eft ou n’eft pas dans le vrai , elle fait les vertus & les vices , les grands hommes & les fcélé- rats ; il n’eft aucun danger qui l’arrête , aucune difficulté contre laquelle elle ne s’irrite ; tantôt elle fonde des Empi- res , ôc tantôt elle les détruit.
Chaque homme eft ainfi fur la terre un petit Royaume gouverné defpotiquement par l’opinion : il brûlera le tem- ple d’Ephefe , fi fon opinion eft de le brûler ; au milieu des flammes il bravera fes ennemis , fi fon opinion eft de les bra- ver ; le phyfique enfin paroît en nous lui être tellement fub- ordonné , que pour commander au phyfique , il faut commen-
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cer par commander à l’opinion : mais comment peut-on com- mander à celle-ci , lorfqu’elle eft le jouet de l’ignorance ôc de l’arbitraire ? Comment peut-on réunir & fixer les opinions fans le fecours de; l’évidence ? Ne voit-on pas que l’Auteur de la nature n’a point inftitué d’autres moyens pour enchaî- ner nos volontés & notre liberté ?
Nous devons donc regarder l’ignorance comme le prin- cipe néceflaire de tous les maux qui ont affligé la fociété ; & la connoiflfance évidente de l’ordre , comme la fource na- turelle de tous les biens qui nous font deftinés fur la terre. Mais comme toutes les forces phyfiques du monde entier ne pourroient rendre évident ce qui ne l’eft pas , & que l’é- vidence ne peut naître que d’un examen fuffifant , de la né- celfité de cette évidence réfulte la néceflité de l’examen ; de la néceflité de l’examen réfulte celle de la plus grande li- berté poflîble dans la contradiction ; & de plus la néceflité de toutes les inftitutions fociales qui doivent concourir à donner à l’évidence la publicité qu’elle doit avoir.
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S ECO ND £ PARTIE.
La Théorie de l’Ordre mije en pratique.
De la forme eflentielle de la fociété : elle confifte dans- trois fortes d’inftitutions ; celle des loix, ôc par conféquent des Magiftrats ; celle d’une autorité tutélaire ; celle enfin de tous les établiflements néceflaires pour étendre ôc perpétuer dans la fociété la connoiflance évidente de fon ordre natu- rel ôc eflentiel. Dans le développement de la première clafle de ces inftitutions , on voit qu’il eft deux fortes de loix ; qu’il en eft de naturelles & communes à tous les hommes ; qu’il en eft de pofitives & particulières à chaque nation * ; que les premières^ finit ”d\ine néceflîté évidente 6c abfolue ; que les fécondés n’en doivent être que le développement ou plutôt l’application ; que l’établiflement des Magiftrats eft d’une néceflité femblable à celle de l’établiflement des loix ; que leurs devoirs concourent fingulierement à aflurer la fia- bilité 6c l’autorité de la légiflation pofitive ; qu’ils donnent de la confiftence au pouvoir légiflatif , fans cependant au- cunement le partager; qu’ils fojj£ le lien commun qui unit l’État gouverné à l’État gouvernant. Que le pouvoir légifla- tif eft indivifible ; qu’il ne peut être exercé ni par la nation en corps , ni par plufieurs choifis dans la nation ; qu’il eft * N*. Loix pofitives ainfi nommées par oppolition aux loix naturelles.
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irréparable de la puiiTance exécutrice ; que le Chef unique
qui l’exerce , n’eft que l’organe de l’évidence ; qu’il ne fait
que manifefter par des fignes fenfibles , ôc armer d’une force
coercitive les loix d’un ordre effentiel dont Dieu eft l’Infti-
tuteur.
D a n s le développement de la fécondé claffe des inftitu- tions fociales , il eft démontré que l’autorité tutélaire eft une par effence ; qu’on ne peut la partager fans la détruire ; qu’eile ne peut Être exercée fans inconvénient, que par un feul ; que la Souveraineté doit être héréditaire ; que cette condition eft une de celles qui font effentielles pour que le gouvernement d’un feul foit nécejfairement la meilleure for- me poftible de gouvernement ; que par-tout où régné une connoiflance évidente 6c publique de l’ordre naturel 6c eflen- tiel , cette forme de gouvernement eft la plus avantageufe aux peuples , parce qu’elle établit un véritable defpotifme legal ; quelle eft auflï la plus avantageufe aux Souverains , parce qu’elle établit en leur faveur le véritable defpotifme perfonnel : que le defpotifme arbitraire n’eft point le vrai defpotifme ; qu’il n’eft point perfonnel , parce qu’il n’eft point légal; qu’il eft à tous égards contraire aux intérêts de celui qui l’exerce -, qu’il n’eft que faâice, précaire 6c conditionnel, au lieu que le defpotifme légal eft naturel , perpétuel 6c ab- folu ; que ce n’eft que dans ce dernier que les Souverains font véritablement grands , véritablement puiflants , vérita- blement defpotes ; que ce defpotifme perfonnel ôc légal affure le meilleur état poffible dans tous les points à la nation , à la Souveraineté 6c au Souverain perfonnellement.
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des Sociétés Politiques.
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CHAPITRE X.
De la forme effentielle de la Société. Ses rapports avec la Théorie de l’ordre ejfentiel. Elle con - fijle en trois claffes d’InJUtutions fociales. Objets que renferme chacune de ces trois Claffes. Né- ceffté de développer les rapports des deux pre- mières, dont l'une ejl l’Inflitution des Loix , & la fécondé, V Inflitution dune autorité tutélaire.
J’ a i démontré dans la première partie , que le droit de propriété confidéré dans tous fes rapports , eft un droit naturel fit eflentiel ; qu’il eft le premier principe de tous les droits 6c de tou* lus üevUlfîT réciproques que les hommes doivent avoir entre eux ; que ces droits 6c ces devoirs , qui n’en font que des conféquences nécefiaires , deviennent et fentiels comme lui , ôc que l’ordre naturel 6c eflentiel des fociétés n’eft au fonds que l’ordre ou l’enchaînement de ces mêmes droits, ôede ces mêmes devoirs. De la théorie de l’or- dre paflons maintenant à la pratique ; examinons quelle eft la forme qu’il doit nécejfairement donner à la fociété , pour que cette réciprocité de devoirs, de droits effentielsne puifle éprouver aucune altération , 6c qu’ils fe trouvent être dans tous les temps tels qu’ils réfultent nécejfairement du droit de propriété.
Deux conditions font eflentiellement requifes pour que le droit de propriété foit confervé dans tout fon entier : la
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première , eft que ce droit foit en lui-même inébranlable , qu’il jouiffe de la plus grande fureté poffible; la fécondé, eft que la plus grande liberté poffible lui foit acquifc invariablement ; car la plénitude du droit de propriété fuppofe nécejfairement la plénitude de la liberté. La forme effentielle de la fociété eft donc le concours de toutes les injlitutions fociales qui doivent fe réunir pour confolider te droit de propriété & lui aJJ'ttrer toute la liberté qui le caraBérife ejfentiellement.
C E que j’ai dit dans le feptieme & le huitième Chapitre de ma première Partie nous annonce que toutes les inftitutions qui appartiennent à la forme efTentielle de la fociété , peuvent fe renfermer dans trois clafTes : l’inftitution des loix ; celle d’une autorité tutélaire ; celle enfin des établiffements nécef- faires pour répandre & perpétuer dans la fociété la connoif- fance évidente de fon ordre efTentiel.
D a N s la néceffité de l’inftitution des loix, nous trouvons , comme je l’ai déjà fait obferver , la néceffité de l’inftitution des Magiftrats , tous leurs devoirs efTencicls & nécejfairement inféparables de leur miniftcrc , ainfi que les réglés qu’il faut fuivre invariablement pour aflurer à toute la fociété futilité qui doit réfulter de ces mêmes devoirs.
D a N s la néceffité de l’inftitution d’une autorité tutélaire , nous découvrons auffi la néceffité de tous les droits dont elle doit jouir , êt celle de tous fes devoirs effentiels ; nous voyons en même-tems que ces derniers font liés fi efTentiellement à fes véritables intérêts , & fes véritables intérêts fi fortement fi évidemment attachés au maintien du droit de propriété ôc de la liberté, qu’il faut commencer par fuppofer l’ignorance & l’oubli total de l’ordre , non feulement dans le dépofitaire de cette autorité, mais encore dans les Magiftrats, & même dans tout le corps politique , avant d’imaginer que ce dépolir
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des Sociétés Politiques. taire puiiTe former la volonté de s’écarter de fes devoirs, & qu’il puifle s’établir des pratiques dans lefquelles l’ordre foie compromis.
C’ e s T pour prévenir cet oubli de l’ordre 6c fes effets funeftes , que la troifieme clafTe des inftitutions fociales eft néceflaire : elle admet toutes les mefures qu’on peut pren- dre , tous les moyens qu’on peut embraffer pour étendre , perfectionner ôc perpétuer la connoifTance évidente de l’ordre, & elle rejette tout ce qui pourroit tendre à concentrer & affoiblir cette connoifTance. Au moyen de cette troifieme clafTe d’inftitutions, on verra conftamment regner l’évidence de l’ordre naturel ôc efTentiel des fociétés , de cet ordre le plus avantageux au corps focial , parce qu’il eft le plus avanta- geux à chacun de fes membres en particulier. Je dis qu’on verra conftamment régner cette évidence , parce qu’elle eft le fléau de l’arbitraire qui fuit toujours devant elle ; elle ne lui permettra jamais de fe glifler ni dans l’état gouver- nant ni dans l’<ft*r~gOüverné ; quelque déguifement qu’il empruntât, il porteroit toujours un caraârere qui le trahiroit, parce qu’il ne peut jamais reflembler à celui de l’évidence.
