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LA
CORRUPTION FIN-DE-SIÈCLE
OUVRAGES DE LÉO TAXÏL
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Le Culte du Grand. Arcnitecte, solennités des temples maçonniques. Un volume, in-12. — Prix : 3 fr. 50.
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Le Vatican et les francs-Maçons, plaquette in-12. — Prix : 1 fr.
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Confessions d'un. Ex-Libre-Penseur, mémoires de Léo Taxil. Un volume in-12. — Prix : 3 fr. 50.
Les Soeurs de Charité, en collaboration avec Pierre Marcel. Histoire populaire des Sœurs de Saint- Vincent de Paul. Un volume in-12. — Prix : 3 fr. 50.
La Ménagerie politique, biographies contemporaines satiriques, avec 30 portraits charges par Barentin et J. Blass. Un volume in-12. — Prix : 3 fr. 50.
Monsieur r>rumont. étude psychologique; examen critique de l'anti-sémitisme. Un volume in-12. — Prix 3 fr. 50.
Les Conversions célèbres, étude historiaue, d'après les documents. Un volume in-12. — Prix : 3 fr. 50.
LA M-
Corrupti6n
fin-de-siècle
PAR
LÉO TAXIL
PARIS
GEORGES CARRÉ, ÉDITEUR
3, RUE RACINE, 3
1894
PREFACE
DE LA NOUVELLE ÉDITION
Lorsque, le 20 janvier 1891, je fis paraître la pre- mière édition de cet ouvrage, je. m'attendais certes à ce qu'il fût discuté; mais, comme je m'étais inspiré d'une idée avant tout chrétienne et honnête, j'avais pris la résolution de dédaigner les critiques agrès sives. Je me suis tenu parole, j'ai laissé dire.
A un interviewer qui était venu, peu de jours avant la publication du livre, me poser quelques questions, je répondais :
« — Il est évident que mon ouvrage est d'une har- diesse extrême; mais les esprits impartiaux reconnaî- tront que, même dans les anecdotes qui y foisonnent, j'ai soin de ne jamais nommer les personnes en cause. Je ne recherche donc pas un succès de scandale, en dé- pit de ce que pourrait imaginer la malveillance de ceux à qui j'ai le malheur de déplaire ; mon livre n'est pas
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une œuvre de polémique contre les individus, mais contre les faits.
« Tout observateur attentif conviendra que nous vivons à une époque où la corruption est devenue effrénée; il y a en Europe, et notamment en France, un débordement de luxure qui rappelle les hontes de la décadence romaine. Nous retournons au paga- nisme.
« Eh bien, c'est contre ce dévergondage de mœurs que je m'élève, et j'en rends l'Etat responsable; car c'est l'Etat qui organise le vice, qui le met à la portée de la jeunesse. Si Paris est aujourd'hui un cloaque d'impuretés, c'est l'Etat qui est le coupable. Or, mon livre est, sur cette question de l'immoralité toujours croissante et envahissante, un réquisitoire contre l'Etat, non pas un réquisitoire gonflé de phrases so- nores et creuses, mais un réquisitoire documenté.
« — Ce sont les exemples que vous citez, ce sont précisément les documents, les faits énumérés à l'appui de votre thèse, que vos adversaires vous reprocheront, me dit le journaliste qui m'interrogeait.
« — Je m'y attends, répliquai-je; mais ceci m'im- porte peu. Sans documents, sans faits, sans exemples, on ne prouve rien. Si j'ai mis les pieds dans le plat, c'est parce qu'il le fallait... C'est trop d'infamies, à la fin! La corruption actuelle est patronnée par l'Etat avecuncynisme scandaleux. Il est nécessaire, urgent, de mettre un terme à toutes ces abominations, qui ne sont protégées que par le silence...
« Tenez, il existe une ligue excellente pour l'abo- lition de la prostitution réglementée; elle a des con- grès, elle émet des vœux, qui, si les Etats s'en inspi- raient, amèneraient un prompt retour à la moralisa- tiun des peuples. Pourtant, cette ligue n'a jusqu'à
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présent obtenu aucun résultat pratique. Pourquoi? Parce qu'elle s'agite dans le vide, parce que la presse ne lui fait point écho; et, en notre temps, la grande puissance, c'est la presse... Le jour où, grâce à la presse, un cri général d'horreur s'élèvera, le jour où une clameur d'indignation jaillira de toutes les poi- trines honnêtes, il faudra bien que les Etats changent de méthode, ferment ces repaires maudits, dont l'exis- tence est un crime contre l'humanité, et qu'ils taris- sent ainsi les sources du vice.
« Oui, monsieur, c'est parce que l'on se tait, que le vice ne se gêne plus... Aussi, mes adversaires peu- vent me vilipender tout à leur aise; leur dénigrement est le dernier de mes soucis. Mon livre est absolument irréprochable; je défie qu'on y trouve une seule ligne excitant la sensualité. Il gênera bien des gens, c'est certain, qui m'attaqueront avec violence ou avec hypo- crisie, selon leur tempérament; mais j'aurai rempli mon devoir, et ma conscience sera tranquille. »
En effet, les attaques ne • m'ont point manqué, quoiqu'elles aient été relativement peu nombreuses. Sur plus de trois cents journaux français qui ont rendu compte de cet ouvrage, une dizaine à peine l'ont désapprouvé.
Quant aux lettres émanant de lecteurs, j'en ai reçu environ deux mille, dont cinquante tout au plus qui me blâmaient ou m'injuraient.
Les diverses critiques se trouvent condensées dans une lettre d'un curé des Vosges, qui s'exprime ainsi :
« Monsieur, « Je viens de lire voire ouvrage sur la Corruption fin- de-siècle. Permettez-moi d'être franc et de vous dire toute ma pensée.
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« Votre livre ne saurait être qualifié de mauvaise action ; car votre intention apparaît pure. Néanmoins, c'est une œuvre malsaine, qui produira dans certaines âmes les effets les plus désastreux. Pour moi, je le classe, dès aujourd'hui, dans la catégorie des livres à l'index, parce qu'il traite avec une crudité sans pareille de rébus veneris etobscenis.
« Si vous croyez, par de telles révélations, améliorer une société gangrenée et arrêter la contagion, vous êtes profondément dans l'erreur!
« L'exemple des ilotes ivres pouvait avoir du bon chez les Spartiates. Mais les spectacles que vous offrez à vos lecteurs n'auront qu'un résultat : souiller leur imagination et leur faire connaître les raffinements du vice. Alors, à quoi bon?... »
Ce correspondant est un honorable et vertueux prêtre de la campagne. Plusieurs de ses collègues, non moins honorables et vertueux, n'ont nullement par- tagé son avis. Je n'en citerai qu'un, qui m'écrivait du Tarn:
« Monsieur,
« J'ai lu, avec beaucoup d'intérêt, votre œuvre la Cor- ruption fin- de -siècle. J'ai acquis, par cette lecture, une science du monde et de ses vices, que je n'avais pas et que j'étais même bien loin de soupçonner.
« J'estime comme vous, Monsieur, qu'il est bon et utile que les pères et mères de famille, ainsi que les prê- tres, connaissent les abominations qui se commettent, tous les jours, sous la protection de cette police, qu'on appelle, probablement par dérision, police des mœurs.
« Toute âme chrétienne, et .surtout tout cœur de prêtre, se sent saisi de pitié pour ces pauvres créatures, plus malheureuses que les esclaves romaines, jetées dans
ces lieux infâmes où le vice ravage et leur âme et leur corps.
« Honneur à vous, Monsieur Léo Taxil, qui avez eu le courage d'écarter le voile qui cache tant de honte, pour nous laisser voir toutes les turpitudes d'une corrup- tion vraiment monstrueuse. Puisse votre voix être entendue de tous les chrétiens au cœur généreux! puis- sent-ils former une sainte ligue pour abolir le chancre hideux de la prostitution légale ! Il me semble que, déli- vrée de ce mal, notre chère France serait plus belle et plus glorieuse.
« Recevez, Monsieur, l'hommage de mon profond res- pect et de mon admiration. »
Des approbations innombrables me sont venues, non seulement de France, mais aussi de l'étranger; car mon livre, écrit en dehors de toute préoccupa- tion politique de parti ou de nation, est avant tout une œuvre sociale. Les erremenis que je dénonce en France sur le fait de l'organisation officielle de la débauche, je les dénonce de même dans les divers pays monarchiques où ils existent. Il s'agissait de projeter une lumière complète sur le proxénétisme international; il fallait montrer, avec preuves écla- tantes, les Etats européens favorisant la traite des blanches, le détournement et la séquestration des mi- neures, peuplant les lupanars de petites filles même; car on en est arrivé jusqu'à livrer à la luxure bes- tiales des sadistes, dans les maisons de prostitution autorisées et protégées par les gouvernements, des enfants de quatorze, treize, douze, onze et dix ans!
Aussi, un vénérable chanoine italien m'écrivait qu'en dénonçant de telles horreurs, j'accomplissais « une action des plus méritoires devant l'humanité et devant Dieu. » Il me prodiguait ses félicitations, me
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« suppliait » de ne pas me laisser décourager par « quelques méchantes et fausses interprétations du noble but » que je voulais atteindre. Il terminait en me disant : « Votre audace est belle et digne d'un honnête homme. Vous dévoilez la plaie, et vous indi- quez le remède. Votre œuvre humanitaire est sainte; je le répète, sainte, c'est le mot. »
Ainsi, si les critiques ne m'ont pas fait défaut, les approbations, par contre, ont été enthousiastes. La grande majorité a bien senti qu'un mouvement effi- cace ne se créerait contre la démoralisation des peu- ples par les gouvernements, que si la presse prenait l'initiative d'une action énergique. Le véritable mal est plus encore la pourriture cachée dans les bouges que la licence de quelques feuilles grivoises s'étalant par les rues. Ces papiers immoraux sont condamna- bles, certes; mais alors quelle condamnation faut-il édicter contre les organisateurs officiels de la débau- che active et patentée !
Dans la presse, sans distinction de partis, mon livre a été loué, hautement loua. Je ne retiendrai que ce court compte rendu d'un organe profondément catho- lique, le Nouvelliste de Bordeaux :
« M. Léo Taxil vient d'écrire un nouvel ouvrage des plus intéressants et des plus méritoires, son livre, la Corruption fin- de- siècle, est le tableau écœurant, mais exact, des turpitudes que tolèrent et que protè- gent trop souvent les pouvoirs publics. Ce livre s'adresse aux personnes d'un âge mûr et ne saurait être mis entre les mains des jeunes gens. Mais M. Léo Taxil a eu raison de l'écrire ; car il faut à tout prix que l'opinion publique flétrisse les corrompus de cette fin de siècle. »
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Enfin, des exemplaires de mon ouvrage ont été, je l'ai su, envoyés à Home, pour en obtenir la condam- nation par la Congrégation de l'Index. Ces démarches, émanant de personnages certainement très respecta- bles, mais qui n'avaient compris ni le but ni la portée de mon livre, n'ont point abouti. A Rome, où l'on envisage les choses de haut et avec une vraie largeur de vues, l'index n'a pas été accordé.
La cause est donc entendue. Et c'est pourquoi j'ai autorisé la réédition de cet ouvrage, de même que je me serais opposé à toute réimpression, si le Saint- Père l'avait condamné.
Léo TAXIL.
Parts, le 2 octobre 1893.
LA
CORRUPTION FIN-DE-SIÈCLE
UNE PLAIE SOCIALE
Aux dernières élections municipales de Paris, quelques candidats, parmi ceux qui laissaient la politique au second plan, ont poussé un cri d'alarme :
« Paris, disaient-ils dans leurs professions de foi, Paris est devenu un foyer de corruption; le vice sort des égouts et envahit les trottoirs. Les quartiers qui, jusqu'à présent, n'avaient pas été atteints par l'horrible lèpre de la prostitution, sont infectés comme les autres. Les filles publiques raccolent aux alentours de Saint-Sulpice exactement comme sur les boulevards extérieurs. Eh bien! c'en est trop. Notre capitale ne doit pas ôtre le lupanar de l'Europe. Il faut réagir. Il faut que cette honte cesse. Nous croyons que le devoir des édiles est de procéder sans délai à l'œuvre de l'assainissement moral. Nous demandons un énergique coup de balai. »
Cette protestation n'a pas été entendue. La grande affaire était de savoir si les boulangistes répareraient, aux élec- tions municipales, leur échec des élections législatives. On s'est passionné pour la politique, et l'on a négligé une des
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plus grosses questions sociales qui intéressent, non seule- ment Paris, mais toute l'humanité.
Ils avaient raison, pourtant, les protestataires. Le fait est que ce'.te fin de siècle est marquée par une corruption effré- née. Mais ils se trompaient en attribuant à la capitale fran- çaise le monopole de c& dévergondage: de mœurs. Sur c& point, les aMtres* grandes* villes européennes marchent de pair avec Paris. ç>
Il y a là une situation générale. Lorsque l'immoralité de- vient de la pourriture, c'est le signe de la fin d'une période de civilisation.
Cependant, tout a' est pas perdu, si l'on a le courage de porter le fer rouge dans la plaie.
11 est des vérités qu'il faut oser dire. Et, dans cette grave question sociale, la vérité est que la principale cause du mal est son organisation officielle. Dans tous les pays gangrenés, le coupable, c'est l'Etat.
Oui,, la prostitution est un mal qu'il sera absolument im- possible de faire disparaître; maison peut y remédier dans une certaine mesure, on peut le restreindre, le diminuer notablement.
Donner à la débauene une sanction légale en l'organisant sous' prétexte de la réglementer, c'est favoriser son exis- tence, c'est, faire de l'Etat le grand' corrupteur.
Quiconque va au fond des choses, quiconque étudie sérieu- sement les faits arrive bien vite à se convaincre que la prostitution, pour s'affaiblir; doit cesser d'être sous l'empire d'une police spéciale' et recevoir purement et simplement l'application du droit commun.
Il ne s'agit point ici de politique ni de' religion. La Prusse, qui est régie par une monarchie de kt, est aussi corrompue r;ue notre république. A Londres, où l'on est essentiellement religieux, la luxure est aussi purulente qu'à Paris, la lïaby- lone sceptique. Les parti» les plus extrêmes peuvent donc
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se mettre d'accord pour apporter le remède à celle gangrène qui ronge notre époque.
C'est un;1 nécessité absolue, une nécessité qui s'imposa d'étudier la question. Fermer de parti-pris- les: yeux, dire que celte étude répugne, à l'honnêteté, est une hypocrisie. Evidemment, cet ^xamen doit être caché aux jeunes filles, mais les homme», mais les pères, mais les mères de famille elles-mêmes ont le devoir d'apprendre ce qui existe. Je dis bien, les mères de famille, et je parle dés plus respectables, de3 plus vertueuses : elles n'ont pas le droit d'ignorer ces choses; car la réglementation légale de la prostitution, orga- nisation dont elles ne soupçonnent, pas. l'infamie, est un dan- ger permanent, qui les atteint dan& leurs époux et dans leurs fils.
La prostitution réglementée, n'est pas' autre chose, on ne saurait trop le répéter, que l'organisation officielle de la dé- bauche, la corruption légale de la jeunesse, et l'avilissement de la femme sous le patronage criminel de l'Etal.
L'Etat représente la justice et le bien. Par conséquent, il no doit jamais favoriser le mal. Or, c'est précisément ce qu'il fait en autorisant et en prenant sous son contrôle, sous son. égide protectrice, les maisons dites de tolérance. Par l'inscription officielle des femmes publiques, il fait de leur métier inlàme une profession régulière, et légitime. Il se mot ainsi en contradiction avec lui-même, puisque, d'autre part, il punit l'excitation à la débauche.
Au point de vue de la logique, on doit dire encore que l'Etat, interdisant les maisons de jeu, ne peut raisonnable- mont pas autoriser les maisons do prostitution.
En autorisant et en protégeant les lupanars, l'Etat, bien loin de faire, comme on le dit, la part du feu, allume au contraire l'incendie au milieu de la ville, et crée lui-même un foyer actif de luxure.
Il organise en effet le mal, le met en vue, le rend d'un
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facile accès pour la jeunesse, et ainsi il contribue à la dé- moralisation de celle-ci, quand elle devrait être et qu'elle est, sous d'autres rapports, l'objet de sa sollicitude.
Au surplus, ce fâcheux effet dés maisons de tolérance est prouvé, — consultez la statistique, — par le nombre tou- jours croissant des attentats aux mœurs.
La prostitution légale, d'autre part, n'empêche nullement le développement de la prostitution clandestine; tous les partisans de la police dite des mœurs sont obligés de le reconnaître.
En outre, au point de vue hygiénique, il n'est pas prouvé que les maisons de tolérance diminuent le mal. C'est le con- traire qui est démontré. "Mais, néanmoins, quand bien même le fait serait prouvé, on ne saurait assimiler les conséquences de la débauche, puisque celle-ci est volontaire, aux épidé- mies, par exemple, qui sont une pure fatalité. Du reste, il est immoral au premier chef d'enlever au vice ses consé- quences naturelles et de lui ôter ainsi son plus terrible châ- timent humain.
Autre considération : dans le plus grand nombre des villes infectées par la prostitution officielle, le voisinage des maisons de tolérance est, en général, une calamité pour les quartiers où elles se trouvent; et cet inconvénient, qui atteint tout d'abord les propriétaires des maisons situées autour des lupanars, est surtout grand pour les familles des loca- taires pauvres, qui, seuls, consentent à habiter le* rues ainsi dépréciées.
Ce n'est pas tout encore. Tout homme possédant en lui le sentiment de la justice doit considérer que les malheureuses qui peuplent les maisons de tolérance se trouvent, par ce fait seul, soustraites au droit commun et soumises à l'arbi- traire. Les partisans de la liberté s'élèvent contre la prison préventive; or, l'habitation au lupanar est une séquestration a l'état latent.
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Il y a à considérer aussi que les prostituées sont l'objet d'un honteux trafic; que la prostitution entraîne l'embau- chage des mineures, et que la police, en demandant l'assen- timent des parents, prête sa complicité à un crime, attendu que les parents n'ont pas le droit de consentir à l'infamie de leurs enfante; que de nombreux cas d'assassinat démontrent que tout est possible dans les maisons de tolérance; que la condition des prostituées est une véritable serviude, plus avilissante que l'esclavage des nègres.
Par la prostitution, reconnue comme vice légal, on dé- grade indignement la femme, et l'on méconnaît l'égalité mo- rale qui doit régner entre elle et l'homme. Ce mépris de la femme est dangereux pour l'ordre social tout entier*?
Au fond même, enfin, la prostitution officielle n'a rien de régulier. Le système des maisons de tolérance dépend en réalité du bon plaisir de la police, contrairement aux prin- cipes de l'équité, d'après lesquels tout doit reposer sur la loi et sur le droit commun, égal pour tous.
Telles sont les considérations élevées qui ont fait entre- prendre à une élite d'hommes appartenant aux principaux pays européens et aux croyances religieuses et philosophi- ques les plus diverses, une courageuse campagne pour ob- tenir, dans les différents Étals, l'abolition du système abo- minable de la prostitution officielle. Parmi les abo'.itionnistes, se trouvent des femmes de cœur, des femmes des plus dis- tinguées; elles ont compris que, pour cautériser la hideuse plaie sociale, il faut d'abord brûler le proxénétisme, et que le proxénétisme "cessera d'exister le jour où il n'aura plus la protection de l'autorité, le jour où, chez les peuples civi- lisés, le code pénal aura été augmenté d'un article interdi- sant, sous les peines les plus sévères, toute organisation collective de la débauche. On a vivement appl iudi le cardi- nal Lavigerie entreprenant sa magnifique campagne anti- esclavagiste, créant un ordre de religieux voués à l'abolition
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de la traite des noirs. Eh bien! il faut abolir la traite des blanches.
— Quoi ! dira quelque 'hypocrite, vous vous intéressez au sort de ces misérables femmes qui croupissent dans la fange?
— Parfaitement, monsieur. Ces misérables femmes vivent dans l'égout parce qu'on les y a jetées, parce que l'égout du vice est une institution d'Etat. Supprimez l'égout!...
Toutes les dames patronesses, qui s'occupent d'œuvres ayant pour but de tirer de leur fange les malheureuses pros- tituées, vous diront :
« I. Que les idées que comporte le système de la ré - glementation du vice sont incompatibles avec toute oeuvre de sauvetage;
••« II. Qu'il est prouvé que la: réglementation de la p.os- titutiou est un grand empêchement à la réussite des œuvres de secours, parce que l'inscription et la visite médicale soit opposées à tous les sentiments de pudeur féminine, qui ne sont jamais absolument éteints en aucune femme, et qu'elles rendent plus difficile la réhabilitation qu'on peut et qu'o 1 doit espérer de toute femme, quelque perdue qu'elle soit;
« III. Qu'il est à désirer qu'on établisse partout des Homes, dont le système doit être aussi peu que possible pénitentiaire, parce que la sympathie et l'amour chrétien sont les seuls moyens efficaces de sauvetage pour les jeunes filles ;
« IV. Qu'il est à désirer qu'un système de communica- tions internationales soit établi pour empêcher la traite des blanches et pour veiller sur le bien-être des femmes qui cherchent de l'emploi dans divers pays. »
Ce sont là les affirmations qui ont été énoncées par la Section de Ih'enfaisance au Congrès tenu à Genève, du'17 au 22 septembre 1877, pour l'abolition de la prostitution officielle.
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Vous croyez, vous, monsieur, qui ne connaissez pas le premier mot de la question, qui ne voulez pas l'étudier, la '^étendant trop au-dessous de vous, vous croyez que, si Ton supprime ces égouts de luxure appelés maisons de tolé- rance, le vice, pour être dispersé, n'en commettra que plus de -ravages?
Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous êtes dans l'erreurla plus complète.
Ici, l'égout ne recueille point des immondices pour .les canaliser et les porter au fleuve qui les vomit à la mer. Le lupanar est un cloaque de pourritures stagnantes, qv^ trans- forme en immondice tout ce qu'on y jette.
Voici une jeune fille qui a commis une faute. Et d'abord, si elle a « fauté », quel est le vrai coupable, si ce n'est le séduc- teur qui l'a abandonnée? Cette jeune fille, au lieu de chercher à se réhabiliter, cède à de mauvais conseils : elle met son bébé en nourrice et entre au lupanar. La voilà définitivement perdue. Si le lupanar n'existait pas, elle aurait des chances de trouver, clans son naufrage, un salvanos, une bouée. Au lupanar, elle apprendra toutes les pratiques de la débauche, du sadisme, du tribadisme. Dans le cloaque, e.le secorrompra tout à fait, elle deviendra pourriture.. Et, pour cette malheu- reuse, ce sera bien fini.
Et notez que le lupanar ne se borne pas à pourrir des vertus a peine entamées. On a jeté là, on jette des jeunes filles vierges, des enfants ignorantes d.e la campagne venues à la ville pour se placer comme domestiques, adroitement attirées dans les bouges par les courtiers du proxénétisme. Oui, monsii ur, oui, madame, qui me lisez, il y a des fillettes qui ont été déflorées dans ces maisons infâmes que les gou- vernements autorisent et couvrent de leur protection; cela.se voit tous les jours. Je vous donnerai tout à l'heure la statis- tique des inscriptions à la .prostitution officielle; je vous •citerai un document de source authentique .portant sur
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3,248 inscriptions : vous verrez, sur ce nombre, 1,335 de ces malheureuses créatures, jetées à l'égout alors qu'elles étaient encore mineures; et, sur ces 1,335 mineures, il y en a 149 de dix-sept ans, 111 de seize ans,5L de quinze ans, 20 de quatorze ans, 6 de treize ans, 3 de douze ans, 3 de onze ans, 2 de dix ans !
Ah! l'on ne sait pas toutes ces abominations! Et, incons- ciemment, on contribue à faire vivre cette légende absurde : « Le lupanar est une triste nécessité; il circonscrit l'incendie, il fait la part du feu. »
D'autre part, vous, monsieur, qui croyez que le vice, étant dispersé, commettra plus de ravages que s'il est claquemuré dans les maisons de tolérance, vous me permettrez de vous dire encore que vous calomniez les partisans de l'abolition de la prostitution officielle.
Les abolitionnistes demandent non seulement la suppression des lupanars, mais encore la suppression de la carte ies filles isolées. Le système légal actuellement en vigueur com- porte deux catégories de filles soumises : les filles de maison et les filles isolées en carte. Cette prostituée, qui se fait suivre, qui accoste le passant au coin d'une rue, sous le regard paterne des sergents de ville, c'est une prostituée légale. Si le sergent de ville n'intervient pas pour faire cesser ce scan- daleux commerce, c'est parce qu'elle est une commerçante autorisée ; elle paie sa patente, en payant sa carte et ses visites. Le sergent de ville n'a pas droit sur elle; elle ne relève que du caprice de l'agent des mœurs, seul compétent pour juger si son « raccrochage » a été trop accentué.
Or, nous, abolitionnistes, nous ne voulons pas, comme vous le supposez, que la prostitution des bouges numérotés se répande sur les trottoirs, pour augmenter le nombre des filles publiques en carte; nous voulons que tout scandale cesse, que ia police spéciale dite des mœurs soit supprimée, que la prostitution soit soumise au régime du droit commun,
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que !es sergents de ville aient le droit de conduire au poste les filles publiques qui raecolent, comme ils y conduisent les ivrogn >s et les pickpocketts, et que les délinquantes soient jugées, non par un employé de préfecture, mais par les tri- bunaux ordinaires.
Vous voyez que c'est bien justement au nom de la morale que nous avons entrepris et que nous poursuivons notre campagne contre la prostitution officielle.
Nous allons même très loin dans notre amour du ^.roit commun et de l'égalité. Nnus demandons que toute provoca- tion à la débauche soit r nie, sans distinction de s xe. Ca il n'y a pas que les prostituées qui raecolent sur les trott)irs,r il y a aussi des hommes qui suivent dans la rue des femmes ne leur ayant adressé aucun regard. Que de femmes parfai- tement honnêtes peuvent attester qu'elles ont eu à subir, dans les grandes villes, les propositions souvent insistantes des impertinents en quête de ce qu'on est convenu d'appeler une bonne fortune ! La femme honnête, aujourd'hui, à Paris, n'a qu'un parti à prendre, lorsqu'elle est en butte aux obses- sions d un débauché malappris : ne rien entendre, doubler le pas, et, au besoin, sauter dans un fiacre. Mais on avouera que ces incidents n'ont rien d'agréable. Or,il est incontes- table que, s'il yajust;ce à envoyer à Saint-Lazare la femme qui accoste trop effrontément les messieurs, le monsieur qui suit trop effrontément les femmes mérite daller à Sainte- Péla
Oui, nous réclamons l'application du droit commun; oui, nous vou'ons qu'il soit pris enfin au sérieux, ce premier article du code qui proclame l'égalité absolue des justiciables devant la loi.
