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REVUE

DE PARIS.

REVUE

DE PARIS,

EDITIO:* ADGMENTEB

DES PRINCIPAUX ARTICLES DE LA REVUE DU XIX' SIÈCLE.

TOME PREMIER.

JANVIER 1840.

SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,

AD. WAHLEW ET COMPAGNIE. 1840

L'ARCHIPRETRE

DES CEVENNES.

XiV (1).

TOINOS lA PSYCHÉ.

Pendant que rinsurreclioii religieuse soulève la population cévenole, nous allons conduire le lecteur à une modeste hôtel- lerie d'Alais , ville située à dix lieues environ du théâtre des scènes que nous venons de retracer.

Cette auberge, dont la pieuse enseigne représentait une croix pastorale, était tenue par Thomas Rayne, bon catholique.

Sans doute des voyageurs de distinction venaient d'arriver, car on voyait à la porte de l'hôtel une chaise de poste dételée, des chevaux écumant de sueur, un postillon comptant l'argent qu'il venait de recevoir, et un laquais vêtu en courrier qui aidait une suivante accorle et égrillarde, véritable Mar'on de comé- die, à déballer quelques cartons.

Un jeune homme très-petit , très-gros , à figure commune , suffisante, vêtu d'un habit de voyage ridiculement chargé de broderies, surveillait celte opération.

(I) Voyez tom. Xli , paç. 21 1839.

1 1

6 REVUE DE PAKIS.

Craignant qu'une des caisses placées sur l'impériale ne fût pas enlevée avec assez de précaution, le gros jeune homme monta résolument sur une des roues de la chaise, en disant au laquais : — Tête-bleue ! prends donc garde, Mascarille, c'est la caisse aux senteurs de Martial... et...

— J'ai déjà prié monsieur de ne pas me tutoyer , dit le grand laquais, en interrompant son maître, d'un air à la fois respec- tueux et insolent. Je n'ai quitté la maison de monseigneur le duc de Nevers et je ne suis entré chez monsieur qu'à cette con- dition.

— Allons, allons, il suffit, Mascarille; faites seulement bien attention à cette caisse, dit le jeune homme en rougissant.

— Vous ne savez donc pas, monsieur Taboureau, reprit la brune suivante en riant d'un air malin, en montrant deux ran- gées de dents du plus bel émail, vous ne savez donc pas que M. de Mascarille ne permet à ses maîtres de le tutoyer que lors- qu'ils sont ducs... et encore je ne sais pas même s'il accorde ce privilége-là aux ducs à brevet.

— Taisez-vous , Zerbinette , dit M. Taboureau d'un air cour- roucé.

A ce moment une voix d'un timbre charmant fit entendre ces mots accentués avec une impatience croissante :

— Monsieur Taboureau ! monsieur Taboureau ! monsieur Taboureau !

Au premier appel, l'heureux possesseur de ce beau nom de Taboureau avait vivement levé la tête vers la fenêtre d'où sem- blait sortir la voix ; au second appel, ils'était écrié : Me voici, belle Psyché... el il avait perdu l'équilibre ; au troisième appel, il avait lourdement sauté de la roue, en entraînant malheureu- sement la caisse de parfums qu'il soutenait, et qui se brisa avec un sourd fracas ; enlîn, au quatrième appel, il s'était précipité dans l'hôlellerie en répondant : Me voici ! me voici ! me voici ! Car la jolie voix appelait toujours Taboureau, et commençait à se raontur sur un diapazon assez voisin de la colère.

Lorsque M. Taboureau entra dans la plus belle chambre de l'auberge, Toinon la Psyché, car c'était elle, s'irritait déjà très-fort de la lenteur de son gros chevalier.

Toinon avait vingt ans au plus ; sa taille petite et mignonne était d'une grâce juvénile, d'une perfection tellement idéale, que

REVUE DE PARIS. 7

!e roi Louis XIV , devant qui Toinon avait représenté Psyché dans l'intermède de Molière qui porte ce nom, n'avait pu s'em- pêcher de dire en voyant danser cette adorable créature :

— Foilà assurément Psyché.

Depuis ce jour, les gens de la cour et du bel air n'appelèrent plus Toinon que la Psyché, et bientôt elle éclipsa les fameuses danseuses Pécourt et Desmâtins , jusque-là sans rivales dans la danse des sylphides de la Statue d'Or, ballet du temps (1).

Il était impossible de voir quelque chose de plus charmant et à la fois de plus naïf et de plus éveillé, que la fraîche et jolie mine de Toinon. Ses cheveux châtains clairs à reflets dorés entouraient son front de neige. Au-dessous de deux minces sourcils bruns, étincelaient ou mouraient, à travers leurs fran- ges de longs cils noirs, deux grands yeux gris-bleu qui pou- vaient, selon le caprice de Toinon, pétiller de malice, ou se noyer de langueur. Un petit nez relevé, mutin, moqueur, insolent, dont le bout rosé s'agitait imperceptiblement à la moindre émo- tion , relevait de son piquant attrait cette délicieuse physiono- mie, ronde, blanche, purpurine, dont les lèvres humides, ver- meilles et rebondies, respiraient la malice et la sensualité.

Toinon ne connaissait ni son père ni sa mère. Son roman était simple. Enfant trouvée de Paris, ramassée dans une rue du IMarais par des bateleurs, elle avait suivi leur troupe jusqu'à l'âge de quatorze ans. Un jour Feuillet, célèbre choréographe et maître des ballets de l'hôtel de Bourgogne (2), vit danser Toinon sur la place Royale : frappé de sa grâce et de sa gen- tillesse, il proposa aux saltimbanques de la lui abandonner. En peu de temps, grâce aux soins de ce maître habile, Toinon fit de rapides progrès, parut dans tous les intermèdes, et fut enfin remarquée par le roi, qui d'un mot fit la fortune de la petite fille en l'appelant Psyché.

De ce mot, de ce jour, la Toinon fut à la mode.

Moralement, la Psyché était fort de l'école de Marion Delorrae et de M"e de l'Enclos; si, comme ces belles émules, elle ne se piquait pas généralement de fidélité, comme elles Toinon avait

(1) Livret d'opéra de Le Roi, 1699.

(2) Voir la Chorcographie de Feuillet; Paris, 1701.

8 REVUF, DE PARIS.

toujours cherché ou choisi ses préférences parmi les gens de la meilleure compagnie. Son dernier amour, ou plutôt la seule et la première passion qu'elle eût ressentie de sa vie avait été pour le marquis Taiiciède de Florac, que nous avons vu à la tête des dragons de Saint-Sernin, servant d'escorte à l'archiprêtre. Le marquis Tancrède était de tous points capable d'inspirer un tel allachement. Nul n'était plus renommé pour l'ampleur ébou- riffée de ses perruques blondes, pour l'audace cavalière de son débraillé à la gourgandine, pour la magnificence de ses équi- pages, de ses habits et de ses dentelles : « Il était malines de- puis le col jusqu'aux chaussons, et pouvait faire armes sédui- santes de ses tabatières, montres et poivrières, tant elles étaient d'un furieux bon goilt (1). Toujours barbouillé de tabac d'Es- pagne, toujours ivre, grand brelandier, habile académiste, des pins redoutables à la paume, jouant du luth comme un archange, et dansant une courante ou un pas de caractère comme L'É- tang (2) lui-même, le marquis Tancrède, moqueur, brillant, îiardi, avait eu des galanteries sans nombre, mais seulement parmi la fine fleur des femmes de la cour, fuyant comme peste les femmes de robe, les bourgeoises et les comédiennes.

Toinon a\ait bien des fois en soupirant lorgné le beau Tan- crède, lorsqu'il venait étaler ses canons, ses rubans et sa perru- que sur les banquettes de la scène, d'où il interrompait effronté- ment les acteurs. Mais le marquis était resté de marbre aux coquettes agaceries de la Psyché.

Une si dédaigneuse insouciance devait exaspérer une tête ardente et folle comme celle de Toinon. Elle se piqua au jeu, tant et si bien, que le beau Tancrède fut heureux à peu près malgré lui. Le bonheur ne changea rien aux airs méprisants dont il continua d'accabler la pauvre créature. Soit dépit, soit esprit de contradiction, soit véritable amour, malgré les .inso- lences, malgré les duretés du marquis, celte fille qui n'avait

(1) Voyez poui- ce portrait des merveilleux du temps la Thèse des Dames, acte lei-, scène iv. .GheraUli, théâtre de Thôtel de Bour- gogne, 1701. Ce répertoire est un trésor de documents précieux sur les mœurs et usages de l'époque.

(2) Fameu\ danseur du temps.

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jamais eu d'autre loi que ses cliaiigeantes fantaisies, éprouva pour ce gentilhomme un sentiment profond, jaloux, mais hum- ble et résigné. Elle ressentit enfin tous les violents symptômes d'une première passion. Les gens de cour qui formaient sa société habituelle furent peu à peu éloignés. Assez riche pour quitter le théâtre, Toinon vécut dans la retraite, heureuse, éperdument heureuse , lorsque Tancrède daignait lui donner une heure sans la railler trop cruellement sur ses goûts de Ma' deleine repentante.

Cette liaison insouciante et presque brutale du côté de Tan- crède, timide et dévouée du côté de Toinon, dura trois mois. Au bout de ce temps, le marquis fut obligé d'aller rejoindre son régiment dans les Cévennes.

Le désespoir de la Psyché fut d'autant plus amer, que le mar- quis Tancrède riait comme un fou, lorsque la pauvre fille par- lait du chagrin affreux (ju'elle éprouvait à le quitter.

Un jour elle avait même poussé l'impertinence jusqu'à pleurer, mais le marquis lui avait formellement déclaré : Prima, que les plus beaux yeux du monde devenaient hideux lorsqu'ils étaient rouges; secxmdà , que ces airs d'Ariane éplorée que la danseuse se permettait à son endroit , le compromettaient d'une étrange sorte. Depuis ce jour , Toinon lâchait toujours de pa- raître souriante quand Tancrède arrivait.

Le marquis parti , Toinon souffrit d'affreuses douleurs ; son amour s'exalta tellement , qu'au risque de se faire impitoyable- ment chasser, elle résolut d'aller rejoindre Tancrède. Ce qu'elle fit.

Voici à quelle propos elle avait pris pour chevalier Claude Taboureau.

Ce dernier , fils d'un fermier des aides et gabelles , avait hé- rité d'une fortune énorme, Voulant trancher du grand seigneur, le Taboureau, d'abord éperdument amoureux de Toinon, avait commencé par lui offrir tout un Potose; aussi Toinon l'a- . vail-elle fait mettre à la porte comme un petit bourgeois qu'il était.

Pourtant, au moment de partir pour les Cévennes, trouvant la route dangereuse pour deux femmes seules , car elle emme- nait sa suivante Zerbinette, la Psyché avait fait venir Tabou- reau, et lui avait dit :

ÎO REVUE DE PARIS.

— Monsieur Taboiireau , vous m'aimez , dites-vous ?

— Plus que mon âme , belle Psyché i Aussi vrai qu'il n'y a que vous au monde pour faire le pas de Sissone et le pas Tor- tillé (1) , je vous suis dévoué corps el âme.

— Prouvez-le moi : je vais en Languedoc retrouver M. le mar- quis de Florac; seule dans ma chaise avecZerbinette , j'ai peur ; accompagnez-moi,

— Cruelle tigresse ! que me proposez-vous là ?

— C'est oui ou c'est non , monsieur Taboureau : je vous parle avec franchise, décidez-vous.

Après les réflexions les plus mortifiantes pour son amour- propre , Taboureau avait fini par accepter la proposition de Toinon , pensant que rien ne serait de meilleur air que de pou- voir dire à ses amis , en se promenant aux Tuileries dans l'allée du Contrôle (2) : Je pars demain avec la Psyché !

II consentit donc à servir de sigisbé à Toinon, et se mit en route avec elle , emmenant son grand laquais Mascarille qui courait devant la chaise . et qu'il avait à prix d'or débauché de la maison de M. le duc de Nevers.

Pendant tout le chemin ce ne furent de la part de Toinon et de sa suivante que moqueries et que plaintes sur l'embonpoint monstrueux de Claude Taboureau, qui se faisait pourtant pelil , petit dans un coin de la chaise pour ne point étouffef Zerbiiiutle, qui était placée entre lui et la Psyché.

Enfin les trois voyageurs arrivèrent à Alais oii Toinon comp- tait avoir les renseignements nécessaires pour retrouver le mar- quis , car elle avait appris à Montpellier que les dragons s'é- taient déjà dirigés vers les montagnes des Cévennes.

(1) Pas du temps. Voir la choréographie de Feuillet, déjà citée.

(2) Maintenant l'allée du bord de l'eau.

Cl Arlequin. — L'une est Tallée de la Fronde ou du Contrôle.

Pierrot. — Ces allées où sont ces bancs?

Arleqiiin, — Oui , c'est là qu'on s'assied pour médire à son aise ,

Que l'on parle du beau , du mauvais et du bon ; Enfin c'est là où tout se pèse ,

Et qu'à chaque passant on taille son lardon, »

( Les Promenades de Paris.)

REVUE DE PARIS. 11

Telle était Toinon la Psyché qui venait d'appeler si impaliem- meiit Taboureau.

Le sigisbé entra précipitammeht dans la chambre de l'auberge et trouva Toinon plus jolie, plus séduisante que jamais , avec sa longue robe de voyage de taffetas gris perle, et ses coiffes de même étoffe et de même couleur.

XV.

Là NOUVELLE.

— Mais, monsieur Taboureau, VOUS êtes insupportable; voilà plus de dix fois que je vous appelle , dit Toinon en frappant du bout de son pelit pied avec colère.

— Tigresse ! répondit le sigisbé tout essoufflé. A moins d'être un oiseau , un sylphe , il est impossible d'être plus prorapt.

— Oh ! certainement vous èles leste et preste comme un sylphe, je n'en doute pas... Quelle heure est-il?

Claude tirade sa veste une montre, ou horloge de poche, comme on disait alors , épaisse de deux pouces environ, et ré- pondit: Trois heures un quart de relevée.

— Nous allons demander notre route, et à quatre heures nous repartons , dit Toinon d'un air décidé.

— Repartir! à quatre heures ! s'écria Taboureau ; mais , ti- gresse, vous n'y songez pas. Nous n'avons pas déjeuné, nous n'avons pas dîné , vous ne voulez donc pas même que nous sou- pions ?

— Eh! mon Dieu, mangez , déjeunez , dînez, soupez , tant que bon vous semblera. Mais soyez prêt à partir à quatre heures, voilà tout ce que je vous demande.

— U me serait d'abord , je crois , très-difficile , belle tigresse, de trouver de quoi faire trois repas dans celte misérable au- berge ; c'est tout au plus s'il y aura moyen d'en faire un ; mais toutes vos caisses sont déballées, et...