J E ri’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit précédemment fur cette troifieme clafTe d’inftitutions fociales. La connoif- fance de l’ordre ne peut être ni trop publique ni trop évidente ; ainfi on ne peut employer trop de moyens pour afTurer cette évidence & cette publicité. Mais je ne crois pas devoir pafler auffl légèrement fur les deux premières claffes des inftitutions qui conftituent la forme efléntielle de la fociété: les rapports néceflaires qui fe trouvent entre les loix Ôc l’autorité tutélaire ; entre les devoirs , les droits ôc les intérêts de cette autorité ; entre ces mêmes intérêts , ceux de la nation ôc les devoirs des Magiftrats ; enfin , entre
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tous ces différents objets Ôc la théorie ou les principe* de l’ordre , demandent de notre part un examen rigoureux & une attention très fuivie. Ces différents rapports ont befoin d’être approfondis ; ils n’ont fervi jufqu’à préfent qu’à faire éclore une multitude de fyftêmes contraires les uns aux autres , & féparément remplis de contradictions frappantes. Nous pouvons regarder cette variété de fyftêmesj & même chacun d’eux en particulier , comme une preuve convaincante que l’évidence de ces mêmes rapports ne s’eft point encore manifeftée : par la raifon qu’ils déterminent ne- cejjairement la forme effentielle de la fociété , leur évidence auroit banni la diverfité des opinions , & toutes les volontés fe feroient ainfi ralliées à une même forme de gouverne- ment , comme étant la feule que l’ordre permette d’adopter.
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CHAPITRE XI.
Développement de la première Clajfe des Infiitu- tions qui conjlituent la forme effentielle de la Société. Les loix s’ établirent en même-temps que la fociété. Il en ejl de deux fortes : les unes font naturelles , ejfentielles & univerfellement adoptées ; les autres conféquentes aux premières , font po- fitives , & particulières à chaque fociété ; défi- nition des loix pofitives. Le motif ou la railon des loix ejl avant les loix. La raifon des loix naturelles & ejfentielles ejl dans la nécejfité ab- folue dont elles font évidemment. Ces loix na- turelles doivent étre la. #**fbn des loix pofitives . Deux conditions nécejfaires pour ajfurer la fou- mijfion confiante aux loix pofitives. Nécejfité de leur conformité parfaite avec les loix naturelles & ejfentielles. Effets f une fies dune contradiction qui fie trouverait entre ces deux fortes de loix.
XJ n E multitude d’hommes raflemblés , qui n’admettroient entre eux aucuns devoirs refpe&ifs, aucuns droits récipro- ques , ne formeroient certainement point une fociété : elle ne confifte pas uniquement dans le rapprochement des hom- mes ; car nous favons par notre propre expérience qu’elle peut fubfifter entre des hommes très éloignés les uns des
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autres j & ne pas fubfifter entre des hommes très - voifins. Ce font donc les conditions de la réunion qui font véritablement la réunion.
D e-l a s’enfuit qu’il eft impoflible de concevoir une fociété particulière fans devoirs & fans droits réciproques ; c’eft-à-dire , fans des conventions faites entre les membres de ce corps politique, pour leur intérêt commun ; par conféquent qu’il eft impoffible de concevoir une fociété fans loix ; car les loix ne font autre chofe que ces mêmes conventions , en vertu defquelles les devoirs & les droits réciproques font ét ablis de façon qu’il n’eft plus permis de s’en écarter arbitrairement.
Ainsi, que les loix foient écrites ou qu’elles ne le * foient pas , il n’en eft pas moins vrai qu’elles naifïent avec la fociété , ou plutôt qu’elles la précèdent ; puifque c’eft par elles que la fociété s’établit , & prend une confiftencc. Elles font donc la première des inftitutions fociales qui conf- tituent la forme eflentielle d'une fociété.
Dans tous les temps les hommes ont inftitué des loix pour déterminer pofitivement , comment le meurtre , le vol , & d’autres crimes de cette efpcce fcroient punis ; mais nous ne les voyons point faire des loix pour défendre préci- fément de tuer , de voler , de commettre d’autres forfaits femblables. Perfonne cependant ne s’avifera de dire que ces mêmes crimes ne foient pas défendus par les loix de toutes les nations : par la raifon qu’ils deviendraient évidemment deftruâifs de toute fociété , les Légiflateurs ont regardé cet- te évidence comme une défenfe fuffifamment connue ; ôc ils ont parti de-là pour établir les peines dont les contra- ventions à cette défenfe feraient punies.
Q u o i q u e la loi naturelle qui défend de tuer , de voler ,
&c.
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ôcc. fuit la même dans toutes les fociétés , elles n’infligent pas toutes les mêmes peines à ceux par qui ces crimes font commis : les loix qui ftatuent fur ces peines , peuvent être déterminées par diverfes circonftances que le légifla- teur doit pefer avec attention ; & en général , le genre de la punition eft indifférent, pourvu quelle foit proportionnée à la nature du délit , & aux conféquences qui en réfultent, au préjudice de l’ordre focial.
Il est donc dans une fociété deux fortes de loix : il en eft qui font naturelles , eflentielles & communes à toutes les fociétés ; il eft auffi des loix pofitives , & même fac- tices qui font particulières à chaque fociété. La jufticc & la néceflité de ces loix naturelles , eflentielles & univerfelles , font d’une telle évidence , qu’elles fe manifeftent à tous les hommes , fans le fecours d’aucun ligne fenfible : auffi ne font-elles point inférées dans les recueils ordinaires des loix ; c’eft dans le code même de la nature quelles fe trouvent écrites , ôt nous les y lUons-tous dîftin&ement à l’aide de la raifon , de cette lumière qui illuminât omncm hommem ve- nientem in hune mundum.
N o us avons donné le nom de pofitives aux loix de la fécondé efpece , parce qu’elles établiflent d’une maniéré pofttive ce qui fans elles refteroit arbitraire , ou du moins incertain pour la majeure partie des hommes : nous difons auffi qu’elles fon tfaûices , à raifon feulement de la manière de les établir ; car leur juftice n’a rien de factice , mais quoiqu’elles doivent toutes être conféquentes au jufte ab- folu , elles ont cependant befoin , pour fe faire connoître , d’être écrites , ou du moins d’être établies d’une maniéré qui agifle fur les fens , & qui puifle ainfl rendre leurs dif- pofitions manifeftes pour toute intelligence.
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7<1, l’Ordre Naturel
Les loix naturelles & effentielles , ouvrage d’une fagefle divine , doivent être néceffairement les meilleures loix pof- fibles , & elles font immuables comme leur Auteur. Les loix pofitives au contraire , ouvrage des hommes , & dictées par des opinions fujettes à l’erreur , peuvent être extravagantes, comme elles peuvent être fages , félon que l’ignorance ou une raifon fuffifamment éclairée préfide à leur inftiturion : il eft clair aufli qu’elles ne peuvent être immuables qu’autant que nos opinions font fixées par l'évidence ; car il n’y a que l’évidence qui ne foit point fujette au changement.
Il est bien important de diftinguer dans les loix , la lettre de la loi, & la raifon de la loi. La lettre de la loi eft la difpofi- tion textuelle & pofitive de la loi ; la raifon de la loi eft le motif qui l’a di£tée.T« ne tueras point arbitrairement; voilà la lettre de la loi ; car tu donnerois aux autres le droit de te tuer arbitrairement aujji , & tu détruirois ainft la fociété ; voilà la raifon de la loi.
De cette loi naturelle & effentielle palfons à la loi po- fitive, &. voyons ce que nous y trouvons. Celui tjui tuera , nous dit-elle , fera puni de tel fupplice ; je vois ainfi que le fupplice du meurtrier n’eft plus arbitraire ; qu’il doit être de telle efpece ; voilà tout ce qu’elle m’apprend ; & je refte dans l’ignorance du motif ou de ta raifon de cette loi , fi pour connoître ce motif, je ne vas le chercher dans d’autres loix antérieures à celle-ci. Mais pour peu que je me livre à cet examen , je découvre qu’avant la loi pofitive qui établit la peine du meurtre , il étoit une autre loi naturelle par la- quelle le meurtre étoit défendu : concevant alors que cette défenfe eft effentiellement néceffaire à la fociété , je vois dans cette première loi naturelle & effentielle , pourquoi le meurtrier doit être puni ; ôc ayant acquis ainfi la connoif- fance évidente de la raifon de cette loi pofitive , je me trouve
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des Sociétés Politiques. jç
en état de juger de fajuftice & defon utilité, ce qu’il me feroit impoflîble de faire, fi dans cette loi, je ne connoifiois que la lettre de la loi.
Supposons deux loix qui condamnent également à la mort , l’une pour l’homicide , l’autre pour marcher à cer- taines heures du jour , ou pour quelque autre aûion fem- blable, n’eft-il pas vrai quelles ne feront pas toutes deux re- gardées du même œil ? Que celle-là nous paroîtra juftc , & celle-ci tyrannique ? Interrogeons nos cœurs , & voyons fi nous n’y trouvons pas une difpofition naturelle à nous foumettre à la première , à la défendre même de toutes nos forces , comme néceffaire à notre propre sûreté , & une au- tre difpofition toute oppofée qui nous incline naturellement à faifir tous les moyens qui pourront fe préfenter pour nous affranchir du joug cruel de la fécondé loi.
Cette différence dans ces deux difpofitions provient de la différence du jugement que nous portons fur le motif , fur la raifort de chacune de ces deux loix. La raifort de l’une lui imprime le caractère d’une néceflité évidente ; & cette évidence fubjugue, enchaîne fans réfiftance notre efprit ôc notre volonté ; la raifon de l’autre au contraire ne nous pré- fentant rien d’effentiel , rien d’évidemment néceffaire , nous n’y voyons d 'évident qu’une rigueur démefurée ; qu’une injuf- tice manifefte à laquelle notre fentiment intérieur , notre raifon , & conféquemment notre volonté ne peuvent s’ac- coutumer.
C’est donc dans la raifon des loix , fit non dans la lettre des loix , qu’il faut chercher le premier principe d’une fou- miffion confiante aux loix ; car ce premier principe ne peut être autre chofe que l’empire abfolu que prend fur nos efprits t évidence de la juftice & de la nécefiité des loix ; or cette évidence n’eft jamais dans la lettre de la loi : ainfi pour établit
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généralement fit invariablement cette foumiffion , il eft deux conditions efientielles : la première, que la raifort des loix foit démonftrative de leur juftice & de leur nécdïité ; la fé- condé, qu’elle foit d’une telle évidence , ou du moins d’une telle certitude , qu’il ne foit polfible à perfonne d’en douter.