Et c'est au nom du droit commun et de l'égalité que nous demandons la suppression de la police dite des mœurs, dont le fonctionnement, on le verra plus loin, est une monstruosité.
Du reste, le sentiment nublc porte souvent, par intuition,
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— io- des jugements très justes et pleins de bon sens. Ainsi, le peuple distingue fort bien entre les différentes polices. Le scrgenî de ville est respecté; on .sait qu'il est un ancien soldat, ayant toujours eu une conduite irréprochable. Le commissaire de quartier est aussi considéré, à raison, comme un magis- trat intègre; il est investi de la confiance des habitants, qui voient en lui un protecteur, en même temps qu'une sorte d'arbitre impartial de leurs petites querelles. On s'intéresse encore, d'autre part, à l'agent de la sûreté, sans avoir néanmoins pour lui aucune vénération ; mais il- n'est pas antipathique : on lui sait gré des habiletés qu'il déploie dans sa recherche des malfaiteurs, on. n'ignore pas qu'il exposé constamment sa vie en se mêlant au monde des assassins povir découvrir les complots criminels contrôles propriétés et les indivi- dus; bref, on l'apprécie, on lui accorde une certaine estime. Mais il est deux agents de police absolument méprisés : l'espion politique et l'agent des mœurs. L'un. est un traître, un misé- rable coquin, un mouchard, fomentant-les conspirations pour les dénoncer. Quant à fautre, c'est par instinct qu'on le charge de mépris : on sent qu'il n'est nullement un défenseur de la société, mais, au contraire, un être vil, abject, vivant de l'impôt honteux prélevé sur la débauche, un policier irresponsable exploitant les prostituées d'une autre façon que les souteneurs, extorquant le sale argent de ces malheureuses au moyen d'un perpétuel chantage; car ces filles sont comme des éponges pressurées par deux mains vigoureuses, celle du proxénétisme et celle de la police des mœurs. Voilà pourquoi cet agent spécial est universellement honni. On ne confond pas cette basse police-là avec l'honnête et. coura- geuse poliee qui veille au maintien du bon ordre et à la sécurité des citoyens.
Mais, quand on réclame la suppression d'une institution condamnée par l'expérience, il. ne suffit pas de formuler des griefs, il faut les justifier, et, pour justifier de telles énon-
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dations, il- faut préciser, doaner des preuves, raconter har diment et sincèrement .ce qui.se.passc, citer des documents d'une valeur indiscutable; il faut. prendre les ehiilïe.s fournis par l'adversaire et en tirer un-enseignement contre lui.
Je déclare que le. lupanar est un foyer de corruption, qu'il s'y passe des choses .honteuses, et que ces choses honteuses sont imposées aux filles soumises. C'est bien de déclarer cela, mais ce n'est pas suffisant. Tant que je me contenterai dédire : « Les femmes séquestrées dans les .maisons de tolérance sont dressées ,à la luxure et contraintes aux pra- tiques de la dépravation », je ne serai pas compris des honnêtes gens, sur lesquels, les .abolitionnistes ont le devoir de s'appuyer pour aboutira la. réalisation de leurs desiderata.
Les hommes qui ont fréquenté les lupanars me compren- dront; seulement, il en est peu qui ont eu assez d'énergie pour s'arracher aux habitudes du vice. Ce ne sont pas les habitués des lupanars qui ..se joindront à moi, pour en récla- mer la suppression.
Quant aux honnêtes gens, ils s'imagineront qu'il s'agit tout simplement de la copulation forcée, de la conjonction ordi- naire de l'homme et de la femme, imposée à la prostituée plus souvent que de raison et avec n'importe qui, voilà tout. Et les honnêtes gens concluront qu'évidemment cette situa- tion est triste pour les filles qui en sont victimes, mais qu'en somme, en entrant dans ces maisons, elles savaient qu'on allait exiger d'elles ces accouplements multipliés; que, par conséquent, elles ne sont pas précisément des victimes, mais bien plutôt des coupables, et qu'alors elles sont peu dignes d'intérêt.
Si, au contraire, je mets les points sur les i, si j'explique en quoi consistent ces pratiques de luxure imposées aux filles séquestrées de la prostitution officielle, si je montre qu'on exige d'elles tout autre chose que la copulation pure et et simple, et que, selon l'expression de M. Yves Guyot, « le
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sadisme est obligatoire dans les maisons de tolérance », oh ! alors, je suis bien convaincu que les personnes honnêtes, qui ne peuvent pas soupçonner de telles infamies, seront révoltées et s'écrieront : « Non, certes, ces malheureuses, Même ayant commis de nombreuses fautes successives avant d'être inscrites comme prostituées légales, ne sont pas entrées là pour ça ! Oui, elles sont réellement des victimes, et qui- conque retire de cet enfer une de ces infortunées, accomplit une bonne action. Et c'est faire œuvre de bien, œuvre des plus méritoires, que provoquer l'abolition d'un système auto- risant et couvrant de pareilles horreurs ! »
En effet, on s'apitoie sur le nègre esclave, parce que la traite l'a transformé en marchandise, parce qu'il n'est plus un homme, mais un instrument de travail, une machine que le planteur emploie à cultiver ses cannes à sucre, en le gardant à sa discrétion, en le revendant à un autre planteur, au gré de son caprice; on plaint le nègre, en un mot, parce qu'il ne s'appartient plus.
Or, la fille soumise ne s'appartient pas davantage. Elle aussi est une marchandise que tel proxénète achète, pour la revendre plus lard, au gré de son caprice, à tel autre proxé- nète. Elle aussi est à la discrétion, non du planteur, qui oblige à travailler, mais du tenancier, qui contraint cette esclave blanche à satisfaire toutes les fantaisies lubriques, même les plus répugnantes, des débauchés maniaques. Elle n'est pas un instrument de travail; elle est un instrument de lubricité.
La fille soumise est plus à plaindre que le nègre esclave. La traite des blanches est plus odieuse, plus infâme que la traite des noirs.
Et quand je déclare que je raconterai hardiment et sincè- rement ce qui se passe, ne protestez pas. Cette audace est nécessaire. Ce livre restera honnête, parce qu'il est inspiré par une idée honnête. L'obscénité consiste à présenter te
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vice sous des couleurs riantes, à rendre par la description le libertinage attrayant. Ce livre sera donc le contraire d'une obscénité; car le lecteur, en le parcourant, ne pourra éprouver, à l'égard de la débauche, d'autres sentiments que l'horreur et le dégoût. 4
Mais il pourra, on outre, rendre à la cause abolitionniste un grand service, si je réussis à le faire accueillir dans un milieu où, jusqu'à présent, par erreur ou malentendu, on n'a pas voulu s'occuper de cette question sociale, autrement que pour accorder des subventions bienfaisantes aux œuvres de sau- vetage. Et comme le but des abolitionnistes est plus vaste, comme il faut rendre les œuvres de sauvetage définitive- ment victorieuses du vice en supprimant les foyers de cor- ruption, je m'adresse aux honnêtes gens de tous les partis, je les supplie de secouer de vieux préjugés, je les prie de daigner lire ces pages, afin de se convaincre qu'il y a lieu, sans restreindre le budget de la bienfaisance privée alimen- tant les institutions de salut moral, qu'il y a lieu, dis- je, de faire intervenir le législateur, de porter la question devant les parlements des divers pays, de rappeler enfin partout l'Etat aux vrais principes de la vertu et du droit.
Lorsque j'ai publié le livre les Sœurs Maçonnes, m'a- t-on accusé d'obscénité? Non; cette pensée n'est venue à l'esprit de personne. Léon XIII, en m'accordant le grand honneur d'un brel approuvant mes ouvrages sur la Franc- Maçonnerie, n'a fait aucune restriction. Le cardinal Parrochi, cardinal-vicaire de Rome, me recevant chez lui, m'a dh. ceci textuellement : « Je vous félicite d'une façon toute par- ticulière pour l'ouvrage les Sœurs Maçonnes; vous avei bien fait de dénoncer au public les turpitudes des loges an- drogynes. Tout ce que vous avez divulgué, nous le savions, nous; nous en avions depuis longtemps les preuves; mais il était utile, pour l'édification de la masse, de déchirer sans pitié le voile qui cache les hontes de h prostitution maçon-
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nique. Vous avez accompli là une bonne action, vous avez fait la propagande la plus efficace; car, après avoir lu votre livre, les femmes honnêtes seront révoltées, deviendront vigilantes, et ne supporteront plus que leurs maris s'affilient à une société où ils s'exposent à perdre, avec leur foi, la notion de leurs devoirs de famille, sous prétexte de rendre un culte secret à la nature. »
Avant moi, les différents auteurs qui avaient consacré des livres à l'étude de la Franc-Maçonnerie, avaient hésité à parler des Sœurs Maçonnes; beaucoup passaient complète- ment sous silence les loges androgynes, les rites d'adoption. Ceux qui les mentionnaient n'osaient pas déchirer. le voile, employaient des périphrases à. dessein obscures, multipliaient les réticences, étaient incoinpréhensibles; aussi, leurs ou- vrages ne portaient pas. Le livre les Sœurs Maçonnes a été un coup de tonnerre. C'est, celui qui a le plus contribué h faire conspuer la secte. Aujourd'hui, des hommes se dé- clarent diffamés, quand on les accuse d'être franc-mqçons; il y a eu des jugements rendus en l'espèce. Les loges pren- nent leurs précautions pour ne plus laisser publier les noms des initiés clans les revues maçonniques. Et, de fait, après que j'ai eu reproduit le Cantique des Fondeurs, divulgué les épreuves de la Compag nonne, celles de la Maîtresse, celles de la Sublime Ecossaise, celles de la Mopse, et réimprimé in-extenso le rituel des . Amusements Mysté- rieux, chacun a pensé qu'il n'y avait pas de quoi être Jier d'appartenir à une association revenue à la pratique des honteux mystères de l'antiquité.
De même, il en sera, — je l'espère, du moins, — pour ce livre-ci, qui dira hardiment et sincèrement ce que sout les turpides de la prostitution officielle.
Un ouvrage, favorable à la cause abolitionniste, aurait pu exercer une salutaire influence, faire faire un grand pas vers la solution désirée; c'était celui de M. Yves Giyol. Sur celte
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question sociale, je suis -resté d'accord avec lui. Son livre est très juste, plein 'd'observations .excellentes et de rensei- gnements prêtions; au surplus, il est fort bien écrit. Malheu- reusement, 31. Yves Guyot n'a pas su se dégager de l'esprit de parti. Ses pages fourmillent de digressions politiques, absolument étrangères à l'objet du débat. L'auteur ne sait pas résister au désir de décocher 'par-ci par-là un mot dé- sagréable à sas adversaires .politiques et religieux; il oublie constamment que,. parmi les abalitionnistos, il y a des mo- narchistes et des croyants; il a rédigé son volume, a grand renfort de traits méchants, comme il'rédigeait ses articles de la. Lanterne ; il attaque à tout propos ceux qui ne pen- sent pas comme lui, sur des points parfaitement hors de la question. Dans ces conditions, son livre ne pouvait pénétrer dans le milieu conservateur; un catholique ne peut le lire, sans être, à chaque alinéa, heurté par son matérialisme étalé brutalement. Aussi, au bout de neuf ans, le livre de M. Yves Guyot en est-il demeuré à son sixième mille.
Il est vrai que 31. Yves Guyot, parvenu aujourd'hui au pouvoir, devenu membre du conseil des ministres, peut plaider, au sein du. gouvernement dont il fait partie, en fa- veur de la suppression de .la prostitution officielle. Il a une excellente occasion de faire prévaloir ses idées; et j'aime à espérer que mon nouveau volume lui rappellera cette ques- tion sociale, que les soucis de la politique l'ont obligé à né- gliger. Il est en situation de contribuer à faire réaliser en France les vœux émis par le Congrès de -Genève de 1877. J'ai la conviction que ses efforts tendront à ce but, émi- nemment louable; et, en ceci, il sera soutenu par tous les honnêtes gens éclairés, des partis les plus opposés et des différentes confessions.
De nos jours, on aborde résolument les questions so- ciales.
31. de 3Iun, qui est, sans conteste, le plus éloquent ora-
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tcur de la Chambre, est applaudi par les gauches, quand il monte à la tribune pour défendre, avec la haute autorité de sa parole, les intérêts ouvriers. J'entendais, l'autre jour, un anarchiste fanatique due avec un air très sérieux: <v II y en a un, de la droite, que nous ne fusillerons pas, quand re- viendra la Commune; c'est M. de Mun. Il n'est pas des nô- tres; mais c'est un vrai ami du peuple, tout de même! »
Léon XIII, que les adversaires du catholicisme eux-mêmes s'accordent à reconnaître comme étant un grand pape, a mis en honneur l'étude des questions sociales parmi le clergé et les fidèles (*).
Le moment ne saurait donc être mieux choisi pour pous- ser à une solution honnête de l'une des plus importantes qustions sociales : la prostitution.
Cette question est intimement liée à celle du travail des ouvriers et ouvrières.
Je n'en veux pour première preuve que les réponses de la Section d'Economie sociale au programme du Congràc de Genève :
« I. Les intérêts, les droits et l'indépendance économique du sexe féminin sont-ils suffisamment respectés et sauve- gardés de notre temps par les lois, l'opinion, les costumes et les mœurs?
« Réponse : Non.
« II. L'exercice continu d'une profession de main-d'œuvre
(*) Tout le monde a pu lire dans les journaux, en décembre 1890, la nouvelle que voici :
« Le Pape Léon XIII vient de constituer une important? commission de cardinaux et d'archevêques de tous les pays, dans le but de recher- cher, d'étudier et de résoudre les problèmes sociaux. Cette commsi- sion comprend, outre les Italiens, sept prélats f ançais, cinq allemands, quatre autrichiens, quatre espagnols, deux anglais* plusieurs améii- cains, un belge, un portugais, et enfin Mgr Mermillod, de Genève. Ce : ira là vrai m en i une assemblée intern stionale qui pourrait être d'une ■ tilité incontestable pour la solution des difficultés sociales et écono- mi pies entre nations. •
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est-il concihable pour la femme avec son rôle dans la famille et au foyer domestique?
« Réponse : Cela dépend de la profession et de la position individuelle de chaque femme.
« III. Le salaire de main-d'œuvre d'une femme est-il suf- fisant pour satisfaire à ses besoins légitimes?
<i Réponse (avec une minorité) : Non.
« IV. 1° Quelles sont les causes principales de l'insuffi- sance du salaire des femmes dans l'industrie?
« Réponse (avec une minorité) : L'inégalité que les lois, les mœurs, l'ignorance et la réglementation de la prostitution introduisent entre les hommes et les femmes.
« 2» Serait-il possible de remédier à cette infériorité"?
« Réponse: Oui, par des lois égales, par l'amélioration des mœurs, par l'abolition de la prostitution réglemente, par l'enseignement général et professionnel.
« V. Quelles sont ou seront les conséquences, pour le sort économique et moral des femmes, de leur emploi dans la grande industrie (manufactures, fabriques, etc.)?
« Réponse : Ces conséquences varieront selon les circons- tances. La Section estime que, en principe, il ne faut fermer à la femme aucun des emplois industriels qui peuvent la soustraire par le travail à la misère et à la prostitution?
« VI. L'intervention gouvernementale ou légale en fa- veur des femmes, dans le régime de la grande industrie (durée du travail, taux du salaire, etc.), est-elle désirable?
« Réponse (avec une minorité de deux voix) : Non.
« VII. Quel parti les femmes pourraient-elles tirer du prin- cipe d'association pour améliorer leur sort au point de vue économique?
« Réponse : Le môme que les hommes.
« VIII. Comment doit-on concevoir et organiser l'instruc- tion et l'éducation pour contribuer au relèvement moral, so- cial et économique de la femme?
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■* Réponse : En ne fermant aux femmes aucune branche d'instruction et d'éducation, et en assurant une parité de 'sa- crifices de l'Etat et de. la société en faveur des deux sexes. »
On le voit, les personnes compétentes ne séparent pas la question du travail de la question de la prostitution; l'une est intimement liée à l'autre. Or, puisqu'on s'occupe de la première dans les sphères gouvernementales et parlemen- taires, on doit aussi s'occuper de la seconde. Il est vrai que, pour faire mettre celle-ci sur le tapis, il y a des préjugés à vaincre chez nos politiciens, et ces préjugés ne céderont que devant une forte poussée de l'opinion publique.
Donc, prenons notre courage à deux mains, et mettons- nous à l'œuvre, résolument, sans nous laisser intimider.
Aussi bien, la question est mûre. La prostitution officielle a créé trop de corruption, pour qu'on ne se décide pas enfin à débarrasser les grandes villes de cette pourriture infecte.
Au nom de la morale, au nom de l'hygiène môme, il faut en finir.
Une des bases fondamentales de la santé des individus et des peuples, c'est l'empire que l'on doit exercer sur soi- même dans les relations sexuelles. A cet égard, la prostitu- tion n'est-elle pas une violation fondamentale des lois de l'hygiène? N'est-il pas indigne que les gouvernements faci- litent aux hommes les moyens de s'exciter à l'acte véné- rien, et ce dans un but unique de luxure? N'est-il pas époa- vantable qu'il y ,ait des femmes obligées, en vertu d'une institution d'Etat, de se soumettre à des contacts qui vont parfois jusqu'à dépasser le nombre de vingt par jour?
,Le rôle de l'hygiène publique consiste, dit-on, dans la sur- veillance et la prophylaxie des maladies qui peuvent affecter les populations. Oui, en effet; mais i! ne doit pas se borner .là. La vraie fonction de l'Etat, en matière d'hygiène, -est de développer toutes les conditions favorables «à la santé, quia 8a plus haute expression dans la moralité publique.
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Et puis, esl-il bien vrai que l'Etat, au sujet de la syphilis et des attires maladies vénériennes contagieuses, exercé une surveillance efficace?... Au point de vue de l'hygiène, pour ne se placer qu'à celui-ci en ce moment, tous les systèmes de police des mœurs réglementant la prostitution ont tou- ours eu un insuccès complet. La statistique de la syphilis est la condamnation écrasante de la prostitution officielle. Je la donnerai plus loin. On verra à quel degré effrayant les lupa- nars sont contaminés. Chez les fdles de maison, la moyenne des cas syphilitiques dépasse 24 pour 100; c'est-à-dire presque le quart de cette armée d'esclaves est infecté. Les filles soumises isolées, en d'autres termes, les prostituées légales qui sont un peu moins esclaves, qui jouissent d'une certaine liberté, ne sont plus contaminées que dans la pro- portion de 5 pour 100. Quant aux insoumises, — c'est ainsi que la police des mœurs appelle les femmes galantes qui, le plus souvent par la protection de quelque personnage influent, réussissent à se soustraire à l'esclavage de l'inscription officielle et demeurent ainsi entièrement maîtresses de leur corps, — la moyenne des cas syphilitiques chez les insou- mises, dis-je, ne va pas au 2 pour 100. Ah ! le lecteur verra quelle éloquence ont les chiffres. Pour quiconque examine avec indépendance les faits et les nombres, la question delà prostitution réglementée est vite jugée.
Quant à la prophylaxie de la syphilis, c'est le moindre des soucis de l'Etat. Les gouvernements,' de tout temps, n'ont pas tenu à ce que des moyens préservateurs vraiment effi- caces soient trouvés pour prévenir la terrible maladie véné- rienne. Si la prophylaxie de la syphilis existait, l'Etat per- drait un des meilleurs prétextes de son système draconien; car, disent les partisans de la police des mœurs, si nous tenons les prostitaées en esclavage, c'est dans l'intérêt delà santé, publique ; nous avons institué la visite chirurgicale dos fi. les soumises, afin d'empêcher la propagation de la syphilis.
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Eh bien, l'Etat ment avec impudence ; car la prophylaxie de la syphilis a été découverte, en 1772, par Guilbert de Préval, docteur régent et professeur de matière médicale à la Faculté de médecine de Paris. GuLbert de Préval avait inventé un spécifique rendant la contagion absolument impossible par la copulation. Pour prix de son invention, Guilbert de Préval fut expulsé de la Faculté de médecine, condamné a la perte de tous ses titres scientifiques et à une amende de 3,000 francs.
Evidemment, il est juste que la débauche soit punie ; mais, quand on songe aux générations innocentes pourries par suite des désordres de leurs ascendants, on se demande s'il ne vaudrait pas mieux que le spécifique de Guilbert de Préval eût été inscrit dans le Codex, au lieu d'être interdit ; d'où i! résulte que cette découverte d'un de nos savants est aujourd'hui perdue.
En tout cas, l'Etat, qui a supprimé cette découverte, n'a pas le droit de dire qu'en réglementant la prostitution il a pour objectif l'intérêt de la santé publique et qu'il ve'.lle autant que possible à empêcher le développement de la syphilis.
Au surplus, la visite chirurgicale, imposée aux filles sou- mises, indépendamment de ce qu'elle est révoltante pour la nature humaine, n'offre aucune garantie, en ce qui concerna l'hygiène. D'abord, elle ne peut atteindre qu'un certain nombre de prostituées. Ensuite, el'.e ne signifie pas grand- chose : à Paris, il arrive parfois, dans les jours de presse, que le médecin du dispensaire a à visiter plus de cinquante filles en carte dans l'espace d'une heure, soit environ une minute pour faire allonger chaque femme dans le honteux fauteuil et l'examiner au spéculum. Il est arrivé maintes fois, en ces jours de presse, que le médecin, armé de son spécu- lum humecté d'huile, délivrait le visa de saine à une pros- tituée contaminée, et marquait malade et envoyait à l'hô
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pital clos vénériennes une autre parfaitement saine avant la visite; c'était le spéculum qtii, mal essuyé, avait transporté de la première à la seconde le virus conlagieux.
En aucune façon, réellement, on ne peut se fier à cette visite pour découvrir la forme constitutionnelle la plus grave des maladies vénériennes ; et, par conséquent, cette odieuse opération ne sert qu'à donner une fausse sécurité sur la santé des femmes visitées. Ce ne sont pas les filles de maison qu'il faudrait soumettre à l'examen du docteur du dispensaire; ce sont les clients, qui devraient, à leur entrée au lupanar, subir la visite d'un médecin spécial attaché à l'établissement. En bonne logique, c'est ainsi que les choses devraient se passer, si les lupanars étaient vraiment indispensables.
Voilà pour l'hygiène.
En ce qui concerne la morale, les partisans de la prostitu- tion officielle en sont réduits à se baser non seulement sur l'odieux, mais encore sur l'absurde.
D'après leur système, il y a deux morales : une pour les hommes, et une pour les femmes. Selon eux, il n'y a rien à redire au débauché qui va de lupanar en lupanar; c'est un homme qui cède à un besoin ; îl faut lui faciliter la satisfac- tion de ses fantaisies et de ses caprices. Du moment qu'il paie ses voluptés selon les tarifs approuvés par l'autorité gouvernementale, il est un personnage, sinon respectable, du moins respecté. Par contre, la fille qui reçoit plusieurs messieurs n'a droit qu'à la servitude; elle ne compte plus; elle n'est qu'une chair à plaisir, «qu'une viande de luxure. C'est elle qui est l'immorale, la vicieuse ; c'est elle qui doit subir toutes les rigueurs de l'arbitraire administratif. Le proxénète n'apparaît plus dès lors, aux yeux de l'Etat, comme un coupable fomentateur de débauche, comme un semeur de corruption ; non, c'est un précieux auxiliaire de la police des mœurs, c'est presque un fonctionnaire.
Cette manière d'entendre la «cale est le comble de l'ab-
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surdité; cela est tellement fou, qu'on se demande comment un tel système a pu être mis en théorie et en action. La raison la plus élémentaire crie que la pratique de l'im- pureté est aussi repréhensible chez les hommes que chez les femmes.
La réglementation du vice tend donc à détruire l'idée de 1* unité de la loi morale pour les deux- sexes, et à rabaisser le ton de l'opinion publique sur ce sujet. En autorisant les lieux de débauche et en faisant du désordre l'exercice d'une profession régulière, l'Etat sanctionne un vieux préjugé païen, ce préjugé' profondément immoral : que la débauche est une nécessité- pour l'homme; ce qui est le nec plus ultra du monsongev
En réalité, l'Etat, en réglementant la prostitution-, entre- tient la pîaie dans sa purulence toujours croissante; il oublie qu'il doit une égale protection aux deux sexes ; il les cor- rompt l'un et l'autre, et il avilit spécialement la femme.
D'autre part, tout système d'organisation de la débauche excile k l'impureté. Tels qui se laissent entraîner ne suc- comberaient pas, si les moyens de se procurer une: jouis- sance passagère, dans un moment d'oubli de leurs devoirs, n'étaient pas mis si facilement à leur portée. Et, par un contre-coup inévitable, la prostitution clandestine reçoit un développement continu; l'existence de la prostitution offi- cielle entretient chez les insoumises une espèce de senti- ment d'émulation; d'où l'accroissement constaté des nais- sances illégitimes. Ainsi, l'Etat, grand coupable, abaisse le niveau de la moralité publique, et privée.
Envisagée au point de vue de la morale, la visite médicale obligatoire dos femmes, dont j'ai parlé tout à l'heure sous le rapport de l'hygiène, cette visite pernicieuse, qui est l'un des fondements du système de la réglementation, est un outrage à la femme, d'autant plus odieux qu'il tond à consommer la perte des malheureuses créatures forcées de le subir, et
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même à détruire, chez les plus dégradées, ce qui peut leur rester de pudeur.
Au point de vue de la morale, encore, l'inscription d'office est une atteinte à la liberté et au droit commun ; car il ne faut. pas croire que toutes les: prostituées légales ont solli- cité leur, inscription. La cante est journellement imposée à de pauvres filles, qui n'ont commis d'autre crime que celui de loger dans une chambre garnie, . n'ayant pas de ressources suffisantes pour s'acheter des meubles, ou les ayant vendus à- la. suite d'une maladie, d'un chômage, dans une période de misère : l'infortunée, victime a beau avoir un état, l'exercer- la police des mœurs ne tient aucun compte de ces considé- rations. En vain, les voisins > attesteront que l'ouvrière se conduit honnêtement, ne reçoit personne. L'agent des mœurs est sans pitié. « Tu es:en garni; tu es abandonnée ou orphe- line; donc, tu es suspecta.» La cartfë, ajoutera-t-on, n'oblige pas à la prostitution. «-Conduis-toi bien, si tu veux; mais viens te. faire visiter aux dispensaire, d'eux fois par mois. » C'est cela, l'inscription d'office. Et, une fois inscrite sur les registres de la police, la malheureuse éprouve- des difficultés presque, insurmontables à. se faire* radier. Cette inscription est connue un fer rouge qui la marque pour toujours; cette carte est rivée à. elle, comme- un boulet d'infamie. Com- ment pourra-t-elle jamais se: marier, la pmvre fille qui aura vu la malechance d'être^ prise dans- une rafle de garnis?' qui Voudra d'elle pour épouse? quel homme donnera son nom à «ne femme inscrite à. la police?