— Eh bien ! vous les ferez emballer de nouveau. Cela suffit.

— Mais , mademoiselle! s'écria Taboureau avec impatience.

— Qu'est-ce que cela signifie, monsieur ? dit Psyché d'un air

12 REVUE DE PARIS.

majeslueusomeiU courroucé; vous hésitez à m'obéir? Pourquoi restez-vous? Qui vous retient auprès de moi? Si ma façon de voyager vous semble incommode , allez-vous-en ; mais si vous restez , ne me contrariez pas.

— Mais , depuis notre départ de Paris , songez donc que vous ne vous êtes arrêtée qu'à Lyon , une nuit; vous devez être hor- riblement fatiguée ; prenez au moins ici quelques heures de repos.

— Je ne suis pas fatiguée. Le désir d'arriver près de M. de Florac me donne une inquiétude brûlante , c'est vrai ; mais celte inquiétude, je l'aurai jusqu'au moment où je pourrai le voir, jusqu'au moment où je saurai s'il me permet de rester près de lui. Il faut donc que j'arrive le plus tôt possible.

— Vous n'avez pas l'ombre de pitié , s'écria le malheureux Taboureau ; vous ne songez pas , cruelle femme que vous êtes , à fout ce que vous me faites souffrir en me parlant ainsi.

— Et pourquoi donc vous parlerais-je autrement? Vous ai-je caché le but de mon voyage? vous ai-je caché mon amour , le seul amour que j'aie éprouvé et que j'éprouverai de ma vie ? dit tristement la Psyché. Je me suis adressée à vous comme à un ami , comme à un frère. Vous vous êtes montré jusqu'ici géné- reux et bon , si le rôle vous ennuie , allez-vous-en.

— AUez-vous-cn ! allez-vous-en ! vous savez bien que je ne puis pas m'en aller. Un charme diabolique m'attache à vos pas. J'ai beau me répéter que vous ne m'aimez pas, que vous ne m'aimerez jamais, que vous êtes ensorcelée par un autre; eh bien! rien ne fait ; je suis auprès de vous , cela me ravit , et j'oublie tout le reste.

— Allons , allons , mon bon monsieur Taboureau , dit la si- rène en prenant sa voix douce et donnant sa main blanche et délicate à baiser à Claude , ne vous abusez pas : vous restez près de moi parce que vous savez bien que je vous aime comme le meilleur de mes amis, et qu'à défaut d'un sentiment plus tendre

<et[e amitié-là a bien son prix.

— Mais vous l'aimez donc bien? dit le pauvre Taboureau avec un accent désespéré.

— Si je l'aime î si je l'aime ! Mais non , non ; vous me repro- cheriez encore d'être cruelle. Tenez , ne parlons pas de cela , mon ami.

REVUE DE PARIS. 13

— Vous avez raison , ligresse , car c'est affreux ! Je me sens dévoré de jalousie et d'envie, et mal heureusement le chagrin ne me fait pas même maigrir. Je crois , tête bleue! que j'en- graisse de male-rage. Mais écoutez mes conseils , je vous les donne dans votre intérêt. Sans doute vous êtes toujours charmante, sans doule vous êtes toujours l'adorable Psyché, mais il faut arriver près de lui parée de tous vos avantages; eh bien ! la fatigue d'une longue route, voire agitation, vos inquié- tudes, tout cela a bien pu altérer un peu votre fraîcheur, tandis qu'un jour ou deux de repos vous la rendraient.

— Un miroir , un miroir , s'écria Toinon avec inquiétude. Ce fut en vain que Taboureau chercha une glace dans cette

chambre d'auberge nue et déserte. Il allait descendre pour prendre dans la chaise le nécessaire de voyage de Toinon , lors- qu'une rumeur assez prolongée se fit entendre sur la place. Ta- boureau se mil à la fenêtre , écouta un moment ets'écria : Belle tigresse , voici qui nous intéresse, écoutez.

Toinon courut à la fenêlre.

Un assez grand nombre de paysans et de bourgeois étaient rassemblés sur la place d'Alais, et paraissaient dans une grande agitation. Presque tous appartenaient à la religion catholique, et l'on entendait sourdement bourdonner ces mots : Au diable les chanteurs de psaumes ! — Encore la guerre civile ! — Que n'écrase-t-on une bonne fois ces fanatiques maudits.

Quelques religionnaires , remarquables par leurs vêtements noirs ou bruns , écoulaient sans se troubler ces manifestations hostiles , et parcouraient les groupes d'un air calme et grave.

Tout à coup les bourgeois crièrent avec acclamation : Vivent les dragons de Saint-Sernin !

— Le régiment de Tancrède ! dit Toinon , et elle écouta avec la plus vive attention.

A ce moment on vit arriver par une des rues qui donnaient sur la place un cavalier suivi d'un trompette ; tous deux por- taient l'uniforme des dragons de Saint-Sernin. Ils pouvaient à peine frayer un chemin à leurs montures au milieu de la foule qui les entourait en les accablant de questions.

— Monsieur le dragon , est-il vrai que les montagnards se sont révoltés dans l'Ouest? disait l'un.

— Brave trompette, reprenait l'autre, on dit qu'il y a eu

1 2

14 RtVUE DE PARIS.

d'effrayants miracles sur la monlagne d'Ayyoal? En savez-vous quelque chose ?

— Digne brigadier, est-il vrai que les réformés de la plaine de l'Hort-Diou aient brûlé les églises catholiques du bas pays? demandait celui-ci.

— Allez au grand diable d'enfer ! s'écria le brigadier Larose pour toute réponse , et il éperonna sa monture pour la décider à ruer ou à se cabrer , afin de se faire faire place.

Voyant l'inutilité de ses efforts , car la foule augmentait de moment en moment , et paraissait résolue à user de sa force d'i- nertie pour contraindre le brigadier à donner des nouvelles de l'insurrection , Larose dit à son irompelte de sonner quelques ai)pels afin de commander l'attention des habitants.

— Le dragon va parler ; silence , silence , dirent ceux qui enlouraient le cavalier.

— Ah ! ah ! réponditla foule avec un murmure de satisfaction croissante ; quelques cris de : Vivent les dragons de Saint-Ser- nin ! se firent entendre de nouveau.

Larose, se dressant sur ses étriers , fit un geste impératif, et dit d'une voix forte : Bourgeois et manants, je vous somme de me livrer passage, au nom du roi et de mon capitaine , M. le marquis de Florac , qui m'envoient en toute hâte à ftlontpelHer auprès de monseigneur l'intendant.

— Mon cher Taboureau , dit Toinon , descendez vite prier ce soldat de monter ici. Tenez , vous lui donnerez ce louis. Bon- heur du ciel ! je vais avoir des nouvelles de Tancrède.

Taboureau descendit en soupirant , et s'aventura dans la foule pour s'approcher du dragon , qui continuait à réclamer en vain le passage.

— Il faut que le dragon nous dise ce qui est ariivé dans l'Ouest et dans les montagnes , s'écriaient les plus opiniâtres en se pres- sant autour du cavalier , qui s'escrimait du bout de ses bottes forles et de ses talons éperonnés pour repousser les curieux. N'y pouvant parvenir , et souverainement impatienté , il or- donna à son trompette de sonner un nouvel appel.

— Il va parler ! il va parler ! s'écria la foule avec un frémis- sement de curiosité satisfaite.

— Bourgeois et manants, dit Larose en découvrant ses fontes et en prenant un pistolet à son arçon , puisque vous vous obstinez

REVUE DE PARIS. 15

h TOUS presser autour de moi comme nii troupeau de moutons égarés, quoique je vous aie sommés, au nom du roi el de mon capitaine, de me laisser passer , je vais essayer d'envoyer de- vant moi la balle de mon pistolet en manière de sentinelle per- due , pour voir si elle me fera faire place.

Et le brigadier arma son arme , après avoir ordonné à son trompette d'en faire autant.

L'effet de celte menace fut soudain et prodigieux , le flot du peuple reflua violemment du centre vers la circonférence, car les voisins du brigadier craignirent d'être les premiers at- teints ; les deux dragons ainsi dégagés traveisèrent facilement la place.

Lorsqu'ils furent arrivés devant la porte de l'auberge. Tabou- reau s'approcha de Larose , lui mit un louis dans la main , et lui dit : Mon brave dragon , il y a là-luiut une jolie dame qui veut vous parler au sujet de votre ca|)itaiue, et qui espère que vous et votre trompette accepterez quebiues rafraîchissements, dont vous devez avoir besoin.

— Mon trompette n'éprouve jias d'autre besoin que celui de garder mon cheval, dit Larose en jetant ses rênes à son compa- gnon de route, et en descendant de sa monture. Ainsi, con- duisez-moi vite h cette jolie dame , mon brave monsieur , car il faut que je sois à Montpellier cette nuit même.

Et Larose se redressa galamment dans son uniforme, épousse- ta son justaucorps du bout de sou gant de buftïe , secoua la poussière de ses bottes fortes , passa sa longue moustache blonde entre le pouce et l'index de sa main gauche , et suivit Taboureau.

Lorsque le dragon entra dans la chambre , il vit , non sans un certain émoi sensuel , sur une petite table fort bien servie , un pâté à crolite dorée , un pain blanc comme la neige , et une poudreuse bouteille de vin de Bourgogne , que Zerbinette , la brune suivante , essuyait de ses blanches mains.

Ces provisions avaient été empruntées , par l'ordre de Psyché, à la cantine dont Taboureau garnissait toujours prudemment un des coffres de la chaise.

Le sigisbé fit une moue épouvantable en voyant l'unique es- poir de son souper exposé à la voracité du soldat.

— Mais, figresse, dit-il à voix basse en s'approchanl de

16 REVUE DE PARIS.

Toinon , il ne nous reste absolument que ce pâté de bec-figues au romarin , et un pareil drôle est incapable d'en soupçonner la délicatesse; j'ai moi-même une faim de loup, et....

Mais , sans lui ré|)ondre, Toinon dit, en montrant une chaise au brigadier : Bon soldat , asseyez-vous là ; et toi , Zerbinette , sers-lui à boire.

Zerbinette fît coquettement sauter le bouchon en lui donnant une chiquenaude du bout de ses jolis doigts, et versa un glo- rieux rouge-bord au dragon; celui-ci. toujours debout, prit le verre de sa main droite, fit un salut de la gauche, et après avoir bu d'un trait , dit galamment à Zerbinette en manière d'impromptu :

Je bois ceci à vos beaux yeux , Mais, sacrebleu , je voudrais mieux !

Puis , examinant une gouttelette couleur de rubis qui restait au fond de son verre, le brigadier ajouta d'un air connaisseur en faisant claquer sa langue contre son palais : Eh bien ! voilà un petit vin de pays qui ferait boire un enragé.

— Le sauvage! dit Taboureau, du véritable nectar du clos de Vougeot ! de la cave de Villandry... du 1684! 11 appelle ça du vin de pays!... Mais c'est du vin de Cahors qu'il te faudrait pour gratter ton gosier pavé, misérable! car tu as du goût comme un entonnoir.

— Sers-le , Zerbinette , dit Toinon ; après une longue route dans les montagnes , il doit avoir une faim ! pauvre soldat !

— Pauvre soldat ! reprit Taboureau avec dépit; et il ajouta : Je puis vous assurer, belle Psyché , qu'un voyage en chaise de l)Oste, quand on n'a ni déjeuné ni dîné,' vaut au moins une route dans les montagnes pour donner de l'appétit.

Et Je sigisbé regardait avec douleur Zerbinette découper le pâté , et en servir une large tranche au soldat.

— Ne vous gênez pas , mon digne monsieur, dit Larose en faisant signe au sigisbé de se |)lacer en face de lui. Si le cœur vous en dit , mettez-vous là; il en restera toujours, allez!

Mais Claude, croyant la compagnie d'un soldat au-dessous de lui, remercia sèchement Larose en se disant à demi-voix : Peste

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soit du maroufle qui me fait les honneurs de mon pâté , encore ! Puis, il ajouta en voyant avec quelle activité Larose dépêchait les morceaux : Ce glouton vorace ne fait pas pourtant plus at- tention à ce qu'il mange là que s'il engloutissait le plus vulgaire des hochepots.

Toinon, espérant que sa gracieuse et substantielle hospitalité rendrait Larose expansif , lui adressa bientôt , presque coup sur coup , les questions suivantes :

— Dites-moi , monsieur le dragon . quand avez-vous quitté M. le marquis de Florac? Oii est-il maintenant? Se porte-t-i! J)ien? Ne court-il aucun danger?

Larose répondit , la bouche pleine , il est vrai , mais très-ca- tégoriquement à ces questions précipitées : J'ai quitté M. le mar- quis cette nuit à trois heures du matin; il est au Pont-de-Mont- vert avec sa compagnie ; il se porte comme un charme, ne court aucun danger , à moins que les braillards à grands chapeaux no tentent quelque mauvais coup sur l'abbaye.

— Que dites-vous , juste ciel ! s'écria Toinon effrayée ; quel coup de main.., expliquez-vous...

Après avoir hésité un moment, Larose dit à voix basse à Toinon en lui montrant Taboureau : Écoulez, ma jolie dame, il y a ici quelqu'uh de (rop ; c'est ce gros juslaucorps mordoré, qui suit de l'œil chacune de mes bouchées , comme un chien qui regarde manger son maître ; envoyez-le tenir compagnie à mon trompette et mon cheval ; ça les amusera tous les trois , et quand nous serons seuls avec mademoiselle (il montra Zerbinette) , je vous dirai tout.

— Taboureau , mon ami , dit la Psyché , voyez donc si l'on a pensé à donner quelque chose à ce pauvre trompette?

— Eh , tête-bleue , madame! ce pauvre trompette n'a besoin de rien, cel aalre pauvre homme son compagnon vient de manger i)Our eux deux ! s'écria Taboureau hors des gonds. Au diable les pauvres soldats !

— J'ai à parler seule à ce soldat, dit Toinon ; allez, Je vous en prie, allez...

— Mais , morbleu !

— Soit; ce sera donc moi qui irai dans une autre chambre, dit Toinon avec impatience en se levant à demi.

Zerbinelle ouvrit la porte , et Taboureau sortit courroucé.

18 REVUE DE PARIS.

Le brigadier regarda sortir Claude en fronçanl le sourcil , et dit à Toiiion :

— Si je n'avais pas eu encore quelque cliose A dire à ce pâté, à celte jjouteille et à vous, ina jolie dame, j'aurais à l'instant proposé un coup de rapière à cette grosse panse , pour lui ap- prendre à refuser de boire un verre de vin avec un dragon de Saint-Sernin.

— Ne faites pas attention à ces misères , dit Toinon ; mais répondez-moi • quel danger peut courir !M, de Florac?