La raison des loix naturelles & efientielles eft la né- cefiité abfolue dont elles font à l’cxiftence de la fociété ; né- ceflîté dont l’évidence frappe , faifit tous les efprits , & qui montre évidemment à tous les hommes , que fi les loix poft- tives étoient deftrudives des loix naturelles & efientielles , elles le feraient aufii de la fociété ; qu’ainfi ces mêmes loix naturelles & eflTentielles doivent être la raifon primitive des autres loix , qui ne peuvent plus en être que des conféquen- ces évidentes, du moins pour ceux dont cette évidence doit invariablement régler les procédés.
S i, par exemple, une loi pofitive ne condamnoit l’homici- de qu’à une très -modique amende pour toute peine , on pourrait dire que l’homicide ferait autorifé par cette loi ; qu’ainfi la loi pofitive ferait à cet égard deftrudive de la loi naturelle fit eflentielle , par conféquent de la fociété. Cette fuppofition qui fe rapporte beaucoup à nos mœurs & à nos loix anciennes dans des fiécles d’ignorance & de bar- barie dont nous rougilfons aujourd’hui, fuffit pour faire voir que la première condition requife pour inftituer de bonnes loix pofitives, des loix dont l’autorité foit inébranlable , eft leur conformité parfaite & évidente avec les loix naturelles & eflTentielles des fociétés. Cette réglé invariable eft le pre- mier principe de toute légiflation : certainement une loi qui autoriferoit des infra&ions arbitraires aux loix eflTentielles de l’ordre , ne ferait pas propre à maintenir l’ordre ; & dès-lors il ferait impoflible qu’on pût être conftamment alluré de îabfervation de cette loi.
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Les loix pofitives ne doivent être que des réfultats évi- dents de l’ordre , mais [celles du fceau de F autorité publique pour devenir ainft des ailes déclaratifs & confirmatifs des devoirs & des droits que les loix naturelles & ejfentielles de la fociété établirent néceflairement dans chacun de [es membres & pour leur intérêt commun. Si elles inftituoient des de- voirs ôc des droits d’une autre efpece que ceux qui dérivent de ces loix naturelles ôc eflentielles , ces devoirs ôtces droits nouveaux ne pourroient être que contraires aux premières ; ôc dans ce cas les loix pofitives feroient fans ceffe en oppofttion avec nos efprits ôc nos volontés.
Tous les droits qu’un être raifonnable peut ambitionner , fe trouvent renfermés dans celui de la propriété ; car de ce droit réfulte une liberté de jouir qui ne doit connoître de bornes que celles qui lui font affignées par les droits de propriété des autres hommes. L’ordre eflentiel de la fociété déterminant ainfi la mefure de la liberté dans chacun de fes membres , ôc Côttû mefure le trouvant être de la plus grande étendue qu’il lui foit poflïblc d’avoir fans troubler cet ordre eflentiel , il eft impoflible de rien ajouter à la liberté des uns qu’au préjudice de la liberté , ôc par con- féquent de la propriété des autres , ce qui devient alors, une injuftice , un défordre qui ne peut être que funefte à la fociété,
J e dis que ce défordre ne peut être que funefte à la fociété, parce qu’il la met dans un état violent : mon voi- fin ne trouvera point mauvais qu’il ne lui foit pas libre d’aller cueillir ou endommager mes moiflons ; mais par la même raifon , il fupportera toujours fort impatiemment qu il me foit libre d’aller cueillir ou endommager les fiennes ^ comme il eft évident à chaque homme qu’il ne doit point
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troubler les autres dans la jouiffance de leurs propriétés , il lui eft évident aufli que dans la jouiffance des Tiennes , les autres ne doivent point le troubler. A la vue même d’un femblable préjudice qui fera fait aux autres hommes , il s’allarmera , il craindra pour lui-même , ôc cette in- quiétude fera pour lui un tourment contre lequel fa raifoa même fe révoltera perpétuellement.
Une loi pofitive qui contrediroit cette juftice naturelle, choquerait donc l 'évidence , blefferoit des droits qui nous font évidents , ôc précieux ; elle feroit ainfi , comme je viens de le dire , en oppofition avec notre fentiment intérieur ôc nos volontés fixées invariablement par cette même évidence ; ôc voilà ce que j’appelle mettre la fociété dans un état vio- lent , parce que c’eft conft arriment faire violence à la nature, à des volontés quelle a données à tous les hommes pour le bonheur commun de leur efpece , ôc que les loix pofitives doivent protéger, comme étant les premiers principes delà réunion des hommes en fociété.
Que cet état violent ne puiffe être que funefte à la fociété, je ne crois pas que cela me foit contefté : premièrement tout ce qui altéré la liberté , altéré le droit de propriété , ôc diminue d’autant les avantages que ce droit procure à la fo- ciété , lorfque le defir de jouir ôc la liberté de jouir fe trou- vent réunis. En fécond lieu , il faudroit changer la nature de l’homme , déraciner en lui les mobiles qui le mettent en a£lion, faire perdre à l 'évidence la force dominante qu’elle a fur fon efprit ôc fur fes volontés , pour que les hommes ccf- faffent d’être attachés à la liberté de jouir qui rélulte du droit de propriété, ôc qu’ils ne cherchaffent pas à fe fouftraire aux violences que cette liberté peut éprouver , ou du moins à s’en dédommager. Mais alors les dédommagements ôc la
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façon de fe les procurer feroient néceflairement dans l’arbi- traire ; chacun ne pourrait les attendre que de fà force perfon- nelle,ôc les apprécierait au gré de fon opinion qui ne connoî- troit plus de réglés , puifque les loix pofitives feroient elles- mêmes déréglées : dans cet état de défordre chaque hom- me , ayant à craindre un autre homme , & par cette raifon ne pouvant compter fur rien , fe verroit réduit à fe permet- tre tout ce qu’il pourrait faire, dans la crainte de ne pouvoir faire ce qu’il ferait en droit de fe permettre.
U n autre mal encore , ce ferait celui des aflociations faites dans la vue d’augmenter la licence fit les abus , en s’aflurant de leur impunité : de ce cahos monftrueux on verroit fortir les meurtres , les vols , les brigandages de toute forte , les crimes , les excès de toute efpece , avant-coureurs des grandes révolutions qui , dans de pareilles circonftan- ces , n’ont jamais manqué d’être amenées par la corruption , la dépravation des mœurs , fitôt que les opinions ont pu fe former un point de réunion.
C e n’eft point allez que les loix pofitives foient exacte- ment conformes aux loix naturelles & eflentielles de la fo- ciété : cette première condition requife pour leur aflurer une foumiflion confiante , étant remplie , il en faut encore une fécondé , qui eft , comme on vient de le voir , que cette con- formité foit connue de maniéré que perfonne ne puifle en douter ; car elles ne peuvent être fidèlement obfervées que par religion de for intérieur , religion qui ne peut s’établir que fur une connoiflance indubitable de leur jultice fit de leur néceffité. Mais cette connoiflance ne peut être la même chez tous les hommes : il en eft pour qui elle' doit être évi- dente ; il en eft d’autres chez lefquels elle ne peut être qu’une certitude. On va voir dans les Chapitres fuivants , que ces
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deux fortes de connoiflfances ne different effentiellement que
dans la façon de les acquérir.
CHAPITRE XII.
Suite du développement de la première Claffe des Injlitutions qui conjlituent la forme effentielle de la Société. Caractère de la certitude que les hommes doivent avoir de la jujlice & de la né- cejfité des loix ; comment en général la certitude s’établit. Impoffibilité foetale que le pouvoir lé - giflatif & la Magijlrature foient réunis dans la même main. Néccjfité des Magifrats.
De S hommes qui feroient perfuadés que leurs loix pofi- tives font de mauvaifes loix , pourroient bien être contraints pendant un temps à les obferver ; mais une telle foumiffion, qui eft contre nature , ne pourroit être durable ; & il feroit impoffible qu’elle ne fût pas fujette à des écarts journaliers de la part de ceux qui croiroient les loix injuftes à leur égard: la fottmijfton aux loix eft toujours cr nécejfairement relative à l'idée que nous avons de la juflice & de la nécellité des loix.
Cette idée, pour être ftable & permanente, doit être en nous ou une certitude primitive , qui eft dans l’évidence même qui nous eft propre , ou une certitude fecondaire éta- blie fur l’évidence qui fe trouve dans les autres. Il ne faut pas confondre cette fécondé efpece de certitude avec la con~ jiatice qui ne feroit que l’effet d’une prévention ; car la pré- vention
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des Sociétés Politiques. 8i vention n'a rien de folide ; elle ne porte fur rien d'évident ; une autre prévention oppofée peut même la détruire , & faire évanouir la confiance qui en étoit le produit ; au lieu que la certitude fecondaire tient à l’évidence , fans cependant être en elle-même une connoiffance évidente de la vérité qui en eft l’objet. Mais pour ne point embarralfer par des expref- fions nouvelles , parlons le langage ordinaire , & donnons tout Amplement le nom d’évidence à la certitude primitive , & celui de certitude à celle qui n’eft que fecondaire ou con- féquente à la première.
J e n’ai jamais vu la Chine , mais je fuis certain que la Chine exifte , parce que je fuis certain que ce fait eft évident pour beaucoup d’autres dont le témoignage uniforme ôc conf- tant ne fe contredit point : par ce moyen j’ai des preuves fuf- fïfantes pour fonder, non pas une confiance , mais une certi- tude qui me tient lieu de l’évidence que les autres ont ac- quife , & fur laquelle ces preuves fuffifantes font établies. Ainfi cette certitude n’eft point en moi une évidence ; mais cette unanimité dans les témoignages de ceux qui ont acquis cette même évidence , cette unanimité , dis- je , qui eft la première caufe ou la première occafion de ma certitude , eft évidente.
Quoique l’ordre eflentiel des fociétés foit fort Ample dans fes principes, fes conféquences cependant font A multi- ples , ôc elles cmbraflent tant d’objets , qu’il n’eft pas pof- Able à la majeure partie des hommes d’avoir une connoiftan- ce explicite & évidente de la raifon de toutes les loix poftti- ves , & des changements que les circonftances des temps peuvent exiger. Diverfes caufes, dont le détail feroitfuper- flu , concourent pour les tenir éloignés de cette connoif- fance explicite 6c évidente ; mais il n’eft aucun motif qu’on
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puifFe alléguer pour les priver de cette autre connoiffance que nous nommons une certitude , & qui produit fur leur efprit tous les effets de l’évidence.