Enfin, la maison de tolérance; par les facilités qu'elle offre, attire l'adolescent précoce. Les neuf dixièmes des jeun o s gens débauchés ont perdu leur virginité dans un lupanar, à seize, quinze, quatorze ans. J'appelle tout particulièrement l'attention des mères de famille sur ce point. Par la prosti- tution officielle, l'état pervertit la jeunesse.
De même, je signale aux épouses l'Etat corrupteur des
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maris. Monsieur a eu à dîner en ville; il est de joyeuse hu meur; il fait beau, et il rentre à pied. En chemin, une mau- vaise idée traverse son cerveau; il éprouve une velléité de luxure. Justement, il y a un lupanar à deux pas; ou bien, une prostituée, plus ou moins potable, bat le trottoir. C'est la sous-maîtresse d'une maison à gros numéro, qui se tient sur la porte et qui lui glisse ces mots à l'oreille : « Montez donc chez nous, beau brun ; nous avons un grand choix de femmes charmantes, toutes très polissonnes. » Ou encore c'est la raccrocheuse qui le prend par le bras : « Mon joli bl.nd, j'ai dans ma chambre un bon feu, et je suis très gen- tille; viens passer un quart d'heure seulement; tu verras comme nous nous amuserons. » S'il n'avait pas fait cette rencontre, Monsieur n'aurait pas gardé longtemps sa vilaine idée de coup de canif dans le contrat; il aurait pensé à sa femme qui l'attend, qu'il aime au fond, et qui est certes plus jolie que la batteuse de trottoir et les filles plâtrées du lupanar. Mais il n'a pas le temps de raisonner; la brute vient d'être réveillée en lui; personne ne le voit, il monte. Quand il descend, il est honteux de son aventure. D'autre part, comme l'incident l'a légèrement fatigué et qu'il n'est pas utile que Madame s'aperçoive de quelque chose, il trouve un prétexte à bouderie, cherche une querelle futile ; ce n'est pas plus malin que cela. En effet, rien n'est moins compliqué; seulement, les incidents se répètent à l'occa- sion, deviennent de plus en plus fréquents. Monsieur ne trouve plus l'amour conjugal assez pimenté. Et voilà com- ment l'Etat, en organisant la prostitution, organise l'adul- tère.
Par exemple, en cette fin de siècle corrompu, le sens moral est devenu à tel point oblitéré, que bon nombre de maris ne considèrent pas comme faits d'adultère les fras- ques de ce g enre. C'est toujours le système des deux mo- rales. Quand on cause entre hommes, on entend fréquem-
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ment tenir le raisonnement que voici : « Monter chez une gourgandine qu'on ne reverra probablement jamais ou passer un quart d'heure dans une alcôve de lupanar, ce n'est pas l'aire une infidélité à sa femme. » Et si Madame tenait le môme raisonnement, que répondrait Monsieur? Il y a, nous verrons cela plus loin, des lupanars où les dames sont reçues; il y a des maisons de passe et des hôtels avec cham- bres à l'heure où le suiveur de femmes conduit la coquette personne qui cède aux instances galantes, dans le but de gonfler son porte-monnaie d'un, deux, trois, quatre ou cinq louis supplémentaires. Monsieur se récrierait, s'il savait que Madame limite et commet, elle aussi, des frasques, sous le fallacieux prétexte que cela ne se saura pas, et qu'il n'y a de réel adultère que celui provenant d'une passion et répété avec le ou la même complice.
Mesdames, songez-y bien. C'est vous qui, plus que les hommes, avez grand intérêt à voir disparaître la prostitu- tion officielle; en entretenant les foyers de corruption, elle multiplie les occasions funestes, où vos maris succombent plus souvent que vous ne croyez. Joignez-vous aux aboli- tionnistes, et secondez leur campagne en faveur de l'assai- nissement nécessaire, en faveur du coup de balai indispen- sable, urgent.
Aux hommes, je dirai :
Vous avez dans la vie tous les droits. Au moins, délivrez du pire des esclavages une catégorie de malheureuses femmes. En maintenant cette iniquité, vous vous nuisez à vous-mêmes. La prostitution, dont votre injustice est la cause fondamentale dégénère l'espèce humaine, abâ- tardit les races. En outre, il y a là une question de dignité. La femme n'est pas un meuble, elle a été créée pour être une compagne aimée et honorée. Son sexe est celui de votre mère; respectez-le»
Et qu'on ne vienne pas répéter le sempiternel refrain de
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la triste nécessité de ia proslilution. Qu'on ne vienne pas redire encore cette énormité : « Si l'on supprime les mai- sons de tolérance, par quoi les remplacera-t-on ? » On ne les remplacera par rien du tout; elles ne sont nullement utiles.
Dans les villes qui n'ont pas de lupanars, on s'en pass1 parfaitement. Les jeunes gens y sont moins dévergondés que dans les grands centres; ce n'est pas un mai. On prétend que les bouges sont indispensables là où se trouve une gar- nison ; c'est faux : bon nombre de soldats, durant leur ser*- vice, savent résister aux entraînements des camarades dé- pravés et ne mettent pas les pieds au lupanar; et c:ux qui se comportent ainsi, vous pouvez en être sûrs, sont les meil- leurs sujets.
Bien mieux, prenez un Parisien, coutumier du coup de canif, quand il habite la capitale; envoyez-le passer trois mois d'été à la campagne. Ne se transforme-t-il pas alors? est-ce qu'il ne cesse pas de penser aux polichinelleries d'un quart d'heure? est-ce qu'il ne devient pas un homme sé- rieux, rangé, empressé auprès de sa femme, à laquelle seuje il songe? La raison de ce miracle, c'est la suppression des occasions. Personne n'osera soutenir que Monsieur souffre de ce régime de fidélité forcée. Et non seulement il n'en souffre pas, mais il devient meilleur; le ménage ne connaît plus les petites querelles, qui étaient des prétextes a bou- deries préméditées.
Enfin, bien que la corruption soit devenue épouvantable, bien que le vice, en ayant pris depuis une trentaine d'années des proportions extraordinaires, constitue, à l'heure qu'il est, une plaie sociale, dangereusement menaçante pour tout l'organisme, les débauchés assidus, les clients fidèles de la prostitution, les coureurs réputés incorrigibles ne sont en- core que la minorité, Dieu merci !
Or ça, lorsque les lupanars seront fermés, lorsqu'il n'y aura plus de batteuses de trottoirs, les amateurs s'en passe-
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ront, voilà tout. Lorsque, la police dite clos mœurs étant sup- primée, la galanterie vénale sera justiciable des tribunaux de droit commun, le nombre cbs Phrynés et des Laï's dimi- nuera rapidement. Lorsque toute association collective de la débauche sera sévèrement punie d'amende et de priser, par !e code, il ne restera plus, dans les grandes villes, que quel- que cocodettes prudentes, tranquilles, évitant le scandale, ayant un nombre restreint d'amis attitrés, et affirmant à chacun qu'il est le seul privilégié; ce qui, fatalement, évitera l'encombrement dans les antichambres.
S;, evec cela, la jurisprudence assimile le fait de trans- mission consciente d'une maladie vénérienne au cas de coups et blessures volontaires condamnés par la loi, je vous réponds que les syphilitiques se soigneront et renonceront aux bonnes fortunes jusqu'à complète guérison. L'hygiène publique y gagnera.
Bref, la situation, ainsi améliorée, aura de mombreuses chances de ressembler à la conclusion des romans du temps jadis. C'est-à-dire : il se fera beaucoup de mariages, les ménages seront .heureux, et les papas auront de beaux en- fants.
EN QUOI CONSISTE LA PROSTITUTION ET QUELLES SONT SES CAUSES
Qu'est-ce que la prostitution?
C'est l'état d'une personne qui fait marchandise de son corps, l'acte de luxure ne se produirait-il qu'une seule fois.
Larousse dit : « Métier de débauche, impudicité publique. »
Littré dit : « Abandonneraent à l'impudicité. »
De ces deux définitions, c'est celle de Larousse qui est la plus exacte, à cause du mot « métier » qu'il emploie.
S'abandonner à l'impudicité n'est pas se prostituer. L'idée de prostitution contient une idée de gain ; la prostitution, au sens propre comme au figuré, implique la vénalité.
Ainsi, aux époques troublées, quand les lois sont appli- quées à contre-sens par des magistrats prévaricateurs, par des Verres concussionnaires, les historiens écrivent: a La justice est prostituée, les lois sont prostituées. »
D'un écrivain mercenaire, on dit : « Un-Tel prostitue sa plume. »
Voici un père qui livre sa fille, jeune et belle, mais sans fortu ie, à un vieux millionnaire, qu'elle n'aime pas. Tout le %-nonde dira, môme s'il s'agit d'un mariage : « C'est un père qui a prostitué sa fille. »
2.
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Dans toute prostitution, il y a argent reçu. Des fois, la vénalité n'est qu'accessoire ; mais il est nécessaire qu'elle existe pour qu'il y ait prostitution. Catherine II de Russie, royale dévergondée, tant du vivant de son époux qu'après l'avoir fait assassiner par les Orloff, se livre aux principaux gentilshommes de sa cour, se vautrant dans l'impudicHé ; mais e'Ie se donne. Mcssaline, insatiable de ùisirs, va dans un lupaiar pour les satisfaire et prend plaisir à percevoir le prix de son infamie; elle- se prostitue. De ees deux reines, i'est Messaline qui est réellement prostituée, parce qu'elle a reçu de l'argent, parce qu'elle a été vénale; et cependant, dans ce cas, la somme que la reine a reçue, sous le faux nom de Lycisca, n'est qu'un accessoire dont elle a pimenté sa débauche. "Prostitution n'implique pas Hne série d'impudieités.
Telle femme mariée, jusqu'à hier fidèle à son époux, s'est livrée aujourd'hui à un ami ou à un étranger pour une somme dont elle avait un absolu besoin et qu'elle ne pou- vait se procurer honnêtement. Eh bien! aujourd'hui, elle s'est prostituée; et le mot s'applique bien à elle, mémo si elle ne succombe jamais plus à cette honte.
La fille de maison publique, la fille en carte qui reçoit chez elle, la lorettc entretenue môme, sont des prostituées. La femme dévorée d'appétits génésiques et les satisfaisant avec le premier venu, mais pour son plaisir et sans se faire payer, est une femme galante. 'Telle est la différence.
La prostitution n'a pas de sexe. Le pédéraste qui, moyen- nant un prix quelconque, se prête aux exigences d'un liber- tin dépravé, est un prostitué. M. Yves Guyot a dit avec rai- son : « Est prostituée toute personne pour qui les rapports sexuels sont subordonnés à la question de gain. »
La condition sine que non de la prostitution est donc la véna ité.
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-Aussi, la principale cause de cette infamie est-elle la ques- tion pécuniaire, indépen ri animent de l'instinct génésique, de la perversion naturelle, de l'indolence, de la paresse, de la mauvaise éducation, des mauvais exemples, de certaines promiscuités qui développent les inclinations vicieuses, de la coquetterie, des déceptions d'amour.
Acton croit à ces diverses causes de la prostitution et y ajoute encore celle-ci : « Certaines professions qui exposent tout particulièrement les femmes aux séductions et aux ten- tations. »
Quant aux courtières du proxénétisme et aux tenancières de lupanars, on ne peui guère les comprendre parmi les causes do la prostitution; elles -en sont plutôt le résultat, mais elles contribuent certainement à en favoriser et à en étendre l'exercice.
Vintras, judicieux hygiéniste anglais, énumère ainsi les causes immédiates et les causes éloignées de la prostitution en Angleterre :
« Causes immédiates :
« 1° L'extrême liberté laissée aux jeunes filles et l'ab- sence presque complète de surveillance de la part des pa- rents dans les basses classes ; d'où résultent les- mauvaises compagnies ; puis, les tentations presque irrésistibles aux- quelles elles sont exposées, lorsqu'elles sont encore trop jeunes et trop inexpérimentées pour comprendre les consé- quences d'une première faute;
« 2o La déplorable facilité avec laquelle les jeunes filles .et les femmes encore vertueuses acceptent l'offre des bois- sons enivrantes. — Ceci s'applique bien entendu à l'Angle- terre ('•) ; car, en France, l'ivrognerie ne peut raisonnable-
(•) Les rapporta do la police anglaise constatent, pour la seule an- née de t-trois mille .huit-cent-sept poursuit, s intentées à des nsn i vi esse scandaleuse en An^leteire et dans le pays de GaJtea
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ment*pas figurer parmi les causes de la prostitution de la femme ; la femme française qui s'adonne à la boisson est une exception.
« 3° Le grand nombre de maisons d'apparence respec- table, existant à Londres, où les jeunes filles peuvent être entraînées pour y être séduites.
« Causes éloignées :
« 1° La loi sur la rupture des promesses de mariage, qui porte indirectement les jeunes filles à céder aux instances des séducteurs, reconnaissant trop tard que cette loi n'est utile qu'à celles qui savent habilement en tirer parti.
« 2° L'apparente protection accordée aux femmes enceintes par cette loi, qui n'est pas applicable dans la moitié des cas, ou qui, mal appliquée, favorise des extorsions prémé- ditées, mais qui induit beaucoup de filles ignorantes à s'a- bandonner. »
Chez nous, les causes de la prostitution ne sont pas toutes les mômes qu'en *ngleterre. Ce qui frappe, ce qui stupéfie quand on examine la statistique des prostituées de France, c'est que la presque unanimité de ces malheureuses se re- crute dans les classes pauvres. Voilà qui est caractéris- tique, voilà qui prouve que la question financière joue le plus grand rôle.
Quant aux prostitués du sexe masculin, — espèce ignoble à laquelle je consacrerai une importante partie de cette étude, — l'argent est certainement l'unique but de leur in- famie ; mais ce n'est pas la misère qui les pousse à faire métier de leur corps. Dans la honte de la prostitution, la femme est bien au-dessus de l'homme. Si l'insuffisance des salaires, si la concurrence dans les professions auxquelles la femme semble naturellement destinée, si l'impossibilité de trouver une place après un premier faux pas, jettent le plus souvent le sexe faible dans l'égout de la luxure tarifée, il y a là en quelque sorte une circonstance atténuante. Au con-
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traire, Tôtre dégradé qui vit de la sodomie ne devient pédé=> raste que pour exploiter les bourgeois dégoûtants atteints de ce vice. Il est démontré, il est constaté d'une façon irréfu- table que tout prostitué du sexe masculin est en. môme temps un bandit de la pire espèce; pour lui, la pédérastie est un moyen de chantage, de vol, souvent même d'assas- sinat. Dans leur argot, ces individus appellent cela « s'oc- cuper de politique », c'est-à-dire mettre à contribution, par le chantage et l'escroquerie, les individus assez vils pour aller chercher auprès d'eux des voluptés immondes.
Je vi ns de dire que l'insuffisance des salaires est une des premières causes de la prostitution féminine.
En effet, cela est avéré, une jeune fdle, une femme ne peut vivre en France que très difficilement du produit de son travail dans les grandes villes. Presque fatalement, elle est entraînée à se procurer par la débauche des ressources accessoires. Puis qu'arrive-t-il ? Ces accessoires dépassent souvent de beaucoup le salaire principal; des patrons, des contremaîtres, manquant de scrupules, exploitent la situa- tion ; les rémunérations de la besogne honnête deviennent de plus en plus faibles ; et, finalement, l'infortunée ouvrière renonce tout à fait au travail. Ainsi, avant de dégrader les femmes jusqu'à la prostitution définitive, la débauche joue son rôle en intervenant comme cause de l'abaissement des salaires acceptés par elles, et réciproquement, des salaires s offerts par les patrons.
Cela est si vrai, que la statistique américaine donne comme relativement peu élevé le nombre de femmes poussées à la prostitution par la misère. Mais aussi, dans les grands centres de population des Etats-Unis, le travail manuel est rémunéré bien plus largement que dans les grandes villes européennes: en France, la pauvre couturière gagne vingt-cinq sous par jour ; aux Etats-Unis, elle gagne aisément quatre et cinq francs ; et comme le prix des aliments ne s'exagère pas au
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môme degré que celui des objets manufacturés et surtout que celui des objets de luxe, les ouvrières des Etats-Unis vivent en général dans des condittons d'une certaine ai- sance.
La prostitution féminine a aussi pour cause, dans une no- table proportion, la désertion des campagnes.
M. Carlier a établi qu'en quinze ans, sur 28,569 prosti- tuées clandestines arrêtées à Paris, 5,890 seulement étaient originaires du département de la Seine; 22,670 étaient nées en province ou à l'étranger. Pour 1,000 filles arrêtées, c'est la proportion de 793 étrangères au département de la Seine et de 207 originaires de ce département. Voilà une preuve mathématique de ce que, parmi les causes principales de la prostitution, il faut compter : la désertion des campagnes, et la difficulté de vivre honnêtement,. pour les filles attirées à Paris par l'appât des plaisirs et des salaires qu'elles croient élevés.
« Plus de la moitié d'entre elles, écrit M. Carlier, sont ici sans famille et sans guide, et ne sont venues à Paris que dans l'espoir trompeur d'y trouver de l'ouvrage et d'y vivre plus facilement que dans leurs communes. Les emplois ont manqué, la misère et la coquetterie jointe à la paresse en ont- fait des prostituées. »
Une remarque que. j'ai faite et que je ne me lasserai pas de signaler au public, c'est que non seulement les hommes rémunèrent peu le travail des femmes, mais encore qu'ils tendeni, tous les jours de plus en plus à leur enlever cer- taines professions auxquelles celles-ci semblent naturel- lement destinées.
11 y a depuis quelque temps un ■véritable envahissement, par les hommes, des professions essentiellement féminines.
Nous nous intitulons orgueilleusement : le sexe fort. Mais alors, pour être logiques avec nous-mêmes, nous devrions prendre pour nous les labeurs pénibles, les travaux qui ne
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se peuvent exécuter qu'aveu une grande dépense de force, et nous devrions nous en tenir là.
Je conçois très bien l'hpmme forgeron, tailleur de pierre, mitron, etc.; mais les travaux de couture délicats, la. con- fection des fleurs artificielles, la fabrication et la peinture des éventails, la vente de la mercerie et des étoiles me pa- raissent devoir être l'apanage de la. femme. J'avoue* que, dans, un, magasin de nouveautés, par exemple, la commise alerte et naturellement, gracieuse me paraît beaucoup mieux à, sa. place que le commis plein d'affectation qui déroule quatre mètres de rubans on faisant la bouebe en cœur»
]N:utC4 que beaucoup prêchent, le socialisme et ne songent pas le moins du. monde qu'il, y a une injustice criante de la part. du sexe fort à supplanter le sexe faible dans les pro- fessions sédentaires et délicates. J'ai conu.u, il y a sept ou huit ans, un jeune homme quLmanifesta.it dans les réunions gubliqu.es un socialisme extrêmement avancé ; fils d'un des membres les plus connus, de la Commune, iL allait jusqu'à donner son approbation aux théories anarchistes ; il se dé- clarait partisan de l'émancipation immédiate- de la femme. J'ai été bien étonné le jour où j'ai appris quelle était sa.pro- fession : il dessinait et peignait en chambre des fleurs, sur les éventails. Je ne parle pas des éventails artistiques, mais de ceux dont l'ornementation n'est qu'un travail purement machinal de décalcomanie.
On me dira : « Le choix des professions, quelles qu'elles soient, doit être libre.»
J'en demeure d'accord. La liberté avant tout. Mais ce n'est pas être libéral que vouloir la liberté pour soi et la re- fuser aux autres.
Si, en matière de travail, l'homme veut, pour lui le droit de braconner sur le terrain de la femme, il ne faut pas qu'il prétende empêcher la femme de venir de son côté chasser dars l'enclos qu'il s'était jusqu'à présent réservé.
Or, teile est la prétention illogique de la plupart des ou- vriers.
Ainsi, les compositeurs typographes se refusent absolu- ment à admettre que les femmes puissent être leurs collabo- ratrices.
Et que l'on ne me réponde pas qu'il s'agit là d'une ques- tion de salaires. L'objection serait sans valeur, adressée à moi qui suis un partisan déterminé de la rémunération équitable du travail sans acception de sexes. L'ouvrier a raison de mettre à l'index tout patron qui emploie des sar- rasins ou des sarrasines (*), je suis le premier à le recon- naître. Mais, si un imprimeur emploie, pour la composition typographique, des femmes au même tarif que celui des hommes, ceux-ci, je le demande à tout typographe de bonne foi, ne chercheront-ils pas à créer des difficultés à cet imprimeur? Gela ne fait pas de doute.
Que l'on interroge tous les ouvriers typographes de Paris. La presque unanimité se déclarera hostile à l'admission des femmes dans les ateliers de composition, même si le travail féminin est payé au tarif de la corporation.
Eh bien, n'est-ce pas un manque flagrant de logique?
Même illogisme à propos des graveurs sur bois. A di- verses reprises, j'ai fait confier à des femmes des gravures de dessins sur bois, et certes ce n'était pas dans un intérêt d'économie; j'exigeais que la graveuse fût payée au même prix que le graveur, le travail étant le même. Or, je dois à la vérité de déclarer ici que les graveurs critiquaient ma conduite dans des termes amers. Cependaut, la gravure des dessins est un travail avant tout artistique, et l'art n'a pas de sexe. Mais il y a la jalousie de la corporation qui prime tout. Tel travail est confié d'habitude aux hommes; si vous
(*) Sarrasin est le nom sous lequel on désigne les ouvriers typo- graphes qui travaillent au dessous du tarif.
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y employez un jour des femmes, les hommes protesteront; et vous aurez beau donner une rémunération égale à tous, vous aurez beau ne pas spéculer sur les femmes, les hommes ne voudront rien entendre.
Ce n'est pas pratiquer la liberté.
Si l'on croit rationnel que l'homme puisse exercer des professions jusqu'à présent réservées à la femme, il faut laisser la femme pénétrer dans les professions jusqu'à pré- sent réservées à l'homme.
En agissant autrement, les ouvriers commettent une in- justice et se nuisent à eux-mêmes.
Voyez et réfléchissez, hommes du peuple.
D'une part, vous permettez que la concurrence soit faite par l'homme à la femme dans les professions délicates, sé- dentaires et vraiment féminines; d'autre part, vous vous coa- lisez contre elle lorsqu'elle veut prendre un état que vous considérez comme vôtre. Sans vous en rendre compte, vous contribuez ainsi indirectement au recrutement de la prosti tution; car vous retirez et vous interdisez aux femmes l'accès de certains ateliers, où elles pourraient gagner honnêtement leur vie.
Or, plus il y aura de prostitution au milieu d'un peuple, et plus il y aura de ménages désunis, d'épargnes dissi- pées, de santés ruinées.
La prostitution entraîne après elle un cortège de maux : l'abandon du foyer conjugal; le gaspillage des économies amassées avec peine ; la syphilis et les autres maladies vé- nériennes.
11 est de l'intérêt de l'ouvrier d'empêcher le développe- ment de la prostitution.
Il va sans dire que je su'1; en même temps l'adversaire résolu des ateliers des prisons, où des travaux grossiers, exigeant peu d'adresse et d'intelligence, sont exécutés en grand à des prix excessivement réduits.
3
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Lors de mon séjour à la prison de Montpellier!*), en 1878, j'ai vu de près un atelier de cordonnerie où étaient occupés les détenus. J'en ai gardé une impression de tristesse pro- fonde, fous les vieux morceaux de souliers, jetés au rebut, et ramassés par les chiffonniers dans le ruisseau, étaient là, soumis à un relavage. Les détenus avaient une besogne di- visée. Les uns arrachaient les clous demeurés dans ces débris informes; d'autres choisissaient les lambeaux de cuir dont on pouvait encore tirer parti et y découpaient de quoi reconstituer des fragments de semelles ou des talons. Et tout ce monde-là travaillait à raison de trois ou quatre sous par jour au profit d'une grande maison de cordonnerie qui mettait pompeusement sur ses prospectus : « Usines et ateliers à Nimes et à Montpellier. »
Enfin, il n'est pas jusqu'aux bourgeoises et à quelques femmes du monde qui, en utilisant leurs loisirs par des œuvres de couture et de broderie, ne réduisent la quan- tité de travail laissée dans les villes aux ouvrières de pro- fession.
Pourquoi les désœuvrées, à qui le sort a créé une situa- tion fortunée, ne s'adonneraient-elles pas de préférence à des occupations purement artistiques, comme la peinture, la musique, la littérature?
Bien certainement, les neuf dixièmes ne produiraient pas des chefs-d'œuvre; mais qu'importe! A force de barbouiller des toiles, de racler du violon, de noircir du papier, elles finiraient par se croire de grandes artistes. Elles passeraient leur temps, et au moins elles ne nuiraient pas aux ouvrières qui ont besoin de travail.
(*) Je subissais une condamnation pour un article du journal ta Fronde. Comme à Montpellier il n'y a pas de prison spéciale affectée aux condamnés pour délits de presse, je fus détenu, quoique avec un régime particulier très peu sévère, à la maison d'arrêt des prisonniers de droit commun. Je profitai de ma détention pour me livrer a des études fort intéressantes.
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La promiscuité, qui existe fatalement flans la plupart dss familles pauvres, est encore une des causes indirectes de la prostitution.
Dans les grandes villes, les logements sont chers; les pro priétaires, avides de spéculation, utilisent les hauts étages* en y établissant des appartements extrêmement exigus. Les familles misérables s'y entassent. Pêle-mêle, tout ce pauvre monde couche dans la même pièce. On considère les para- vents comme des objets mobiliers tout à fait superflus. La pudeur disparaît, l'indécence devient une habitude. Les en- fants, se réveillant au milieu de leur sommeil, sont les témoins muets, mais curieux, des ébats conjugaux de leurs parents; souvent, un frère et une sœur couchent dans un même lit. Tout cela prédispose les jeunes filles à ne plus tenir compte de ce qui est la vertu pudique; les enfants s'amusent entre eux à imiter ce qu'ils ont vu faire au papa et à la maman. Des fois même, trop souvent, hélas! un père, rentrant le soir entre deux vins, a abusé de sa fille en l'absence de la mère ou pendant qu'elle dormait.