— Eh bien ! donc , ma jolie dame, quoique mon capitaine m'ait défendu de dire ce qui se passe dans l'Ouest , avant mon arrivée à Montpellier, je vois que ces rustauts sont à peu près instruits de tout, et (pie demain ce ne sera plus un secret j ainsi quelques heures de plus ou de moins ne font rien , et d'ailleurs ce que je vais vous dire , vous ne le répéterez à personne?

Toinon fit un signe négatif.

— Saciiez donc, continua Larose, que les chanteurs de psaumes se sont soulevés , tous les Cévenols sont en armes , c'est- à-dire sont en bâtons , en fléaux et en fourches , car les révoltés n'ont pas , dit-on, cent mousquets à eux. Mais c'est égal, ces rustres-là sont si sauvages , qu'ils viennent sur vous tète bais- sée , avec une faux emmanchée au bout d'un bâton, et qu'ils vous l'enfoncent bêtement à travers le corps, avec autant de satisfaction que si c'était une véritable arme de guerre , comme qui dirait une hassegaye ou une pertuisane ! c'est-à-dire , voyez- vous , ma petite dame , que ça fait rire , ajouta le brigadier en haussant les épaules avec un geste de mépris.

— Sainte Vierge ! c'est à donner la chair de poule , dit Zerbi- nette en frisonnant.

— Mais M. de Florac court donc risque d'être attaqué par ces misérables? sécria Toinon avec une inquiétude croissante.

— Mon capitaine ne court pas de risques pour ça , ma jolie dame ; mais il peut être d'un moment à l'autre invité à écharper ces lourdauts , vu qu'il est au Pont-de-Montvert avec l'archi- prêtre des Cévennes et une kirielle de prisonniers huguenots dans les ceps. Or, en comptant ces vermines de miquelets, il n'y a pas cinq cents hommes de troupes dans ra!)baye ; et on dit que ces fanatiques sont déjà plus de deux mille révoltés , et qu'ils ont l'idée de venir mettre le feu à l'abbaye, délivrer

REVUE DE PARIS. I<)

leurs camarades , massacrer l'arcliiprêtre et en faire aillant h mon capitaine et au vieux Poul qu'ils prennent pour le diable en personne. A part ça , il n'y a pas ce qu'on appelle de danger ; mais , par prudence , mon capitaine m'a envoyé à Montpellier, auprès de M. de Bâville et de 31. de Broglie , pour demander dii renfort

— L'abbaye du Pont-de-Montvert est-elle trèséloignée d'ici ? dit Toinon d'un air absorbé.

— Elle est à douze lieues, ma jolie dame; mais quels che- mins ! absolument comme pour aller chez le diable.

— Est-ce que les révoltés occupent le pays qui conduit à l'ab- baye? demanda Toinon en réfléchissant.

— Pas aujourd'hui du moins , ma jolie dame ; ils n'osent pas encore descendre dans le plat pays, car on assure que leurs prophètes j comme ils appellent ça , leur ont défendu de mettre les pieds hors du diocèse de Mendes.

— Quels prophètes, monsieur le soldat ? demanda Zerbinelte pendant que sa maîtresse semblail absorbée dans ses réflexions.

— Quant aux prophètes , répondit Larose d'un air mysté- rieux , c'est du louche, c'est du magique. Moi, je n'en ai jamais vu ; mais un maître de la deuxième compagnie de Saint-Sernin. le vieux Lalanlerne , en a vu un il y a huit jours , perché suc le faîte d'un rocher. Il paraît , voyez-vous , que les prophètes . c'est des espèces de galopins possédés de Satan, qui soufflent du feu par le nez et par la bouche avec une vapeur extrême- ment infecte , ce qui fait que ces sauvages de huguenots les chérissent et les respectent à cause de ça. Il parait que , depuis quelques jours , le diable a déchaîné un chapelet de ces possédés au milieu de tout le tremblement de l'enfer.

Zerbinelte joignit les mains avec effroi en disant :

— Mais , seigneur soldai . ce sont peul-èlre des lutins?

— Ça doit être quelque chose comme cela, car le vieux La- lanterne , qui s'est battu en Hollande contre les Anglais , dit que les prophètes sont de la même espèce que ces héréliques Bre- tons, et qu'avant de tirer sur un prophète ou sur un Anglais, il faut toujours faire une croix avec son pouce sur la crosse de son mousquet. Quant aux chefs de huguenots révoltés, il y a parmi eux un drôle que M. le marquis connaît bien, un certain Jean Cavalier , qui élait boulanger A Anduze et que mon caj)!-

•20 REVUE DE PARIS.

taine a manqué de faire fusiller il y a trois ans. Celui-là com- mande la jeunesse du plat pays et des bourg ; l'autre chef de ces brigands , qui commande les montagnards , est un vieux fores- tier surnommé l'ours d'Aygoal.

— Où pourrai-je trouver un guide qui puisse me conduire à l'abbaye du Pont-de-Montvert ' demanda tout à coup Toinon qui n'avait pas écouté ce que disait Larose.

— Aller au Pont-de-JMontvert ! vous, ma jolie dame ! s'écria- t-il, vous n'y pensez certainement pas.

— Où pourrai-je trouver un guide , encore une fois ?

— Aller au Pont-de-Montvert î répéta Larose : mais songez donc , ma jolie dame , que c'est presque un miracle qu'en ve- nant de l'abbaye ici , moi et mon trompette , nous n'ayons pas élé attaqués et massacrés. Cette révolte prend et s'étend comme de l'amadou , on n'y conçoit rien ; les rebelles poussent de tous côtés en une nuit comme des champignons : peut-être demain les chemins ne seront-ils plus praticables sans escorte, surtout en remontant vers l'ouest; mais en descendant du côté de Montpellier , je crois que tout est encore tranquille , tandis que par là , ajouta le dragon en montrant le côté où le soleil com- mençait à s'abaisser , que le diable me brûle si j'y reviens sans un détachement bien armé , avec une vedette à l'avant-gardeet une vedette à l'arrière-garde.

— Alors c'est ce soir , c'est à l'instant qu'il faut que je parte, dit Toinon , puisque les communications sont encore libres.

Zerbinette regardait sa maîtresse d'un air à la fois incrédule et effrayé.

— Mais vous ne savez pas ce que c'est que ces brigands-là , ma jolie dame , dit Larose stupéfait de la résolution de Toinon ; vous ne savez pas....

Toinon l'interrompant prit une nouvelle pièce d'or , la lui donna et lui dit :

— Merci , bon soldat , je ne veux pas vous retenir plus long- temps et augmenter ainsi vos dangers; adieu. — Puis se ravi- sant, elle ajouta : — Puisque vous dites la route peu sûre, il serait possible que je ne revisse plus M. de Fiorac; mais vous, assurément , vous le revenez : eh bien ! alors , dit-elle en tirant une petite boîte de sa |)0che , vous lui rcmetirez ceci ; vous lui direz (jue vous m'avez vue au momeni où j'allais partir pour

REVTE DE FARIS. 21

tâcher de le rejoindre. Vous lui direz bien, surtout, que si je n'ai pu y parvenir (elle essuya une larme qui roula dans ses grands yeux ) , ça n'a été ni la volonté , ni le courage , qui m'ont manqué.

Larose, ému malgré lui , prit la boite des mains de Toinon , et regardant la jeune femme avec une compassion mêlée de res- pect , il lui dit gravement : — Madame, il faudra , voyez-vous que Larose soit cul-de-jatte et manchot tout ensemble pour ne pas obéir aux ordres que vous lui donnez pour son capitaine.

Après avoir fait un salut militaire , le brigadier sortit telle- ment troublé , qu'il n'adressa pas même à Zerbinette un galant distique en manière d'adieu.

Montant aussitôt à cheval , et voulant regagner le temps qu'il venait de perdre , il prit au galop la route de Montpellier, suivi de son trompette.

XVI.

LE GlIDE.

Le brigadier sorti , Zerbinette dit à sa maîtresse ; Vous ne pensez pas , j'espère , madame , à faire véritablement cette folle?

— Quelle folie, mademoiselle?

— Mais , madame , la folie d'aller à cette abbaye , pour y re- trouver monsieur le manjuis. Vous exposer à tant de dangers, c'est vouloir tenter Dieu ; et si nous tombions entre les mains des hérétiques !... Mascarille me racontait tout à l'heure des choses à faire frémir !

La Psyché haussa les épaules , et répondit très-sèchement à sa suivante :

— Dites à l'hôte de monter sur-le-champ.

Zerbinette descendit d'assez mauvaise grâce , et fit part des ordres de sa maîtresse à l'hôte de la Croix Pastorale , au digne Thomas Rayne , alors occupé à recevoir les instructions com- pliquées de Taboureau pour le souper.

— Un moment, dit le sigisbé en examinant un superbe pois- son; puisqu'un heureux hasard a fait tomber du ciel celle truite

22 KEVUE DE PAP.IS.

dans voire garde-manger, n'oubliez pas de la faire traifer comme elle le mérite et de la faire cuire dans un court bouillon de vin blanc bien assaisonné ; ajoiilez-y quelques oignons blancs piqués de clous de girofle , c'est indispensable. Vous servti'ez ensuite sur une trancbe de pain grillée les cailles rôties , bien entortillées de feuilles de vigne , et entin pour entremets ce que vous ajjpelez un farol aux prunes sauvages , quoique je me défie extrêmement de celte lourde pâte provinciale, ajouta Taboureau en montrant d'un air inquiet le gâteau prêt à être enfourné , c'a m'a l'air trés-peu feuilleté.

— Monseigneur peut se fier à moi pour le farol; c'est un mets digne des dieux et de monseigneur , dit Tbôte en saluant res- pectueusement Taboureau , dont le splendide habit lui imposait beaucoup.

— Servez donc le plus tôt possible , notre hôte , car je meurs de faim. Je vais en attendant faire un tour dans la ville pour prendre patience, dit Claude en sortant de l'hôtellerie; et il ajouta : J'espère au moins que cette fois il n'y aura pas ûe pau- vre soldat pour manger mon souper.

Thomas Rayne monta aussitôt chez la Psyché.

— Je voudrais avoir un guide qui pût me conduire au Pont- de-Montverl , et partir à l'instant, dit Toinon.

— Aller au Pont-de-Montvert , madame ! mais vous ne savez donc pas que les héréliques de l'Ouest...

— Je sais tout ce qu'on dit , mais il n'importe ; je veux partir à l'heure même pour le Pont-de-Montvert, et trouver un guide. En connaissez-vous un?

Thomas Rayne tourna son bonnet dans tous les sens, se gratta l'oreille et finit par dire :

— On a tellement peur des fanatiques, madame, depuis qu'ils se sont rassemblés en armes , que , ni pour or, ni pour argent , vous ne trouverez persoinie qui veuille mettre le pied hors de la ville.

— Mais le postillon qui m'a amenée.., ne peut-il pas me con- duire au Pont-de-Montvert?

— Le postillon ! sortir d'ici ! et voilà la nuit qui vient ! Ah ! madame, on voit bien quti vous êtes étrangère. On couvrirait leurs selles de pièces d'or qu'ils ne bougeraient pas , les pos- tillons ! Et les hérétiques ! vous ne savez donc pas que la vue

REVUE DE PAKIS. 23

d'une voilure les attire comme le miel attire les mouches !

— Quelle lâcheté ! s'écria Toinon en frappant du pied avec colère ; ne pas trouver un homme de cœur et de résolution !

— Si madame voulait attendre à après-demain , il doit arriver de Nîmes un convoi de muletiers qui s'en vont dans le Rouergue; ils doivent passer tout près du Ponl-de-Montvert. S'ils osent toutefois malgré les bruits s'aventurer dans l'Ouest , alors vous pourrez les suivre.

— Mais une heure , mais une minute de letard , sont pour moi d'une conséquence fatale ! Je donnerai , vous dis-je , vingt, trente louis, s'il le faut... mais trouvez-moi un guide, pour l'amour du ciel , un guide !

Après avoir réfléchi quelque temps , l'hôtelier se frappa le front et s'écria : Peut-être que la pauvre jeune femme noire , qui se dit aussi bien pressée d'arriver dans l'Ouest , consentira à vous accompagner, madame.

— Quelle est cette femme?

— Une pauvre fille vêtue de deuil , qui voyage à pied. Elle est arrivée il y a tantôt une heure ; elle se repose maintenant , mais elle veut se remettre en route au coucher du soleil, malgré tout ce qu'on a pu lui dire. Par saint Thomas, mon patron ! elle a l'air de ne craindre ni Dieu , ni diable , ni fanatique , ni prophète... Quelle fille , Jésus-Dieu ! un corselet d'acier lui irait mieux qu'une goigerette !

— Et où va-t-elle ?

— ASaint-Andéol-de-Clerguemot ; c'est àdeuxlieues duPont- de-Montvert. Vous voyez, madame , que si elle veut vous con- duire où vous avez affaire , cela ne la dérangera pas beaucoup.

— Et où est celte jeune fille? ^uis-je la voir? Envoyez-la moi , dit vivement Toinon ; je la payerai ce qu'elle voudra , si elle consent à me servir de guide.

Thomas Rayne secoua la tète.

— Celte pauvre jeune fille semble plus fière que la femme d'un comte, madame. Voyant qu'elle voyageait à pied , et la croyant indigente , lorsqu'elle a voulu me payer le morceau de pain , le verre d'eau et les aubergines grillées qu'elle a mangées bien modestement , je lui ai dit : Gardez votre argent, ma bonne fille, Thomas Rayne n'a pas pris pour rien l'enseigne de la Croix pastorale. Faites une prière pour moi , et je serai bien

24 REVUE DE Î'ARIS.

payé de mon iiumùne. Mais, Dieu du ciel ! à ce uio{ de prière et d'aumône, la jeune fille m'a jeté avec sa pièce d'argent un regard si courroucé , qu'à l'avenir je demanderai plutôt double écot à mes hôtes , que de leur faire seulement la générosité d'un verre d'eau !

— Menez-moi près de cette jeune fille, dit Toinon en se le- vant et en ajustant ses coiffes. Elle est fière , tant mieux; elle me comprendra peut être.

— Elle est dans la petite chambre près du pressoir, dit Thomas Rayne. Le chemin est obscur ; si madame veut me suivre , je vais la guider.

Toinon suivit l'hôtelier. Après avoir traversé une cour, elle arriva dans un assez long corridor.

Ne se souciant pas sans doute de se trouver avec la jeune fille qu'il avait involontairement offensée, Thomas s'arrêta et dit à voix basse à la Psyché, en lui montrant une porte entr'ouverte :

— Voici sa chambre , madame. Et il disparut.

XVII.

LA CEVENOLE.

Toinon, trop préoccupée de sa résolution pour se sentir in- timidée , poussa doucement la porte et entra.

Sans doute accablée par les fatigues de la route , la jeune fille dormait.

Elle était si belle, malgré la pauvreté de ses vêtements , sa beauté avait un caractère si énergique et si grand , que Toinon resta un moment stupéfaite d'admiration.