La certitude peut fuppléer l’évidence , mais rien ne peut fuppléer la certitude : c’eft une folie de croire que dans le gouvernement des hommes elle puiffe être remplacée par la confiance : dès que celle-ci n’a pour bafe ni évidence ni certitude , elle n’eft plus qu’un enfant aveugle de la réduc- tion ; fa foiblefTe & fon infirmité ne permettent pas de compter fur lui. Ainfi dans le moral ce n’eft que fur l’évidence , & fur la certitude qu’elle communique à tout ce qui la touche, qu’on peut élever un édifice folide qui n’ait rien à redouter des écarts orageux de l’opinion , pour qui tout ce qui n’eft pas évident ou indubitablement certain devient arbitraire.
La première conféquence que nous devons tirer de ces vérités préliminaires , c’eft qu’il eft focialement impoffible que l’autorité légifiative & la Magiftrature , ou l’adminiftra- tion de la juftice diftributive , foient réunies dans la même main , fans détruire parmi les hommes toute certitude de la juftice & de la néceffité de leurs loix pofitives : allons plus loin encore , & difons , fans détruire ces loix elles-mêmes ; car elles n’auroient plus ni la forme , ni aucun des cara&eres effentiels aux loix.
Comme on a fouvent inftitué des formes très-vicieufes , ce qu’on appelle forme eft tombé dans une forte de mépris. Il eft pourtant vrai que rien ne peut exifter fans une forme , & que la forme effentielle des chofes eft ce qui les fait ce qu’elles font.
La forme effentielle des loix pofitives confifte dans Us figues fenfbles qui manifeftent qu’on a fuivi l’ordre des procédés qu’il faut garder nécejfairement dam leur infitution , i°. Pour
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s'ajfurer de leur juflice & de leur néceffité ; 20. Pour rendre cette jujlice & cette néceffité certaines <1 tous ceux qui ne peuvent en acquérir une connoijfance explicite & évidente. Or il eft cons- tant que cet ordre de procédés ne feroit plus obfervé , fi la puifiance légiflatricc vouloir encore fe charger des fondions de la Magiftrature : le Légifiateur & le Magiftrat n’étant plus ainfi qu’une feule & même perfonne, il en réfulteroit que d’un côté le pouvoir d’inftitucr des loix ne trouveroit dans les lu- mières , & dans les devoirs du Magiftrat , aucune reftource contre les furprifes qui pourroient être faites au Légifiateur; tandis que d’un autre côté , la volonté du Légifiateur ne pou- vant dominer , enchaîner , aflujettir celle du Magiftrat , les loix les plus juftes dans leurs difpofitions fe trouveroient in- certaines & variables dans leur application.
Présentons dans d’autres termes encore ces importan- tes vérités , pour les rendre plus fimples & plus frappantes : fi le Légifiateur étoit aufii Magiftrat , il ne pourroit que cou- ronner & confommer comme Magiftrat , toutes les méprifes qui lui feroient échappées comme Légifiateur. Si le Magif- trat étoit aufii Légifiateur, les loix n’exiftant que par fa feule volonté, il ne feroit point aflujetti à les confulter pour juger ; & il pourroit toujours ordonner comme Légifiateur ce qu’il auroit à décider comme Magiftrat.
Ainsi ce ne feroit que dans les feules volontés du Légif- iateur qu’il faudroit chercher la raifon des loix pofitives ; car il les inftitueroit au gré de fes volontés arbitraires ; ôc ce ne feroit que dans les feules volontés du Magiftrat qu’il fau- droit chercher la raifon de fes jugements ; car fon indépen- dance le mettroit dans le cas de fe permettre tout en les ren- dant. Ce double inconvénient nous prouve bien que ces loix feroient dépouillées de leurs caractères efientiels , qui font
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l’évidence de leur juftice ôc de leur néceflité , ôc une indé- pendance abfolue de l’arbitraire. De telles loix pofitives ne fcroient plus des loix, puifque leur application devenant arbitraire ôc incertaine , elles n’auroient plus rien de pofitif par eflence.
Quand le pouvoir légiflatif ôc la magiftrature font fcparés, comme ils doivent l’être , les loix une fois établies par la puilfance légiflatrice , ont une autorité qui leur eft propre , ôc qui leur donnant le droit de commander aux volontés du Magiftrat , leur aflure une entière indépen- dance de toutes les autres volontés. Il eft certain que le Magiftrat ne peut alors , ôc ne doit avoir d’autres volontés que celles des loix ; l’autorité qu’il exerce n’eft point la fienne ; elle eft celle des loix; aufTi n’eft-ce point en lui que cette autorité réfide , mais dans les loix ; aufli fes fonc- tions fe bornent-elles à faire l’application des loix ; aufli ne fait-il que prononcer des jugements déjà dictés par les loix ; aufli eft-il tenu de penfer , de parler , d’ordonner com- me les loix ; il n’eft ainfi que leurminiftre, que leur organe; ôc c’eft par cette raifon qu’elles font en fureté dans fes mains; ôc que par état il eft nèce/fairement ôc particulièrement le dépofitaire ôc le gardien des loix ; difons plus encore ; de la raifon primitive & ejfentiellc des loix ; car c’eft dans cette four- ce qu’il faut puifer les loix à faire : j’expliquerai dans un moment ce que j’entends par ces expreflions.
Mais fi le pouvoir légiflatif ôc la Magiftrature étoient réunis , nous ne verrions plus dans le Magiftrat qu’une puif- fance abfolument indépendante des loix , lorfqu’il s’agiroit d’en faire l’application : ce ne feroient plus alors les volontés des loix qui devicndroient celles du Magiftrat ; ce feroient au contraire les volontés perfonnelles du Magiftrat qui
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deviendroient celles des loix; fes décidons ne pourroient plus être regardées comme étant didées par les loix , ôc d’après leurs difpofitions invariables , puifque les loix ne feraient elles-mêmes que des réfultats de fes opinions ; qu’elles ne diraient que ce qu’il leur feroit dire ; qu elles ne voudraient que ce qu’il leur feroit vouloir. Enfin l’autorité qui aflfureroit l’exécution de fes prétendus jugements , feroit fon autorité perfonnelle , ôc non l’autorité des loix ; car les loix n’ayant que celle qu’il voudrait bien leur prêter , ôc qu’il pourrait à chaque inftant leur retirer , une telle autorité qui émane- rait de lui , qui ne fubfifteroit que par lui , ne feroit plus rien devant lui.
Ainsi au moyen de l’inconftance & de l’incertitude qui régneraient dans les loix pofitives;au moyen de ce qu’elles n’auroient ni force, ni autorité, ni confidence ; au moyen de ce que leur application feroit toujours incertaine ; de ce que le recours aux loix deviendrait le recours à l’opinion & à la volonté arbitraire du Magiftrat , on pourrait dire que dans une telle fociété , il n’y aurait ni loix , ni devoirs , ni droits pofitifs 6c réciproques : je laide à juger du nom qu’on pour- rait lui donner.
Nous verrons dans les Chapitres fuivants que le pouvoir légifiatif eft inféparable de la puiflance exécutrice, ôc que cette puiffance , qui par cflence eft indivifible , ne peut être exercée que par un feul. Cette vérité eft un des plus puif- fants arguments qu’on puifle employer pour démontrer l’im- pofiibilité fociale dont il eft que le Légiflateur puilTe remplir les fonctions du Magiftrat. Dès qu’il ne doit exifter qu’un Lé- giflateur unique , qu’un Dépofitaire unique de toute l’autorité, c’eft fa volonté unique qui doit ordonner 6c dider les loix. Ceux qu’il appelle à fes délibérations ne peuvent avoir qu’une
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l’Ordre Naturel voix conjultative. Si elle étoit délibérative , l’autorité feroit acquife à l’avis le plus nombreux , ôc dès-lors ce ne feroit plus un feul qui feroit le Souverain ; la fouveraineté réfideroit vé- ritablement dans le plus grand nombre des voix qui fe trou- veroient réunies fur un même objet.
Mais puifque dans tous les cas où la volonté du Souve- rain doit prononcer , aucun des opinants ne peut avoir voix délibérative , il eft évident que s’il vouloit exercer les fonc- tions du Magiftrat , tous les jugements qu’il rendroit émane- roient de fa feule & unique volonté ; il jugeroit feul enfin ; êc par cette raifon il s’impoferoit l’obligation rigoureufe de ne jamais fe tromper , obligation bien reconnue pour être au-defiùs des forces de l’humanité.
Quel est l’homme qui pourrôit, fans frémir , entrepren- dre de rendre feul la juftice à une multitude d’autres hom- mes ? Quel eft l’homme qui pourrait fe flatter que lui feul il pourrait toujours reconnoître l’injuftice 6c la mauvaifc foi , fous les dehors trompeurs qu’elles favent fi bien emprunter ? La variété prodigieufe des faits , les difficultés qu’on éprouve pour en conftater la vérité, les artifices qu’on employé fou- vent pour la déguifer , forment un labyrinthe dans lequel on voit s’égarer les Magiftrats les plus éclairés , les plus in- tégrés , les plus confommés dans l’art de juger. Que feroit- ce donc fi un homme feul étoit chargé de ces pénibles 6c im- portantes fonctions ? Combien de fois , fans qu’il s’en apper- çût , fon cœur féduiroit-il fon efprit ? Quelles facilités n’au- roit-on pas pour fe ménager cette fcduction ? Quelle carrière s’ouvrirait aux prétentions arbitraires 6c à l’oppreffion f A quel excès l’efpoir de l’impunité ne multiplieroit-il pas les crimes ? Que de comptes à rendre à la Juftice Divine par un tel Souverain ! Ce Prince infortuné , s’il connoiffoit le
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danger de fon état , n’oferoit lever les yeux vers le Ciel.