Quelques auteurs ont classé « l'origine illégitime » parmi les causes de la prostitution. Il y a là une erreur matérielle. La régularité de l'état civil des parents n'a rien à voir dans la prostitution des jeunes filles. Bien des ménages irréguliers de la classe ouvrière vivent beaucoup plus honnêtement que certains autres dont la situation est régularisée à la mairie. Du reste, la statistique démontre que les jeunes filles, issues de ménages irréguliers, figurent, avec une proportion de minorité même très réduite, dans l'armée des femmes pu- bliques.
J'ai consulté un tableau dressé fort minutieusement par Parent-Duchàtelet. Sur 3,667 prostituées à Paris, je n'y vois que 385 filles naturelles, soit un peu plus de dix pour cent seulement. Or, à Paris, dans la statistique des naissances, Les illégitimes figurent environ pour un quart. Ainsi, je pren-
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drai pour exemple la dernière statistique publiée au moment où j'écris es lignes (19 .décembre 1890). Pendant la 50e se- maine de 1890 (soit du 7 au 13 décembre), le service de sta- tistique municipale de la ville de Paris a enregistré 1,286 nais- sances, dont 928 légitimes et 358 illégitimes. Il y a donc, d'une part, un peu plus du quart des naissances qui sont illé- gitimes; et il y a, d'autre part, parmi les prostituées, un peu plus du dixième qui sont nées illégitimement.
Strohl, à Strasbourg, avait trouvé la même proportion en 1854, et le docteur Jeannel, ayant fait, le 1er janvier 1860, un recensement de la prostitution à Bordeaux, a reconnu que, sur 558 filles de joie, il n'y avait que 58 filles natu- relles.
Ces chiffres sont probants. Et il faut dire la vérité telle qu'elle est, sans parli-pris.
Je comprends plutôt qu'on invoque la privation des soins maternels dans le cas où un père, ayant perdu sa femme, convole à de secondes noces.
« Les filles des veufs, dit le docteur Jeannel, fournissent à la prostitution un contingent relativement nombreux. Le veuf remarié perd souvent le sentiment de ses devoirs envers les enfants d'un premier lit; la fille, sevrée de la tendresse maternelle, sacrifiée à la jalousie, h la haine d'une étran- gère, s'indigne contre cette famille qui l'exclut de sa place légitime; les exemples qu'elle a sous les yeux la perver- tissent; elle s'aigrit, elle se révolte; l'amour et la délivrance se confondent dans ses rêves; elle aspire au séducteur.
« Les filles de veuves remariées subissent un sort ana- logue. Leur beau-père les adopte rareh.ua, les souvenirs qu'elles rappellent sont redoutés par leur mère ; elles sentent que la famille nouvelle appartient aux enfants nouveaux- venus; dégradées par les injustes froideurs ou les mauvais traitements, dont leur vie tout entière est empoisonnée, peu ou point surveillées, point guidées avec sollicitude, elles
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s'égarent à la recherche d'un bonheur imaginaire et subis- sent le- sort des filles séduites. »
Maxime du Camp dit de son côté :
« Lorsqu'on parvient à remonter à l'origine, on trouve presque invariablement que l'enfant appartient à un père ou à une mère qui ont contracté un second mariage. Dans la classe ouvrière, c'est là une cause fatale de démoralisation. Lorsque c'est la mère qui s'est remariée et que l'enfant est jolie, il arrive fréquemment que le beau-père cherche à la débaucher. La mère, qui est femme avant tout, en devient jalouse et la chasse. Si c'est le père qui a convolé en se- condes noces, la belle-mère tourne en marâtre; elle bat sa belle-fille, et l'enfant se sauve. Dans les deux cas, la pauvre petite est jetée sur le pavé. Si quelque bonne âme n'en a pitié et ne s'en charge, elle reste errante et vague comme un chien égaré. Elle couche sous les ponts, dans les chan- tiers, dans les bâtisses inachevées; elle y rencontre la tourbe du vagabondage et du vol; elle roule de misère en misère, d'aventure en aventure, jusqu' à la préfec'.ure de po- lice, qui la saisit- au nom de la santé publique. Si les huis- clos des cours d'assises livraient leurs secrets, on acquer- rait cette épouvantable conviction que bien des pères ont eux-mêmes, bestialité monstrueuse, poussé leurs filles dans le désordre et dans la honte. »
Cet auteur n'exagère rien. Ce qu'il dit là, je l'ai vu. J'ai habité, il n'y a pas longtemps, une maison dont les fenêtres des pièces du derrière donnaient sur une cour qui me sépa- rait de quelques habitations misérables. J'ai assisté à plu- sieurs scènes que je ne puis décrire ; elles sont trop hon- teuses.
Pauvres jeunes filles, pauvres victimes, comment veut-on qu'elles ne tombent pas dans les cabinets de l'hôtel borgne, et de là dans le lupanar numéroté? Et l'apprentissage?...
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Une jeane orpheline, ou bien une fillette que ses parents ne peuvent surveiller, a grand'peine à éviter un faux pas.
A l'atelier, à la sortie de la manufacture, elle est en hutte aux propositions ries hommes.
Il y a. à Paris, des jeunes gens qui se vouent, exclusive- ment, pour ainsi dire, à la conquête des petites ouvrières. Us se rendent dans les rues où il y a le'plus d'ateliers et de manufactures; ils sont là, à l'heure exacte de la sortie; ils jettent leur dévolu sur telle ou telle, et la suivent obstinément. Le gandin finit par être remarqué. La jeune fille l'en- voie promener d'abord; mais le petit monsieur ne se laisse pas rebuter, il entreprend un véritable siège, il revient chaque jour, irglisse un mot. Elle a beau lui dire ; « Vous m'ennuyez, passez votre chemin »; il ne se décourage pas. Pour peu qu'il est un extérieur agréable, la séduction aboutit. Si le freluquet comprend à la longue « qu'il n'y a absolument rien à l'aire », il renonce à ses projets de con- quête; mais c'est pour diriger contre lune autre place ses batteries galantes. Toutes les places ne sont pas des forte- resses imprenab.es. Or, quand, après avoir quelque temps résisté, la place parlemente et capitule, ce n'est pas à la mairie que se signe la capitulation.
Cette race de gandins, qui se payent des maîtresses à bon marché, — la petite ouvrière est bientôt satisfaite avec quelques fleurs, quelques petits dîners et quelques menus bijoux, — est beaucoup plus nombreuse qu'on ne pourrait se l'imaginer. Elle fait quantité de victimes.
La fillette jette son bonnet rose par-dessus les moulins ; puis vient la grossesse. C'est le moment, pour le freluquet, de disparaître. Et les courtières des lupanars, qui sont toujours en quête de bonnes affaires où elles ont un gros courtage, qui sont les pourvoyeuses de la prostitution, se montrent alors et exposent à la petite tous !es prétendus avantages qu'elle aura à entrer dans telle ou telle mison
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quelquefois clandestine, souvent officielle, une fois ses couches passées.
Souvent même, la courtière en chair à plaisir conduit au préalable la petite chez une sage-femme, qui lui fait avaler une drogue « pour lui éviter les charges de la maternité ».
Voyons, de bonne foi, si la police d te des mœurs était réellement instituée pour protéger la morale, est-ce qu'elle ne devrait pas arrêter les freluquets séducteurs ou tou* ay moins dresser contre eux procès-verbal?
En dehors des gandins qui guettent la sortie des ateliers et manufactures, il faut aussi parler à nouveau des contre- maîtres et des patrons luxurieux qui, abusant de leur auto- rité, font acheter leur protection aux jeunes ouvrières jolies, au prix d'ignobles complaisances.
En vérité, ces patrons et ces contremaîtres coupables sont loin d'être la majorité; mais ils ne sont pas non plus l'ex- ception. Ils sont donc encore trop nombreux.
Il y a, dans le Code pénal, un certain article 334, ainsi conçu :
« Quiconque aura attenté aux mœurs, en excitant, favori- sant ou facilitant habituellement la débauche ou la co:rup • tion de la jeunesse de l'un ou de l'autre sexe au-dessous de l'âge de vingt-et-un ans, sera puni d'un emprisonnement de six mois à deux ans, et d'une amende de cinquante francs à cinq cents francs. — Si la prostitution ou la corruption a été excitée, favorisée ou facilitée par leurs père, mère, tu- teur ou autres personnes chargées de leur surveillance, la peine sera de deux ans à cinq ans d'emprisonnement, et de trois cents francs à mille francs d'amende. »
Quand nous en serons à la statistique des mineures pros- tituées, on frémira en examinant le nombre de celles qui, étant ouvrières, ont fait le premier faux-pas à la suite de mauvais conseils ou d'actes de pression émanant d'hommes dont les pauvres filles dépendaient.
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On reconnaîtra que nous ne voyons pas appliquer souvent 1'arlicle 334 dans les cas que je viens de citer.
Le docteur Jeannel met sur le compte de la domesticité' un grand nombre de chutes ayant conduit à la prostitution; mais il fait la part de la prédisposition au vice.
« Toutes les recherches entreprises au sujet des profes- sions antérieures à la prostitution, dit-il, constatent que la domesticité fournit aux registres de la police le contingent le plus élevé. L'enquête faite par moi-même, sur les 298 prostituées inscrites à Bordeaux en 1859 et en 1860, a donné, pour les filles ayant vécu plus ou moins longtemps en do- mesticité avant l'inscription, le chiffre de 40 pour 100; les ouvrières à l'aiguille (couturières, lingères, modistes, gile- tièrcs, culottières, etc.), n'ont fourni toutes ensemble que 37 pour 100; les filles adonnées aux travaux des champs, 0,6 pour 100 seulement.
« De ces données, auxquelles je n'ai fait qu'apporter le contingent de ma propre observation, quelques moralistes se sont empressés de conclure que la séduction suivie de renvoi des servantes devenues mères, par les maîtres égoïstes et dépravés, est une des causes les plus puissantes de la pros- titution. Mais les apparences sont trompeuses et la discus- sion démontre aisément que cette conclusion est erronée :
« 1» Les filles qui se vouent à la domesticité ont très sou- vent été séduites avant d'entrer en condition. Un docteur anglais affirme, d'après l'autorité des témoins les plus dignes de foi, que, clans les comtés de l'intérieur de l'Angleterre, il est impossible de conserver longtemps des servantes ver- tueuses, et presque partout les meilleures ont quelque enfant à nourrir. Le mal n'est peut-être pas aussi grand en France qu'en Angleterre, mais il est incontestable.
« 2« Le défaut d'intelligence, d'esprit de conduite et de moralité qui dégrade les filles jusqu'à l'inscription, se re- trouve à un certain degré chez les servantes. Dans les
- 45 —
familles de certains paysans ignares, lorsqu'un enfant est stupide, paresseux, gourmand, on se console en disant : « Il se placera à la ville. » On le fait domestique.
« 3° Les prostituées offrant une proportion relativement très faible de filles qui avaient accouché à terme une fois ou plusieurs fois, l'argument tiré de la séduction suivie de gros- sesse et de renvoi perd sa valeur presque entière. En effet, d'après mes recherches personnelles, sur 100 prostituées, 40 ont été servantes; mais sur ces 40 servantes devenues prostituées, 14 seulement ont accouché une fois ou plusieurs fois.
« En résumé, les servantes ont été souvent déflorées dans leur village avant d'entrer en condition, et c'est alors leur inconduite qui les oblige à quitter leur pays natal; elles appartiennent souvent à des familles d'une moralité dou- teuse; elles sont moralement et intellectuellement au-des- sous de" la moyenne des filles du peuple; enfin, elles figu- rent, il est vrai, pour 40 pour 100 dans le chiffre total des prostituées; mais sur ces 40, 14 seulement ont accouché avant l'inscription.
a Je conclus que la séduction des servantes par leurs maîtres et leur renvoi lorsqu'elles sont devenues mères n'est pas une cause réelle de prostitution. »
Je ne partage pas complètement sur ce point l'optimisme du docteur Jeannel. 11 se peut qu'à Bordeaux les choses se passent ainsi; mais à Paris le fait est plus fréquent. En pre- nant même le chiflre que donne le docteur, je trouve qu'il est proportionnellement élevé et assez inquiétant. Certes, il y aurait folie à soutenir que la prostitution provient de ce que les maîtres dévirginent leurs domestiques et leur don- nent leurs huit jours dès qu'elles sont enceintes. Mais si, sur 100 filles inscrites, il s'en trouve 14 qui, étant domestiques, viennent d'ac joucher au sortir de leur place, cela donne & réfléchir. C'est un chiffre 1...
— 46 —
Encore peut-on constater facilement ce cas de la domes- tique débauchée par son maître; plus difficile est la consta- tation des actes semblables se produisant de la part des patrons ou contre maîtres d'ateliers. La fille domestique, qui est chassée, se trouve absolument sans ressource, sur le pavé d'une grande ville où elle ne connaît personne ; si elle est destinée à la prostitution, elle y va tout droit, et la sta- tistique constate immédiatement le cas. Au contraire, l'ou- vrière subornée a des relations; elle végète, route de chute en chute avant d'arriver au fond du gouffre : le dispensaire. L'origine de la dépravation, le point de départ échappe donc aux mora'istes.
Je terminerai ce chapitre en empruntant quelques travaux de statistique à. Parent-Ducliàtelet, dont les chiffres émanent de documents officiels et ont été contrôlés par la plupart des autres auteurs qui se sont occuDés de la auestion.
§1
Statistique de quinze années.
En 15 ans, 12,700 prostituées ont été inscrites à Paris.
Sur ce nombre :
24 n'ont jamais pu indiquer les pays qui les avaient vu naître;
31 sont venues de différents pays étrangers à l'Europe; .
451 appartenaient aux contrées de l'Europe étrangères à la France;
12,201 étaient nées en France.
Rien à dire sur les 24 femmes dont on n'a pu connaître le lieu de naissance. Jetées dans la honte dès leur plus tendre enfance, elles avaient oublié les noms des personnes qui leur donnèrent les premiers soins, et trouvaient dans la prostitution, qui leur paraissait un état naturel, un moyen de pourvoir à leur triste existence.
— 47 —
Les 31 étrangères a l'Europe se repartissent ainsi :
Américaines 18
Africaines 11
Asiatiques 2
Océaniennes 0
Total.
31
Les Américaines venaient du Canada, des Etats-Unis, de Saint-Domingue, de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Guyane française.
Les Africaines appartenaient à l'Egypte, au cap de Bonne- Espérance, aux îles de France et de Bourbon, et à Mada- gascar.
Les Asiatiques étaient nées : l'une à Calcutta, l'autre à Madras.
Les 45i Européennes étrangères à la France ont été four- oies dans les proportions suivantes par les différents pays dont voici renonciation :
Angleterre 23
Ecosse 1
Irlande 4
Autriche 15
Villes hanséatiques. . . 4
Duché de Bade 2
Bavière 6
Belgique 161
Espagne 14
Hanovre 2
Hollande 23
Ile d'Elbe 1
Illyrie 3
Milanais 9
Ile de Malte 1
A reporter. . . 269
Report. Royaume de Naples
Piémont
Pologne
Portugal
269
3
11
6
1
Prusse 58
7 2
e
22 1 1
59 4 2 3
Etats du Pape.
Russie
Sardaigne. . .
Savoie
Sicile
Suède
Suisse
Toscane. . Turquie . . . . Westphalie . .
Total. . . 451
Dans tous ces pays, ce sont toujours les capitales ou les
— 48 -
grandes villes qui fournissent la majeure partie des sujets qu'ils nous envoient.
Ainsi, sur les 23 femmes venues d'Angleterre, 17 étaient de Londres: Vienne a fourni 8 autrichiennes; Madrid et Cadix se sont partagé également les espagnoles ; Amsterdam peut réclamer plus de la moitié des hollandaises; enfin, tous les pays qui n'ent ont fourni que 2 ou 3 les ont également en- voyées de leurs capitales. La Prusse seule fait une exception à cette règle : Berlin n'en peut réclamer que 7; la majeure partie du contingent de ce pays est venue de la Prusse rhé- nane.
Dans cet examen, la Suisse offre quelque chose de remar- quable : tous les cantons, à l'exception de trois, ont envoyé un pareil nombre de filles a Paris; il n'y a que celui de Ge- nève qui, dans cette fourniture, l'emporte sur les autres : les genevoises figurent au nombre de 15 dans les 59 helvé- tiennes venues à Paris.
Voici maintenant la répartition des 12,201 filles publiques fournies à Paris par la France dans l'espace de quinze an- nées (nous rappelons qu'il ne s'agit ici que des prostituées inscrites à la préfecture de police, et que, si cette statistique date d'une époque antérieure à l'annexion de Nice et de la Savoie, la proportion est demeurée la môme) :
|
Seine-et-Oise . . . |
, 4,744 874 546 453 . 8,681 |
, . . . 207 |
|
|
Seine-Inférieure . . Seine-et-Marne. . . |
Eure-et-Loir . Eure |
206 194 ... 180 |
|
|
. . . . 179 |
|||
|
Nord |
A reporter |
. . . . 165 |
|
|
163 . . . . 154 |
|||
|
. . . . 138 |
|||
|
. . . . 131 |
|||
|
Irep.rter. . . |
. . . 10,398 |
— 49-
|
Report. . . . |
10,398 |
|
117 |
|
|
Rhône |
104 |
|
101 |
|
|
99 |
|
|
98 |
|
|
Ardennes |
83 |
|
Sarthe |
79 |
|
77 |
|
|
65 |
|
|
Loire-Inférieure. . . . |
63 |
|
62 |
|
|
Indre-et-Loire .... |
59 |
|
54 |
|
|
46 |
|
|
43 |
|
|
42 |
|
|
Saône-et-Loire. . . . |
40 |
|
39 |
|
|
39 |
|
|
38 |
|
|
Maine-et-Loire. . . . |
35 |
|
Allier |
34 |
|
Jura - . . |
32 |
|
Charente-Inférieure. . |
27 |
|
Haut-Rhh • |
26 |
|
Cher |
26 |
|
Bouches-du-Rhône. . |
25 |
|
20 |
|
|
Vienne |
18 |
|
Côtes-du-Nord .... |
16 |
|
Loire |
14 |
|
Indre |
14 |
|
13 |
|
A reporter.
12,046
Report. . .
Basses-Pyrénées. .
Isère
Creuse
Haute-Loire ....
Hérault
Haute-Garonne . . .
Drôme
Charente
Haute-Vienne. . . .
Var
Deux-Sèvres. . . . Pyrénées-Orientales Hautes-Pyrénées. . Lot-et-Garonne. . .
Gard
Vendée
Tarn-et-Garonne . .
Aveyron
Tarn
Landes
Dordogne
Corrèze
Ariège
Vaucluse
Basses-Alpes. . . .
Lot
Gers
Aude
Ardèche
Hautes-Alpes. . . .
Corse
Lozère
Total.
12,046
12 12 12 10 9 8 8 8 7 6 6 5 5 5 5 4 4 4 3 3 3 3 3 2 2 1 1 1 1 1 1 0
12,201
Donc, d'après cette statistique, sur 12,201 filles publiques nées en France, qui ont été inscrites à la police, il y en avait 4,744 originaires du département de la Seine, et 7,457 ori- ginaires des autres départements.
- 50 —
Par conséquent, malgré les distances, c'est l'élément pro- vincial qui domine. Encore peut-on subdiviser ce chiffre du contingent de la province. Sur 7,457 prostituées inscrites, originaires des départements autres que celui de la Seine, 2,571 sont nées clans les chefs-lieux et grandes villes, et 4,836 sont nées dans les villages. — Comme il est établi que la plus grande partie des servantes est fournie par les vil- lages, ces chiffres appuient un point des constatations du docteur Jeannel, à savoir que la plus notable part de la prostitution officielle provient de filles sortant d'être domes- tiques. — Cela ne me surprend pas, quant à moi. On m'a signalé, dans les environs des Halles centrales, un bureau de placement qui fournit aux célibataires paillards des do- mestiques dont les complaisances sont garanties par le direc- teur de la maison : un bourgeois polisson, qui n'a ni femme ni enfants, et qui désire une « bonne à tout faire », s'adresse à l'agence, donne son adresse, indique ses goûts, paye une somme fixée, et le soir même il reçoit à son d omicile la visite de jeunes et accortes soubrettes disponibles; il y a tout un assortiment : il ne lui reste qu'à faire son choix. Si même le monsieur n'aime pas à voir toujours devant lui la même figure, il peut changer de bonne aussi souvent qu'il lui convient; c'est l'affaire d'un léger supplément de prix.— Cette catégorie de bonnes vouées aux célibataires paillards est évidemment, dans la classe des servantes, la transition entre la domestique qui, sans malice, commet une faute pendant qu'elle est en service, et la domestique qui, ne sa- chant que devenir, se réfugie au lupanar.
Parent-Duchàtelet donne encore quelques chiffres qui ne manquent pas d'intérêt.
Son total de 7,457 filles publiques inscrites, qui sont ori- ginaires de la province, se décompose comme suit :
1,991 nées dans la partie de l'Ile-de-France qui est en dehors de Paris; — 1,134 normandes; — 690 champe-
— 51 —
noises; — 518 bourguignonnes; — 492 lorraines; — 490 or- léanaises; — 308 flamandes; — 302 picardes; — 236 bre- tonnes; — 1% franc-comtoises; — 163 artésiennes; — 127 alsaciennes; *- 125 mancelles; — 118 lyonnaises; — 82 auvergnates; — 59 tourangelles; — 52 nées de la Guyenne; — 40 berrichonnes; — 39 nivernaises; — 37 pro- vençales; — 35 angevines; — 35angoumoises; — 34 bour- bonnaises; — 28 poitevines; — 26 languedociennes; — 24 gasconnes; —21 dauphinoises; — 13 bressannes; — 12 nées dans la Marche; — 10 limousines; — 10 nées dans le Velay; — 5 roussillonnaises; — 3 périgourdines; — 1 vi- varaise, — et 1 corse.
§H
Parent-Duchàtelet a dressé ailleurs une statistique fort curieuse.
Il a compulsé les dossiers de 3,332 prostituées exerçant à Paris leur infâme métier, et, de l'état-civil de chacune, il a extrait la profession de son père.
Sur ces 3,332 filles publiques, 828 sont nées à Paris et 2,504 en province.
Voici d'abord le tableau des pères habitant Paris :
Journaliers, commissionnaires, hommes de
peine , 113
Employ es de commerce, petits- rentiers. . • . 64
Cordonniers, bottiers 50
Cochers, charretiers, postillons 35
Cultivateurs, jardiniers, terrassiers, vignerons. 31 Layetiers, menuisiers, charpentiers, scieurs de
long 31
Militaires invalides 30
Carreleurs, maçons, couvreurs, fumistes. ... 28
Vitriers, peintres, imprimeurs 25
Domestiques, portiers 23
A reporter/ 430
— 52 —
Report 430
Maréchaux, serruriers, cloutiers 23
Marchands de vin, liquoristes, limonadiers. . 22
Tailleurs et fripiers 22
Tailleurs de pierre, plâtriers, paveurs, carriers. 21
Bonnetiers, tisseurs, cordiers 19
Fondeurs, ciseleurs, mouleurs 18
Merciers, épiciers, fruitiers 18
Orfèvres, horlogers, bijoutiers 16
Perruquiers, coiffeurs 16
Tâblctiers, garnisseurs, ébénistes 16
Brocanteurs, colporteurs 12
Charbonniers, porteurs d'eau 11
Tonneliers, charrons 11
Mécaniciens, armuriers, couteliers, fourbis-
seurs 11
Officiers de grades différents 10
Musiciens, maîtres de danse 9
Traiteurs, cuisiniers, confiseurs 9
Boisseliers, vanniers, épingliers, éventaillistes,
luthiers 8
Boulangers, pâtissiers 8
Ferblantiers, chaudronniers 8
Bouchers, charcutiers \ 7
Chapeliers 6
Corroyeurs, tanneurs, maroquiniers 6
Mariniers 6
Papetiers, cartonniers 6
Potiers, faïenciers, tailleurs de cristaux. ... 6
Tourneurs 6
Blanchisseurs 5
Doreurs, argenteurs, batteurs d'or. 5
Graveurs, lapidaires, émailleurs 5
Logeurs, tapissiers 5
Architectes, entrepreneurs 4
Chirurgiens, pharmaciens, médecins, avocats. 4
Marbriers, laveurs de cendres d'orfèvres. ... 4
Rémouleurs 4
Bourreliers, selliers 3
A reporter 800
— 53 —
Report 800
Boyaudiers, équarisseurs, vidangeurs 3
Instituteurs 3
Plombiers, pompiers, fontainiers 3
Praticiens, huissiers, écrivains 3
Teinturiers 3
Chandeliers 2
Chiffonniers 2
Nourrisseurs, laitiers 2
Saltimbanques, acteurs 2
Sculpteurs sur bois 2.
Verriers 2
Amidonnier 1
Total 828
Voici maintenant les professions exercées en province par
les pères dont les tilles se sont rendues à Paris et s'y sont fait inscrire pour la prostitution :
Manouvriers, tous occupés à des travaux
pénibles 541
Cultivateurs ou gens occupés aux travaux
des champs 325
Tisseurs de toutes espèces, bonnetiers . . . 192
Charpentiers, menuisiers, charrons 182
Maçons, plâtriers, tailleurs de pierre .... 181
Cordonniers, bottiers, savetiers 93
Maréchaux, serruriers, forgerons 88
Militaires, gendarmes 79
Domestiques 77
Cochers, charretiers, palefreniers 60
Aubergistes 55
Bouchers, charcutiers 53
Epiciers, merciers 51
Rentiers 49
Marchands forains, colporteurs 47
Tailleurs d'habits 46
Employés, écrivains 36
Chdpeliers 35
A reporter 2,190
— 54 -
Report 2,190
Meuniers 35
Perruquiers, coiffeurs , 34
Instituteurs, maîtres d'école 31
v.an.i.-, mariniers 29
Officiers de terre et de mer 28
Boulangers, pâtissiers 26
Horlogers, orfèvres 26
" -meurs, corroyeurs, mégissiers 25
ûomries de loi, huissiers 24
musiciens 20
Vitriers 10
Brasseurs 9
Potiers de terre et d'étain 8
Médecins, chirurgiens, officiers de santé. . 6
Douaniers 3
Acteur 1
Bourreau 1
Total 2,50i
En outre, dans la même étude sur l'état-civil des prosti- tuées exerçant à Paris, Parent-Duchâtelet en cite 41 sortant de l'hospice des Enfants-Trouvés, et 28 malheureuses affir- mant qu'elles étaient de Paris, prouvant qu'elles y avaient toujours demeuré, mais ne sachant ni l'arrondissement ou elles étaient nées, ni l'époque de leur naissance, ni ee qu'étaient leurs père et mère, et par conséquent si elles sont légitimes, filles naturelles ou enfants trouvés.