Celte chambre , petite, obscure, était éclairée par un œil -(ie- bœuf, placé assez haut, qui filtrait un jour vif et rare sur le grabat où la jeune fille reposait , vêtue d'une longue robe de bure noire ; un mantelet à capuchon de même étoffe nommé «/«M/^e dans le bas Languedoc, était posé près d'elle sur une chaise , avec son bâton ferré, un bissac de cuir et ses sandales poudreuses.

Le noble profil de la jeune fille se détachait en lumière de»

REVUE DE PARIS. 23

ombres de l'alcôve : on eùl dit le modèle d'une des ardentes et brunes figures de Murillo ou de Zuibaran.

Elle avait le front large, le nez droit et un peu long, les lèvres relevées et charnues, le menton saillant; l'arcade de l'orbite pres(|ue aussi droit que le sourcil d'ébène qui le des- sinait. Ses cheveux d'un noir bleu à reflets Justrés, un peu dé- frisés par l'humidité de l'eau dans laquelle la jeune fille av;!it sans doute baigné son visage , tombaient en boucles naturelles autour d'un cou d'une pureté antique. Le frais duvet de la Jeu- nesse veloutait son teint doré par le soleil du midi. Quoiqu'elle fût pâle , le brun animé de sa peau annonçait la force et la santé. Elle était de haute stature, et ses larges épaules, ainsi que ses robustes hanches , faisaient encore valoir sa taille fine et svelle.

Les manches de sa robe , relevées pendant son sommeil , laissaient voir ses bras nus, ronds et nerveux : l'un pendait presque jusqu'à terre , l'autre soutenait sa tête.

Ses mains et ses beaux pieds , quoique un peu hâlés , té- moignaient par l'élégance de leurs formes qu'elle ne se livrait habituellement ni à de longues fatigues , ni à de durs travaux.

Toinon examinait en silence , avec une curiosité mêlée de crainte , cette beauté sauvage ; tout à coup la jeune fille fit iu\ mouvement, et sa figure , au lieu de rester de profil , se trouva de face.

Sous ce nouvel aspect , l'expression de sa physionomie parut à la Psyché sombre, violente , presque menaçante.

La jeune fille rêvait, un sourire amer et douloureux agitait ses lèvres. Elle plissait ses noirs sourcils , deux ou trois*fois elle secoua la tête sur son oreiller; puis, toujours songeant , elle dit à voix basse et entrecoupée ces mots sans suite : Jean... non je ne suis pas coupable... Cavalier, je te le jure... mon père... mort... le marquis de Florac... infâme... oh! in- fâme... infâme!

Elle prononça ces dernières paroles avec une énergie si crois- sante , avec tant d'exaltation , que lorsqu'elle dit le mot infâme pour la troisième fois , elle s'éveilla en sursaut.

Jamais Toinon n'avait vu cette jeune fille, mais en entendant ces mots le marquis de Florac infâme ! la Psyché fut con- vaincue par une révélation occulte, véritable prodige de l'amour,

1 3

26 REVUE DE PARIS.

qu'entre cette femme et Tancrède il y avait quelque secret fatal.

Toinon avait écouté le récit de Larose avec une attention , avec une anxiété dévorantes 5 les moindres circonstances de celte narration s'étaient gravées dans son esprit, et le nom de Cavalier, l'un des chefs rebelles , lui était surtout resté présent à la mémoire comme le nom d'un des ennemis les plus dan- gereux de M. de Florac.

Or cette jeune fille avait aussi prononcé ces mots pendant son sommeil : Cavalier, je te jure... Quel lien mystérieux l)ouvait donc exister entre ces trois personnages, la jeune fille, Cavalier et Tancrède?

La Psyché ne pénétrait pas encore ce secret. Mats au coup douloureux qui venait de retentir dans son cœur, mais à l'ar- deur de sa haine , de sa jalousie , de sa curiosité poignante , mais à sa terreur instinctive , elle sentit de ce moment qu'Isa- bpau (car c'était elle) devait être la plus mortelle ennemie de Tancrède.

En présence de ces craintes , Toinon devait tout tenter pour décider Isaheau à lui servir de guide , espérant l'épier pendant la route, et pouvoir détourner de Tancrède les malheurs qu'elle redoutait pour lui.

Isabeau , voyant à son réveil une étrangère près de son lit , se leva brusquement. Elle parut à Toinon plus grande encore debout que couchée.

— Que voulez-vous? lui dit durement Isabeau en fronçant ses sourcils d'ébène et en attachant sur la Psyché un regard noir et l)i ofond comme la nuit.

— Vous parler, répondit résolument Toinon dont les grands yeux gris clairs et brillants ne se baissèrent pas devant le sombre coup d'oeil d'Isabeau.

Ces deux femmes de naturels si différents s'examinèrent en si- lence, l'une fière, grande et forte, l'autre petite, souple et ner- veuse. On eût dit une lionne prête à rugir contre une couleuvre.

Après ce premier moment involontairement donné à l'expres- sion d'une haine sourde et mal contenue, Toinon réfléchit qu'il s'agissait de lutter de ruse et non de violence avec cette femme, et que ce n'était pas en la bravant qu'elle la déciderait à lui servir de guide.

REVUE DE PARIS. 27

La Psyché appela donc à son aide toutes les ressources, toutes les liypocrisies de son artj comédienne exercée, elle baissa timidement ses beaux yeux , qui éteignirent bien vite leur étin- celle de courroux passager dans une larme d'une angélique tristesse; sa bouche enfantine modela le sourire le plus tou- chant, le plus ingénu , ses deux petites mains s'élevèrent sup- pliantes , elle plia ses genoux à demi et dit d'une voix douce et tremblante d'émotion :

— Pardon, mademoiselle, mais, hélas! je viens vous de- mander un grand service.

— Je suis seule , je suis pauvre , je ne puis rendre service à personne , répondit sèchement Isabeau.

— Si vous daigniez y consentir, vous pourriez pourtant tout pour moi , mademoiselle , dit la Psyché en tombant à ge- noux.

— Je suis protestante , dit Isabeau en se reculant d'un pas , et croyant par celle déclaration couper court à l'entretien.

— Et moi aussi ! dit Toinon à voix basse , en faisant un signe mystérieux.

La Psyché avait risqué ce mensonge , sans trop en prévoir les conséquences , mais elle ne songeait qu'au moment présent, et son esprit exalté par la difBcullé de sa position lui suggérait à l'instant une fable assez vraisemblable.

— Vous êtes de la religion réformée ? reprit Isabeau d'une voix moins rude, en attachant sur Toinon un regard péné- trant.

— Hélas oui , ma mère et mes sœurs sont prisonnières au Pont-de-Monfvert. J'arrive de Paris pour les rejoindre , mais le postillon qui m'a amenée refuse de marcher, dans la crainte des révoltés , comme ils disent. Personne ne veut me servir de guide. L'hôtelier m'a dit que vous alliez du côlé du Pont-de- Montvert. Par pitié, laissez-moi vous accompagner. Si vous avez une mère, des sœurs , un père, mademoiselle, vous com- prendrez tout ce que je souffre, tout ce que je désire ! — Et la Psyché embrassait en pleurant les genoux d'isabeau.

— Relevez vous , relevez-vous , dit celle-ci d'un air attendri ; puis elle ajouta : Je n'ai pas de sœur, je n'ai plus de mère , je n'ai plus de père ; mais vous êles de notre religion , et je dois faire pour vous tout ce que je ferais pour ma sœur. — Puis ,

28 REVUE DE PARIS.

après un moment de silence, elle dit à Toinon : On voit à votre ."iccent que vous n'êtes pas de ce pays.

Psyclié, avec la présence d'esprit que donnent quelquefois les circonstances dangereuses, reprit vivement : Non, nous sommes de l'Artois. Ma mère et mes sœurs voulaient fuir à Genève, elles ont été arrêtées en Languedoc et conduites prisonnières au Pont-de-Montverl. Apprenant ce malheur, je suis partie de Paris où je demeurais chez une de mes tantes, avec mon frère,- une suivante et un laquais m'ont accompagnée, et je viens partager le sort de ma mère et de ma sœur, être prisonnière avec elles , ou libre avec elles.

— Pauvre petite ! dit Isabeau en la contemplant avec émo- tion ; et prenant les deux mains blanches de Toinon dans ses mains brunes et nerveuses , elle ajouta avec un douloureux sourire : Vous êtes jeune , vous êtes belle , vous êtes riche, sans doute, et déjà malheureuse! déjà!... Puis, comme si elle eût chassé un souvenir pénible , Isabeau reprit : Mais vous n'aurez jieut-êlre ni la force , ni le courage de m'accompagner?

— Que voulez-vous dire?

— 11 ne faut pas songer à voyager en voiture, vous ne trou- verez ni un cheval , ni un postillon pour vous conduire. La route que je vais prendre s'enfonce dans les montagnes, dans des sollitudes affreuses , mais cède roule abrège beaucoup le chemin , elle est déserte , et nous sommes presque sûres de n'y rencontrer personne.

— Et quand arriverez-vous au Pont-de-Monlvert?

— Demain au coucher du soleil.

— Et vous partirez ce soir ?

— A l'heure même , dit Isabeau,

— Je pars avec vous. Demain j'embrasserai ma mère , reprit résolument la Psyché.

— Votre mère a une noble fille , dit gravement Isabeau.

— Je pourrai emmener mes deux domestiques et mon frère , n'est-ce pas? demanda Toinon, craignant de se trouver seule avec Isabeau pendant la route.

— Il vaudrait mieux n'emmener que votre frère; mais faites comme bon vous semblera. Votre fière est intrépide , capable de vous défendre en cas de danger, sans doute ?

Ce j)rélendu frère était Taboureau ; Toinon n'osa risquer un

REVUE DE PARIS. 29

mensonge si facile à découvrir, et répondit : Sa profession est une profession de paix et de mansuétude , et..,

— Serait-il ministre de notre sainte religion? demanda Isa- beau avec élonnement.

La Psyché allait changer Claude Taboureau en médecin ou en procureur j elle crut faire merveille en ne déraenlanl pas Isabeau , et réjtondit : Oui , mademoiselle...

— II est ministre ! s'écria Isabeau avec une respectueuse admiration; comment, ce serait un de nos saints pasteurs si dévoués à leurs troupeaux , et que les lois proscrivent sous peine de mort! il ose paraître au moment où nos frères se sou- lèvent? Il ose braver ainsi le bûcher ou la roue? 0 courageux martyrs de notre foi , votre sang a été fécond ! s'écria la jeune fille en levant les mains et les yeux au ciel par un mouvement plein d'enthousiasme.

Toinon frémit de son imprudence, mais il était trop tard ; voulant néanmoins atténuer un peu son étourderie, elle dit à voix basse à Isabeau : Silence! silence! si on vous entendait! mon frère a élé obligé de prendre un costume mondain , et de cacher ainsi qu'il était ministre de la religion réformée, afin de pouvoir voyager en sûrelé.

— Il va donc rejoindre nos frères dans les montagnes," pen- dant que vous irez retrouver votre mère et vos sœurs ? dit Isabeau à voix plus basse et en faisant un signe d'intelligence à la Psyché.

— Oui, oui, mais silence.

— Alors partons..., parlons, reprit Isabeau; c'est main- tenant un double devoir pour moi , de vous conduire , car les noires, depuis bien longtemps, sont privés dt- pasleurs , ils recevront la sainte parole de voire trère , comme la terre ar- dente et brûlée attend et reçoit la rosée célesle.

Toinon , ajustant ses coitfes à la liàte. dit à Isabeau .

— Attendez-moi ici , je ne puis me mettre en roule sous ce costume, je vais demandera l'Iiôle de me procurer des habits de paysans pour moi et pour mon frère.

— Mais ce déguisement éveillera peul-êlre les soupçons de l'hôte? dit Isabeau.

— Il nous croit catholiques; à la nuit, nous partons; d'ail- leurs , s'il le faut, j'achèterai son silence à prix d'or.

5.

30 REVUE DE PARIS.

Isabeau réfléchit iin moment, et dit : A la nuit donc, vous viendrez me prendre ici.

— Ici , dit Toinon; et puisse un jour le ciel vous rendre ce que vous faites pour moi !

— J'ai bien à expier envers le ciel , avant que mes bonnes actions me soient comptées , dit Isabeau avec une tristesse solennelle.

La Psyché disparut enveloppée dans sa mante.

XVIII.

LE DEPABT.

Lorsque la Psyché rentra dans sa chambre , elle y trouva Taboureau qui présidait aux préparatifs du souper.

— Croiriez -vous , double ligresse, dit le sigisbé , vous qui me refusez la nourriture du cœur et celle du corps , que je n'ai pas trouvé ici d'autre luminaire que cette fumeuse et abominable lampe? Mais enfin telle qu'elle est, elle éclairera un souper passable que je vais vous faire servir. J'espère au moins manger ma part de cekii-là , et j'en ai besoin , car léle-bleue! je meurs de fatigue et de faim , ajouta Claude en s'élendant complaisam- ment dans un fauteuil. Et puis après souper, quelle excellente nuit je vais passer dans cette auberge... ah ! je dors... je crois... rien qu'en y songeant.

11 y avait dans la physionomie , dans l'accent de Taboureau, tant de calme , tant d'abandon, tant de sécurité , il lui semblait si impossible qu'on pût porter la moindre atteinte à son repas et à son repos, que Toinon prévit de grandes difficultés à vaincre, pour décider son sigisbé k le suivre à l'heure même, et à entre- prendre à pied une longue route à travers les montagnes.

La Psyché hésita entre deux exordes. Devait-elle brusquement faire à Taboureau l'étourdissante proposition qu'on sait? Devait- elle au contraire l'y préparer peu à peu? Les moments pres- saient , les tempéraments n'étaient pas dans son caractère ; elle se décida pour le premier parti.

La sirène prit son plus mélancolique sourire , voila ses beaux

REVUE DE PARIS. 31

yeux de tristesse, et s'approchant du fauteuil an fond duquel était plongé Taboureau , elle s'accouda sur le dossier de ce meuble avec une grâce infinie ; dominant ainsi le malheureux sigisbé. elle lui jeta un adorable regard de tendresse câline et suppliante , en lui disant de sa plus douce voix : Écoutez, mon cher Claude, il faut que vous soyez assez bon, assez aimable pour me faire un grand sacrifice.

Taboureau, épouvanté , se sentit défaillir; il connaissait si bien la Psyché, qu'en entendant ces paroles caressantes , il soupçonna quelque nouvelle et horrible trame contre sa faim , ou contre sa tranquillité.

Il eut des vertiges et un moment d'hallucination ; il lui sembla voir mille fantômes de dragons qui ouvraient des bouches énormes en guignant son souper d'un œil vorace; sortant de sa première surprise, il s'écria en se redressant : Ah! çà , j'es- père bien , morbleu! qu'il ne s'agit pas de donner encore une part de noire souper à qudiiue pativre soldat?