Je pourrois alléguer beaucoup d’autres raifons pour prou- ver l’impoflibilité fociale de la réunion de la Magiftrature à l’autorité légiflative ; mais il feroit inutile de m’appéfantir fur une vérité connue depuis une multitude de fiécles ; 6c dont les conféquences font mifes en pratique chez tous les peuples qu’on peut regarder comme formant des fociétés. Je peux donc avancer, fans craindre d’être contredit, que de la néceflité fociale des loix pofitives , réfulte la néceflité fo- etale des Magiftrats. Cependant, quoique tous les hommes foient d’accord fur cet article , il paroît qu’on ne connoît point encore affez les rapports effentiels de cette néceflité avec l’exiftence de la fociété ; 6c c’eft par cette raifon que je crois néceflaire d’en faire un examen particulier.
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CHAPITRE XIII.
Seconde fuite du Chapitre XI. Comment s’établit ■ parmi les peuples la certitude de la jujlice & de la nécejfté des loix pofitives. Les Magiflrats font un des premiers & des plus puijfints fondements de cette certitude : par état ils doivent avoir une connoijfance évidente de la raifon ejfentielle des loix pofttives : rapports de leurs devoirs ejfen- tiels avec la jufice & la nécejfté des loix, I b font, plus particulièrement que les autres membres de la fociété, gardiens & défenfeurs des loix. La Ma- gijlrature efl , par le moyen des loix , le lien commun de la fociété.
T j e s Magiftrats dépofitaires , gardiens & organes des loix, deviennent, en quelque forte , des loix vivantes ; & par cette raifon , la Magiftrature occupe nécejfairement dans la Société la place marquée pour les loix , entre la puiflance légiflatrice & tous ceux qui doivent obéir aux loix. Dans tous les temps on l’a regardée comme formant le lien com- mun qui unit l’État gouverné à l’Etat gouvernant ; & c’eft à jufte titre ; car ce lien fi précieux eft l’ouvrage des loix : fans elles il feroit impolfible au corps politique de fe former. Or tout ce qu’on doit nccejfairement attribuer aux loix, on doit également l’attribuer à la Magiftrature , dont les fondions font de faire parler & agir les loix , d’exercer l’au- torité
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torité des loix , de manifefter la volonté des loix , d’en faire l’application , ôc de leur donner ainfi une exiftence , une réa- lité qu’elles ne peuvent obtenir que par le miniftere des Magiftrats qui s'identifient , pour ainfi dire, avec les loix.
Je dis , qui s'identifient , ôc cette expreffion n’a rien de forcé ; car fi les loix ne peuvent parler que par la bouche du Magiftrat, les paroles du Magiftrat ne peuvent être que l’expreflion des volontés des loix ; elles habitent en lui ; elles vivent 6c penfent en lui ; Ôc c’eft parce que les loix ôc le Magiftrat fe confondent ainfi , que la fureté néceflaire aux loix doit être commune à la perfonne du Magiftrat comme organe des loix.
Maintenant on doit appercevoir aifément toute l’in- fluence que les Magiftrats doivent avoir fur la foumiflïon aux loix. La plupart des hommes étant hors d’état de s’éle- ver à une connoiflance explicite ôc évidente de la raifon des loix pofitives, ceux-là, comme je l’ai dit, ne peuvent avoir qu’une certitude de la Juftice ôc de la nécefiîté de ces loix ; mais cette certitude fi néceflaire pour fixer leurs efprits , ôc afliirer leur foumifiîon confiante aux loix , comment peut- elle s’établir chez eux , fi leurs Cens ne font frappés par des preuves fuffifantes de cette Juftice ôc de cette néceflité ? Or ces preuves, pour être fuffifantes, doivent toujours & néceffairement avoir pour fondement le témoignage des Ma- giftrats, puifqu’ils font publiquement reconnus ôc inftitués pour être les dépofitaires Ôc les gardiens des loix ; puifque comme gardiens ôc comme Juges, ils’doivent être éclairés par l’évidence de la raifon primitive & effientielle des loix ; puifqu’enfin la fincérité de leur témoignage eft encore elle- même attcftée , certifiée par l’hommage impartial que lui rend une multitude d’hommes éclairés qui doivent fe
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trouver dans une nation, dès que nous y fuppofons publi- que la connoiffance évidente de l’ordre effentiel de la fo- ciété.
Les titres de dépofitaires , de gardiens des loix pofiti- ves, & de la raifort primitive & effentielle de ces loix , ne font point des qualifications purement honorifiques , de vains titres fans fondions : ce font au contraire des titres indica- tifs de fonctions réelles, de devoirs indifpenfables dans le Magiftrat , & dont l’inftitution eft d’une néceflité abfolue , comme celle de toutes les autres branches de l’ordre effen- tiel de la Société.
Quoiqu’on puiffe dire à jufte titre que l’évidence parle & fe rend fenfible , cependant malgré celle qui doit fe trouver dans les loix, nous les reconnoiffons pour être muettes , en prenant cette expreflion dans le fens phyfique. Or elles peuvent fe trouver dans le cas d’avoir à fe défen- dre contre des furprifes qui pourroient être faites à la puif- fance légiflatrice ; furprifes d’autant plusdangereufes , qu’elle doit feule difpofer de la force publique , comme on le verra dans les Chapitres fuivants. Les loix alors n’ont donc à op- pofer à la volonté de cette puiffance que leur juftice & leur néceflité. Mais puifqu’elles font muettes phyfiquement , comment peuvent-elles mettre en évidence cette juftice & cette néceflité ? Dans ce cas , comme dans tous les autres , elles ne peuvent s’exprimer que par la voix de ceux qui font chargés de parler pour elles : ainfi le Magiftrat , comme or- gane phyfique des loix , eji particulièrement chargé de la dé- fenfe des loix.
C e que je dis des loix faites nous montre quels font les devoirs des Magiftrats par rapport aux loix à faire : comme elles doivent être toutes puifées dans les loix naturelles ,
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qui font la raifort primitive & effentielle de toutes les autres loix, l’évidence de cette raifort primitive & effentielle cft , pour ainfi dire, un dépôt dans leurs mains , & ils en doivent compte à la puiffance légifiatrice , à la nation , à Dieu même, dont cette évidence nous manifefte les volontés (uprêmes.
T o u t e s ces vérités font fi fimples , fi évidentes par elles-mêmes, qu’il fuffit de les préfenter dans leur ordre na- turel, pour qu’elles deviennent fenfibles fans le fecours d’aucune démonftration.
Puisque les loix font muettes phyfiquement, & qu’il faut des loix pofitives , il faut donc aufli des Magiftrats qui foient les organes phyfiques des loix.
Puisque les Magiftrats font les organes phyfiques des loix , il faut donc qu’ils parlent pour les loix & comme les loix , dans tous les cas où les loix ont à parler.
P u i s q u’ i l s doivent parler pour les loix & comme les loix , chaque fois qu’il y a néceffité , il faut donc qu’ils foient tenus de prendre toujours la défenfc des loix, par conféquent qu’ils foient conftitués dépofitaircs & gardiens des loix.
Puisqu’ils doivent toujours veiller à la garde & à la défenfe des loix , il faut donc qu’ils ayent une connoiffance évidente de la juftice & de la néceffité des loix , & confé- quemment de leur raifon primitive & effentielle ; car ce n’eft qu’avec cette évidence qu’ils peuvent combattre pour les loix , contre les furprifes faites à l’autorité.
P u i s q u’i L s doivent toujours avoir pour guide l'évi- dence de la raifon primitive ôc effentielle des loix , le té- moignage évident qu’ils rendent aux loix nouvelles , & con- tre lequel la partie éclairée de la nation ne réclame point , eft donc pour les autres hommes une preuve fuffifante qui
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établit en eux la certitude de la juftice & de la ne'cdfité de ces nouvelles loix ; or cette certitude étant ce qui allure néceflairement une foumiflion confiante aux loix , la Magif- trature fe trouve être ainfi le lien commun qui unit l’État gouverné à l’État gouvernant, pour la profpéritécommune de ces deux États.
I l ne faut pas croire cependant que les titres de dépo- fitaires & de gardiens des loix n’appartiennent qu’aux Magif- trats exclufivcment : le premier , le vrai dépofitaire Ôc gar- dien général des loix , c’eft la nation elle-même à la tête de laquelle eft le Souverain. Rigoureufement parlant, le dépôt ôc la garde des loix ne peuvent appartenir qu’à ceux qui font armés de la fupériorité de la force phyfique pour procurera ce dépôt la fureté dont il a befoin effentiellement. Cela pofé, c’eft la nation en corps qui eft naturellement & nécelfaire- ment dépofitaire Ôc gardienne de fes propres loix, parce qu’il n’eft point dans la nation de force phyfique égale à celle qui réfulte de la réunion des Tiennes. Mais comme cette force nationale n’agit que d’après la volonté du chef qui la commande, on peut dire dans un autre fens, que c’eft au Souverain que le dépôt ôc la garde des loix doivent appar- tenir.
Faute de s’entendre il s’eft formé de grands débats fur cet article qui a donné lieu à toutes fortes de prétentions ; mais il eft aifé de les terminer en difant : il eft phyfique- ment ôc focialement impoflible que la lureté des loix ait un autre principe que l’évidence de leur juftice ôc de leur né- ceflité , parce qu’il n’y a que cette évidence qui puifle réu- nir au foutien des loix , toutes les opinions , toutes les vo- lontés ôc toutes les forces. Les dépofitaires ôc les gardiens naturels des loix font donc tous ceux qui fe trouvent appel-
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Ids à pofféder cette évidence : ainfi le Souverain qui doit toujours la prendre pour fon guide , etl le dépofitaire 6c le gardien naturel des loix ; ainfi la nation , que je fuppofe éclairée par l’évidence publique de l’ordre eflentiel des fo- ciétés , qui conféquemment doit être compofée d’une mul- titude d’hommes inllruits de la raifort primitive & ejfenùelle des loix, eft aufli leur dépofitaire 6c leur gardien naturel ; ainfi les Magiftrats , qui par un devoir indifpenfable de leur état , font plus particulièrement qu’aucun membre de la So- ciété , obligés d’être pénétrés de l’évidence répandue publi- quement dans la nation, qui comme Juges , deviennent , pour ainfi dire , envers le Souverain 6c la nation , caution de cette évidence 6c de fes avantages , fe trouvent plus particu- lièrement aufli les dépofitaires ôc les gardiens des loix.