§111
Il est instructif aussi de connaître quelles étaient les pro- fessions exercées par les prostituées au moment de leur enregistrement.
« La liste de ces professions, dit Paient-Duchàtelet, est véritablement effrayante par la quantité et la variété de toutes celles qui y figurent; c'est ce qui me décide à en for- mer des groupes et à renoncer au projet que j'avais fait de
— 55 —
les classer toutes d'une manière méthodique, et d'indiquer, pour chacune d'elles, le nombre de filles qui les avaient exercées, et cela par distinction de pays, de chefs-lieux, de sous-préfectures ou de villages d'où ces filles provenaient.
« Il fallait savoir si ces filles étaient véridiques dans l'in- dication du mélier qu'elles exerçaient, et si, par une raison quelconque, elles n'en nommaient pas un autre lorsqu'on les interrogeait au moment de leur inscription. Pour cela, j'ai confronté les divers registres de l'administration pendant une période de vingt ans. Il résulte de cette confrontation qu'en prenant, à différentes époques et sur différents registres, l'indication de six cents professions, on les retrouve toutes à peu urès dans les mêmes proportions; d'où nous concluons que les déclarations sont exactes, et qu'il n'est pas nécessaire, pour avoir à ce sujet des données positives, de fournir des listes contenant par milliers renonciation de ces professions : ce qui va suivre est l'extrait fidèle des dernières inscriptions au Bureau des Mœurs. Je les choisis de préférence à cause du soin tout particulier qu'apportait, dans la tenue des registres et dans* l'interrogatoire des filles, l'employé auquel ces fonctions étaient particulièrement confiées. »
Parmi les couturières, lingères, culottières, giletières, gantières, tapissières, repriseuses, bretellières, ravaudeuses, modistes, brodeuses, dentellières, fleuristes, plumassières, enlumineuses, brocheuses,
Paris a fourni 494
Les deux sous-préfectures de la Seine. . . 4
Les campagnes de ce département 25
Les chefs-lieux des autres départements. . . 400
Leurs sous-préfectures 237
Leurs campagnes 347
Étrangères à la France 35
Total 1.559
- 56 —
Parmi les passementières, frangières, spartières, pelle- tières, lainières, tresseuses, trameuses, cotonnières, tis- seuses, gazières, chàlières, bonnetières, fileuses, tricoteuses, dévideuses, filassières, matelassières et ouvrières en soie,
Le contingent de Paris a été de 110
— des deux sous-préfectures de
la Seine 0
— des campagnes de ce dépar-
tement 6
— des chefs-lieux de tous les
autres départements 56
— de leurs sous-préfectures .... 38
— des campagnes 70
— des étrangères à la France. . . 5
Total 285
Dans la classe des chapelières, casquettières, garnis- seuses, éjarreuses, coupeuses de poils, cordonnières, cha- marreuses, joigneuses de bottes, cartonnières, brossièrcs, souffletiôres, blanchisseuses, repasseuses, crinières, rem- pailleuses, nous trouvons :
Pour Paris 118
Les deux sous-préfectures de la Seine 1
Les campagnes de ce département. 7
Pour les chefs -lieux des autres départe- ments 56
Leurs Ibus-préfectures 31
Leurs campagnes 59
Les étrangères à la France 11
Total 283
Dans la classe des bijoutières, horlogères, émailleuses, polisseuses, brunisseuses, reperceuses, ciseleuses, gra- veuses, sertisseuses, frappeuses,- batteuses d'or, doreuses,
— 57 —
vernisseuses, cloutières, mécaniciennes, régleuses, bimbe- lottières, poupassières, etc., on trouve :
Pour la fourniture de Paris 55
Pour la fourniture des deux sous-préfectures de
la Seine 0
Pour la fourniture des campagnes de ce dépar- tement 1
Pour la fourniture des chefs-lieux des autres
départements 15
Pour la fourniture de leurs sous-préfectures . 4
Pour la fourniture de leurs campagnes .... 18
Etrangères à la France 5
Total 98
Dans la catégorie des marchandes de fleurs, de fruits, de légumes et d'autres objets sur la voie publique; dans celle des saltimbanques, des écaillères, des filles dites de con- fiance et de boutique; dans celle des femmes de chambre, des cuisinières, des bonnes d'enfants, des baigneuses, des domestiques, des. portières et tuilières, des chiffonnières, des journalières, des laitières, des bûcheronnes, des vigneron- nes, des vachères, des bergères, etc.
Paris a fourni 162
Les deux sous-préfectures de la Seine. ... 3
Les deux campagnes de ce déparlement ... 15
Les chefs-lieux des autres départements . . . 145
Leurs sous-préfectures 140
Leurs campagnes. 357
Etrangères à la France 37
Total 859
Le total général de toutes ces professions est : 3,084.
« A ces professions exercées par les prosliluées an mo- ment de leur enregistrement, ajoute notre auteur, il faut en
— 58 —
ajouter quelques-unes un peu plus relevées, mais qui n'ap- partiennent qu'à un très petit nombre de ces filles, comme on va le voir par ce qui suit :
« Trois étaient sages-femmes; sept avaient été marchan- des en boutique et bien établies; une peignait très bien le paysage; six étaient musiciennes et donnaient des leçons de piano; seize avaient été actrices ou figurantes sur diffé- rents théâtres de Paris et des départements; trois enfin, par une exception bien rare à la règle générale, possé- daient des rentes de 200 francs, de 500 francs et même de 1,000 francs.
« Total général des prostituées dont on a connu les pro- fessions : 3,120, »
On aperçoit aisément, par cet exposé, l'influence des tra- vaux sédentaires des fabriques et des ateliers; on sait com- bien sont minimes les gains que font les femmes qui n'ont que ces travaux pour ressource; ce qui fait que l'on se de- mande souvent s'il est possible de se procurer, avec de pa- reilles ressources, le strict nécessaire. N'oublions pas qu'une foule de causes viennent, à chaque instant, suspendre les travaux de ces fabriques et réduire à l'inaction, pendant deux ou trois mois, des ouvrières qui ont toujours vécu au jour le jour, qui se sont trouvées dans l'impossibilité de faire des économies, et qui souvent ne savent confectionner qu'un objet spécial. Que peut faire, dans une pareille circonstance, une malheureuse, seule, isolée, sans appui, sans instruction première, entourée de séduction et de mauvais exemples, en proie à toutes les privations, et n'ayant pour perspective que la mort la plus cruelle, celle que détermine la faim?
Une autre statistique, plus récente que celle de Parent, a été dressée des professions exercées par les prostituées au moment de leur inscription. Les auteurs sont : M. Trébuchet, chef du bureau sanitaire de Paris, et M. Poirat-Duval, chef du bureau des mœurs à la préfecture de police. Leur statistique
— 59 —
est la moyenne calculée sur 10,000 personnes de la popula- tion féminine de chaque profession.
Donc, sur 10,000 prostituées inscrites à la police, il s'en- trouve : 874 n'ayant pas de. professions indiquées; 850 jour- nalières; 816 domestiques; 524 giletières; 476 épileuses; 314 chaussonnières; 229 lingères; 223 polisseuses; 217 ré- gleuses; 196 couturières; 171 brodeuses; 166 passemen- tières; 136 modistes; 135 artistes dramatiques; 133 corse- tières; 130 blanchisseuses; 125 boutonnières; 122 gantières; 112 fleuristes; 102 coloristes; 101 plumassiôres ; 100 cas- quettières; 97 piqueuses de bottines; 95 culottières; 90 de- moiselles de magasin ou de comptoir; 84 ravaudeuses; 76 marchandes ambulantes; 77 rempailleuses; 71 carton- nières; 55 tapissières; 52 brunisseuses; 52 doreuses; 48 écaillères; 39 raccommodeuses de dentelles; 35 vernis- seuses; 34 frangeuses; 31 matelassières; 24 relieuses; 21 sa- ges-femmes; 12 modèles; 11 femmes de ménage.
Ces observations portent sur 41 professions.
Tous ces chiffres ne prouvent-ils pas éloquemment qu'il y a nécessité, — nécessité dans l'intérêt urgent de la morale, — à augmenter le salaire des femm s?
De même, il faut donner plus d'instruction au sexe faible. Il est démontré que la presque unanimité des prostituées sont des filles d'une ignorance crasse.
Nous devons encore à Parent-Duchàtelet une statistique à ce sujet:
Sur 4,581 prostituées inscrites à Paris et nées dans le dé- partement de la Seine, 2,503 ne savent même pas signer leur nom, 1,868 le signent très mal et en y mettant une grande- peine, et 110 à peine signent bien.
Sur 6,887 prostituées nées en province et venues â Paris, . 4,181 sont incapables de signer leur nom, 2,612 le signent, très mal et avec beaucoup de difficulté, et 94 seulement sa- vent bien signer.
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§ IV
Pour bien montrer à quel point la police dite des mœurs pratique l'embauchage de la prostitution, i. suffit de faire connaître l'âge des filles publiques au moment de leur ins- cription.
On sera épouvanté du nombre des mineures.
Vous avez bien lu plus haut, n'est-ce pas. l'article 334 du Code pénal qui punit de deux ans de prison quiconque faci- lite la déhauche de la jeunesse de l'un ou de l'autre sexe au-dessous de vingt-et-un ans; la peine est de cinq ans de prison quand c'est le père ou la mère qui a facilité la cor- ruption (et, dit la loi elle-même, la prostitution) du fils ou de la fille.
Cet article du Code pénal demeure à l'état de lettre morte. Sur 100 prostituées qui se font inscrire à la police, il y en a 41 qui ont moins de vingt et un ans. — Et encore je dis : « qui se font inscrire... » Les mineures, on les inscrit de force les trois quarts du temps.
Parent-Duchàtelct a eu, à un moment donné', entre les mains, les dossiers complets de 3,248 filles en maison ou en carte, inscrites à Paris.
Voici le tableau qu'il a dressé, en relevant à Dart les âges au moment de l'inscription :
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2. . ont été inicritei à . 10 ans 3 11 — 3 12 — 6 13 — 20 14 — |
389. (A des ir 303. 215. 179 |
. ont éti inscrites â. 20 ani partir de cet âge, le nombre scriptions va en décroissant ) . ont été inscrites à. 21 ans 22 — |
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51 111 |
.... 15 — .... 16 — .... 17 — .... 18 — .... 19 — |
23 — . 24 — |
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149 279 |
136, 122 |
. 25 — . 26 — |
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322 |
. 27 — |
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101. . ont été inscrites à. 28 |
ans |
a. |
ont |
été intente! à. |
42 ani |
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57 |
.... 29 |
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7. |
43 — |
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56 |
30 |
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9 6 4 3 |
44 — |
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52 |
.... 31 |
45 — |
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27 |
.... 32 |
46 — |
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32 |
.... 33 |
47 — |
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31 |
.... 34 |
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?. |
48 — |
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26 |
.... 35 |
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12 |
49 — |
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24 |
.... 36 |
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4. |
50 — |
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15 |
.... 37 |
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1. |
. a été |
inscrite à. . |
52 — |
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12 |
.... 38 |
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1 |
55 — |
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11 |
.... 39 |
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1 |
56 — |
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9 |
.... 40 |
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1 |
58 — |
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5 |
.... 41 |
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1. |
. . . |
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Additionnez. Vous verrez que, sur 3,248 prostituées, 1,335 ont été inscrites, ont été enrôlées officiellement dans l'armée de l'infamie, alors qu'elles étaient encore mineures.
Dès l'instant qu'elles sont majeures, c'est-à-dire aussitôt qu'il n'y a plus besoin du consentement des parents pour ce recrutement abominable, les prostituées se font inscrire en moins grand nombre.
C'est le contraire qui devrait avoir lieu, si l'inscription ne se faisait pas sous la pression de la police dite des mœurs. Si les jeunes filles sollicitaient leur mise en carte, il y aurait un chiffre formidable d'inscriptions à l'âge de 21 ans, mo- ment de la majorité.
Que la police ne nie donc pas ! Cela lui est interdit. C'est elle qui impose l'inscription sur les registres de la prostitu- tion. Les chiUres sont là, écrasants. 1,335 mineures sur 3,248 prostituées, mais c'est le 41 pour 100! mais c'est épouvantable !
Voilà 1,335 jeunes filles à qui le préfet de police a dit : « Tu seras obligée de te livrer au premier venu ! tu seras en carte ! tu seras la chair obéissante des goujats ! et ton père, à côté de la signature de ta demande en autorisation, po-
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sera la signature de son consentement à ta pcoslitution ! » C'est cela, la morale de la police des mœurs.
Et l'article 33i du Code pénal, qu'est-ce qu'on en fait donc? Est-ce qu'il n'existe pas, cet article, pour M. le préfet de police? Est-ce qu'il n'existe pas pour le père et la mère assez vils pour consentir à la dégradation de la fille?
« Quiconque aura facilité la débauche d'une mineure, deux ans de prison! Si la débauche a été facilitée par le père ou la mère, cinq ans ! »
En l'année où Parent-Duchàtelet a eu communication de 3,248 dossiers complets, ily a eu 1,335 pères ou mères qui on' mérité cinq ans d'emprisonnemeut et qui n'ont même pas été poursuivis!... Et M. le préfet de police, pour son compte, a mérité 1,335 fois deux ans de prison!" Mais il agissait régulièrement, en vertu des usages administratifs... Peut- être même, cette année-là, le gouvernement lui a décerné la croix d'honneur!...
Que l'on ne dise pas qu'il n'a pas facilité la prostitution de ces 1,335 mineures. Il a fait pis que cela : il a pris cette prostitution sous son patronage! Grâce à lui, l'infamie de ces enfanls (dont 2 de dix ans, 3 de onze ans, 3 de douzo ans, 6 de treize ans, 20 de quatorze) a été officielle...
Passons, passons; cela soulève le cœur de mépris et de dégoût, n'est-ce pas?
Les chefs de la police des mœurs disent : « Ce sont ces enfants qui viennent s'offrir, qui demandent leur inscriptior.»
Mensonge!
Quand cela serait, le devoir d'un fonctionnaire de l'Etat serait de s'opposer à ces enrôlements volontaires, de s'y refuser de la façon la plus formelle.
Mais cela n'est pas! Les mineures sont inscrites de force.
Je puis citer une de ces malheureuses qui a été m se en carte contre son gré, sans que la policé s'occupât même de savoir si elle avait des parents ou non. Et quand l'adminis-
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tration dite des mœurs lui fit cette violence, la pauvre fille avait quatorze ans.
Si ôt qu* elle a pu, elle s'est fait radier. Je ne la nommerai
pas, car il m'a été rapporté qu'elle s'est mariée et qu'elle a
vécu depuis d'une façon honnête. Mais si la préfecture de
vDliee ose nier le fait, je lui donnerai le nom de la personne
1 les preuves de ce que j'avance. .
>u reste, pourquoi l'administration nierait-elle?
ai. Poirat-Duval, chef de bureau à la Préfecture de police, • ans des notes qu'il a écrites pour la dernière édition de l'ouvrage de Parent-Duchàtelet, reconnaît que Ion a inscrit des fillettes pour la prostitution, même à l'âge de huit ans!!.'
Voici, toujours selon Parent-Duchâtelet, le résultat cr'uno enquête qu'il a faite sur les causes qui ont déterminé 5,174 femmes à se livrer, sous le patronage officiel de l'État, à la prostitution :
Excès de misère, dénûment absolu 1,441
Filles séduites, ayant vécu avec leurs amants pendant unU'mpsplus ou moins long, puis abandonnées, et n'ayant pu trouver de l'ou- vrage 1,425
Perte des pères et mères; expulsion de la maison paternelle; abandon complet. . . . 1,255
Amenées à Paris et abandonnées par des militaires, des commis, des étudiants et autres 404
Domestiques séduites par leurs maîtres et renvoyées par eux 280
Venues de province pour se cacher à Paris et y trouver des ressources 280
Pour soutenir des parents vieux et infirmes. 37
À reporter 5,122
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Report 5,122
Mnéesde familles n'ayant ni pères ni mères, pour élever leurs frères et sœurs, et quel- quefois des neveux et nièces 29
Femmes veuves ou épouses abandonnées, pour élever une famille nombreuse .... 23
Total 5,174
Sur les 5,174 filles publiques dont il vient d'être question, on a trouvé 164 fois les deux sœurs inscrites ensemble; 4 fois les trois sœurs, et 3 fois les quatre sœurs; en tout, 252 sœurs.
Outre cela, on a rencontré : 16 fois la mère et la fille; 4 fois la tante et la nièce; 22 fois les deux cousines ger- maines; en tout, 436 personnes réunies par les liens de la parenté la plus proche.
Quelle conclusion faut-il tirer de ce qui précède?
C'est que la presque unanimité des prostituées est fournie par les classes pauvres et ignorantes.
Le système actuellement en vigueur, le système policier, peut-il restreindre ce mal qui s'appelle la prostitution?
Non; car la police dite des mœurs n'a aucune action effi- cace contre la misère ni contre l'ignorance. Or, il est évident qu?, tant qu3 l'on n'aura pas amélioré le sort des classes aborieuses au point de vue du salaire et au point de vue de l'enseignement, les prostituées continueront a se recruter par milliers parmi les déshéritées de la fortune et de l'ins- truction.
Quant à ceux qui défendent l'institution de la prostitution légale en alléguant qu'elle est nécessaire, il faut leur répondre avec madame Joséphine Bulller, réminente confé- rencière anglaise :
« Si la prostitution officielle est nécessaire, pourquoi ceux
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qui s'intilulent les bons citoyens, c'est-à-dire les grands et les riches, pourquoi les préfets de police, les magistrats, les sénateurs, les députés, ne conduisent-ils pas leurs filles et 'eurs sœurs dans les maisons èe tolérance? . « Si la prostitution est nécessaire, est- il juste que ce soit la fille du pauvre qui soit toujours la victime de cette prosti- tution?
« Si c'est un mal nécessaire, les riches ne doivent-ils pas faire le sacrifice de leurs enfants? »
L£ PROXÉNÉTISME
Le proxénétisme est l'accompagnement obligé de la pros- titution. L'un ne va pas sans l'autre. La débauche existant, il est fatal que des individus l'excitent et l'exploitent.
Des plus hauts aux plus bas degrés de l'échelle sociale, on trouve partout des proxénètes.
Au moment le plus bruyant de la grande orgie romaine, quand toute pudeur avait disparu, les hommes les plus puis- sants de l'empire se faisaient, sans scrupule, les pourvoyeurs des princes. Tibère créa la cnarge officielle d'Intendant des voluptés de César; Cesonius Priscus, un membre de l'aris- tocratie romaine, en fut le premier titulaire. Pétrone, avec ce môme titre, fut l'organisateur des débauches de* Néron.
A une époque plus rapprochée de nous, Lebel était le proxénète attitré de Louis XV.
Mais nous n'avons pas à étudier, dans cet ouvrage, la dé- bauche impériale ou royale, ni le proxénétisme courtisa- nesque.
Ce qui nous occupe, c'est la prostitution courante, si l'on peut s'exprimer ainsi, et le proxénétisme vulgaire qui lui fait cortège.
Nous diviserons les proxénètes en cinq classes distinctes-.
1* Les tenancières ou maîtresses de maison ; 2° les cour- tières et placeuses, ainsi que les courtiers et placeurs ;
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3° les entremetteuses ; 4° les mères infâmes ; 5° les soute- neurs.
S*
LES TENANCIÈRES OU MAITRESSES DE MAISON
Dans la langue verte, on donne un nom bizarre à la femme qui fait métier de débaucher les autres femmes et les jeunes filles ; on l'appelle une « maquerelle ». Ce nom est malsonnant et ne s'emploie qu'en mauvâTse compagnie. On ne saurait dire pourquoi, par exemple ; car il n'a aucune origine ordurière ni simplement triviale ; il a pour étymolo- gie le mot flamand makelaër, qui signifie courtier, entre- metteur. N'importe, l'expression, en France, est devenne inconvenante ; aussi, je me borne à l'indiquer. Ce que je veux retenir ici, c'est qu'on l'applique principalement à la femme qui tient une maison de prostitution, soit que la mai- son soit autorisée, soit qu'elle soit clandestine.
Dans la première partie de ce chapitre, je ne parlerai que des proxénètes tenant un lupanar avec la permission et sous le contrôle (Usez : sous la protection) de la police des moeurs. Nous nous occuperons des autres « maquerelles », quand il sera question des maisons de prostitutions clan- destine.
Parent-Duchàtelet, qui est un partisan déclaré du système de la débauche officielle et qui l'est avec conviction, avec un3 parfaite bonne foi, nous donne la définition très complète de la directrice-gérante d'une maison de tolérance. Tout d'abord, il repousse l'expression bizarre que je viens d'indiquer, « expression, dit-il, qui était familière à nos pères et dont ils ne rougissaient pas. » Il fait remarquer que ces daines ont en horreur le mot dont il s'agit. « S'en servir devant elles, observe-t-il, c'est les irriter ; les apostropher en l'em-
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ployant, c'est les meltre en fureur. » Pour ménager la susceptibilité de ces personnes qui sont presque des fonc- tionnaires de l'Etat, on a donc trouvé une expression de nature à ne pas les froisser ; on leur donne, à la police, un titre rempli de déférence et de respect ; on les appelle des maîtresses de maison.
Cela dit, reproduisons la définition de Parent-Duchâtelet :
« Qu'est-ce qu'une maîtresse de maison?
« C'est une femme qui, par métier, par intérêt, par habi- tude, et en quelque sorte par nécessité, spécule sur la cor- ruption publique, sur les goûts dépravés que le libertinage fait naître ; sa for tu e et son existence se fondent sur le li- bertinage d'autrui ; elle ne vit que de désordres et d'infa- mie ; c'est elle qui est à la piste des jeunes filles que leur figure peut faire remarquer aux libertins ; c'est elle qui, pour les faire tomber dans le piège, les entoure de toutes les séductions capables de faire impression sur elles. Une maî- tresse de maison est par essence la corruptrice de la jeunesse et la pourvoyeuse du vice ; sa maison est un asile ouvert à toutes les jeunes imprudentes qui se iassent de la tutelle et de la surveillance de leurs parents ; cest un lieu de rendez- vous pour tous ceux que des passions honteuses font sortir des bornes du devoir; c'est enfin une école de scandale où des enfants à peine formés viennent faire apprentissage de la prostitution. »
Après une pareille définition, on s'attendrait à ce que Pa- rent-Duchàtelet demandât la suppression immédiate des maisons de tolérance et la répression sévère du proxéné- tisme. Pas du tout. Notre auteur, sans transition aucune, ajoute à ce que je viens de citer :
« Voilà ce qu'est une maîtresse de maison ; et cependant, tel est l'état de la société, que leur existence est en quelque sorte nécessaire, et que l'administration, dans l'intérêt du bien, doit les entourer de toute sa protection. »
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Eh bion, en acceptant comme parfaitement exacte la dé- finition de Parent- Duchàtelet, j'affirme, — et la suite de ce livre démontrera la vérité de mon affirmation, — que l'ins- titution des proxénètes et des lupanars n'est nullement né cessaire à la société, mais, au contraire, qu'elle lui est pro- fondément nuisible ; que l'administration, au lieu de protéger l'organisation de la débauche, a le devoir strict de la répri- mer, en s'armant du droit commun, en déférant aux tribu- naux ordinaires tout 3 personne qui favorise, facilite et en môme temps exploite la prostitution ; car, si la prostitution, lorsqu'elle est exercée sans scandale, n'est pas, devant le Code, un délit pour la femme qui s'y livre pour son compte personne!, par contre, l'excitation à l'immoralité, surtout des mineures, le libertinage affiché, la débauche collective, l'em- bauchage du vice, le fonctionnement organisé et la propa- gation régulière de la prostitution sont tout autant de délits qui doivent tomber sont les coups de la loi.
Avec son système monstrueux de la protection des proxé- nètes tenant lupanar (autrement dites : tenancières", à qui l'administration témoigne de la déférence, comme on vient de le voir, — le simple agent et le brigadier des mœurs tiennent leur chapeau à la main quand ils parlent à une maî- tresse de maison publique de premier ou de second ordre, — avec son système consistant à envisager comme un com- merce légal l'exploitation et la direction des maisons de dé- bauche, pourvu qu'elles soient officielles, la police dite des mœurs est arrivée à ce résultat stupéfiant : c'est qu'il n'est pas une tencuse de lupanar qui ne se considère comme une industrielle honnête.
Et, pour prouver cela, je n'ai qu'à reproduire immédiale- temont une série de lettres, de la plus absolue authenticité, qui ont été adressées à la préfecture de police (où elles for- ment un dossier) par les femmes sollicitant l'autorisation d'ouvrir une maison de prostitution.
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Laissant de côté les pétitions rédigées par un écrivain pu- blic, et qui sont toutes d'une monotonie fatigante et cal- quées les unes sur les autres, je ne citerai que les lettres qui sont l'œuvre des tenancières elles-mêmes.
Plusieurs, dans leurs demandes, déplorent le malheur d'avoir clé prostituées, et font entendre que c'est pour se réhabiliter dans lesprit de leurs concitoyens et des hon- nêtes gens qu'elles aspirent à l'honneur de devenir maîtresses de maison. A leurs yeux, la prostitution personnelle est une dégradation, tandis que l'exploitation de la débauche des autres est tout ce qu'il y a de plus naturel, de plus lé- gitime, de plus honorable.
Toutes ces pétitions étant envoyées au préfet de police, c'est à ce magistrat qu'allas adressent la parole.
Monsieur le Préfet,
La demoiselle D..., a l'honneur de vous exposer que, le malheur ayant voulu qu'elle fit partie des filles d'amour ins- crites sur les registres de votre administration, elle n'en a pas moins mené une conduite à l'abri du moindre reproche ; ce qui lui fait espérer que... etc.
Monsieur le Préfet,
La soussignée, M..., native de Lyon, inscrite sur les re- gistres de votre administration depuis dix-huit ans, a l'hon- neur de vous demander l'autorisation de monter une maison de tolérance : la conduite que l'exposante a tenue constam- ment, dans une classe où la régularité des mœurs est si rare, sera pour l'autorité une garantie suffisante qu'elle n'a- busé ra pas de sa nouvelle position... etc.
Monsieur le Préfet,
Inscrite dès mon plus jeune âge dans les bureaux de votre administration, m'étant toujours conduite d'une manière à être citée comme un modèle de sagesse et de retenue, par- venue aujourd'hui à l'âge de trente-deux ans, je me suis déterminée à suivre un système de vie plus régulier, et je
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ne m'en suis pas écartée depuis tantôt une année ; j'ai donc l'honneur... etc.