— Non , noi! , mon cher Claude , vous allez souper bien com- modément assis dans ce fauteuil , et je vous servirai même, si vous le voulez, comme Zerbinette a servi le dragon.

Taboureau celle fois se leva debout , et dit à Toinon : Ceci n'est pas naturel , il y a quelque chose là-dessous. Psyché, ré- pondez.... soyez franche, vous avez , j'en suis sûr, à me de- mander quelque«énormité?

— Eh bien , oui , je l'avoue , mais c'était une folie ; n'y pen- sons plus.

— Et vous avez cent fois raison de ne plus y penser si c'est quelque chose qui puisse le moins du monde troubler ma quié- tude d'ici à demain matin dix ou onze heures, car je compte faire une matinée de chanoine, je vous en préviens. Ecoutez donc aussi , belle Psyché , je vous aime de tout mon cœur, vous le savez bien ; parmi tous vos gens de cour ou du bel air, parmi tous vos petits messieurs à grandes perruques , parmi tous vos fulminants plumets , aucun , malgré vos beaux yeux , n'aurait voulu être comme moi voire cavalier-servant et désin- téressé; remarquez bien ceci... dési?itéressé. Je ne vous re- proche pas ce que j'ai fait pour vous , j'ai agi ainsi parce que cela m'a plu, j'aurais à recommencer que ce serait tout de même. Mais , tête-bleue ! le dévouement a ses bornes. .le ne suis

32 P,EVUE DE PARIS.

pas un sylphe , moi ; j'ai les appétits grossiers de l'humanité , je l'avoue, je m'en fais même gloire ; aussi je vous déclare po- sitivement que ni le roi ni vous ne me ferez bouger de ce fau- teuil (et Claude, s'y re|)longeant avec fureur, s'y cramponna) <iue pour gagner la table on mon lit.

— Vous avez raison, mon ami, dit doucement la Psyché* oh ! vous vous êtes conduit pour moi noblement , généreuse- ment ! Vous avez fait ce que personne n'aurait fait ; et quel autre que vous , mon Dieu ! aurait consenti à être seulement l'ami... et elle reprit avec amertume : l'ami... de Toinon la Psyché ? Quel autre que vous aurait pris en pitié ma folle pas- .'lion? Quel autre aurait compris que si quelque chose peut racheter ma conduite passée, c'est ce fatal amour qui me dé- vore , et dont je tâche d'être digne à force de sacrifices ? Encore une fois , quel autre que vous aurait compris tout cela? Per- sonne ! personne! pas même celui qui la cause , cette passion invincible !

Et une larme brûlante tomba sur le front de Taboureau, car Toinon était restée accoudée au fauteuil.

Quoique ridicule et sot, Claude avait un excellent cœur. L'accent touchant et résigné de la Psyché le remua profondé- ment. Sans savoir ce que Toinon pouvait avoir à lui demander, il sentit déjà sa résolulion faiblir. Voulant lutter courageuse- ment, il lâcha de cacher l'émolion de sa voix en toussant à plusieurs reprises, et répondit durement ii la Psyché : Ma foi , ma chère amie , ce n'est , parbleu ! pas moi qui vous plaindrai, j'espère , si vous avez mal placé voire amour.

— Je ne demande point qu'on me plaigne , reprit tristement la Psyché , j'aime ! j'aime ! et s'il y a , voyez-vous , dans ce seul mot des abîmes de douleur, il y a aussi des trésors de félicité. C'est à la fois la vie et la moit de mon cœur. J'aime : aussi tout ce qui est résignation , dévouement , me transporte et m'exalte. Concevez mon ivresse... je suis assez heureuse pour rivoir un devoir, un noble devoir à remplir envers Tancrède !... Moi... moi... pauvre créature perdue et méprisée... je puis dans celle occasion me montrer aussi vaillamment aimîinte qu'une femme qu'on honore et qu'on respecte ! je puis faire pour Tan- crède ce que ferait sa sœur, sa femme ou sa mère ! Voyez si je puis hésiter !.. Un moment , je l'avoue , j'ai eu l'égoïste pensée

REVUE DE PARIS. 33

(It; vous demander encore votre appui. Pardonnez-moi celte pensée... Mon ami , n'avez-vous pas déjà trop fait pour moi... Aussi., adieu... bien tendrement adieu. — Et elle prit les grosses mains de Taboureau dans ses mains délicates. — Si ma recon- naissance , si mon inaltérable amitié peuvent vous payer de

toutes vos bontés , elle vous est acquise oh ! à tout jamais

acquise Adieu.

La Psyché, qui avait commencé cet entretien en comédienne, finit par s'attendrir véritablement. Elle n'était pas assezdépravée pour demeurer insensible à la délicatesse du dévouement de Claude ; et puis elle aimait, elle aimait profondément, et ainsi que le feu épure tout, son ardent amourTavait presque purifié de ses fautes passées.

Aussi lorsque Taboureau sentit ses mains serrées dans les mains de la Psyché , lorsqu'il vit les grands yeux de Toinon hu- mides de pleurs , il ne put vaincre sa faiblesse, il s'écria en se- couant la tète et en fronçant ses gros sourcils pour cacher une larme : Et voilà justement ce que je redoutais î Je suis pire qu'un oison... qu'une grue... j'ai maintenant le cœur tout retourné, plus l'ombre d'appétit , et vous me ferez , je crois , remonter ce .soir en voiture. Maudite ensorceleuse que vous êtes !

Et le digne sigisbé arpentait la chambre avec emportement.

— Non , non , mon ami , reprit Toinon en essuyant ses yeux j voici seulement ce que j'attends de votre amitié : vous resterez ici pendant huit jours avec Zerbinette et votre valet Mascarille ; si je ne suis pas revenue à cette époque... vous remettrez un papier que je vais écrire au bonhomme Feuillet , mon premier maître de l'hôtel de Bourgogne. C'est un don du peu que je possède ; je lui dois tout ; il n'est pas heureux ; je n'ai pas de famille , il est juste que je pense à lui. Quant à vous , mon ami , je vous destine ce petit cabinet en marqueterie dont je me ser- vais habituellement à Paris. Ce sera un souvenir de la pauvre Psyché.

— Ah çà , vous avez juré de me rendre fou! s'écria Tabou- reau. Mais quel diable de projet avez-vous donc en tête, que vous songez à faire votre testament ?

— Je pars à l'instant , à pied , avec une jeune fille du pays qui consent à me servir de guide jusqu'à l'abbaye du Pont-de- Montvert ofi je compte retrouver M. de Florac.

Si REVUE DE PARIS.

— Mais vous avez perdu la tête ! Pourquoi ne pas au moins partir en voiture?

— Aucun postillon ne voudra sortir de la ville ; on craint les hérétiques.

— Et vous ne les craignez pas , vous , avec une mendiante pour escorte?

— Je n'ai pas le choix de voyager autrement, Zei'binette a peur et refuse de m'accompagner ; d'ailleurs cettejeune fille est courageuse , elle connaît le pays; nous devons arriver demain soir à l'abbaye. Ce n'est qu'une nuit à passer; et d'ailleurs quel mal voulez-vous qu'on fasse à deux femmes ?

— Et vous allez courir les champs en mules de velours , en mante de taffetas, sans doute?

— Je vais faire venir l'hôte , et lui acheter des habits de ser- vante.

— Allons, un déguisement! rien n'y manque, l'équipée est complète ! Ah çà , et vous croyez que moi , votre ami , Je con- sentirai à celte folie; que je vous laisserai partir ainsi? Mais , malheureuse femme que vous êtes , songez donc que vous ne savez pas seulement si votre Tancrède voudra vous recevoir ! Vous penseriez à faire cette énormité pour l'amant le plus épris, le plus tendre , le plus passionné qui vous attendrait à deux ge- noux et les mains jointes , comme on attend son bon ange, pour moi , par exemple , que je vous dirais encore : ne partez pas ! à plus forte raison , je vous dis ; je vous répète , je vous crie : ne partez pas , morbleu ! ne partez pas ! quand il s'agit d'aller trouver un homme, qu'est-ce que je dis un homme? un tigre qui vous repoussera peut-être , s'écria Taboureau fu- rieux,

— Au moins je lui aurai prouvé combien je l'aime! et un jour , quand il comparera mon amour au froid et pâle amour des femmes qu'il me préfère, il me regrettera peut-être, dit la Psyché avec un regard , avec un accent d'exaltation impossible à rendre.

— Et vous serez bien. avancée d'être regrettée, folle opi- niâtre , tête perdue que vous êtes ! s'écria Taboureau en se pro- menant dans la chambre à pas précipités.

Après quelques minutes de rétlexions , Claude vit bien que rien au monde ne pourrait retenir Toinon ; il se livra un combat

REVUE DE PARIS. 35

acharné entre la poltronnerie naturelle du sigisbé et l'intérêt profond que lui inspirait la Psyché par la sincérité du sentiment irrésistible qui la dominait.

Enfin la Psyché l'emporta et Taboureau lui dit avec un reste de mauvaise humeur :

— Que je devienne chèvre à l'instant , si , quand j'ai quitté Paris , je m'attendais à prendre le costume d'un paysan langue- docien.

— Que dites-vous? s'écria Toinon.

— Eh! léle-bleue! dit-il en jetant un regard sur son habit doré, croyez-vous que je vais vous accompagner accommodé de la sorte , aussi brillant qu'un ver luisant ?

— Vous m'accompagneriez ?

— Vous m'accompagneriez ! fit Claude en contrefaisant la Psyché ; et puis-je , s'il vous plaît , faire autrement que de vous accompagner? Puis-je vous laisser à la garde d'une mendiante, dans un pays de loups , de sauvages ?

— Ah ! Claude , Claude ! que ne puis-je vous aimer ! s'écria Toinon en jetant ses bras autour du cou de Taboureau en ap- puyant deux baisers retentissants sur lesjoues rebondies du bon sigisbé.

— Au diable ! s'écria celui-ci en la repoussant doucement , tout à l'heure elle me glaçait d'effroi , et voilà maintenant qu'elle va me mettre en flamme , avec ses infernales caresses.

— Dam... je n'savais pas... Excusez-nous, m'sieu Claude, dit la malicieuse fille en faisant une petite révérence à la pay- sanne, bien gauche et bien naïve , mais remplie de grâce.

— Ah ! serpent maudit ! démon incarné ! reprit Claude en la menaçant du poing , je te reconnais ; c'est ainsi que lu m'es ap- parue dans l'intermède du Médecin malgré lui. Je m'en sou- viendrai toujours ! tu portais un corset de velours incarnadin , avec des bouffettes oranges , et lu dansais un pas ùk jeune vil- lageoise {\) , petite peste doucereuse, ainsi que disait le li- vret !

Neuf heures sonnèrent à l'horloge de l'église.

— Neuf heures! Déjà neuf heures ! dit Toinon. Mon ami , si

(1) Voir le Médecin malyré /«i(riutermède.)

36 REVUE DE PARIS.

VOUS m'accompagnez, il faut partir. Mais votre souper?

— Eh ! tête-bleue ! croyez-vous que j'aie restomac aussi com- plaisant que celui d'une autruche ? J'avais faim , tout cela m'a bouleversé et je serais à la table de Souvré ou de Vivonne que je n'avalerais pas un morceau. Enfin il était écrit que je ne sou- perais pas ce soir. Je vais toujours faire mettre les cailles et le gâteau dans un panier, et demain, avec l'aurore, au grand air, peut-être me rattraperai-je de celte après-dînée déjeune. Allons , il faut maintenant s'occuper des costumes , ni plus ni moins qu'à une représentation de l'hôtel de Bourgogne î Et c'est étonnant comme j'ai le cœur à la comédie.

Une demi-heure après , Toinon , grâce aux vêtements d'une desservantes, élait complètement travestie en paysanne langue- docienne : corset rouge , jupe de bure brune, béguin de velours noir, chapeau de feutre et drôlet (sorte de mante) à capuchon de pagne. Taboureau portait les habits du digne Thomas Rayne : veste de serge , guêtres de cuir, casaque de peau de chèvre, grand chapeau , bâton ferré , et large bissac contenant le pré- cieux souper.

Mascarille et Zerbinette devaient attendre les ordres de leurs maîtres, et dans le cas où ils auraient à les rejoindre au Pont- de-Montvcrt , ils ne partiraient pas sans une escorte.

A dix heures Isabcau, Toinon et Taboureau sortirent silen- cieusement d'Alais par une belle nuit étoilée , et se dirigèrent vers l'Ouest.

Eugène Sue. {La suite à un prochain numéro. )

LE CHATEAU

DE

LA BROSSE-SAINT-OUEN.

« En conséquence, le soir, lorsqu'il fut admis dans le salon de musique , il avait eu soin de ne pas diner, afin de conserver une pâleur inléressaiile, sur laquelle il comptait beaucoup au- près de la duchesse. Celle-ci en éprouva tant de compassion, qu'elle ne pût s'empêcher de murmurer tout bas , en le voyant entrer :

— Pauvre jeune homme !

Cette compassion alla si loin dans le courant de cette pre- mière répétition , que lorsque l'acteur se retira , la duchesse crut devoir lui donner sa main à baiser. Une main baisée ! c'est bien peu de chose , et, en conscience , M™e de M... ne pouvait faire moins pour un amant qu'elle désespérait.

Le lendemain , la main fut tendue non-seulement au départ , mais même à l'arrivée, ni plus ni moins que si Philidor eût été gentilhomme. Et d'ailleurs , qui dit qu'il ne l'était pas ! Un ren,

(1) Voyez tom. XII, pag. 302 , 1839.

1 4

58 REVUE DE PARIS.

versement de fortune , des malheurs domestiques, pouvaient l'avoir poussé dans une carrière pour laquelle il n'était, à coup sûr, pas né. C'était peut-être un cadet de famille qui ne s'était senti aucun goût pour rÉglise; peut-être aussi était-il, bâtard de quelque grand seigneur. 11 y avait trop de noblesse dans toutes ses manières pour que l'une de ces suppositions ne fût pds fon- dée , et la duchesse grillait d'envie d'en être instruite; mais Pliilidor était si réservé , et puis elle craignait tant , en l'interro- geant à ce sujet, de rouvrir quelque plaie encore saignante. Aussi , dès ce jour, elle eut pour lui des regards sinon tendres, au moins plus que miséricordieux.