C E que je viens de dire fur les conféquences réfultantes de la qualité déjugé, femble exiger quelque développe- ment : fi l’obligation d’avoir une connoilîance évidente de la juftice 6c de la néceflité des loix , 6c d’être leur défenfeur, eft inféparable de l’état du Magiftrat confidéré comme or- gane des loix , la même obligation eft bien plus rigoureule encore dans le Magiftrat confidéré comme Juge, comme Mi- niftre de la juftice , dont les loix pofitives ne doivent être que des réfultats.
Q u E l Q u’u n pourroit-il honnêtement contefter que dès qu’une injuftice eft évidente , il n’eft plus permis à aucun hom- me de lui prêter fon miniftere f Quelle que foit la loi naturelle ôc eflentielle qui rende évidente une injuftice , cette loi eft un ordre de la divinité , dont rien ne peut fufpendre l’exé- cution , fitôt qu’il eft évidemment connu. Hélas ! que devien- drait l’humanité , fi C évidence d’une juftice abfolue ne confti- tuoit pas les hommes dans Y obligation étroite de ne pas prê-
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ter leur miniftere pour la violer. Mais fi ce devoir eft abfolu dans tous les hommes indiftin&ement , quelle nouvelle force n’acquiert-il pas dans les Magiftrats , qui , comme Miniftres de la juftice ,* joignent à l’obligation commune de s’y con- former , l’obligation particulière de la faire obfervcr.
Si vous détruifez le jufte & l’injufte abfiilui , par confis- quent l’exiftence des devoirs abfolus , & l’obligation abfolue de ne jamais s’en écarter au mépris de leur évidence , je vous défie d’imaginer aucun moyen de donner quelque confiften- ce à la fociété ; je vous défie d’iqftituer un pouvoir qui puit fe fe communiquer fans courir rifque de fe détruire ; je vous défie d’établir une puiffance dont la perfonne ôt l’autorité foient en sûreté.
D E P u i s le Souverain , quel qu’il foit , jufqu’au dernier de fes fujets , la communication de fon autorité fouveraine forme une chaîne de pouvoirs intermédiaires & fubordonnés les uns aux autres, au moyen de laquelle il tient dans fa main tout ce quife trouve fous fon empire. Tous les dépofitaires en fous-ordre de fon autorité peuvent Être réduits à deux efpeces : les uns font chargés de l’adminiftration de la juftice, les autres de la force coercitive : s’il n’eft point de devoirs abfolus & évidents pour ceux-là , il n’en eft point pour ceux- ci : dès-lors je ne trouve plus cette chaîne ; elle eft rom- pue , ou plutôt il eft impoflible qu’elle exifte : l’obéiflance elle-même n’eft plus une chofe fur laquelle on puiflfe compter dans ce fyftême , puifqu’il n’admet aucun devoir abfolu. Re- marquez en cela comme on ne peut éviter de tomber dans les contradictions les plus abfurdes , fitôt qu’on veut s’écar- ter de l’ordre : on rejette les devoirs abfolus pour ne point mettre de bornes à l’obéiffance ; & comment ne voit-on pas que par une conféquence néceffaire de ce principe , l’obéïf-
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Tance ce fie aufli d’être un devoir , qu’ainfi en voulant l’éten- dre on la détruit ?
Ceux qui défendent ce fyftême diront peut-être qu’ils ne nient point entièrement l’exiftence des devoirs abfolus , mais qu’ils n’en admettent qu’un feul , qui eft celui de l’obéïffance : hé bien , j’adopte pour un moment leur façon de penfer ; ôc en conféquence je leur fais obferver qu’ils rendent arbitrai- rement defpote quiconque eft revêtu d’un commandement particulier. Mais le Souverain, dira-t-on , devient defpote par ce moyen : quelle erreur ! & moi je vous foutiens qu’il détruit fans reflource fon autorité. Le Souverain ne peut commander perfonnellement qu’à un très-petit nombre d’hom- mes qui font autour de lui ; ceux-ci au contraire comman- dent à une multitude d’autres hommes : fi cette multitude eft dans l’obligation abfolue de toujours leur obéir , n’eft-il pas évident qu’ils fe trouvent néceflai rement plus forts , plus réellement defpotes que le Souverain même ? Et s’il relie contre leur defpotifme arbitraire quelque reflource, c’eft celle que nous trouvons dans la progreffion de ce même defpotif- me, qui fe communique à tous ceux qui commandent en fous- ordre , & à raifon de la portion d’autorité qui leur eft con- fiée. Ainfi celui qui a cent hommes à fes ordres eft arbitrai- rement defpote vis-à-vis de ces cent hommes ; celui qui en a mille , l’eft aulfi vis-à-vis d’eux ; de même celui qui com- mande à vingt mille , à cent mille , le nombre n’y fait rien ; le defpotifme arbitraire eft le même dans tous les rangs du commandement , quoiqu’il n’en réfuke pas la même force.
Voyez-donc dans ce fyftême combien les effets qu’il pro- duit font contraires à ceux qu’on fe propofe : tandis qu’on veut rendre le Souverain plus indépendant , on le met dans une dépendance qui doit le faire trembler à chaque inftant ;
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& pour vouloir ériger fon autorité en pouvoir arbitraire- ment defpotique , on la détruit, en aflùrant à chacun de ceux qui commandent , une obéïflance abfolue au gré de leurs vo- lontés arbitraires ; dans ce cahos monftrueux il faut n’avoir aucune forte de commandement pour ne point être defpote ; tous ceux qui en ont un , font tellement defpotiques , qu’au moyen de l’obéiflance abfolue qui leur eft due immédiate- ment , ils peuvent trouver les moyens de s’affranchir de celle qu’ils doivent à leur tour. De-là réfulte une chofe bien fin- guliere ; c’eft que cette chaîne de defpotes arbitraires eft une chimere ; le defpotifme ne réfide plus véritablement que dans les Commandants les plus inférieurs ; c’eft-à-dire , dans ceux qui commandent immédiatement aux hommes dont l’obéïf- fance eft le partage unique : cela pofé , plus de defpotifme dans le Souverain.
Nous devons donc regarder comme un crime de leze-ma- jefté divine ôc humaine , faction de foutenir qu’il n’eft point de devoirs abfolus dont on ne peut s’écarter, fitôt qu’ils font évidents. En vain on m’obje&era que cette régie eft dangereu- fe , en ce qu’on peut prendre pour évident ce qui ne l’eft pas. Cette méprife ne peut avoir lieu que dans un état d’ignoran- ce , état où je ne connois rien dont on ne puiffe abufer , ôc qui ne foit fufceptible d’inconvénient. Je veux bien que dans cet état de défordre nécejfaire cette loi fainte ne foit pas fui- vie ; mais qu’on me dife donc celle qu’on pourra lui fubfti- tuer. Dans l’état d’ignorance tout eft arbitraire , 6c par cette raifon l’application de cette loi feroit arbitraire aufli. Mais la caufe des abus qui en réfulteroient , feroit dans l'ignorance, 6c non dans la loi ; ainfi ces mêmes abus ne font point à craindre par-tout où l’évidence de l’ordre eft publiquement répandue, tu c’eft le cas que nous fuppofons.
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Tl est donc certain qu’aucun homme , fans fé rendre cou- pable envers le ciel 6c la terre, ne peut fe charger de ju- ger d’après des loix évidemment injuftes ; il cefTeroit alors d’être un Miniftrc de la juftice , pour devenir un miniftre d’iniquité. Si quelque loi , par exemple , ordonnoit qu’un homme fût condamné au dernier fupplice , fur la feule dé- nonciation d’un autre homme , fie même fans aucune preuve de l’exiftence du délit imputé , n’eft-il pas évident qu’une telle loi feroit homicide ? N’eft-il pas évident encore que le barbare , le furieux qui prononceroit des condamnations d’a- près cette loi monftrueufe , en partageroit l’atrocité , fie de- viendrait homicide comme elle ?
I l faut pourtant ou aller jufqu’à dire qu’on pourroit être, fans crime , l’organe d’une telle loi , & le miniftre de fes abominations , ou convenir qu’un Magiftrat ne doit prêter fon miniftere à aucune loi évidemment injufte ; car s’il le peut pour une loi , il le peut pour toutes , quelque coupables qu’elles foient ; t évidente des excès , des outrages faits dans l’humanité à la Divinité même ne peut plus l’arrêter.
Un Magistrat qui jugerait fur des loix dont l’injuftice lui feroit évidente , agiroit en cela comme un Médecin qui traiterait fes malades fuivant des méthodes preferites par une autorité aveugle fur cet objet , fie qu’il connoîtroit évidem- ment pour n’être propres qu’à leur donner la mort. Mais , me dira-t-on, ne peuvent-ils pas pécher par ignorance ? Non; ils ne le peuvent pas , parce qu’étant obligés de ne fe déci- der que d’après t évidence , dans tous les cas qui en font fuf- ceptibles, ils ne doivent point embrafler une profeflîon pour laquelle ils n’ont pas les connoiflances fuffifantes. Qu’eft-ce qui oblige un homme de fe faire Médecin , quand fon igno- rance l’expofe à commettre journellement des aflaflinats î
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Qu’eft-ce qui oblige un homme de fe faire Magiftrat , quand fon ignorance l’expofe journellement à dégrader la Magiftra- ture , à trahir les intérêts qui lui font confiés ? Comment peut-il fe regarder comme un Miniftre de la juftice , s'il n’en a pas une connoiflance évidente ? Et comment peut-il con- noître évidemment la juftice , s’il ne la voit pas évidemment dans les loix , ou plutôt dans la raifort primitive & e (J'en tie lie des loix ? '
Quelque frappants , quelque démonftratifs que ces argu- ments pu i fient être, ils acquièrent encore une nouvelle force, pour peu qu’on fafle attention à la grande fimplicité de l’or- dre , de ces loix naturelles ôc eflentielles qui doivent être la raifort primitive de toutes les autres loix. Propriété & liberté, voilà les deux points fondamentaux de l’ordre eflentiel des fociétés. Une fois qu’on eft pénétré de la juftice ôc de la né- cefïité de ces deux loix divines ; une fois que l’évidence de leur juftice & de leur néceflité eft publiquement répandue dans une nation , il n’eft plus poflible que la conformité ou la con- tradiction des nouvelles loix avec les principes immuables de l’ordre ne foient pas évidentes , non-feulement pour le corps des Magiftrats , mais encore pour tous les hommes qui n’ont point perdu l’ufage de la raifon.