(Ce système de vie plus régulier consistait à prostituer des mineures dans ues maisons clandestines).
Monsieur le Préfet,
Ce n'est qu'après de longs malheurs que je me suis vue dans la nécessité de faire un état qui répugne à mon cœur, et que j'aurai quitté depuis longtemps, si je l'avais pu. Con - sultez sur mon compte le boulanger b..., l'épicier P..., le boucher I..., la fruitière M... , tous vous répondront que vous pouvez 0:1 toute sûreté m'accorder ce que je vous demande. et que je suis aimée, estimée et considérée de tous ceux qui me connaissent... etc.
Monsieur le Préfet,
Atteinte de deux hernies et d'autres graves indispositions, incapable d'aucun travail, ce n'est pas le dérèglement de mes passions ni de mauvaises habitudes qui ont pu me faire inscrire, il y a dix ans, dans votre administration ; le témoi- gnage de tout mon quartier vous prouvera, monsieur le préfet, que j'aiv en quelque sorte, effacé, par ma moralité, ma décence et la régularité de ma conduite, l'abjection de mon état. En conséquence... etc.
Monsieur le Préfet,
Depuis sept ans, je suis femme galante et me suis toujours comportée avec honneur, décence et probité ; ce n'est que par un coup de vivacité que j'ai fait cette mauvaise actiou. Mais, aujourd'hui, ayant acquis toute l'expérience possible, et éprouvant de la répugnance a continuer ce vil métier, je viens vous demander, monsieur le préfet, l'autorisation d'a- jouter aux ressources que nie procure mon état de mar- chande à la toilette celles que je pourrais tirer d'une maison de tolérance que je veux établir... etc.
En voici une qui, par exception, comprend qu'en passant dans la classe des proxénètes, elle ne rentrera pas jpour cela dans la carrière do l'honneur et de ia vertu :
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Monsieur le Préfet, La demoiselle D..., que des circonstances malheureuses ont entraînée dans la classe des fdles publiques, parvenue à un âge qui lui fait prévoir les vicissitudes effrayantes de l'avenir, ne pouvant, d'ailleurs, p'us prétendre occuper dans la société un état qui fasse oublier l'abjection de celui auquel elle s'est abandonnée, et désirant utiliser les économies qu'elle a eu la prudence de se réserver, vous supplie... etc.
Beaucoup de ces femmes, pour se rendre intéressantes et obtenir plus facilement ce qu'elles désirent, allèguent pour raison qu'elles ont un vieux père à nourrir, des frères à élever, toute une famille à leur charge. Mais il est à remar- quer que tous ces motifs sont presque toujours mis en avant par les prostituées de la dernière classe qui, hébergeant les voleurs, les forçats libérés et autres gens de cette espèce, redoutent d'être refusées. • Voici l'extrait d'une de ces pétitions :
Monsieur le Préfet,
Chargée de mon père et de ma mère, tous deux âgés et infirmes, j'ai besoin d'exercer une industrie honnête pour pourvoir à leurs besoins. Vous n'ignorez pas, monsieur le préfet, que le devoir des enfants est de soulager dans la vieillesse les auteurs de leurs jours, et de leur rendre la pareille des soins qu'ils nous ont prodigués dans l'enfance et le jeune âge. En conséquence, j'espère... etc.
Il en est qui sont fiôres d'appartenir à une généalogie de proxénètes et qui désirent perpétuer ce qu'elles considèrent comme la noblesse de la prostitution. Exemple :
Monsieur le Préfet,
Fille et petite-fille de dames de maison, ayant moi-même exercé cet état pendant un grand nombre d'années, je viens vous prier de m'accorder une nouvelle tolérance pour ache- ver d'élever ma famille, et transmettre ensuite mon industrie à ma fille, que je ne pourrais pas marier sans cela d'une manière avantageuse... etc.
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Quelques-unes ont l'aplomb de faire parade de prétendus sentiments religieux.
Une vieille femme, âgée de quatre-vingt-deux ans, s'adressait au préfet en ces termes :
Agée de quatre-vingt-deux ans, mère d'une nombreuse famille, j'implore, monsieur le préfet, votre aide et votre protection. Vous qui êtes le père des pauvres, l'appui de la veuve et de l'orphelin, le soutien des affligés et l'asile des malheureux, vous ne refuserez pas certainement ma de- mande.
Dans un âge aussi avancé, et me sentant sur le point de rendre mon àme à Dieu et de paraître devant mon Créateur, il est de mon devoir de pourvoir aux besoins de mes enfants et de leur transmettre des moyens d'existence... etc.
Elle suppliait le préfet d'accorder une tolérance à sa fille et a sa petite-fille.
( Monsieur le Préfet,
Je n'ai que vous pour appui et pour ressource ; chargée d'une famille en bas âge, je vous prie de ne pas me refuser un moyen honnête pour exister et élever mes enfants; ne m'ôtez pas, monsieur le préfet, la consolation dont a tant besoin une mère affligée... etc.
Monsieur le Préfet,
I.a demoiselle D... a l'honneur de vous exposer que les plus cruels revers de fortune l'eussent réduite au dernier des actes de désespoir, si elle n'avait pas été retenue par un sentiment religieux qui défend de disposer de ce qui vient d'en-haut...
Sa conduite austère et circonspecte, le soin qu'elle a eu de ses père et mère, celui qu'elle prodigue à ses enfants, lui ont mérité l'estinx! et la considération de tous les gens de bien. Ne pouvant se livrer au travail, elle sollicite l'autori- sation de recevoir chez elle six femmes... etc.
Monsieur le Préfet , Chacune de nous bénit la divine Providence de nous avoir
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accordé, dans sa grande bonté, un chef aussi juste que vous. C'est en me confiant dans cette bonté que.'., etc.
Beaucoup de proxénètes se croient très utiles pour le maintien du bon ordre, des mœurs et de la décence publique. &n le verra par les pétitions suivantes :
Monsieur le Préfet,
Avant mon arrivée dans le quartier que j'habite, le désordre le plus affreux, tout ce qui répugne aux bonnes mœurs, tout ce qui blesse la décence, s'y commettait publiquement et y attirait la plus vile canaille de la capitale; à force de soins et de vigilance, j'ai fait disparaître cet ordre de choses et rendu à l'administration un service signalé, en rétablissant le bon ordre et la tranquillité. Vous ne me refuserez donc pas, monsieur le préfet, l'autorisation^ nécessaire pour trans- porter mon établissement de la rue... dans la rue... etc.
Monsieur le Préfet, Je suis connue depuis longtemps dans votre administration l»jur avoir toujours protégé l'ordre et les bonnes mœurs.'.* Je disposerai ma maison de telle sorte qu'on n'y fera jamais rien do contraire à la décence et à l'honnêteté... etc.
>ie d'elles termine sa pétition de cette manière :
Monsieur le Préfet, La décence avec laquelle sera tenu mon établissement et la retenue que j'imposerai toujours à mes femmes, vous prouveront, monsieur le préfet, que vous n'avez pas affaire à une parvenue ni à une ingrate, et que je serai toujours digne de votre protection, de votre estime et de votre con- sidération.
Une logeuse du dernier étage s'exprime ainsi dans sa de- mande :
Monsieur le préfet, Je me suis créé, par mon industrie, une clientèle du sexe féminin; ne voulant pas la perdre, je réclame une tolérance.
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Je possède tontes les qualités que l'on peut réclamer d'une dame de maison; je puis tenir mon livre et conduire mes femmes de la façon la pins honnête et la plus irréprochable; je ne souffre pas de scandale, j'exige de mes femmes une mise honnête et décente; et la retenue qui les caractérise fait qu'elles ne profèrent jamais de propos capables de blesser les oreilles les plus chastes... etc.
Il y en a qui affectent des sentiments nobles et généreux, ainsi qu'il appert des deux lettres suivantes :
Monsieur le Préfet, Je suis fille soumise depuis dix ans, et j'habite dans mes meubles. Tenant à honneur de conserver intacte la réputation de probité et de délicatesse que je me suis acquise dans mon quartier, je me vois forcée, pour remplir des engagements sacrés et m'acquitter de dettes d'honneur, d'ouvrir une mai- sou... etc.
Monsieur le Préfet, Madame A... a l'honneur de vous exposer que, quoique bien née, et par suite des sentiments distingués qu'elle a puisés dans sa famille, elle se voue à l'obscurité; mais que, pour ne pas se mettre dans l'impossibilité de vivre honora- blement, elle réclame l'autorisation de tenir trois pension- naires, qui ne divulgueront ce qu'elles sont que dans l'in- térieur de la maison, évitant, au dehors, jusqu'à l'ombre du scandale... etc.
Des renseignements particuliers pris sur cette femme prouvèrent qu'elle appartenait, en effet, à une famille fort distinguée do Bretagne, que plusieurs de ses parents étaient nobles, la plupart militaires, et que le nom sous lequel on la connaissait n'était pas le sien. Son style et son écriture annonçaient une éducation des plus soignées.
Terminons cette série par l'extrait de trois pétitions qui ne manquent pas d'être curieuses.
Monsieur le Préfet, Je ne puis pas rester plus longtemps dans le quartier que
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j'habite; le genre abject et dégradé de la population qui m'entoure contraste trop avec un établissement honnête, décent et relevé comme le mien... etc.
En voici une autre :
A Son Excellence le Préfet de police, que les grands de- voirs absorbent, qui, par ses soins et sa prévoyance, imprime à la Capitale un nouvel aspect.
Vous excuserez, monsieur le préfet, la dame D..., si elle vous demande l'autorisation d'ouvrir une maison; elle sait combien elle engage sa responsabilité en prenant une telle charge; mais la conduite austère de la suppliante, sa retenue et sa circonspection, sa vie calme et paisible, parlent assez haut pour elle; et les renseignements que l'on pourra prendre sur son compte ne pourront tourner qu'à son avantage.
Elle peut vous donner l'assurance, monsieur le préfet, qu'elle n'imitera pas la conduite infâme et scandaleuse de celle qu'elle remplace, qui, contrairement aux lois de l'ordre et de la décence, laissait divaguer ses femmes et les exposait aux regards des passants; elle sait qu'en agissant ainsi, elle blesserait la morale publique, ce qui répugne encore plus à ses principes qu'à ses intérêts... etc.
Celle de qui on parlait ainsi avait eu sa maison fermée pour avoir favorisé la prostitution de fdles de douze ane; tel était du moins le prétexte que la police donna pour agir contre cetle tenancière. La vérité, sans doute, fut qu'elle dut déplaire à quelque inspecteur important; car nous avons vu, dans le précédent chapitre, que la prostitution des fillettes de douze ans ne répugne pas à la police dite des mœurs, du moment que les filles sont inscrites sur son registre. En outre, on trouva, chez la tenancière dont nous parlons, une série de lettres prouvant qu'elle faisait l'infâme métier de procurer aux hommes les femmes mariées qui lui étaient demandées.
Une dame de maison du Havre, ayant mis une gérante à &a place, vint s'établir à Paris, d'où elle envoyait dans sa
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propre maison et dans celles de ses consœurs du Havre toutes les fdles qu'elle pouvait trouver à sa convenance ; c'était son amant qui était chargé de les accompagner, et qui, sous le nom de voyageur de commerce, faisait sans cesse des courses à cet effet. Cette femme, ayant loué une maison dans la rue Saint-Georges, adressa au préfet de po- lice la pétition suivante :
Monsieur le Préfet,
Je viens de louer une maison, remarquable par sa beauté, sa grandeur et sa situation; j'ai l'intention de l'employer à... J'ai l'honneur de vous prier, monsieur le préfet, de ne pas confondre l'établissement que je veux monter avec ceux déjà existants dans la Capitale, avec ces mauvais clapiers, dont la situation, la malpropreté et l'espèce de femmes qui les habitent, sont faites pour écarter tous les honnêtes gens, ainsi que le peu de sûreté /ju'on y trouve, tant individuelle que pour la santé, parce qu'on n'y trouve que la lie des femmes qui fréquentent sans choix et indistinctement toutes les clas- ses d'hommes qui osent les aborder.
L'exposante ose vous promettre, monsieur le préfet, tout 3e qu'il y a de plus distingué, en femmes qui se consacrent à ce métier, et qui, par conséquent, ne verront que des hommes d'une classe telle, que la décence, la tranquillité, 1' rdre, la fidélité même et la santé en seront les résultats inévitables.
Elle ose encore vous promettre, monsieur le préfet, que le ton de ses femmes sera en harmonie avec le règlement spé- cial qu'elle établira pour l'intérieur de sa maison, dont le décor et l'ameublement répondront au luxe dont se glorifie à bon droit la noble ville de Paris, et à tout le brillant qu'elle ose vous annoncer... etc.
Toutes les lettres qu'on vient de lire, en même temps qu'elles donnent une idée exacte de la tournure d'esprit des tenancières, nous montrent bien que les égards avec lesquels la police les traite n'ont pas peu contribué à leur mettre dans la tête cette idée, que l'exploitation de la prostitution des autres est un commerce licite et honorable.
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Et cela se conçoit.
Les tilles de lupanar voient toujours les agents de mœurs remplis de déférence envers les maîtresses de maison; cer- taines d'entre elles considèrent donc ce rang et ce titre comme le plus haut grade auquel elles puissent arriver, comme une réhabilitation complète.
Nous avons vu, au chapitre précédent, d'où Y'ennent les prostituées. Il est bon de connaître aussi d'où partent les tenancières et ce qu'elles faisaient dans le monde avant d'obtenir le livret dont elles ont l'obligation de se munir pour exercer leur industrie.
On peut les diviser en quatre classes distinctes :
1» Quelques-unes ont, pour se servir d'une expression commune, couru le monde, c'est-à-dire qu'elles ont suivi des officiers ou des gens riches, soit nationaux, soit étrangers, qui, après les avoir entretenues pendant un temps plus ou moins long, s'en sont débarrassés, soit en leur laissant une certaine somme, soit en les cautionnant, soit en les aban- donnant à leurs seules ressources. C'est parmi elles que se trouvent ces femmes d'intrigues que leur esprit et l'usage du grand monde rendent souvent si dangereuses.
2<> De vieilles prostituées, après avoir fait quelques éco- nomies dans leur jeunesse et avoir exercé is dément leur métier, placent de cette manière leur avoir et se font une position qui leur permet de vivre plus à leur aise, et de continuer jusque dans leur vieillesse l'exercice d'une indus- trie dans laquelle elles ont vécu et qu'elles ne sauraient quitter.
3° D'anciennes domestiques et des femmes de .confiance de tenancières de maisons, s'entendent avec leur maîtresse pour prendre son fonds, ou lui succèdent après sa mort ou sa banqueroute.
Ce sont celles-là, paraît-il, que l'administration préfère;
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elles sont au courant des caprices de messieurs les agents des mœurs et savent les satisfaire.
4« La dernière classe se compose de femmes qui n'ont ja- mais été prostituées, qui souvent sont mariées et ont des enfants; c'est l'appât du gain qui les lance clans cette car- rière, c'est pour conserver un garni qu'elles ont peu à peu laissé envahir par des filles d'amour, c'est pour achalandcr un cabaret, un estaminet, et y faire affluer les hommes, qu'elles y logent des prostituées.
C'est ainsi que des demandes ont été faites par de toutes jeunes femmes. On cite une pétition d'une nouvelle mariée, âgée de vingt-et-un ans, et dont la conduite avait toujours été irréprochable.
L'employé chargé de faire le rapport au préfet y formula les observations que voici :
« Cette femme, bien que n'ayant jamais été prostituée, présente toutes les qualités nécessaires pour exploiter une maison; mais son âge apporte* un obstacle insurmontable à ce que sa demande lui soit accordée; si elle n'est pas mère, elle peut le devenir. Si cette femme et son mari, qui exploi- teront de concert, ne voient pas ce qu'il y a d'inconvenant dans une démarche semblable faite par des gens aussi jeu- nes et tout nouvellement mariés, l'administration ne doit pas rester indifférente à cette considération morale. »
Cette fois, l'autorisation ne fut pas accordée.
Par contre, il existe dans Paris un certain nombre de fa- milles qui, depuis plusieurs générations, n'ont pas eu d'autre industrie que la direction de/ma;sons publiques de prostitu- tion. On voit la mère excr er son métier dans un quartier et la fille dans un autre, des filles succéder à leur mère, des nièces à leur tante, etc. C'est édifiant!...
L'administration policière s'est tracé une sorte de règle- ment pour la délivrance de tenir lupanar.
Il ne faut pas. disent les partisans de la prostitution offi-
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e:el!e, que la tenancière soit trop jeune, afin qu'elle puisse ivoir sur ses femmes l'ascendant indispensable pour la bonne tenue de la maison, et sur tous ceux qui la fréquentent l'au- torité nécessaire pour faire cesser les disputes, imposer si- lence et maintenir le bon ordre. Au surplus, — et ceci se pratique surtout dans les lupanars de province, — la tenan- cière a généralement en réserve, dans une pièce retirée, deux ou trois gros boule-dogues aux crocs puissants pour en imposer, au besoin, aux clients par trop tapageurs ou à ceux qui, ayant passé un quart d'heure « a faire flanelle », c'est-à-dire à flâner dans les salons sans consommer ni monter avec une femme, refusent de s'en aller et s'entêtent à ne pas vouloir faire marcher le commerce de la maison. « De la force, de la vigueur, de l'énergie morale et phy- sique, dit Parent-Duchâtelet, l'habitude du commandement, quelque chose de mâle et d'imposant, sont à désirer dans une maîtresse de maison; si à ces qualités elles joignent de bons antécédents, si elles n'ont pas été reprises de justice, si elles ont quelque probité, si elles n'ont pas favorisé la débauche c'andestine, si elles ne sont pas sujettes à l'ivro- gnerie, si elles savent lire et écrire, si, pendant qu'elles étaient simples prostituées, elles ne se sont pas fait remar- quer par leur tendance à enfreindre les règlements, on peut sans inconvénient leur octroyer l'autorisation qu'elles de- mandent. »
En d'autres termes, on exige que toute aspirante tenan- cière ne soit pas complètement une ignoble canaille.
« Malheureusement, ajoute notre auteur, on est souvent dans la nécessité de passer sur des considérations fort graves, et de donner l'autorisation à des femmes qui sont loin de remplir toutes les conditions qu'on pourrait dé- sirer, » Quel aveu précieux a noter! M. Poirat-Duval, chef du bureau des mœurs à la préfet-
-Si- lure de police, reconnaît que l'administration accorde des permis de tolérance même à des femmes reprises de justice.
« On reçoit, comme maîtresse de maison, dit-il, à moins de circonstances particulières, une femme reprise de justice, parce qu'on peut penser que la punition qu'elle a subie l'a corrigée, et que, trouvant, dans l'industrie qu'elle entre- prend, des moyens d'existence suffisants, elle ne recom- mencera pas. Mais quand une maitresse de maison est con- damnée pour vol ou pour délit grave, dans l'exercice de sa tolérance, son livret lui est définitivement retiré, parce qu'ayant failli alors qu'elle avait des moyens d'existence, elle n'offre plus de garanties. »
Joli personnel, comme on voit, que celui des maîtresses de maison.
La grande majorité fait fortune dans cet ignoble métier. Cependant, il en est quelques-unes qui ont été mises en faillite; aussi, la police se préoccupe beaucoup, avant d'oc- troyer l'autorisation, de savoir si la postulante est femme à gérer adroitement sa petite affaire, si elle a des capacités commerciales, quoi!
Dame, le bureau des mœurs considère cela comme un commerce parfaitement régulier. Il lui faut nécessairement que toute tenancière soit une bonne administratrice, qu'elle dresse chaque année son inventaire, qu'elle ne se laisse pas absorber par les dépenses, qu'elle ne paie pas trop cher une marchandise qui aurait des chances de ne rien lui rapporter, etc., etc.
Je n'exagère nullement.
La police dite des mœurs met son nez dans tous ces tra- fics. Une fille de lupanar est une marchandise que les proxé- nètes se repassent de l'une à l'autre, ni plus ni moins. Cela s'achète et cela se revend. Le prix est fixé selon de soi-di- sant dettes que la fille a dans la maison. Paméla a-t-elle plus de succès que Laure, ses prétendues dettes montent à
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un chiffre plus élevé, et la tenancière, qui vient prendre li- vraison dans le lupanar concurrent, paie Laure bien meilleur marché que Paméla.
Ces affaires, — sur lesquelles je reviendrai plus loin, — se traitent comme de vraies transactions commerciales. Il sera question tout à l'heure des courtières et des courtiers, des placeuses et des placeurs. C'est, ainsi que je l'ai dit au début de ce livre, la traite des blanches après la traite des noirs.
Parfois, un inspecteur des mœurs donne soi avis. On le consulte. Pensez donc, il a ses entrées libres dans toutes les maisons; si quelqu'un doit être au courant, c'est bien lui. Sa parole fait autorité.
— On me propose Niniche, dit la dame de maison.
— Qui ça, Niniche? demande l'inspecteur de police.
— Une petite boulotte, blonde, assez jolie de figure, qui est depuis deux ans chez Mme Stella... un,' qui est restée une fois quinze jours dehors et qu'on avait cru disparue avec le «miche» qui lui avait payé sa sortie... C'est du reste tout ce qu'on lui reproche... A part ça, c'est une femme tranquille...
— Ah! j'y suis!... Et combien est-ce qu'on vous demande?
— Douze cents francs.
— Mauvaise affaire!...
— Vous croyez?
— Je vous le certifie... Elle n'est pas mal de sa personne; mais elle fait sa poire, et les hommes qui se décident à monter avec elle ne sont pas nombreux.
— Merci pour le renseignement... Je laisse Niniche où elle est... Que MraeSLclla s'en débrouille comme elle pourra!...
— Vous ferez bien... L'argent qu'on a manqué perdre et qu'on a su garder, c'est du bénéfice... Vous pouvez v us vanter d'avoir gagné aujourd'hui douze cents francs!...
Voilà pour l'inspecteur qui est agent de renseignements. J'en citerai un, — en le nommant, — qui faisait même le
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racolage direct pour les maisons de prostitution, et qui « es- sayait » lui-même les femmes (*).
Je sais que l'on croira difficilement tout ce qui sera affirmé dans ce livre. Il est tels et tels faits qui paraîtront impossi- bles. C'est forcé. Rien n'est plus monstrueux que l'organisa- tio 1 offic elle de la prostitution. Néanmoins, je déclare que je [l'avancerai rien d nt je ne sois matériellement certain ou qui n'ait été puisé à une source sûre\
Ainsi, l'immixtion de la police dans les affaires purement commerciales des lupanars est un fait reconnu môme par les défenseurs du système de la prostitution légale.
Il y a une sorte de tradition qui est observée à la préfec- ture pour la délivrance des autorisations aux proxénètes. « Les mauvaises affaires d'une maîtresse de maison son! cause de tant de désordre, dit Parent-Duchàtelet, sa baa- queroute est suivie de tant d'inconvénients, qu'il est du devoir de l'administration de les prévenir autant que pos- sible. » Un procès qui s'est jugé en Belgique dans ces der- nières années, le procès en diffamation intenté au journal le National belge (rédacteur en chef : M. Boland) par M. Le- naërs, commissaire en chef de la police de Bruxelles, a démontré que ce fonctionnaire s'occupait directement de la vente des boissons consommées dans les lupanars de la ville, et qu'il dirigeait toutes ces opérations par l'intermé- diaire de son fils, qui était chargé des fournitures. Le chef de la police se tenait donc minutieusement au courant des affaires des maisons de tolérance placées sous son contrôle, et, par la même occasion, il donnait à son fils une clientèle de bon rapport.
Voici, selon MM. Trébuchet et Poirat-Duval, deux fonc- tionnaires de la police des mœurs, quelques renseignements sur l'administration des lupanars à Paris :
(*> Voir plus loin, au chapitre V, la Police dite des Mœurt.
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On n'admet pas de mineure, mariée ou non, comme mat- tresse de maison. Mais, quand une femme est mariée, on la reçoit si elle remplit les conditions requises en général. Il arrive môme, nous l'avons vu, qu'on accorde l'autorisation aux femmes reprises de justice, qui paraissent corrigées par les condamnations subies.
Les maîtresses de maison ne peuvent avoir qu'une seule maison de tolérance à la fois, et elles doivent la diriger en personne. — Par exemple, sur ce point, la préfecture est mise souvent en défaut. Il est des tenancières astucieuses et adroites qui, possédant l'art de gagner de l'argent, et n'en ayant jamais assez, régissent simultanément plusieurs maisons dont elles ont fait l'ameublement; elles tiennent par elles-mêmes l'une de ces maisons; mais les livrets des au- tres sont sous les noms de femmes auxquelles elles sous- louent et dont elles retirent une rétribution journalière. On a vu de ces femmes, véritablement nées pour les spécula- tions et entreprises de ce genre, avoir dans Paris jusqu'à huit de ces établissements, et, en outre, être principales locataires de deux ou trois autres maisons encombrées de prostituées libres, depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux com- bles.
Pour obtenir une tolérance, la postulante doit justifier du consentement écrit du principal locataire de la maison, s'il y en a un, et de celui du propriétaire. Elle doit également produire le consentement de son mari, si elle est mariée.
Les maîtresses de maison ne peuvent contracter bail que pour neuf ans au plus, et par période de trois ans à leur choix ou au choix respectif des parties. A l'expiration de la première période, elles doivent obtenir l'agrément de la po- lice pour commencer la seconde période, et de même pour la troisième. Elles ne peuvent renouveler leur bail sans le consentement de la préfecture, De cette façon, l'administra- tion les tient a son entière discrétion.
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Les maîtresses de maison doivent consacrer leur maison a l'exercice de la prostitution exclusivement; néanmoins, avec une autorisation spéciale, elles peuvent y admettre un locataire étranger au dispensaire.
Chacune est pourvue d'un livret sur lequel est spécifié le nombre de filles que la dame a sous sa direction et qui porte en tôle l'avertissement suivant :
« La. maîtresse de maison est tenue de faire enregistrer dans les vingt-quatre heures, au bureau de M. l'officier de paix attaché à l'attribution des mœurs, toute femme qui se présenterait chez elle pour y être à demeure ou pour être logée séparément dans une dépendance de la maison. — La maîtresse de maison a trois jours pour faire faire cet enre- gistrement, si c'est le samedi qu'elle se présente chez elle. — Lorsqu'une femme, soit à demeure chez la maîtresse de maison, soit logée séparément par elle dans une dépendance de la maison, vient à quitter, la maîtresse .est tenue d'en faire également la déclaration au bureau de M. l'officier de paix, et ce dans les vingt-quatre heures ou les trois jours, suivant les cas indiqués ci-dessus. — Ces obligations sont de rigueur. »
Ce livret est destiné à l'inscription des prostituées qui sont sous la surveillance et la responsabilité de la maîtresse de maison.