Le surlendemain , ce fut bien mieux encore. On répétait, celle fois , sur le théâtre , et il vous souvient que le sujet de la pièce était justement la contre-partie de ce qui se jiassait réel- lement entre nos deux personnages. C'était un jeune seigneur qui descendait juscju';"! une villageoise. Le jeune seigneur était Philidor; la villageoise était M"<= la duchesse de M... Vous comprenez sans peine à combien d'allusions mentales une pa- reille donnée fournissait matière à chaque instant de la part de la duchesse. Quant à Philidor, l'hypocrite qu'il était , il demandait incessamment pardon à la jeune femme des ten- dres regards et des douces paroles que son rôle le forçait de lui adresser, et il poussait ensuite des soupirs à attendrir un ro- cher. Puis c'était la musique , celle traîtresse musique , qui amollit si bien le cœur , et que je ne sais plus quel législateur de l'antiquité avait si bien fait d'exclure de sa république , dans l'inlérêt des maris.

A propos de mari , vous me demanderez peut-être ce que de- venait pendant ce temps-là 31. le duc de M... Ce pauvre duc avait été tellement honteux de sa mésaventure , qu'il élait de- meuré trois jours entiers renfermé dans le fond de son hôtel à Paris , sans se laisser voir à personne , et se demandant com- ment il oseiail jamais afTronler les regards ironiques de la du- chesse. Pendant ces trois jours-là, il eut tout le loisir de repas- ser dans sa tête tout ce qui avait eu lieu depuis son mariage, et de mesurer l'étendue de ses fautes. Par une réaction assez fré- quente en pareille occurrence, il en vint à se dire qu'il n'avait que trop mérité son sort, et à s'estimer heureux de n'être pas doubletnent puni, comme cela aurait pu arriver.

— Oui , s'écriait-il en froissant son jabot , qui n'en pouvait mais , et en bouleversant la symétrique ol-donnance de sa coif- fure, citée jadis comme modèle à TOEil-de-bœuf ; oui , j'ai été aussi sot que coupable ; j'ai rejeté l'or pur que j'avais sous la main pour courir après je ne sais quel clinquant et quelles pail- lettes indignes de moi; j'ai préféré à l'innocence et à la beauté assises à mon foyer et me tendant les bras , les caresses men- teuses d'une fille d'Opéra. Comment ai-je pu mettre un inslant en balance le minois trompeur de cette Raymon avec les attraits si purs et si louchants de la duchesse? Mais j'étais donc aveugle alors !

Et il s'en allait dans la chambre de sa femme contempler un portrait fort ressemblant que le célèbre Carie Vauloo avait fait d'elle, et dans son désespoir il s'agenouillait devant le portrait en lui demandant pardon. — On a dit qu'en amour il faut tou- jours un tyran et une victime; mais il n'est pas si rare qu'on le pense de voir le tyran devenir victime, et réciproquement.

Le quatrième jour, un ami du duc, le jeune vicomte de Saint- Aignan , força la consigne qu'il avait donnée au suisse de son hôtel, et pénétra jusqu'à lui.

— Mon cher duc, lui dit-il en l'embrassant , enfin je te tiens ! Ouf! ce n'est pas sans peine. Reçois mon compliment : tu es un homme sublime ! Mon gouverneur m'a parlé dans mon enfance de je ne sais quel général ancien qui n'avait qu'à frapper la terre du pied pour en faire sortir des soldats. Ce général-là, vois-tu, n'était rien auprès de toi , qui en fais sortir des femmes, et des premières chanteuses encore, quand l'Opéra est aux abois par suite du départ de la Raymon.

Le duc regarda son interlocuteur d'un air ébahi :

— Quel galimatias viens-tu me conter? lui dit-il, je ne te comprends pas.

— Tu ne me comprends pas ? Au fait, regarde-moi bien, mon cher duc. Pardieu ! ce visage décomposé, cette chevelure en désordre, cette barbe longue ! Es-tu malade ?

— Trêve de sornettes , vicomte ; que veux-tu de moi ?

— Pas grand'chose : que lu m'apprennes seulement, sous le sceau du secret, bien entendu, le nom de l'incomparable beauté qui doit remplacer la Raymon à la fête que tu nous donnes dans ton château de La Brosse-Saint-Ouen.

40 REVUE DE PARIS.

— Ah çà ! vicomte , es-tu malade loi-même , ou bien n'as- tu pas reçu de contre-ordre ?

— En aucune façon.

— Alors , c'est un oubli-

— Que parles-lu d'oubli , cher duc? Si tu n'es pas malade , au moins je commence à croire que tu n'es pas bien éveillé. Apprends , mon cher, que ni moi , ni âme qui vive de la cour, n'avons reçu de contre-ordre à ton invitalion , et que je viens de voir de mes propres yeux , chez le costumier de l'Opéra , les habits de ta divine Colette , confectionnés en moins de douze heures par ordre de ton intendant. Est-ce clair , cela? Elle doit avoir une charmante taille, cette Colette, à en juger parle corsage.

Ici le duc passa la main sur son front, comme un homme qui ne sait s'il dort ou s'il veille ; et s'éfant amplement convaincu , à ce qu'il paraît, ((u'il était on ne peut mieux éveillé, il ordonna de préparer à l'instant même son équipage de route. »

— Je voudrais bien savoir , demanda à mi-voix notre inter- rupteur ordinaire , si Dieu vint en aide au premier baron chré- tien dans cette circonstance mémorable, et s'il arriva à temps dans son château ?

M"'" V , à laquelle cette interrogation n'avait pas échappé,

reprit , après avoir poussé un profond soupir :

— « Au moment où le duc allait monter en carrosse, survint un gentilhomme de la chambre, qui lui était envoyé par le roi pour le prévenir que Sa Majesté désirait l'entretenir sur-le- champ pour aifaire urgente. Le duc partit en maugréant pour Versailles.

Retournons maintenant , s'il vous plait , au château de M™" de M...., qui s'était crue de la nature des salamandres, et qui avait voulu jouer comme elles avec le feu , était hors d'état de soute- nir une pareille épreuve. Elle était victime aussi, elle, et avec ses airs doucereux et désolés, Philidor la tenait déjà pante- lante et prête à demander merci. C'est qu'on va vite en besogne à la campagne, où une certaine liberté de mœurs et la facilité, la multiplicité des entrevues ont de tout temps, au xviiie siè- cle comme au xix", donné tant de moyens de succès.

Le quatrième jour, la duchesse, qui se sentait définitivement faiblir, et qui voyait qu'il était temps de s'arrêter dans le .sen-

REVUE DE PARIS. ' 41

lier glissant où elle s'était engagée , se prosterna devant son prie-dieu pour dire ses prières avant de se mettre au lit (car les ducliesses priaient encore en ce temps-là soir et matin ), et elle prononça avec une ferveur toute particulière une oraison que je n'ai vu dans aucun rituel :

« Mon Dieu , je vous demande pardon d'avoir oublié vos saints préceptes et d'avoir cherché le péril; je n'y ai ;'oint encore suc- combé, faites-moi la yràce de persister, soutenez-moi. Mon Dieu , j'ose vous demander plus encore , car votre bonté et votre miséricorde sont infinies ; faites que M. le duc de M.... ait reçu la lettre que je lui ai adressée ce matin et qu'il vienne à mon se- cours. Mon Dieu, je vous promets maintenant d'être soumise aux moindres volontés de mon mari. »

Plus tranquille après avoir accompli ce pieux devoir, la jeune femme se coucha et ne tarda pas à s'endormir. C'était la pre- mière nuit où elle recommençait à goïlter, comme par le passé lus bienfaisantes douceurs du sommeil j car elle avait passé les nuits précédentes dans un état d'agitation trop violent pour que ses sens fussent accessibles au repos. Aussi, comme la nature se dédommage toujours d'une privation momentanée de sommeil elle ne s'éveilla le lendemain que fort lard dans la matinée. Sa première parole fut pour son mari.

— M. le duc est-il arrivé ? demanda-t-elle à ses femmes. Il fut répondu négativement.

— N'y a-t-il pas au moins une lettre de lui ? Même réponse.

Une morne résignation apparut dans les traits de la duchesse. Sm- ces entrefaites , M"« Julie entra.

— M. Philidor s'est présenté déjà deux fois, dit-elle, pour voir il""» la duchesse.

— Dites-lui s'écria vivement la jeune femme , que je ne puis maintenant, que je ne puis aujourd'hui , que je suis indisposée.

La camérisle sortit; un moment après, elle revint : — M. Phi- lidor osait prendre la liberté d'insister, parce que l'avant-der- nière répétition générale devait avoir lieu dans deux heures , qu'il y avait un duo fort important à repasser, que M™» la du- chesse elle-même avait daigné lui donner rendez-vous pour cela,

4.

42 REVUE DE PARIS.

et qu'à moins qu'elle ne fût gravement indisposée, elle juge- rait peut-être convenable de se rendre à l'appel qui lui était fait.

— 0 mon Dieu , mon Dieu ! murmura tout bas la duchesse , ayez pitié de moi !

Et elle fit dire qu'elle allait se rendre au salon de musique.

Cette fois-lù , elle se montra d'une grande froideur pour Phi- lidor et ne hii donna même pas sa maiu à baiser. Le chanteur sentit bien qu'il avait à faire à forte partie. 11 n'avait plus guère que deux jours devant lui : le lendemain la répétition générale, le surlendemain la représentation ; il devait partir ensuite im- médiatement. On le rappelait à Paris où la ville et la cour se plaignaient de son absence. Jamais il ne chanta avec plus d'âme; jamais les moduUilions de sa voix ne trahirent plus de tendresse et d'amour. La duchesse s'était lûen promis de ne pas même le regarder; elle viola, involontairement sans doute cette pro- messe , en portant ses regards dans une grande glace devant laquelle elle se trouvait debout avec Philidor, dont elle était sé- parée seulement par l'accompagnateur, u.'i vieux maître de cha- pelle myope. Le visage de l'acteur, ce visage du plus beau type grec et animé par tout le feu de la passion, ces grands yeux bleus si pleins de molle langueur, portèrent dans son âme un Inmble dont elle n'eût peut-être pas élé longtemps maîtresse , si un incident inattendu n'était venu y mettre un terme. Le fouet d'un postillon et le bruit d'un carrosse retentirent dans l'inlérieur des cours.

— C'est M. le duc ! s'écria la jeune femme en levant les yeux au ciel avec une expression de reconnaissance.

Presque au même instant , la porte du salon s'ouvrit, et une voix aigre et un peu cassée fît entendre comme le répons d'un verset dans une litanie funèbre :

— C'est moi , ma nièce,

M"»* de M.... devint pâle et s'avança en tremblant au-devant de la marquise douairière, qui s'écria en attachant tour à tour sur la jeune duchesse et sur le beau chanteur un regard mali- gnement scrutateur :

— Pardonpez-moi, ma nièce, je vous dérange peut-être; mais je n'ai pu résistera mon impatience, Savez-vous que voilà près de huit jours que nous ne nous sommes vues ? Je gagerais

REVUE DE PARIS. 43

volontiers que , pendant ces huit jouis , le temps ne vous a pas duré comme à moi. Mais embrassez-moi donc encore.

Ces paroles suffirent pour rappeler le rouge aux joues de la jeune duchesse , qui , répondan!, seulement à la première des interrogations de sa tante , repartit non sans un peu de confu- sion :

— Je vous assure , ma tante , que vous ne me dérangez nul- lement ; j'avais fini avec monsieur.

Ici, Philidor s'inclina et sortit ; l'accompagnateur s'était déjà esquivé. Dès que la porte fut refermée , la douairière eut un de ces sourires qui résument d'avance une conversation , et s'écria en hochant la tête :

— Allons ! je vois qu'on ne nous avait paj trompés. Ah , ma nièce, ma nièce ! Au surplus, j'en suis pour ce que j'eji ai dit.

— Quoi donc , ma tante ? reprit la jeune femme toute décon- tenancée. Sauriez-vous déjù la surprise que je prépare à M. le duc?

— Ouais ! quelle surprise? Ah ! j'entends ! vous voulez par- ler , vous , du goût subit qui vous a pris pour chanter l'opéra ? Eh! chère petite, si vous avez voulu eu faire mystère, il fal- lait mieux prendre vos mesures. Apprenez que ce secret-là est le secret de Polichinelle tout comme l'autre au surplus.

— L'autre ! ma tante ; que voulez-vous dire ? je n'ai pas d'au- tre secret.

— Ah ! ma nièce , ce n'est pas à moi qui ai vu naître toute cette intrigue qu'il faut prétendre cacher une chose qui, à cette heure , est l'objet des conversations de toute la cour. 11 ne fut question que de cela hier soir, m'a-t-on dit, au cercle de M™e la dauphine. Vous voilà classée , recevez mon compli- ment.

— Ma tante, veuillez de grâce vous expliquer j vous me met- tez au supplice.

— Eh bien ! oui , puisque vous m'y forcez. Il s'agit de votre liaison avec Philidor.

La jeune femme demeura quelques instants les yeux fixes , la bouche béante j puis elle bulbutia d'une voix étouffée :

— Ma.... liaison avec... M. Philidor ! Mais cela n'est pas, je vous jure !... cela n'est pas!

— Ne jurez point! pourquoi vous ea défendre? Il est fort

44 REVUE DE PARIS.

bien, ce chanteur, des manières on ne peut plus distinguées : c'est quelque fils de qualité dont les parents se sont ruinés. Hein ! est-ce ainsi , vous l'a-t-il dit?

La duchesse ne répondit pas , les larmes l'étouffaient. La douairière elle-même fut effrayée de la voir en cet état; mais incapable , dans Tordre d'idées où elle avait toujours vécu , d'en pénétrer le motif, elle s'écria, avec un air d'inquiétude souverainement digne :

— Or çà , ma nièce , est-ce qu'il se permettrait de vous don- ner des sujets de chagrin ?

La duchesse releva la tète et , souriant mélancoliquement à travers ses larmes :

— Ma tante, dit-elle, excusez-moi de ne vous avoir pas comprise tout d'abord. Je sens que je n'étais pas digne de vi- vre dans le monde où toutes deux notre naissance nous a pla- cées.

Puis, changeant brusquement de conversation :

— Madame Dubarry est-elle toujours en pied? La dauphine aime-t-elle toujours autant à jouer la comédie ? Quel est le dernier rôle qu'elle a choisi? Est-ce du Sedaine ou du Favart?

— Ma foi , ma nièce , répondit la douairière quelque peu stupéfaite de ce feu roulant de questions , voici quinze grands jours que je n'ai mis le pied à Versailles; mais vous pourrez de- mander tout cela à M. le duc de M qui est parfaitement à

même de vous donner des nouvelles fraîches, car il se trouve en ce moment à la cour. ^

— Le duc ! mon mari ! ah ! parlez-moi de lui , ma tante. Quand l'avez-vous vu? a-t-il été vous faire visite?

— Il ne m'a pas fait cet honneur.

— Je lui ai écrit ; pourquoi ne me répond-il pas?

— Ah , vous m'y faites songer ; j'oubliais que j'ai une let- tre de lui pour vous. J'avais cru devoir, avant de partir , lui faire demander ses commissions. Il vous baise les mains , ma nièce.

— Une lettre de lui ! oh ! -donnez , donnez vite !