De même que le Médecin eft tenu d’avoir une connoif- fance évidente de la nature ôc des effets des remedes qu’il eft dans le cas d’employer , de même aufli le Magiftrat eft tenu d’avoir une connoiflance évidente de la juftice ôc de la néceflité des loix qu’il fe charge librement de faire obferver. Il ne lui eft donc permis de juger les hommes qu’après avoir pénétré fcrupuleufement dans la raifon des loix , ôc avoir acquis l'évidence de leur juftice ; voilà fon premier devoir indifpenfable ; ajoutez-y maintenant une fécondé obligation
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qui eft également eflentielle en lui, celle de ne jamais prêter fon miniftcre à des loix évidemment injulles , & voyez s’il eft poftible qu’il ne foit pas le dépofttaire, le gardien & le défen- feurdes loix ; s’il eft poftible que le témoignage public qu’il rend librement à la fageffe des loix nouvelles , ne foit pas re- gardé comme le réfultat d’une évidence acquife par un examen fuflifant ; s’il eft poftible qu’un témoignage de cette impor- tance, vérifié, pour ainfi dire, & contrôlé par la publicité des connoiflances évidentes répandues dans la nation , n’établifle pas nécejjairement la certitude de la juftice & de la néceflité de ces mêmes loix dans tous ceux qui ne peuvent en acqué- rir une connoiflance évidente ; s’il eft poftible enfin d’imagi- ner un motif de perfuafion qui puiffe fupplécr celui que four- nit un témoignage d’autant plus authentique , qu’il ne doit & ne peut s’annoncer , que comme un jugement qu’un de- voir rigoureux ne permet de rendre qu’après que l 'évidence même l’a dicté.
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l’Ordre Naturel
CHAPITRE XIV.
Développement de la Jeconde clajje des Injlitutions qui conjlituent la forme ejfentielle de la fociété. L’autorité tutélaire confifte dans l’adminijlration de la force publique dont le premier principe doit être la force intuitive & déterminante de l’évi- dence. Premières obfervations tendant à prouver que le pouvoir légijlatif ejl inféparable de cette autorité.
(I/est à jufte titre que la fécondé clafle des inftitutions qui conftituent la forme eflentielle de la fociété , nous re- préfente l’autorité tutélaire toujours armée de la force pu- blique , & toujours précédée par l’évidence : il eft fenfible que l’adminiftration de la force publique ne peut jamais être féparée de l’autorité tutélaire ; car c’eft dans cette force que réfide l’autorité. Il eft fenfible aulfi que toutes les réfolutions de cette autorité doivent être dictées par l’évidence de leur juftice & de leur néceflité ; car la force publique , qui eft elle-même l’autorité , n’acquiert de la confiftence qu’autant que la force intuitive & déterminante de l’évidence en eft le premier principe : le développement de cet enfemble eft peut-être la partie la plus intéreflante de cet ouvrage.
C e que nous nommons autorité eft le droit de commander , qui ne peut folidement exifter , c’eft-à-dire, ne rien perdre dans le fait de ce qu’il eft dans le droit , fans le pouvoir phy- ftque de fe faire obéir. Un tel droit n’en feroit plus un.
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fi dans le fait l’obéiffance étoit arbitraire , fi elle n’étoit dé- pendante que de la feule volonté de celui qui obéit. Mais pour qu’elle ne le foit pas , il faut quelle fe trouve aflujettie par un pouvoir phyfique qui ne peut réfulter que de la fu- périorité de la force phyfique.
L e droit de commander & le pouvoir phyfique de fe faire obéir ne font donc exa&ement qu’une feule & même autorité préfentée fous deux noms différents, parce qu’il eft deux différentes façons de la confidérer : à raifon de la maniéré dont elle s’établit , elle efi un droit , parce qu’elle eft le réfultat d’une convention, & plus encore parce que la juftice & la né- ceffité de fes volontés doivent toujours être marquées au coin de l’évidence ; à raifon de la maniéré dont elle doit agir fur la réfiftance que des défirs déréglés pourraient lui oppofer, elle eft un pouvoir phyfique , une force coercitive formée natu- rellement & néceffairement par la réunion des volontés qui ont fait entre-elles cette convention , & qui toutes doivent être enchaînées par cette évidence dont je viens de parler.
O u le principe de la réunion des volontés eft évident, ou il ne l’eft pas : au premier cas, ce principe eft immuable , & la réunion fe trouve avoir la plus grande folidité poffi- ble ; au fécond cas , ce principe , qui n’eft qu’arbitraire , n’a rien de confiant, & la réunion doit éprouver toutes les va- riations dont une opinion arbitraire eft fufceptible.
La réunion des volontés pour opérer celle des forces particulières ; la réunion des forces particulières pour former une force commune , une force publique ; le dépôt de cette force publique dans la main d’un chef, par le miniftere duquel elle puifle commander & fe faire obéir; voilà comment s’établit l’autorité tutélaire ; voilà comme elle n’eft autre chofe qu’une force phyfique réfultante d’une
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réunion de volontés , ôc par conféquent comme il lui eft impoflfible d’être ni puiffante, ni bien affermie, fi la force intuitive Ôc déterminante de l’évidence n’eft pas le principe de cette réunion.
Dans un fens on peut dire que le droit de comman- der n’appartient qu’à l’évidence ; car dans l’ordre naturel , l’évidence eft l’unique réglé de conduite que l’auteur de la nature nous ait donnée. Mais tous les hommes ne font pas également fufceptibles de faifir l’évidence ; ôc quand ils le feroient tous , l’intérêt du moment eft fouvent fi prefTant en eux , que l’évidence du devoir ne pourroit fuffire pour contenir l’appétit des jouïffances , quand il fe trouveroit défordonné. Il faut donc que parmi les hommes , l’autorité naturelle de l’évidence foit armée d’une force phyfique Ôc. coercitive , & qu’ainfi la puiffance légiflatrice , quoiqu’elle commande au nom de l’évidence , difpofe de la force pu- blique , pour affurer l’obfervation de fes commandemens.
Quel que soit le dépofitaire ou l’adminiftrateur de la force publique , le pouvoir légiflatif eft fon premier at- tribut ; car il faut que l’évidence nous foit connue avant qu’elle puiffe aflervir nos volontés , ôc que les loix foient inftituées avant que l'autorité puiffe s’occuper du foin de les faire obferver. Dider des loix pofitives c’eft commander ; ôc par la raifon que nos pallions font trop orageufes pour que le droit de commander puiffe exifter fans le pouvoir phyfique de fe faire obéir, le droit de dider des loix ne peut exifter fans le pouvoir phyfique de les faire obferver. Il ne peut donc jamais être fc'paré de l’adminiftration de la force publique Ôc coerci- tive. Ainfi la puiffance exécutrice , celle qui difpofe de cette force , eft toujours ôc nccejfairemem puiffance légiflatrice.
S i , pour former deux puiffances , on place dans une main
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le pouvoir légiflatif , ôc dans une autre le dépôt de la force publique , à laquelle des deux faudra-t-il obéir , lorfque les loix de la première & les commandements de la fécondé feront en contradiêlion f Si l’obéï fiance alors refte arbitraire, tout fera dans la confufion ; & comme on ne peut obéir en même-temps à deux commandements contradictoires, il faut qu’il foit irrévocablement décidé lequel doit être exécuté "par préférence : or ileft évident que cette décifion ne peut avoir lieu , fans détruire une de ces deux puifiances , pour n’en plus reconnoître qu’une feule dominante , à la voix de laquelle toutes les volontés , toutes les forces doivent fe rallier pour faire exécuter conftamment fes commandements , fans que rien puifle en empêcher. A infi quelques tournures, quelques modifications qu’on veuille donner à un tel fyftême, il arrivera néceffairement que ces deux autorités fe réuni- ront , & fe confondront dans une feule ; que la puiflance lé- gifiatrice deviendra puiflance exécutrice, ou que la puiflance exécutrice deviendra puiflance légiflatrice.
La maniéré dont fe forme la force publique démon- tre bien évidemment que le pouvoir légiflatif eft infépara- ble de l’adminiftration de cette force : nous venons de voir quelle n’eftque le produit d’une réunion de volontés ; qu’ainfi elle ne peut être folidement établie, qu’autant que la force intuitive & déterminante de l’évidence eft le principe de cette réunion. Mais dès que les loix pofitives ne doivent être elles-mêmes que des réfultats évidents des loix naturelles & cflentielles de la fociété , il faut néceffairement ou qu’elles ne foient pas ce qu’elles doivent être , ou que la force pu- blique leur foit acquife par l’évidence de leur juftice & de leur néceflité. Comment donc fe pourroit-il que la force pu- blique ne fût pas conftamment aux ordres du légiflateur.
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puifque le principe conftitutif de cette force doit toujours
être dans les loix qu'il établit ?
Comme la vérité fit l’erreur ne peuvent jamais donner les mêmes réfultats , les opinions , les volontés & les forces peuvent très-bien fe divifer dans une nation qui n’a nulle connoiflance évidente de l’ordre naturel fie elTentiel de la fociété ; fit de cette divifion peuvent naître plulieurs auto- rités. Mais un tel défordre ne peut avoir lieu par-tout' où une connoiflance explicite fit évidente de cet ordre eflen- tiel eft publiquement établie : l’évidence , qui eft une , réunit tous les efprits , toutes les opinions ; il n’eft plus alors qu’une feule volonté , une feule force publique , une feule autorité ; ainfi puifqu’elle eft feule fit unique , elle fe trouve être nécejfairement fit tout à la fois puiflance légiflatrice fit puif- fance exécutrice : à elle appartient le droit de dicter les loix ; à elle appartient le pouvoir de les faire obferver.
CHAPITRE
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CHAPITRE XV.