Chaque page est divisée en quatre colonnes ; la première contient le nom et l'âge de la fille; la deuxième, la date de son entrée chez la dame de maison; la troisième, est des- tinée à indiquer le jour auquel a été faite la visite sani- taire; la dernière est réservée pour constater le jour de son départ.
Les maîtresses de maison ne peuvent pas loger à demeure ni avoir en pension d'autres filles que celles portées sur leur livret. — Sur ce poinl-là encore, la préfecture est très sou- vent en défaut; car il est bien des lupanars officiels dans lesquels des femmes galantes (quelquefois mémo des pros-
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titubes non inscrites) vont faire ce que l'on est convenu d'appeler « des passes ». Le rapport dépose par M. Fiaux au Conseil municipal de Paris, le 16 avril 1883, va jusqu'à signaler la maison de tolérance sise rue de Chabanais. Voici ce que dit ce rapport : « Il est interdit aux dames de mai- son de recevoir, à titre de séjour provisoire, des femmes étrangères à l'établissement qui viennent soit pour rendez- vous arrêtés au dehors, soit en vertu de conventions parti- culières avec la matrone pour s'y prostituer, soit enfin pour se livrer au saphisme. Or, il est de notoriété publique que, dans la maison de la rue de Chabanais, — et il serait naïf de supposer que cette seule maison eût le privilège de violer les règlements, — des femmes du dehors, des femmes du monde et d'autres du demi-monde boulevardier et théâtral, viennent dans l'unique but de satisfaire des goûts anormaux avec le personnel féminin de l'établissement. » L'honorable conseiller n'insiste pas. Il ne pouvait, en effet, donner plus de détails dans une assemblée municipale. Mais les écrivains spécialistes, qui sont tenus à moins de réserve, ont fait con- naître à quel point le lupanar officiel est devenu de nos jours un foyer de saphisme; et, pour ma part, je prouverai, dans le chapitre sur (a Vie et les Habitudes des Femmes de maison, que la maison de tolérance communique fatalement ce vice contre nature à toutes les filles qui y demeurent et déverse sur la société un grand nombre de tribades, les- quelles propagent à leur tour cette passion gomorrhéenne.
Les maîtresses de maison sont tenues de donner à leurs femmes des chambres d'une dimension convenable et saines où elles doivent coucher seules (article du règlement cons- tamment violé), de les nourrir, vêtir et entretenir des objets indispensables à leurs besoins et à l'exercice de la prostitu- tion.
Les estaminets annexés à certaines maisons de tolérance ne doivent pas avoir d'enseigne, et on ne peut y placer en
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évidence des flacons, verres, bouteilles et autres objets in- diquant qu'on donne à boire.
Les maîtresses de maison ne peuvent pas, et les filles de même; conserver leur enfant chez elles, une fois qu'il a atteint l'âge de quatre ans.
Lis maitresses de maison doivent tenir leurs croisées constamment closes, en faire dépolir les vitres ou les garnir de persiennes fermées par des cadenas.
Il en est qui ont l'autorisation particulière de laisser leurs femmes aller raccrocher sur la voie publique à tour de rôle; d'autres peuvent placer sur le seuil de leur porte une domes- tique qui invite les passants à entrer. La préfecture fixe une heure pour le commencement de cette exhibition et de ce raccrochage. Il faut que les becs de gaz soient allumés de- puis une demi-heure dans la ville. Alors, cette provocation publique à la débauche, qui est illégale de la part d'une fille non inscrite, est parfaitement régulière venant d'une S0119- maitresse ou d'une femme de lupanar. L'agent des mœurs empoigne la prostituée clandestine qui a simplement cligné i e l'œil en passant "devant un monsieur, et il approuve d'un regard protecleur la fille soumise qui s'est agrippée au bras du même monsieur en lui adressant, souvent à haute voix, des propositions de la dernière obscénité.
On vient de voir que les filles de maison sont l'objet d'un véritable trafic. Elles représentent une marchandise qui s'a- chète et se revend.
Il n'y a jamais cependant de conventions écrites. Sur ce point, il existe, dans ce monde étrange, des habitudes et des coutumes connues des contractantes, et qui ont pour ainsi dire, force de loi.
Un lupanar cède à un autre telle fille, l'acheteur paie au vendeur une somme que celui-ci indique comme étant la dette du la fille-marchandise. Celle dette existe aux yeux de la
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malheureuse prostituée qui ne se rend pas un compte exact des bénéfices extravagants qu'elle procure à la tenancière. On lui établit des calculs insensés. On lui dit : « Tel jour, vous avez mangé une orange; tel autre jour, on vous a remis un flacon de parfumerie; le mois dernier, vous avez consommé tant de paquets de cigarettes, etc., etc. ; vous devez telle somme. » La prostituée le croit. Elle ne voit pas que ce crédit factice est plus ou moins grand suivant qu'elle rapporte plus ou moins à la maison. Et, ainsi, sous le couvert de ces préten- dues dettes, les tenancières se repassent les unes aux autres leurs femmes, moyennant un prix en proportion du « travail » des exploitées.
Ces achats se règlent de la main à la main. La fille qui change de maison sait que sa nouvelle patronne a payé à son ancienne telle somme, qui représentait ses dettes. La proxénète éprouve-t-elle une déconvenue, son acquisition lui procure-t-elle peu de bénéfices, vite elle la repasse à une troisième maison pour le prix qu'elle a déboursé. Si, au contraire, la fille est d'un rapport. excellent, la tenancière lui prodigue toutes sortes de babioles supplémentaires, his- toire d'augmenter la dette; et de cette façon, quand un acquéreur fait des offres, la marchandise a une plus-value, toujours représentée par la prétendue dette qui censément s'est accrue. La fille, objet du trafic, n'y voit que du feu.
Selon la coutume établie, elle n'a droit qu'à la nourriture et au vêtement. La nourriture ne laisse rien à désirer. Quant au vêtement, il pourrait souvent tenir dans un mouchoir attaché par les quatre bouts. Par exemple, telle fille, ne pos- sédant en propre qu'un peignoir de gaze transparente avec lequel elle paraît le soir dans le grand salon, est bien em- barrassée s'il lui prend la fantaisie de quitter la .maison. Avec le seul costume dont on lui reconnaît la propriété, il lui est naturellement impossible de mettre le pied à la rue.
La plupart- entrent au lupanar ne possédant ni bas, ni sou-
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hers, ni chemises. Lorsque c'est à l'hôpital ou à la prison qu'elles ont été recrutées, la maîtresse de maison qui les a retenues est obligée de leur envoyer de quoi se couvrir; et quand elles passent d'un lupanar à un autre, elles ne peuvent le faire qu'avec les vêtements appartenant à la maîtresse qu'elles quittent. Les fdles ont une expression pour désigner ce trousseau lorsqu'elles le renvoient à sa propriétaire; elles disent alors « qu'elles rendent leur change »
Mais elles se soucient peu de ce détail. Ce qui les séduit, c'est la somptuosité des costumes qu'on leur prêle pour faire bonne figure à l'intérieur de la maison. Cette livrée du vice vaut souvent 500, 600 francs, quelquefois 1,000 francs. Grande est l'impression que fait, sur l'esprit borné des fdles de lupanar, la comparaison de ces riches vêtements avec les haillons qu'elles ont toujours portés. • .
Et puis, je l'ai dit, elles sont bien nourries. Les mets ser- vis à la table du lupanar officiel sont toujours abondants, souvent exquis; vins, cale, liqueurs, friandises, elles ont tout à discrétion. Or, la prostituée est essentiellement gour- mande. Les tenancières tablent sur ce défaut pour retenir les filles sous leur dépendance. De l'une à l'autre, elles se disent que dans telle maison on fait encore meilleure chère que dans telle autre. »
La proxénète spécule aussi sur la satisfaction que ces femmes éprouvent à se trouver dans un appartement luxueux, à en faire pour ainsi dire les honneurs, à avoir à leur dis- position des domestiques pour les servir à table, les habil- ler, les accompagner au dehors, faire leur lit, elles qui précédemment se trouvaient misérables, en proie à de conti- nuelles humiliations. Ces séductions étourdissent les mal- heureuses. Elles ne réfléchissent pas qu'en définitive elles ne sont que des bêtes de somme, bien soignées et richement parées.
C'est pourquoi les maîtresses de maison se montrent exi-
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géantes, en retour de la satisfaction qu'elles proeurent aux goûts grossiers de leurs femmes.
Il faut que la prostituée « travaille », et travaille sans cesse. Il n'y a pas de répit. S'il vient des hommes jusqu'à trois heures du matin, il faut veiller. Si un voyageur de commerce débarque par un train de la première heure et trouve que ce n'est pas la peine pour lui d'aller sommeiller à l'hôtel, il faut que la prostituée du lupanar où il va se lève.
Les maîtresses de maison n'accordent môme pas à leurs esclaves une trêve pour la période mensuelle où la femme a ses règles ; elles emploient des moyens pour supprimer les effets dé la menstruation. Jamais de repos à ces infortunées, jamais elles n'ont le droit de refuser un client.
On a vue des tenancières, quand leurs filles d'amour étaient enceintes, les faire avorter, et pour cela employer des dro- gues tellement actives qu'elles ont fait croire à des empoi- sonnements. Parent-Duchàtelet affirme que de son temps on ne comptait, dans tout Paris, que trois ou quatre maîtresses de maison qui, lors des indispositions qu'avaient leurs femmes, faisaient venir le médecin et les gardaient chez elles jusqu'à guérison.
Ce n'est pas tout. Les tenancières se prêtent réciproque- ment les prostituées à titre de revanche ou pour un prix convenu, comme un loueur de carrosse traite avec son con- frère pour un certain nombre de chevaux. Arrive-t-il dans un lupanar plus d'amateurs qu'il ne s'y trouve de filles, à l'instant la sous-maîtresse court chez la voisine et ramène avec elle ce qu'on lui a demandé.
Avec cela, les maîtresses de maison se considèrent comme des commerçantes d'un haut rang. Elles exigent impérieuse- ment de leurs femmes le respect et l'obéissance, et presque partout et toujours on les leur accorde. Parfois, un désac- cord éclate entre une fille et une tenancière ; mais celle-ci n'en a pas pour longtemps à reprendre le dessus.
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Dans les lupanars de premier ordre, la maîtresse a son appartement distinct du salon où se tiennent les filles. On vient l'avertir comme une duchesse quand le repas est servi, et lorsqu'elle paraît, toutes doivent se lever et se tenir de- bout jusqu'à ce qu'elle soit assise ; c'est elle qui tient le bout de la table et qui en fait les honneurs ; l'ordre le plus parfait règne durant tout le cours du repas ; on n'y entend aucun propos vif, et, lorsque le repas est fini, chacun se retire chez soi.
Les tenancières admettent très rarement un client à pren- dre part au dîner en commun. Pour que le fait se produise, il faut que le client soit, par sa fidélité à la maison, devenu en quelque sorte un familier de l'établissement, qu'il ne s at- tache à aucune des femmes en particulier, et qu'il ait l'habi- tude de laisser puiser, sans y regarder, dans sa bourse toujours bien garnie. Alors, s'il a un jour le caprice de vou- loir festoyer dans la compagnie de ces dames, on le lui ac- corde par exception et à titre de faveur inestimable.
Lorsqu'il arrive, par miracle, qu'une maîtresse de maison prend souci de la santé d'une de ses femmes tombée ma- lade, le sentiment d'humanité n'y est pour rien. C'est tou- jours l'intérêt le plus sordide qui dirige la tenancière jusque dans les actions les plus louables. Si elle fait soigner chez elle une fille indisposée, c'est afin de s'attacher par la un être vivant qui lui rapporte peut-être par mois quelques mil- liers de francs. C'est ce même mobile qui la pousse à faire passer des secours à sa pensionnaire à l'hôpital, lorsque la malade a été forcée d'y aller ; elle n'a qu'une crainte, c'est qu'une autre proxénète vienne accaparer sa marchandise de bon rapport, pendant son absence du magasin. Aussi, est-elle d'une hypocrisie des plus écœurantes. On ne s'ima- gine pas le langage doucereux et les manières pleines d'af- fabilité des teneuses de lupanar à l'égard de celle de leurs femmes qui est l'étoile, le great-aitraction de la maison.
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Ce sont des flatteries, des cajoleries dont il est, impossible de se faire une idée.
Est-ce à dire pour cela que les tenancières sont aimées des prostituées de leur lupanar ?
Non, certes.
Les fdles de lupanar aiment le luxe et les friandises de la maison ; mais, malgré leur profonde bêtise, elles ont l'ins- tinct de leur esclavage, et elles haïssent cordialement les matrones qui les tiennent sous le joug.
Elles ont conservé quelques sentiments de probité, et elles considèrent de bonne foi comme sacrées ces dettes fantai- sistes dont les tenancières les accablent avec un soin tout particulier pour les tenir sans cesse sous leur dépendance ; mais les naïves victimes en veulent d'autant plus à leurs Loi:- '<";iux qu'elles croient à la validité de ces créances. Elles cachent autant que possible les cadeaux d'argent qu'elles reçoivent des visiteurs; et d'autre part, les maîtresses de maison déploient toute leur sagacité à découvrir les sommes, si minimes soient-elles, que leurs femmes peuvent avoir en cachette. Les tenancières savent par expérience que leur autorité sur une fille cesse à l'instant que cette fille se trouve en possession de quelque chose.
Ces cadeaux particuliers d'argent que les clients laissent aux prostituées à titre de gratitude, comme un pourboire à un cocher, s'appellent « des gants ». Les fdles se disent entre elles en parlant de cette générosité : « J'ai reçu tant pour mes gants ». C'est le seul et unique produit qu'elles retirent de leur prostitution ; mais il n'est sorte de moyens qu'elles n'emploient pour l'obtenir ; quand elles sont rusées, qu'elles ont affaire à des jeunes gens ou à des hommes com- patissants, elles parviennent à leur soutirer des sommes importantes.
M. Poirat-Duval raconte à ce sujet une anecdote topique :
Une de ces filles, dit-il, joignant à un physique agréante
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quelque connaissance en musique et beaucoup d'astuce, réussit à apitoyer un visiteur opulent en lui disant que c'é- tait pour soutenir sa mère et ses jeunes sœurs, que la mort de leur père laissait dans le besoin, qu'elle . était mise fille publique ; que, s'il lui était possible de sortir de cette humi- liante position et d'avoir l'argent nécessaire pour se procu- rer un piano, elle donnerait des leçons de musique. Elle obtint de ce visiteur mille francs.
La maîtresse de maison s'empara aussitôt de cette somme et voulut la garder, prétendant que l'homme avait conservé la fille bien au delà du temps pour lequel il avait payé, lui avait fait faire de la musique, et que les mille francs étaient le complément de ce qu'il avait versé.
La fille ne voulut pas entendre raison et se plaignit direc- tement au bureau de la préfecture chargé des mœurs. Le bu- reau écarta tout d'abord la prétention de la dame ; mais celle-ci, ne se tenant pas pour battue, dit ensuite que la fille était de moitié dans le produit de la prostitution et qu'elle devait partager les mille francs,
Cette réclamation n'ayant pas été non plus accueillie, elle restitua les mille francs en se répandant en propos des plus violents contre la fille, qui les lui rendit du reste avec usure.
La fille dépensa les mille francs avec son amant, tondeur de chevaux, et revint quelques jours après se faire inscrire chez cette même maîtresse de maison, avec laquelle elle parut vivre dès lors dans les meilleurs termes.
De cette anecdote, je retiens, en passant, ceci : c'est que le bureau de police a donné raison à la fille contre la tenan- cière, cas excessivement rare. 11 est de règle, au contraire, de ne jamais tenir compte des doléances des femmes de lu- panar se plaignant de leur maîtresse. Il est vrai que le nar- rateur est intéressé à ne pas laisser croire la police partiale ; en effet, c'est M. Poirat-Duval qui était le chef de bureau de la préfecture devant lequel fut portée la constestation.
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Quoi qu'il en soit, ce fait démontre à quel point l'es tenan- cières sont fourbes et avides, et comme elles s'ingénient à trouver n'importe quels prétextes pour empêcher leurs femmes de posséder un sou.
Faut-il s'étonner, après cela, si les leneuses de lupanars sont mortellement détestées par les prostituées !...
Est-ce que les premières s'inquiètent jamais du sort des malheureuses qui servent à leurs criminelles spéculations?
La haine des filles se manifeste en toute circonstance. Quand il arrive à une d'entre elles d'écrire au préfet de po- lice pour demander sa radiation des registres de la prosti- tution, elle ne manque jamais de faire remarquer à son éloge « qu'elle n'a jamais, elle, tenu de femmes, qu'elle n'a jamais été une vile maîtresse de maison. » Celles qui, ayant été exploitées, aspirent à exploiter les autres, forment une petite minorité dans le contingent des filles de joie.
Une des conséquences de cette situation des prostituées vis-à-vis des tenancières est le besoin que ces filles qui éprouvent constamment de changer de maison ou de devenir filles libres. Il est rare qu'elles restent plus d'un an dans le même lupanar; il faut pour cela des circonstances particu- lières. Quand une fille a dépassé ce laps de temps, la maî- tresse de maison tient plus que jamais à se la conserver. Si elle demeure trois ans, son départ n'est envisagé par la te- nancière qu'avec la crainte la plus vive; mais ce n'est point l'amitié qui produit cette crainte. La vérité, c'est qu'il y a certains clients, habitués de l'établissement, et ils sont en grand nombre, qui contractent des habitudes, qui redeman- dent presque toujours la même fille ; aussi, le départ d'una fille qui a du succès amènent forcément une perte notable de clientèle.
Disons, pour rendre à chacun la justice qui lui est due, :jue le bureau des mœurs, de la Préfecture, ne reconnaît pas ces fameuses dettes au moyen desquelles les tenancières
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gardent les filles tant qu'il leur plaît. Seulement, les filles ignorent absolument ce point essentiel. D'après les décisions préfectorales, c'est a 'eurs risques et périls que les maî- tresses de maisons prêtent ou avancent de l'argent à leurs femmes. Elles doivent, en outre, quand une fille est demeurée trois mois de suite chez elles, lui fournir un vêtement com- plet et en bon état, si la fille veut quitter la maison. Cela, les prostituées l'ignorent encore.
En province, les maîtresses de maison prennent avec les filles de certains arrangements : par exemple, il est entendu que tout, même le logement et la -nourriture, est à la charge de la fille ; seulement, la tenancière doit lui laisser la moitié du produit de sa prostitution. Dans ce marché, comme tou- jours, les filles sont dupes ; les matrones leur font payer horriblement cher tout ce qu'elles fournissent, leur comptent la chambre et les repas à des prix exhorbitants, si bien que les filles sont endettées quoi qu'elles fassent. Il n'est pas rare qu'une prostituée, qui est dans ces conditions et qui a changé plusieurs fois de lupanars, se trouve devoir des sommes telles qu'il Lui est impossible de jamais se libérer. Ces dettes, non plus, ne sont pas reconnues.
3!ais, je ne saurais trop le répéter; les filles d'amour sont tenues dans la plus complète ignorance des quelques menus droits qu'on leur laisse. Jamais un inspecteur n'a dit à une femme de maison : « Vous pouvez vous endetter ici autant que vous voudrez ; personne n'aura le droit de vous empê- cher d'aller ailleurs, sans payer, quand cela vous fera plaisir. »
Si même la fille, en quittant la maison, emporte des vête- ments appartenant à la tenancière, la préfecture de police ne peat pas intervenir pour l'obliger à restituer ; il y a une ordonnance préfectorale du 3 août 1819 qui est très formelle à cet égard. L'inspecteur des mœurs, qui arrêterait et re- tiendrait en prison une prostituée convaincue d'avoir emporté
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des effets appartenant à sa maîtresse de maison, se rendrait coupable d'un excès de pouvoir parfaitement spécifié par l'ordonnance en question.
D'après la statistique, un quart des tenancières est marié ; les trois autres quarts ont un amant attitré, quand elles n'en ont pas plusieurs.
Les maris sont généralement des débitants de boissons ayant leur buvette à quelques pas du lupanar de leur femme. La plupart de ces hommes sont des ivrognes, des voleurs : plusieurs ont en outre des maîtresses, dont leurs moitiés sont horriblement jalouses.
Un mari qui a donné à sa femme son consentement pour , la tenue d'une maison de tolérance ne peut plus le repren- dre. S'il vient faire du tapage au lupanar conjugal, la police l'empoigne comme le premier venu des clients récalcitrants et le conduit au poste pour qu'il y passe la nuit. S'il réci- dive, la dame peut immédiatement demander sa séparation ; la préfecture joint à sa demande une note approbative ; et la séparation est toujours ordonnée, en attendant qu'elle soit transformée en divorce. De plus, la femme est autorisée par la police dite des mœurs à rester à la tête de son établis- sement officiel et requérir la garde pour arrêter et expulser le mari, chaque fois qu'il voudrait troubler l'exercice de cet affreux métier.
Quant aux « amants de cœur » des tenancières, ils ne doivent pas, selon les règlements, être entretenus dans le lupanar. Biais c'est là une obligation à laquelle peu de maîtresses de maison se soumettent. L'amant en titre est un auxiliaire pré- cieux pour la tenancière ; c'est lui qui surgit brusquement d'un cabinet obscur, à la tête de deux ou trois relaveurs de vaisselle, quand un différend se produit entre la patronne et des clients grincheux ou avinés.
Quelques maîtresses de maison, toutefois, celles qui tien-
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nent des lupanars pour la clientèle aristocratique, ont des amants relativement distingués et d'une discrétion en rap- port avec la bonne tenue de la maison. Plusieurs de ces sous-proxénètes ont dans le monde ou dans l'armée de très belles positions. Tel brillant viveur, que les petits crevés admirent au cercle, est entretenu par une teneuse de lupa- nar dans les hauts prix. Parent-Duchàtelet cite un de ces gentilhommes sous-marins, homme marié, qui n'eut pas honte de s'attacher à une de ces maîtresses de maison et de vivre publiquement avec elle. Cette misérable fit périr la femme de son amant, moins peut-être par le chagrin qu'elle lm causa, que par le* injures, les coups et les mauvais trai- tements de toute espèce dont elle l'accablait chaque fois qu'elle la rencontrait.
Voilà quelques-uns des résultats de la prostitution offi- cielle. On pensera, j'espère, avec moi, que l'État n'a pas lieu d'en être fier!
Le seul point par lequel les tenancières touchent à l'hu- manité, le seul fait qui puisse être constaté en leur faveur, c'est que, pour la grande majorité, elles élèvent assez con- venablement leurs enfants. Quelques-unes, nous l'avons vu, transmettent leur établissement à leur fille et enseignent à leurs enfants le métier du proxénétisme; mais c'est le plus petit nombre.
Il est certifié par tous les écrivains qui se sont occupés de ces questions, que, sauf de très rares exceptions, les maîtresses de maison tiennent leurs enfants éloignés du lu- panar et les font instruire dans des pensionnats où ils re- çoivent une éducation toujours supérieure à leur position.
Cela prouve que le sentiment de la maternité est bien le plus fort chez la femme.
Voyez ces femmes dégradées qui, en toute circonstance, s'imaginent être de hauts personnages, qui considèrent leur
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mfài..c commerce comme régulier, naturel, honnête. Sitôt que l'une devient mère, un cri lui échappe, l'illusion stupide et menteuse dans laquelle elle se herçait sombre tout à coup, la vérité de son ignominie lui apparaît ; elle comprend son avilissement, elle a honte d'elle-même.
Avec quelle hâte elle s'empresse d'emporter son bébé à la campagne! Elle loue et meuble un petit appartement en ville. Il ne faut pas que la nourrice, lorsqu'elle viendra, puisse soupçonner à qui elle a affaire.
L'enfant grandit. Il est poussé par sa mère vers l'instruc- tion. Elle n'a qu'une crainte : c'est que la divulgation de son industrie abominable nuise à son enfant. Aussi, trouve-t elle mille expédients, mille ruses pour le tenir à l'écart et pour qu'il croie en même temps sortir d'une famille honnête. Là est la difficulté. Il faut que cette situation, passablement compliquée et ardue, n'intrigue pas ce jeune esprit curieux.
Eh bien, ce problème, qui semble ne pouvoir être résolu, toutes les tenancières parviennent à le résoudre. Comment y arrivent-elles ? quelle somme d'adresse dépensent-elles dans cette stratégie maternelle? Il est bien difficile de le dire. Mais le fait est reconnu, indiscuté. Une de ces femmes maria ses deux filles, qui n'apprirent que fort longtemps aprè^ leur mariage quelle était l'origine de leurs dots. L'énuméra- tion serait longue de celles qui op.t installé à leurs en:ànts, dans une ville point trop voisine ni point trop éloignée, de petits commerces honorables, sans qu'ils aient jamais rien soupçonné.
Aussi, doit-on avoir le plus grand mépris pour les autres tenancières, le petit nombre, celles qui font venir leurs fils et leurs filles dans les maisons de tolérance qu'elles dirigent. La préfecture a beau édicter des règlements et interdire cela; les mères infâmes de la prostitution officielle se préoc- cupent peu des règlements qui, sur ces points-là, restent, toujours à l'état de lettre morte. On a pu en citer dont la fille
faisait partie du personnel de la maison, venait en peignoir de gaze transparente au grand salon avec les autres femmes, et se prostituait même, à la manière des tribades, avec ses compagnes d'abjection. Il s'est produit quelquefois aussi ce 'ait : une tenancière de Paris se présentait au dispensaire avec une jeune fille de dix-huit ou vingt ans, portant son nom et venant de province. On l'interrogeait, on consultait minutieusement son état-civil; c'était la propre fdle de la maîtresse de maison qui venait la faire inscrire.
Les défenseurs de la prostitution légale disent que dans ce cas on refuse l'inscription ou que l'on oblige la fille à habiter un autre lupanar que celui tenu par sa mère. De même, quand deux sœurs viennent se faire inscrire ensemble, on les obligerait à demeurer séparément.
Ce sont là d'effrontés mensonges; rien n'est plus faux. Je donne, pour ma part, le démenti le plus formel à ces asser- tions.
Relativement au caractère des maîtresses de maison, il est reconnu qu'il est, en général, fort mauvais. La violence et l'irascibilité 1rs distinguent presque toutes. Autant elles usent de patelinage envers les filles qui font le succès de l'établis- sement, autant elles se montrent grossières et brutales vis- à-vis des autres.