Et, avec cette avidité convulsive du naufragé qui cherche à se sauver encore en s'accrochant au dernier débris du na- vire (jui le i)orlait,la jeune femme arracha des mains de sa tante le message qu'elle venait de tirer de son ridicule. Voici ,

REVUE DE PARIS. 45

h peu de chose près , le style et le contenu de ce message :

a Madame la duchesse ,

» J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'é- crire, pour m'inforraer du projet que vous avez formé déjouer le rôle de Colette dans l'opéra qui doit être représenté au châ- teau , à l'occasion de votre fête. Je ne doute point d'avance de votre succès amiuel je serai heureux d'aller applaudir. J'arrive- rai à Saint-Ouen dimanche , assez à temps pour recevoir les hôtes conviés à cette solennité. «

Suivait une formule de salutation des plus respectueuses.

Et c'était là la réponse de JI. le duc de M... à une lettre de trois pages , à une lettre où on lui demandait si ingénument pardon d'avoir eu la migraine , où on lui promettait de chasser à lout jamais ce vilain mal, où , en lui faisant part dun projet qui d(?vait le contrarier peut-être, on lui annonçait, d'une fa- çon si soumise , qu'on était disposée ù y renoncer , pour peu que cela lui déplût; où on le suppliait de revenir bien vile au châ- teau dans lequel il était impatiemment attendu par la plus ten- dre et la plus fidèle épouse ! Ah ! monsieur le duc . (|uelle froi- deur ! Avez-vous donc retrouvé !\I"e Rayraon, ou l'auriez-vous déjà remplacée ?

Ce fut le dernier coup pour la duchesse ; mais ce fut aussi le plus cruel . car elle avait fondé de grandes espérances sur celte lettre écrite avec toute l'éloquence et toute la naïveté de son cœur. Que vous dirai-je de plus? Je ne veux point allonger ou- tre mesure le journal fidèle de l'agonie de cette pauvre jeune femme , succombant sous la triple intïuence de son époque si bien personnifiée dans la douairière, de l'indifférence coupable de son mari et de la séduction la plus patiente et la plus raffi- née exercée par un roué decoulisses; et pourtant, si les poêles ont dit qu'il n'y avait pas de plus sublime spectacle que celui de l'homme de bien aux prises avec le malheur, peut-être pen- sez-vous , comme moi, qu'il n'en est pas de plus curieux et de plus instructif à la fois pour le sexe féminin que celui de la pu- deur et de la vertu luttant , en quelque sorte, corps à corps avec le vice.

Toutefois, il faut bien le dire , si les apparences témoignaient

46 REVUE DE PARIS,

hautement contre M. le duc de M , ce seigneur était encore

plus à plaindre qu'à blâmer. Nous l'avons laissé parlant pour Versailles où le roi Louis XV lui faisait l'honneur de le mander pour affaire urgente. Or vous ne devinerez jamais , je gajje ,

ce que Louis XV vouIailàM. leduc de M Je vous le donneen

cent, je vous le donneen mille; mais jera'aperçois qu'il se fait tard, et , comme je ne veux pas abuser de votre patience à m'écouter, j'aime mieux vous rapporter tout simplement l'alloculion que Sa Majesté adressa , sans autre préparation , à son fidèle sujet :

— Mon cher duc, je vous ai de tout temps porté une vive af- fection , vous le savez , et Je veux aujourd'hui vous en donner une preuve. Le cabinet noir , qui ne vaut absolument rien pour la découverte des complots, je vous le garanlis , est quelquefois bon pour celle des intrigues amoureuses. Feu le grand roi mou prédécesseur en faisait grand usage, et moi-même, dans mes moments perdus , il m'arrive de m'en amuser avec «l^e Du. barry. Or, hier soir , j'ai trouvé , dans une lettre d'un jpiftain Philidor , chanteur de l'opéra qui est actuellement à votre châ- teau de la Brosse-Saint-Ouen, lettre adressée à l'un de ses cama- rades , une fanfaroiuiade qui mérite une punition sévère. Ce prestolet ne s'avise-t-il pas d'en conter à M"'' votre femme ? Je suis persuadé d'avance que la duchesse le traitera comme il le mérite ; mais , afin de vous délivrer à cet égard de touie inquiétude , voici , mon cher duc , une lettre de cachet dont je vous autorise à faire usage immédiatement, afin d'apprendre à ce chanteur ce qu'il en coûte d'adresser ses hommages à la femme d un duc et pair du royaume , mon amé et féal.

M. de M sentit une sueur froide inonder son front; tou- tefois , repoussant doucement le papier que lui tendait le roi , il eut la force de répondre :

— Sire, je rends grâces à Votre Majesté de son avertisse- ment et de son ofîre ; mais j'aimerais mieux être trompé vingt fois que de voir mon honneur sain et sauf par un pareil moyen. Que dirait-on de moi ?

— Nul n'en saura rien , monsieur le duc , reprit le roi

— Mais sire, repartit vivement M. de M avec cette no- blesse de sentiments caractéristique dans sa famille, je le sau- rai, moi.

Quelques instant* après , il sortit du cabinet du roi et re-

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touma à Paris. Renlré à son hôtel , il y Irouva la lettre de la duchesse , et alors les propos énigmatiques de son ami M. le vicomte de Saint-Aignan achevèrent de s'éclairer pour lui d'une funeste lueur. Dans cette lettre dictée parla vertu chancelante , il est vrai , mais qui cherchait à s'affeimir , il ne voulut voir que l'aveu anticipé d'une faiblesse , et une excuse préparée pour le cas où il viendrait à apprendre son déshonneur, les gens qui ont beaucoup vécu, comme M. le duc de M..., c'esl-à-dire qui ont mené une vie déréglée , sont toujours portés à mettre les choses au pire en pareille matière. Pourtant celte cruelle révé- lation ne détermina chez lui aucun accès de fureur, comme cela se voit communément au théâtre et dans les romans , mais elle lui inspira une douleur et une tristesse profondes. Depuis quelque tem|)S, il s'était accoutumé, à l'exemple de certains avares, à voir dans sa femme un trésor de pureté et d'inno- cence (|u'aucune main profane n'avait touché et que lui-même laissait précieusement enfermé dans une sorte de sanctuaire doiit il se réservait tôt ou tard de franchir le seuil ; et le sanc- tuaire avait été violé, et le trésor avait été ravi ! Oh ! comme il dut maudire le sentiment de mauvaise honte qui l'avait em- l)èché, au moment même où il avait appris la fuite d'une in- digne maîtresse, de partir pour Saint-Ouén . d'aller se jeter aux pieds de sa femme, de lui tout avouer et d'implorer son par- don. Alors . sans doute, il était temps encore, mais mainte- nant , oh ! maintenant , il ne lui restait plus qu'à subir son sort sans se plaindre, car ne s'était-il pas privé lui-même par avance du droit d'accuser? Du moinS; il ne voulait point se montrer après coup un argus incommode : un tel rôle était indigne de lui , et c'est pour cela qu'il avait envoyé à la du- chesse la réponse que je vous ai déjà fait connaître. Ainsi , il était écrit que l'orgueil , ce grand mobile des actions humaines, égarerait constamment l'époux comme l'épouse, et les amène- rait, par ses faux calculs, à une ruine commune , puisqu'on veut absolument que dans l'adultère de la femme il y ait ruine pour l'honneur du mari.

Cependant , le dimanche matin , qui était le jour marqué pour la représentation et le surlendemain de l'arrivée de la douai- rière , la duchesse était pure encore dans toute l'acception de ce mot i mais il se passait dans le salon de musique , où je vous

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ai déjà introduits quelquefois une scène décisive et qui devait porter le coup de grâce à cette pudeur si longtemps défendue. C'était la mine qu'on emploie pour faire sauter une citadelle que l'ennemi a vainement battue en brèche , et qu'il désespère de réduire. Philidor et la duchesse étaient seuls dans le salon et délivrés pour la première fois de la présence obligée du vieux maitre de chapelle myope. Le beau chanteur avait appris que c'était la fête de M™« de M...., et il venait de lui offrir un petit bouquet de pensées, de roses blanches et de myosotis, qu'il avait cueilli lui-même dans la partie du parc qui avoisine les canaux, et la jeune femme , en pensant que c'était un étranger, un co- médien , qui s'acquittait le premier auprès d'elle d'un hommage qu'elle eût dû attendre de son mari , avant tous , avait senti son cœur se navrer, et plutôt encore par dépit que par reconnais- sance, elle avait daigné, elle la duchesse de M...., tendre sa joue à Philidor.

C'était la première fois qu'il était donné aux lèvres de l'amou- reux chanteur de se poser ailleurs que sur la main de la duchesse. Quel moment pour lui ! pour elle aussi , peut-être ! Je vous engage à ce sujet à relire ce soir avant de vous endormir, si mon récit ne l'a déjà fait, l'admirable chapitre de la Nou- velle Héloïse , où il est parlé d'un premier baiser. Tout à coup la porte s'ouvrit , et la duchesse frémit comme une coupable prise en flagrant délit. Celait M"»^ Julie , celte fille de chambre que vous connaissez. Elle était tout en-larmes, et vint se jeter aux pieds de sa maîtresse. Longtemps ses sanglots l'empêchè- rent de trouver une parole; lorsqu'enfin elle eut recouvré i'usage de la voix, elle ne put que murmurer d'une façon presque inin- telligible qu'elle avait fait un grand malheur, qu'elle avait perdu la clef de la chambre à coucher de sa maîtresse.

— N'est-ce que cela? dit la jeune femme; tu es bien bonne , ma pauvre Julie , de te désoler ainsi pour si peu de chose. Celle ciel se relrouvera. D'ailleurs, n'en existe-t-il pas une seconde? Fais-toi-la donner de ma part, et qu'il n'en soit plus question.

La camériste se releva en soupirant.

— C'est que , dit-elle , si on allait s'introduire chez madame la duchesse pour voler?

La duchesse devint rêveuse à ces derniers mots , et Julie sor- lit.A peine la porte fut-elle refermée sur elle que Philidor, qui

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s'était tenu à l'écart , se rapprocha vivement, el, d'une voix fort émue :

— Madame, dit-il, c'est à moi d'embrasser vos genoux; cette clef a été volée , en effet , et c'est par moi. 0 pardon ! pardon ! mais j'aime mieux vous avouer mon crime. Aussi bien , c'est un moment de délire qui me l'a dicté. Oui , madame la duchesse, quand j'ai pensé que celte journée était la dernière , la dernière entendez-vous ? où il me serait donné de vous voir, de respirer le même air que vous, quand j'ai pensé que demain je serais loin de vous , par qui je vis maintenant. J'ai été si malheureux que j'ai osé concevoir la pensée de devenir coupable. Mais vous me jtar- donnez, n'est-ce pas? car je me repens, je pleure , et celte clef, tenez, celte clef qui est là sur mon cœur, cette clef pour laquelle je donnerais tout ce qui me reste à vivre, celle clef qui me brûle en vous parlant , madame la duchesse, reprenez-la , je vous la rends , je vous la rends.

Eti s'expriraant ainsi , Pbilidor, prosterné aux pieds de la jeune femme, avait saisie le bas de sa robe, el il osait tenir ses genoux entre ses bras, et, avec ses yeux baignés de larmes, il était beau comme les anges qu'on représente implorant la pitié céleste pour racheter nos fautes. La duchesse le regardait fixe- ment, sans changer de visage et sans prononcer une parole ; mais , malgré celle apparence tranquille , un combat terrible se livrait dans son âme. A la fin, elle se dégagea doucement de l'élreinte passionnée de son amanl, puis, d'une voix brisée, elle s'écria :

— Celle clef , gardez-là !

A ces mots elle s'enfuit. Pbilidor se releva le visage rayon- nant , se demandant ce que pouvaient valoir les applaudisse- ments d'une salle entière «pii semble près de s'écrouler sous les bravos et les trépignemenls, auprès de ces quatre mots de la jolie duchesse de 31....: « Cette clef... gardez-la!» C'était un beau prix , en effet, pour quelques leçons de chajit. Maintenant, comme Sixte-Quint, il était pape; que dis-je? plus que pape; plus qu'empereur : il était Dieu.

Il y aurait ici une grande question à juger, c'est celle de sa- voir si , dans cette histoire de clef volée, dont la restitution avait été offerte avec un si merveilleux à-propos, les choses s'é- taient passées sincèrement et de bonne foi, ou s'il n'y avait pas 1 5

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là loule la tactique du (lii)l()inate et du générai les plus consom- més. Pour moi , qui suis portée à ne voir dans Philidor qu'un comédien sous tous les rapports, je crois qu'il méritait de passer à la postérité beaucoup plus pour la savante stratégie avec la- quelle il sut conquérir la duchesse de M..., que pour sa renom- mée de chanteur, renommée complètement oubliée aujourd'hui, absorbée qu'elle s'est trouvée dans celle d'un contemporain homonyme, le compositeur Philidor.

J'ai peu de détails à vous donner sur ce qui se passa au châ- teau depuis ce moment jusqu'à celui de la représentation. Le duc arriva fort tard et en compagnie d'un certain nombre de ses "lûtes. Quoiqu'il tît tous ses effoits pour paraître gai , il était facile de lire sur son visage l'empreinte mal dissimulée d'une préoccupation profonde. Il demanda à voir la duchesse , et l'en- trevue qui eut lieu en présence de témoins fut beaucoup plus cérémonieuse qu'affectueuse. Cependant, sa femme ayant re- marqué qu'il était pâle et même un peu changé, crut devoir s'enquérir de sa santé ; mais il s'empressa de répondre qu'il allait à merveille. Bien entendu , la duchesse n'en crut pas un mot , et elle ne manqua pas d'attribuer la pâleur de son mari au chagrin qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait sans doute encore de la fuite de sa maîtresse.

Peu à peu les cours du château se remplirent de carrosses ; on arrivait en foule de tous les manoirs voisins pour assister à la solennité théâtrale par laquelle M. le duc de M.... avait voulu inaugurer l'arrivée de la jeune duchesse à La Brosse-Saint-Ouëu. Quelques-uns même étaient venus pour cela de Paris et de Ver- sailles, tant on était curieux d'assister à une représentation où la jolie duchesse de M.... devait faire son début dans la carrière dramatique, alors , il vous en souvient sans doute , fort en hon- neur parmi les grands seigneurs et les belles dames , à com- mencer par le comte d'Artois et Marie-Antoinette d'Autriche. A l'allrait fout particulier de ce début se joignait pour les uns la curiosité devoir le célèbre Philidor, transporté du vaste théâtre où il brillait d'ordinaire, sur la petite scène d'une salle de co- médie de château, et recevant sa réplique d'une duchesse ; pour d'autres, exactement informés de la chronique scandaleuse de l'Œil-de-bœuf, c'était plus encore : ceux-là, fort au fait de la liaison qui existait jadis entre M. le duc et la Rayraon , avaient

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trouvé on ne peut plus piquant que cette petite duchesse , réputée si sage jusque-là, si ennemie du monde et si antipathique aux belles manières, se fût enfin décidée à imiter son mari, et à faire ce qu'on appelle partie carrée. Aussi étaient-ils avides de juger par leurs propres yeux du degré oij celte intrigue était parvenue.