Suite du Chapitre précédent. Dieu efi le premier tuteur des loix pofitives. Définition du pouvoir légifiatif parmi les hommes : le Légifiateur ne fait qu’appliquer les loix naturelles & ejfcntielles aux differents cas quil efi poffible de prévoir , & leur imprimer , par des figues fenfibles pour tous les autres hommes , un caractère d’autorité qui affure l’obfervation confiante de ces loix. Rap- ports de l’autorité légiflative avec celle de l’évi- dence. Le pouvoir légifiatif efi indivifible. Com- bien les devoirs effentiels des Magiflrats lui font précieux à tous égards : au moyen de ces devoirs & de t évidence de l’ordre , ce pouvoir efi abfo- lument fans inconvénients dans les mains de la puifiance exécutrice.
O N doit remarquer ici que le terme de faire des loix eft une façon de parler fort impropre , ôc qu’on ne doit point en- tendre par cette expreffion , le droit ôc le pouvoir d’imagi- ner , d’inventer ôc d’inftituer des loix pofitives qui ne foient pas déjà faites , c’eft-à-dire , qui ne foient pas des conféquen- ces nécefîaires de celles qui conftituent l’ordre naturel ôc efientiel de la fociété. Une loi pofitivc ne peut jamais être indifférente au point de n’être ni bonne ni mauvaife ; car eUe
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eft nécefïairement l’un ou l’autre , félon quelle eft ou confor- me ou contraire à cet ordre effentiel. Si elle étoit abfolument indifférente , elle n’auroit point d’objet pofitif ; & dès-lors elle ne feroit plus une loi pofitive. Mais comme le pouvoir légiflatif ne peut êrre inflitué que pour établir de bonnes loix pofitives y des loix dont la raifon primitive foit dans celles que Dieu nous a diclées lui-même r ôc félon lefquelles toute fociété doit être gouvernée , ce pouvoir n’eft plus dans le Légiflateur que le droit exc/ajif de manfejler par des fignes fenfibles aux autres hommes , les réfultats des loix naturelles & effenùelles de la fociété , après qu'ils lui font devenus évidents, & de les fceller du fceau de fon autorité , pour leur imprimer un caraftere qui foit pour tous les efprits & toutes les volontés le point fixe de leur réunion.
Cette définition, en nous apprenant que les loix pofitives doivent porter l’empreinte d’une autorité qui allure leur ob- fervation , nous ramene encore à la vérité que je viens de démontrer , à reconnoître que le pouvoir légiflatif eft infé- parable de l’adminiftration de la force publique ; car fans cette adminiftration le Légiflateur , ôc par conféquent les loix po- fitives feroient fans autorité.
J’ai dit précédemment que les loix pofitives n’étoient que l’application 6c le développement des loix naturelles 6c effen- tielles -, le pouvoir légiflatif n’eft donc autre chofe que le pouvoir d’annoncer des loix déjà faites néceflairement , ÔC de les armer d’une force coercitive : ainfi de quelque point que nous partions nous nous trouvons toujours dans l’impof- fibilité de féparer le pouvoir légiflatif ôc l’adminiftration de la force publique ; car les loix pofitives ne deviennent ce qu’elles font , qu’autant que cette force leur devient propre.
Quelque Amples, quelque évidentes que foient les vérités
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contenues dans le Chapitre précédent , c'eft encore aujour- d’hui une grande queftion parmi les hommes , de favoir dans quelles mains le pouvoir légiflatif doit être dépofé pour le plus grand bien de la fociété ; mais tous leurs débats fur cet article tiennent à une fauïïe idée qu’on s’eft formée du pou- voir légiflatif , 6c qui a pris nai (Tance dans les abus qu’on a faits de ce pouvoir , dès les premiers moments qu’il a com- mencé à s’établir : alors l’inftitution d’une puiflance exécu- trice n’étoit point l’ouvrage de l’évidence ; par cette raifon les volontés 6c les forces ne pouvoient jamais avoir un point fixe de réunion.
Comme on avu beaucoup de mauvaifes loix fe fuccéder les unes aux autres dans toutes les fociétés particulières, fans porter d’autre caraûere que celui d’une volonté arbitraire 6c momentanée , on s’eft perfuadé que l’autorité légiflative étoit le pouvoir de faire arbitrairement toutes fortes de loix polï- tives , quelque injuftes , quelque déraifonnables qu’elles puf- fent être : on n’a pas vu que ces loix bifarres n’étoient que des fruits de l’ignorance ; on n’a pas vu que fi les hommes peuvent faire de mauvaifes loix , ce n’eft que parce qu’ils peuvent fe tromper ; que fe tromper ôc faire de mauvaifes loix eftun malheur, un accident de l’humanité , 6c nullement un droit , une prérogative de l’autorité ; que le pouvoir légifi latif n’autorife , en quelque forte , à faire de mauvaifes loix , que parce qu’il n’eft point feul ôc par lui-même un préferva* tif contre la furprife ôc l’erreur ; que pour l’en garantir , il faut que le Légiflateur foit aidé par un concours de lumières ôc de devoirs établis dans des hommes qui , font participer en rien à fon autorité , doivent cependant fe réunir 6c faire force autour de lui ; que félon qu’il eft ou n’eft pas fécondé par ces lumières 6c ces devoirs , le pouvoir légiflatif eft ou
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n’eft pas fufcepdble d’abus ; qu’ainfi les inconvénients qu’orf lui attribuoit, ne font point dans ce pouvoir même, mais feulement dans des circonftances qui concouroient à l’égarer, & qui ne peuvent fe rencontrer que dans des temps d’igno- rance.
, I l n’eft jamais entré dans l’efprit d’un Légiflateur que fort autorité lui donnât le droit de faire des loix évidemment mau- vaifes : en tous cas , il feroit tombé dans une finguliere con- tradition ; car un droit fuppofe une convention exprefle ou tacite , une réunion de volontés déterminées librement par un intérêt commun, ou par la force d’une néceflité abfolue dont l’évidence leur eft fenfible. Comment [donc pourroit- on s’imaginer que cette réunion , qui n’a qu’un bien pour objet , pût fe perpétuer , s’il en réfultoit évidemment un mal ? On ne peut efpérer de maintenir cette réunion par la force ; car la force n\ xijle qu après la réunion, & par la réunion. Qu’on fe rappelle ici que dans la fociété les droits ne font établis que fur les devoirs ; or certainement le premier devoir d’un Lé- giflateur doit être de ne point faire des loix évidemment con- traires aux intérêts de la fociété , puifque fon autorité n’eft inftituée que pour protéger ces mêmes intérêts.
Si un Despote Afiatique me foutenoit qu’il eft en droit de faire une loi évidemment mauvaife , je lui dirais : Si vous en pouvez une , vous en pouvez deux , vous les pouvez tou- tes , quelles qu’elles foient : eflayez-donc d’en faire une pour permettre l’homicide volontaire , ou pour défendre de culti- ver. Là, fans doute fes prétentions s’arrêteraient; & dans la raifon qu’il fendrait de lui-même pour ne pas les porter jufqu’à cet excès , je puiferois des arguments Amples, mais in* vincibles , qui lui feraient comprendre que dans aucun cas fon autorité ne peut empiéter fur le domaine de l’évidence.
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Les vérités dont il s’agit ici demandent une grande préci- fion : il faut bien faifir que tous mes raifonnements font fon- dés fur la force irréfiftible de l’évidence que je fuppofe ac- quife à des hommes qu’on voudroit affujettir à des loix évi- demment contraires à l’ordre & au bonheur de la fociété. Ainfi ne perdons pas de vue cette fuppofition ; car fans l’é- vidence nous fommes forcés d’abandonner les fociétés à tous les égarements de l’opinion , fans que rien puiffe remédier aux maux qui doivent néceffairement en réfulter.
J E conviens donc que par-tout où l’on vit dans l’ignorance fur ce qui conftitue l’ordre naturel ôc effentiel des fociétés , un Légiflateur peut, comme je l’ai dit, faire de mauvaifes loix, parce qu’on n’en connoît pas de meilleures ; mais ces mau- vaifes loix ne le font pas évidemment ; car fi l’évidence de ce quelles ont de vicieux fe manifeftoit , l’ignorance difpa- roîtroit, 6c dès-lors l’intérêt commun 6c évident du Légifla- teur ôc de la nation conduiroit à la réforme de ces loix , ou du moins les réduiroit à refter fans aucune exécution.
L a funefte prérogative de pouvoir faire de mauvaifes loix fuppofe donc toujours l’ignorance dans le Légiflateur 6c dans la nation ; elle fuppofe que les vices de ces loix ne font, Ôc ne peuvent être éclairés par l’évidence : ainfi quelque exten- fion qu’on veuille donner à l’autorité légiflative , toujours eft-il vrai qu’on ne pourra jamais lui attribuer le droit de pou- voir contredire manifeftement l’évidence, ôc que le droit de dicter des loix fera néceffairement établi fur le devoir effentiel de n’en point faire qui foient évidemment défi ru clives des biens qu’elles doivent aflùrer à la fociété.
Mais, me dira-t-on , ce devoir effentiel n’eft point , par lui-même , une sûreté : qu’eft-ce donc qui peut empêcher la puiffance légiflatrice de s’en écarter f A cela je réponds que ce
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font les intérêts perfonnels ôc évidents de cette puiflànce , qui ne peut trouver que dans l’ordre fon meilleur état pofftble ; que c’eft encore cette force irréfiftible que l’évidence de l’ordre acquiert par fa publicité : voilà les cautions qui font la sûreté que vous demandez ; sûreté d’autant plus complette, que d’un côté vous ne pouvez fuppofer dans la puiflànce lé- giflatrice , l’intention d’anéantir un devoir qui évidemment eft tout à fon avantage ; tandis que d’un autre côté il n’eft pas au pouvoir des hommes de faire perdre à l’évidence l’empire abfolu qu’elle exerce naturellement fur eux , ôc d’empêcher que par le moyen de fa publicité , fon autorité defpotique ne foit toujours le principe conftant d’une force phyfique à laquelle toute autre force eft obligée de céder.
O n voit maintenant ce que j’ai voulu dire par ce con- cours de lumières ôc de devoirs établis dans des hommes , qui, fans partager aucunement l’autorité Légiflative, doivent cependant faire force pour mettre le légifiateur à l’abri des furprifes ôc de l'erreur : ces hommes font les Magiftrats qui ne peuvent rendre d’après les loix, une juftice qui n’eft pas dans les loix ; qui