D'une mobilité extrême, elles passent brusquement de la douceur à la violence; mais leur douceur n'est qu'affectation et hypocrisie, tandis que, dans leur colère, c'est leur méchan- ceté naturelle qui éelate.
L'n voisin adiesse-t-il une plainte contre un lupanar, aussitôt la guerre lui est déclarée; les souteneurs de la maison se livrent à mille sévices à son égard; si le plaignant est un commerçant, chaque nuit on barbouillera d'ordures l'enseigne de son magasin ; à tout instant, une pierre, lancée par une main cachée, brisera ses vitres. Il n'aura plus un
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moment de repos; sa domestique, sa femme, ses filles seront sans cesse insultées dans la rue.
Môme entre elles, les tenancières cherchent constamment à se nuire et font assaut d'avanies de toutes sortes. Il y a, entre les lupanars du même ordre, des rivalités furieuses. La concurrence est un crime réciproque qui ne se pardonne ni d'un côté ni de l'autre.
Chaque maison cherche à enlever à sa concurrent la fille la plus en vogue. Toutes les intrigues possibles et inimaginables sont mises en œuvre. Il arrive souvent que l'une des tenan- cières parvient à ses fins. Alors, l'autre entre dans une rage bleue ; elle ne veut pas céder la fille convoitée, elle accuse un chiffre formidable de dettes. Piquée au jeu, la première paie; elle sait qu'elle rentrera en peu de temps dans ses débours. Dès lors, la lutte entre les deux maisons rivales •prend les proportions d'une odyssée.
Tous les voyous, tous les « faiseurs de flanelle », contre lesquels la tenancière dépitée lâchait autrefois ses soute- neurs, sont maintenant choyés et bien reçus; on leur paie à boire; on les excite à aller faire du charivari chez la voisine triomphante; on leur sert même des huîtres, à la condition qu'ils iront lancer les coquilles contre le lupanar possesseur de la beauté ravie. Les coquilles d'huîtres sont, en effet, le projectile adopté par les prostituées parisiennes. Toute une nuée de souteneurs, de soldats en goguette, de mauvais sujets payés ad hàc force alors les portes du lupanar rival, bat la tenancière, les femmes qui sont chez elle et surtout celle qu'elle a su détourner à son profit. On a vu quelques- unes de ces dames se mettre à la tète de ces troupes d'as- saillants improvisés, en diriger l'attaque, et donner l'exemple dans la distribution des coups.
Les sergents de ville sont alors obligés d'intervenir; mais on comprend combien ces batailles ignobles sont peu faites pour rendre, le quartier habitable aux gens honnêtes, et
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combien les ménages d'ouvriers et d'artisans du voisinage ont sujet d'être scandalisés.
Ces scènes immorales, qui se renouvellent à tout propos, sont une des conséquences forcées de la prostitution telle que l'État l'organise.
Une des préoccupations continuelles de toute maîtresse de maison est d'attirer à son lupanar de nouveaux clients.
Beaucoup se livrent à une distribution effrénée de cartes de visite. Les jeunes gens se transmettent les uns aux autres les adresses des maisons de prostitution ou s'y entraînent mutuellement. Les garçons de café, de restaurant ou d'hôtel donnent volontiers les indications qui leur sont demandées à ce sujet : ils offrent aux étrangers de les conduire dans les maisons les plus renommées; les matrones reconnaissent ce service par un pourboire dont la valeur varie de 2 à 5 francs, selon les apparences de générosité du client. Les cochers de fiacre font concurrence aux garçons d'hôtel, et reçoivent, comme eux, des gratifications de la main de la tenancière.
Quant aux cartes de visite, non seulement le? maîtresses de maison les donnent aux jeunes gens qui viennent chez elles, avec prière de les distribuer à leurs amis; mais même plusieurs envoient d'ignobles duègnes qui glissent ces cartes aux étudiants à la sortie des cours publics.
Voici quelques spécimens de ces cartes de visite :
MAISON NOUVELLE I
MANOULY
Rue N»
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MADAME VIGORI
(Maison 1 Rue N°
MAISON DE TOLÉRANCE
TENDE PAR Mme FOLLIAN
Rue No
A la Reine de Navarre MAISON DE SOCIÉTÉ
TENUE PAR Mme MARGUERITE
Rue No
Ces cartes de visite sont sur joli bristol parfumé, en ca- ractères de luxe, souvent en lettres dorées; généralement, elles sont d'un tout petit format et teintées en rose tendre. Quelquefois elles sont illustrées de dessins obscènes.
Il est certaines tenancières, un petit nombre, qui ont des
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prétentions à l'esprit, et qui rédigent leurs cartes ae visite dans la note gaie. Par exemple, les trois que voici :
;assoh estheh
Rue No
A la renommée des amusettes
Jeux innocents
Causeries à l'heure et à la course
Bières brunes ou blondes, au choix
ACADEMIE DU PARFAIT AMOUR
CÉLÉBRITÉ JUSTIFIÉE
APPLICATION QUOTIDIENNE DE LA SCIENCE MODERNE
Ait! — Progrès! — Surprises! Serpents animés. --Tableaux vivants.— Natures mortes (L'habit de cérémonie n'est pas de rigueur.)
Tous les jours
SOIRÉE CHEZ LA BARONNE
Divertissements artistiques
Répertoire va ié : Lèvres de feu, val-e;
Au Pays des roses, quadrille:
Longues ivresses, mazurka; Patte,
d'araignée t polka, etc.
Rue No
Les plus adroites se font faire de la réclame par les jour- naux, qui ne se doutent pas du rôle qu'ils jouent incons- ciemment.
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Ainsi, il y a quelque temps, une des maisons les plus aristocratiques du genre renouvela son mobilier et s'entendit avec son tapissier pour un procès. Censément, la maîtresse de la maison refusait de payer, trouvait certains prix exa- gérés. Le tapissier intentait une action civile, fournissait son mémoire. De là, minutieux exposé de l'ameublement. L'af- faire fut plaidée. Bon nombre de journaux en parlèrent. Na- turellement, le procès se termina par un arrangement entre les parties. La maison paya ce qu'elle devait; mais, e:i at- tendant, elle s'était fait connaître, la presse boulevardière ayant trouvé très amusant de donner le compte-rendu des débals dans la chronique des tribunaux.
Quelques tenancières, les plus hardies, prennent, par l'in- termédiaire des agences, les adresses de certaines classes de jeunes gens ou personnes opulentes, se font renseigner sur leurs habitudes et leur adressent des billets fort bien tournés. Sous le prétexte d'une affaire importante, elles invitent le jeune homme à passer chez elles, ayant bien soin de lui dire que l'affaire le concerne personnellement, et qu'elles voient avec regret l'impossibilité où elles sont de lui éviter un dé- placement. La plupart de ceux qui reçoivent ces lettres en profilent et s'amusent de cette aventure. Les autres jettent la correspondance au panier.
Voici quelques spécimens de ces lettres :
Monsieur,
M'occupant d'affaires qui, je l'espère du moins, ne peuvent manquer de vous intéresser, je désire vivement entrer en rapports avec vous, et j'ai la certitude que vous serez satis- fait de mes bons of.ices.
Dans le cas où vous voudriez bien m'honorer de votre confiance, j'ai l'honneur de vous informer que, chaque jour, y compris le dimanche, je serai à votre entière disposition, à partir de deux heures de l'après-midi.
Veuillez agréer, Monsieur, avec l'expression de mon désir
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de vous être agréable, l'hommage de mes sentiments très distingués.
{Signature .)
Rue N°
La signature de la lettre ci-dessus est le nom de famille de la proxénète, et, comme on vient de voir, par la tournure des phrases, il faut lire entre les lignes pour comprendre que l'auteur de la circulaire est une femme. Au surplus, l» circulaire est autographiée et d'une écriture masculine.
En voici une autre, richement imprimée sur carte brisfol; c'est la plus courante :
OBJETS DE CURIOSITÉ
Madame... a l'honneur d'inviter Monsieur à
visiter dans ses salons, rue....'... n°...., les nouveaux objets de curiosité qu'elle est en mesure d'offrir à sa clientèle.
En voici une troisième, sans signature, et où, comme dans la première, les phrases sont tournées de façon à ne pas trahir le sexe de l'expéditeur; elle est imprimée en elzévirs superbes, avec majuscules ornées et eu couleur, sur papier parcheminé
Très confidentielle.
Monsieur,
Ma grande expérience des affaires a placé ma maison au premier rang. Ma discrétion absolue m'assure la clientèle du grand monde, de la finance, du haut commerce et des per- sonnes les plus distinguées dans les professions libérales.
Ce serait un honneur inestimable pour moi, Monsieur, si vous aviez l'extrême bonté de m'accorder votre confiance, et ma gratitude vous serait à jamais acquise.
Je sollicite donc la faveur de votre visite, ayant la convic- tion que vous en emporterez le meilleur souvenir. Par une ; simple consultation à mon cabinet, à n'importe quelle heure de l'après-midi ou de la soirée, vous vous rendriez compu de l'habileté parfaite qui est le principe de toutes les opé
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rations de ma maison. Les personnes placées sous mes or- dres agissent en tout avec un tact exquis.
Observant avec fidélité les devoirs du secret profession- nel, j'espère que vous voudrez bien, Monsieur, retenir l'adresse de ma maison et me confier, au besoin, vos inté- rêts pour toutes les transactions délicates. Ma maison est organisée de façon à ce que le plus strict incognito soit ga- ranti à ma clientèle.
Daignez agréer, Monsieur, l'hommage de mes salutations respectueuses et dévouées.
Rue.... N»
Ce qui est plus curieux que le style de ces circulaires, c'est la position sociale des personnes auxquelles elles sont envoyées. En général, les agences interlopes qui fournissent des adresses aux tenancières de premier ordre, relèvent, dans l'Annuaire des Châteaux, les adresses des messieurs riches qui ont un domicile à Paris; et c'est au moment de la rentrée de la campagne et du retour des eaux que cette propagande s'exerce. La police des mœurs laisse faire; ces maisons sont autorisées, ces lupanars sont officiels.
Il est impossible de parler des tenancières sans dire un mot des sous-maîtresses.
La sous-maîtresse est une servante, qui représente vis-à- vis des filles du lupanar, l'autorité de la proxénète, lorsque celle-ci est absente. Elle a la confiance de la directrice de Ja maison. Elle possède les clefs de la cave. C'est elle qui fait payer les clients, auxquels du reste elle ne manque ja- mais de se recommander en disant : « N'oubliez pas la petite bonne ». Le client donne cinquante centimes, un franc ou deux francs, suivant l'importance du lupanar dans lequel il se trouve : le pourboire de la sous-maîtresse est propor- tionné au prix de la « passe ». Cet argent, la sous-mattresse le garde ; la maîtresse ne le lui jalouse pas, comme elle fait pour les « gants » des filles. Une sous-mattresse avenante
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et économe se met cfe fortes sommes de côté en quelques années. Dans la sous-maîtresse qui est depuis longtemps attachée à la maison, la tenancière vo't sa remplaçante pour le jour où elle se retirera des affaires. C'est ainsi que beau- coup succèdent a leur patronne, envers qui elles contractent des engagements si, le jour où elles prennent la direction du lupanar, elles n'ont pas des économies assez fortes pour payer la clientèle.
Au-dessous de la sous-maîtresse se trouvent de* ser- vantes ordinaires. Ce sont ordinairement de vieille? prosti- tuées usées et décrépites, qui s'estiment heureuses d'avoir cette ressource : elles servent la tenancière et les filles, font les lits, les < hambres et la cuisine, et la plupart des com- missions du dehors. Presque toutes sont remarquables par l'amour qu'elles ont pour le jeu, les loteries, ainsi que par leur propension à toute espèce de vices. Elles connaissent admirablement l'art de tirer les cartes, et, dans les inter- mèdes du service, elles font des réussites aux filles.
Ces servantes de maîtresses de maison n'ont pas cependant ' été toutes des prostituées. Il s'en trouve parmi elles quel- ques-unes de très honnôles, et que la misère, le défaut absolu de place et de ressources ont mises dans la néces- sité de prendre ces conditions; mais celles-là sont le plus petit nombre, et, sitôt qu'elles ont l'occasion de quitter leur place, elles ne la laissent pas échapper.
La police exige que ces sous-maîtresses et ces servantes subissent la visite sanitaire, tout comme les filles, du moins tant qu'elles sont jeunes et passables.
Dans quelques maisons, il y a aussi un, deux ou trois domestiques mâles pour y faire tous les gros ouvrages.
Ce serait une erreur^de croire que ces domestiques ont les filles à leur disposition pour la satisfaction de leurs caprices; ils sont tenus en grand mépris par les prostituées, qui se considéreraient comme presque déshonorées si elles se lais-
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Baient toucher par eux. L'orgueil bete cres prostituées et, au surplus, constamment excité par les tenancières, qui ont tout intérêt à retenir de toute façon ces filles sous leur dé- pendance. Elles les entourent d'illusions, elles les enivren en quelque sorte, et en font l'instrument de leur richesse, jusqu'au moment où elles les livreront au dernier degré de ■.'infortune et de la misère, en les expulsant de leur établis— jement sans leur donner seulement de quoi se vêtir.
La majorité des servantes de lupanar, sont, ai-je dit, des vieilles prostituées qui ne sont plus bonnes qu'à cirer le parquet, faire les lits et laver la vaisselle; mais les tenan- cières, quand elles ont le choix, prennent toujours une do- mestique honnête de préférence à une ancienne fille d'a- mour.
A un moment donné, ces vétérans de la prostitution de- mandèrent à la préfecture d'imposer aux tenancières que le service des lupanars fût fait par elles seules, à l'exclusion des servantes ordinaires; mais les maîtresses de maison jetèrent les hauts cris et protestèrent de toutes leurs forces contre cette prétention. Elles firent valoir que les vieilles- prostituées ont tous les défauts inhérents à la prostitution, sans aucune qualité des domestiques ordinaires, et que, loin de leur être utiles, elles seraient, au contraire, pour elles un ennui et un embarras. Les prostituées, ajoute M. Poirat- Duval, arrivées à l'âge où elles ne peuvent plus ni se pros- tituer ni travailler, n'ont d'autre asile que la prison où elles demandent à rester en hospitalité, et on en trouve toujours à ce titre un certain nombre dans les maisons d'arrêt ou de correction.
Mais, puisque le proxénétisme est l'exploitation de la prostituée sous toutes ses formes, faut-il en conclure que toutes les tenancières s'enrichissent? — Non. — Nous avons su plus haut qu'il y en a qui font faillite. Ce sont celles qui
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ont des amants avec lesquels elles vivent, qu'elles attirent dans leur maison et qu'elles y laissent boire et manger tout à leur aise.
Par contre, les tenancières qui conduisent bien leur affaire amassent des fortunes vraiment considérables. Le gain des maîtresses de maison est varié à l'infini, mais il est toujours élevé; quelques-unes réalisent par jour un bénéfice de plus de cinq cents francs. Dans les établissements les moins acha- landés, chaque prostituée rapporte à la tenancière de dix à quinze francs par jour.
ïl est juste de dire que ces gains sont subordonnés à la prospérité générale du pays. Qnand les affaires sont dans le marasme, les lupanars ne marchent pas. En revanche, lors des expositions qui amènent à Paris des foules de provin- ciaux et d'étrangers, les maisons publiques sont d'un excel- lent rapport.
Quant au chiffre des fortunes avec lesquelles les tenancières se retirent, Parent-Duchàtelet l'estime ainsi :
« Beaucoup de ces femmes, après quelques années d'exer- cice, quittent le métier avec cinq ou dix mille francs de rente. Il n'est pas rare d'en voir qui amassent jusqu'à vingt mille francs de revenu; quelques-unes vont à vingt-cinq et trente mille. Ce n'est pas toujours dans les beaux quartiers ni dans les maisons les plus opulentes que se font ces bril- lantes affaires. C'est souvent dans les rues borgnes que se rencontrent ces chances de fortune. Je tiens d'un notaire qu'il trouva, par la liquidation d'une maîtresse de maison, habi- tant une rue infecte, près d* la caserne de l'Ave-Maria, qu'elle y avait gagné en peu d'années de quoi acheter quatre maisons dans Paris et donner en outre soixante mille francs à sa fille, qu'elle maria à un ancien officier de la garde im- périale, lequel avait acquis sur les champs de bataille la décoration de la Légion d'honneur. J'ai trouvé dans les ar- chives de la préfecture des notes sur un sale tripot de la rue
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de la Bûcherie (quartier Haubert), dont la maîtresse avait acheté plusieurs maisons au centre de Paris, une entre autres très jolie, dans la rue Marbeuf (Champs-Elysées), qu'elle destinait à sa retraite.
« Ne soyons pas surpris, d'après ces détails, que l'on puisse vendre un fonds de maison de prostitution, comme on vend une charge de notaire ou d'avoué. Ces fonds valent souvent de quarante à soixante mille francs. C'est à ce der- nier prix qu'a été cédée, à ma connaissance, une maison de la rue de la Tannerie, derrière la place de l'Hôtel— de— Ville. Cette valeur excessive tient à la permission de débiter de la bière, des liqueurs, du vin, autorisation que la police accorde à ces lieux mal habités. On fait payer aux habitués beau- coup plus cher qu'ailleurs; on gagne sur les marchandises et sur les femmes; souvent même, dans ces bouges, les filles ne servent qu'à attirer les consommateurs. »
Les maisons dites comme il faut, à l'exception pourtant de celles tout à fait de premier ordre, ne se vendent jamais autant.
MM. Trébuchet et Poirat-Duval disent de leur côté :
« Quelques maisons de tolérance de première classe se sont vendues aussi cher que des charges d'avoué ou de no- taire à Paris. Ces mutations assez fréquentes ont produit au fisc, pour quinze des plus importantes, une somme de 17,786 francs. »
Lorsqu'elles sont ainsi devenues riches, les tenancières se retirent en général à la campagne, dans leurs terres. Elles cachent avec soin l'origine de leur fortune. On en a vu quel- ques-unes qui, sur la fin de leurs jours, prises subitement de honte ou peut-être même de remords, pratiquaient avec zèle la bienfaisance, espérant sans doute purifier ainsi leur richesse si ignominieusement acquise.
Parent-Duchàtelet nous donne quelques détails sur « ce que font et ce que deviennent celles d'entre les maîtresses de
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maison qui sont assez heureuses pour faire fortune et quitter leur métier. »
« Quelques-unes se retirent, dit-il, dans de jolies maisons de campagne, aux environs de Paris, et, par un reste d'ha- bitude, elles en font le rendez-vous des amants opulents qui, sous le titre d'amis, paient secrètement la table et les dé- fraient largement de toutes les dépenses. Je pourrais nommer un joli village où se trouve une de ces enrichies : celle-ci ne reçoit en apparence que la bonne compagnie; elle donne lar- gement aux pauvres et se charge de toutes les quêtes qu'il faut faire pour eux; elle a épousé dernièrement, en secondes noces, un homme décoré, de bon ton et de bonnes manières et s'est présentée à l'autel en habits blancs, avec tout l'exté- rieur de la vierge la plus chaste.
« D'autres vont s'établir plus loin et se mettent à faire valoir de petites propriété.; rurales, acquises par leurs éco- nomies.
« La majeure partie de ces femmes, hors d'état de rester sans travailler, se contentent d'une profession plus relevée que celle qu'elles avaient, et qui les fait rentrer dans la société : elles fondent des estaminets, des cafés, des restau- rants; elles ouvrent des maisons de nouveautés, de merce- rie, de lingerie, tout cela suivant la position de leurs maris et suivant l'industrie et le talent qu'elles avaient aupa- ravant.
« Beaucoup enfin se retirent dans leur pays et disparais- sent complètement.
« Le sort d'un grand nombre de maîtresses de maison est de vivre et de vieillir dans leur métier; près de la moitié n'ont pas d'autre destinée. J'en ai acquis la preuve par les demandes d'autorisation, dans lesquelles il est souvent spé- cifié que c'est pour succéder à Mm0 N..., qui vient de décé- der. J'ai vu le marché fait par une maîtresse de maison, âgée de soixante-huit ans, estropiée et sans soutien, avec une fille
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intelligente : il y était dit que la vieille fournissait le fonds, à condition qu'elle serait logée, nourrie eL soignée, acec toute l'attention et tous les égards possibles, par la nou- velle dame, et cela jusqu'à sa mort. Combien d'artisans honnêtes, combien d'honorables marchands se trouvent-ils dans le même cas, après avoir travaillé toute leur vie?
« Parmi les femmes qui s'élèvent au rang de maîtresses de maison, plusieurs, soit par défaut d'ordre et d'intelligence, soit par toute autre cause, ne réussissent pas. On les voit sans cesse passer d'une maison à une autre, quitter an éta- blissement ancien pour en former un nouveau dans un quar- tier différent. Dans l'espace de quelques années, elles chan- gent ainsi de demeure cinq, six, huit, et jusqu'à dix fois; elles courent après la fortune, et la fortune les fuit. Ce sont ces femmes qui font des banqueroutes et disparaissent, en fermant simplement la porte de leur demeure. En prenant la gestion d'une maison, elles ont trop présumé de leurs forces; elles sont semblables à ces maîtresses de maison retirées qui ouvrent des boutiques dans lesquelles elles se ruinent, et sont alors obligées de revenir à leur ancien métier, heu- reuses encore si elles peuvent le retrouver; car leur décon- fiture est quelquefois si complète, qu'on en a vu clans la né- cessité de redevenir simples prostituées ou simples servantes dans les lieux mêmes où elles avaient été patronnes. »
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COURTIÈRES ET PLACEUSES, COURTIERS ET PLACEURS
Toute fille de lupanar étant une marchandise, la prostitu- tion officielle est un commerce qui a ses voyageurs.
Cette profession est encore reconnue par la police dite des mœurs qui la trouve toute naturelle. En général, ce sont des femmes qui s'y adonnent La préfecture les connaît et
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les désigne sous le nom de « courtières de prostitution »; c'est le terme adopté administrativement. La police dite des mœurs prétend que ces courtières lui rendent des ser- vices; elle les autorise à voyager pour cette malpropre industrie, à la condition qu'en cas de besoin elles feront connaître, à la préfecture, le refuge des fdles qui, dégoûtées de la prostitution, quittent furtivement le lupanar et dispa- raissent.
Ainsi, c'est bien entendu : une fois inscrite sur les regis- tres de l'administration, une fille n'a plus la libre disposi- tion d'elle-même ; elle ne peut reprendre une vie de travail et d'honnêteté que si ia police dite des mœurs le veut bien; et, si elle s'échappe croyant qu'elle s'appartient, la préfec- ture a les courtières de prostitution qui sauront bien la dé- couvrir dans l'atelier où elle se sera réfugiée!...
Ces courtières et placeuses font leur métier pour leur compte, c'est-à-dire qu'elles vivent des commissions qui leur sont allouées par les maîtresses de maisons à qui elles procurent des filles. Il y a aussi des courtiers et placeurs qui voyagent de même; mais ceux-ci sont généralement des amants do tenancières, et ils ne s'occupent que du lupanar dans lequel ils ont des intérêts directs.
Des filles de lupanar connaissent les adresses des pla- ceuses et elles s'adressent souvent directement à elles par la poste pour leur demander un changement de maison. Voici une série de lettres que j'emprunte au docteur Jeannel, qui déclare en avoir les originaux sous les yeux; ces lettres feront connaître le style des prostituées des maisons offi- cielles et quelques détails de leurs mœurs. J'en respecta l'orthographe.
Madame
Je vous envois ma fotographie pour que vous me plassiez. Je doit 400 fran. Jai du linge et de la toilète. Je crois con- venire, ainsi madame je vous enprie taché de me plassais
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rie suite dansnimporte quelle ville ecsaipté dans une maison a un fïan. Plassais moi de suite vous serais bien récom- pensais car je mennuis à Chattelleraut. Faite votre possible pour me plaissais de suite ennatandan votre réponce ou votre présancë je vous salue.
Ernestine chez Mme G., Rue P., à Chattelleraut.
(Suscription) A M"e... placeuse, rue... n°..., à...
Madame comme je désir quitter Potliers si vous avais be- soin d'une dame je pence vous convenir jai de la toilette du linges je doit la somme de 050 f. je suis grande brune j'ai 21 ans je vous salue.
Rachel
chez Mm<! L... (Suscription)
A. Mme..., placeuse de femmes, rue... n0..., à...
Madame
Je vous écris ces quelques mots pour vous prier do me faire partir le p'utôt possible je suis à Libourne chez Mme L'ai- mable je dois 385 francs mais j'ai dequoi répondre de la somme qu'on m'avancera j'ai une belle toilette de ville j'ai toilette de salon et du linge, mon âge est 22 ans tachez de me faire partir le plutôt possible si à Poitier il y avait be- soin de dames j'irais de préférance que n'importe où.
Je comte sur vous votre commission vous sera payée sa valeur.
Recevez madame mes salutations.
A. L.
Mon adresse est chez M. L'aimable, rue.., à Libourne.
(Suscription) A la placeuse La jambe de bois, rue... à Rordeaux.
Madame Je vous envois ma fotographie ce poure que vous me plassiez comme poure Ernestine je do't 450 fran jais due
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linje et de la toiléte je suis sûre de convenire l'ayan toujours été. Auci madame je vous enprie taché de me plaissais de suite nimporte que'Ie vile sa m'est égal!e pourvue que ce ne soi pas une maison à un fran vous serai bien récompansé ainsi plassais moi de suite si vous ne pouvais pas me plas- sais soier assez bone de me renvoier mon portrais car je nais que celui sie poure écrire mais faite votre possible poure me plaissais de suite ennattendan votre arivé ou tou- tomoin une réponce je vous salue
Valantine chez M"" £..., rue P..., Chatelleraut
Ma chère C,
Ce que je vous ai dit n'est pas une blague. Je veux partir le plus promptement possible. Ainsi occupez -vous de me placer immédiatement, n'importe où. Vous savez ce que je dois, il est inutile que je vous le dise.
J'attends voire réponse avec impatience. Venez me cher- cher ou répondez-moi afin que je sache à quoi m'en tenir.
Je vous salue.
Thérèse
En venant me prendre, portez une malle pour que j'y mette mes affaires.
Madame C,
Je me permets de vous écrire cette lettre pour vous prier de me placer dans Bordeaux, c'est Maria qui ma donné votre adr. sse. — Je suis assez belle femme, châtaine, et je peux me flàter que j'ai toujours convenu à tous le monde. Je dois 260 fr., voilà, touf. — Si vous ne pouvez pas me placer dans Bordeaux, si vous connaissais à