Vous pourriez penser, d'après cela, que le duc jouait dans toute cette affaire un fort sot personnage ; aussi je me hàle de vous prémunir contre une semblable présomption. A l'époque où se passe celte histoire, la dissolution dont le monarque donnait l'exemple s'était si bien infiltrée dans les hautes classes de la société , qu'on trouvait toutes naturelles ces sortes de repré- sailles entre maris et femmes, et que M. de M.... eût été cent fois trahi , qu'il n'eût pas cessé pour cela d'être regardé comme la fleur du bel air et de la galanterie. Il est vrai que c'était à la condition qu'il y aurait toujours partie et revanche. Du moment où l'on eût pu voir en lui seulement un époux malheureux . il eût été ridicule.

Six heures du soir ! Le duc , aidé de la douairière et de quel- ques amîs , est occupé à faire les honneurs de l'hospitalité. Pen- dant ce temps-là, M"» la duchesse achève sa toilette dans la loge que M. le duc a fait disposer quehpie temps auparavant auprès du théâtre pour la Raymon, et qu'il ne croyait guère à coup sûr voir jamais servir à sa femme. Déjà celte dernière a revêtu les attributs de son rôle, la jupe courte de bure rayée, les bas bleus . les souliers à boucle , le corsage de velours noir et le bavolet. Je n'ai pas besoin de vous dire que la duchesse est ravissante sous ce costume , et (jue bien qu'elle n'ait pas encore mis son rouge, et qu'elle ne soit pas coiffée, elle serait femme à troubler bien des cœurs à la cour comme à la ville, à la ville comme au village. Pourquoi donc un sombre nuage vient-il par intervalles obscurcir son front et glacer le sourire suspendu sur le bord de ses lèvres? Pourquoi, lorsque ses regards tombent par hasard dans un miroir, frappe-t-elle ainsi de son pied mignon le parquet de sa loge avec de merveilleux airs de dépit qui rehaussent encore sa beauté ? Patience ! vous allez le savoir.

Un petit coup bien léger, bien discret, vient de retentir à la porte de sa loge , et elle a bondi sur son siège, et elle s'est écriée d'une voix pleine d'émotion : « Entrez ! » Or celui qui entre

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ainsi n'est autre que Philidor, Philidor en habit de jeune sei- fïmnir, entendez-vous? car le déguisement auquel son rôle le force d'avoir recours ne s'opère que dans le courant de la pièce. Que dis-je Philidor? oh! ne serait-ce pas plutôt ou Lauzun ou Fronsao à vingt ans, tant il a de grâce , d'élégance et de bonne mine sous ce riche accoutrement, tant il semble n'en avoir ja- mais porté d'autre de sa vie ? Oh ! ni la duchesse, ni la douairière ne se sont trompées , et tout porte en lui le prestige d'une noble ori{;ine. Il n'est plus triste à celte heure; pourquoi le serait-il ? Kt si l'on peut lire dans ses grands yeux bleus la fièvre qui naît de l'attente, on y lit aussi le plaisir que donne une charmante pi omesse. 11 s'avance d'un air sémillant et s'écrie en osant cette lois baiser le cou le plus blanc et le plus provocateur qu'il soit possible d'imaginer :

— Bonsoir , mon adorable duchesse.

Car il est déjà tout à fait dans l'esprit de son rôle , le jeune seigneur. Bon Dieu , de quel crime s'est-il donc rendu coupable depuis le matin, ce pauvre Philidor? A son aspect la jeune femme a détourné la tête avec une petite moue presque dédai- gneuse, après l'avoir salué d'un simple signe. Aussi, comme il est inquiet ! comme il a bien vite repris son attitude humble et soumise des jours précédents , lorsque , s'asseyant timidement et à distance respeciueuse , sur le siège le plus modeste qu'il ait pu trouver ù sa portée , il dit en balbutiant. :

— Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous , madame la duchesse? Au- rais-je eu le malheur de vous déplaire?

Mais son interlocutrice, qui n'attendait qu'une occasion pour éclater, l'a enfin trouvée , et elle s'écrie avec une pétulance sans égale :

— Ce que j'ai, monsieur? apprenez que je suis furieuse? C'est une indignité! Me faire attendre ainsi, moi la duchesse de M....!

Et en s'exprimant ainsi , la petite duchessene fait pas attention au contraste piquant que présentent sa paroles avec le costume qu'elle a momentanément rèvôtu.

— Vous m'attendiez , madame la duchesse! répond Philidor ébahi.

A ce moment , pour la première fois , la jeune femme s'aper- çoit de In méprise et du trouble de son favori; elle ne peut

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s'empêcher de sourire et de lui tendre une main qu'il couvre de baisers; puis, maîtrisée de nouveau par un importun souve- nir :

— Il s'agit bien de vous, monsieur, répond-elle en frappant 'du pied et en écartant convulsivement le rideau d'une fenêtre à

travers laquelle elle jette au loin un douloureux regard. Eh quoi! vous ne savez pas ce qui m'arrive?

— Non , sur mon âme ! Contez-moi donc cela , dit Philidor en se rapprochant d'un air patelin.

— Écoutez donc ! Hier soir, en essayant mon costume, j'ai voulu juger de l'effet qu'il ferait avec une coiffure à la pay- sanne, comme j'en ai vu à la Comédie Italienne. C'est char- mant , n'est-ce pas , ces coiffures-là ?

— Oh! oui , délicieux !

— Je pensais que Julie , celle de mes femmes qui me coiffe habituellement, parviendrait sans peine à en exécuter une sem- blable : mais voyez mon malheur! Imaginez que ni cette fille, ni aucune de mes femmes m'ont pu après vingt essais, plus détestables les uns que les autres , parvenir à me satisfaire. Ces péronnelles n'entendent absolument que les coiffures de cour.

— Est-il bien possible ?

— Je n'avais qu'un parti à prendre dans cette extrémité : c'était d'envoyer un exprès à Paris pour m'amener le coiffeur de la Comédie Italienne ou tout autre en état de le remplacer. L'exprès est parti cette nuit et est revenu depuis longtemps, en annonçant que le coiffeur de la Comédie Italienne serait ici à quatre heures; il en est six et demie, et personne encore! C'est en vain que j'envoie toutes mes femmes les unes après les au- tres , en observation sur la route. Point de nouvelles ! Oh ! ma patience est à bout, et je suis prête à pleurer. Songez donc ! une coiffure qui m'aurait été à merveille , j'en suis sûre ! et dire qu'il faudra que je m'abandonne à cette Julie qui m'attifera si bel et si bien que je serai laide à faire peur.

— Oh! madame la duchesse, comment cela se ferait-il?

— Cela sera ainsi, vous dis-je. 0 ciel ! suis-je assez malheu- reuse!

Pendant cette éloquente lamentation, Philidor s'était levé et il se promenait de long en large dans la loge de la duchesse ,

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cherchant ù iui prouver par ses gestes et par son altitude, à défaut (le ses paroles, combien il symi)alhisait de toute son âme à une si légitime douleur; et il allait à la fenêtre , et il prétait l'oreille, tout cela inutilement. Ce misérable coiffeur , si impatiemment attendu, n'arrivait point, et la duchesse déchi- rait ù belles dents un magnifique mouchoir brodé . {jarni de den- telle, qu'elle mâchonnait depuis tantôt une heure pour s'aider à prendre patience.

Soudain . Pliilidor s'arrêta au milieu de la loge.

— Auriez vous entendu quelque chose ! s'écria la duchesse.

— Non , madame , répondit le chanteur , mais je connais fort bien la coiffure que vous désirez , et si vous voulez le permet- tre, je... j'essayerai d'être plus heureux que M"» Julie.

— Vous , monsieur Philidor ! Allons donc , vous voulez rire !

— Non pas , madame la duchesse ; avez-vous là ce qu'il faut?

— Certainement, tout est prêt , mais je ne souffrirai pas... D'ailleurs vous n'en viendriez jamais à bout.

— Je gage le contraire.

— Allons, c'est un enfantillage auquel je veux bien me prêler une minute seulement.

— Une minute! ah! c'est trop peu , vous m'en accorderez bien quehiues-unes de plus. Oh ! ce ne sera pas long.

— Voyons donc comment vous vous en tirerez. Prenez garde de me brûler au moins.

— Ne craignez rien, madame la duchesse, et tenez- vous im- mobile , la tête un peu à gauche... très-bien! à droite main- tenant.

Vous figurez-vous ce beau jeune seigneur, si pimpant, avec ses riches habits , ses rubans , ses dentelles , ce fier Lauzun, ce noble Fronsac , |)romenant délicatement le fer et le peigne sur la tête de Colette?

— En voilà assez, je pense, dit la duchesse, et puisque ce maudit coiffeur ne vient pas, je vais appeler mes femmes.

— Pas encore. Veuillez. seulement jeter les yeux dans ce miroir.

— Que vois-je? mais c'est à merveille! et voici le chignon le plus coquettement tourné que j'aie vu de ma vie. Comment se fait- il ?

— Oh ! je vous dirai cela plus lard.

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— Mais enfin...

~- Quelques coups de peigne , et j'ai fini.

— C'est que cette coiffure est délicieuse ; mais il faut que vous en ayez f;iit une élude particulière, avouez-le moi fran- chement. Oh ! maintenant, je suis sûre au moins d'un succès ce soir.

— Dites de tous les succès comme de tous les suffrages.

— Mais j'y songe... celte habileté , cette dextérité avec la- quelle... mon dieu, vous n'avez pas toujours été chanteur?.. .

— Il est vrai, madame la duchesse.

— Vous avez donc été...

Philidor baissa les yeux , la duchesse en fit autant, et lais- sant sa phrase inachevée, elle demeura quelques instants comme anéantie , puis changeant brusquement de conversation :

— Maintenant , dit-elle, me voilà prête, et on peut com- mencer le spectacle quand on voudra.

Un quart d'heure après , le rideau se levait au milieu d'un silence religieux , en face d'un auditoire composé de l'élite de la noblesse de la province de Brie , et où la Champagne et l'Ile- de-France comptaient même quelques représentants ; le succès de la duchesse fut immense. On se demandait ce qu'on devait admirer le plus en elle de la comédienne, de la jolie femme ou de la cantatrice; car, sous ce triple aspect, la nature semblait s'être plu à la doler de ses phis riches dons. Toutes les espé- rances que Philidor avait conçues d'elle aux répétitions furent remplies et au delà , et l'élève surpassa même, à ce qu'on as- sure, son célèbre professeur. Heureux duc ! disaient les aveugles; heureux Philidor ! murmuraient tout bas les gens plus clair- voyants. Ce dernier élait dans toute l'ivresse du triomphe et de la joie. Quant au duc , il fut le seul qui parut étranger à l'en- thousiasme général ; il fut le seul qui , après la représentation , se dispensa d'aller complimenter la duchesse. Son cœur saignait trop cruellement , et n'eût été son respect pour les convenances, il serait sorli de la salle de spectacle même avant la fin de la représentation , et sautant sur le premier cheval venu , il au- rait été chercher au plus profond de quelque forêt un lieu où il pût se jeter la face contre terre et oublier.

Le spectacle fut suivi d'un splendide souper ; le château et le parc étaient illuminés et présentaient, dit-on, un aspect fée-

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rique. Après le souper , chacun se relira comme il était venu , à la seule exception des personnes qui habitaient trop loin et qui trouvèrent au château une généreuse hospitalité. Comme le duc , libre enfin, rentrait dans son appartement, son valet de chambre lui remit un billet. Le duc l'ouvrit , se frotta les yeux, et sortit en ordonnant au valet de l'attendre. A quelque temps de là, lorsqu'il ne resta jikis pour éclairer le château d'autres flambeaux allumés que les étoiles qui scintillaient joyeusement dans un ciel sans nuages , un jeune homme, enveloppé d'un manteau couleur de muraille , traversa les cours, pénétra dans le corps de logis principal , celui qui est aujourd'hui complète- ment ruiné, et se dirigea à pas de loup vers l'appartement de M'"e la duchesse de M=.. Arrivé à la porte de la chambre à cou- cher, il introduisit en Iremblantla clef dans la serrure; mais la porte, sans doute fermée en dedans au verrou , résista à ses efforts , et une voix masculine s'écria de l'intérieur : « Qui va ];'i ? " Cette voix ressemblait singulièrement à celle de M. le duc de M... Au surplus , elle fut étouffée par le bruit d'un baiser.

Le jeune homme , qui n'était autre que le beau Philidor , n'en demanda pas davantage ; seulement il se frappa le front comme s'il se sentait en proie à quelque importun souvenir. En ren- trant dans sa chambre , il trouva sur sa table de nuit une large bourse contenant 200 louis d'or, et, au point du jour il partit pour Paris, le croirait-on! dans le carrosse de la douairière qui voulut à toute force lui faire compagnie, sans même prendre congé de sa nièce.

Le valet de M. de M.... l'attendit vainement toute la nuit.

Le lendemain , dans la matinée, l'intendant du duc, 31. Re- nard , reçut l'ordre de faire détruire immédiatement le pavillon qui avait dû servir d'habitation à M"^ Raymon de l'Opéra , et de faire ajouter en lettres d'or, aux armoiries qui décoraient la grille d'honneur du château la célèbre devise : Dieu ayde mi premier baron chrestien. »

C'est ici que se termine' le récit de notre veillée au château de La Brosse-Sainl-Ouën. Le lendemain , après avoir passé une partie de la nuit à écrire les notes d'après lesquelles j'ai essayé de reproduire celte véridique histoire, je sortis un peu après l'aube pour respirer l'air frais et pur du matin, et je dirigeai ma promenade du côté des ruines du château. Comme je m'étais

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assis au bord de l'eau , en face du soleil levant , contemplant machinalement une jolie touffe de myosotis épanouie auppfïs d'une pierre moussue , je me sentis frapper sur l'épaule : c'é- tait M™8 V.... ; elle tenait à la main une vieille estampe jaunie et poudreuse sur laquelle était représentée au trait une demeure seij;neuria!e construite, dans le goût du temps de Louis XV. Au bas était écrit : rue du magnifique château de La Brosse- Suint-Ouën , appartenant à M. le duc de M

— Savez-vous , me dit M""» V.... en mettant cette estampe entre mes mains, où vous êtes assis maintenant? c'est sur l'em- placement qu'occupait jadis la chambre à coucher de la duchesse.

Je tressaillis à ces mots et ne pus m'empêcii^r de cueillir quelques-unes de ces fleurs symboliques qui étalaient si com- plaisamment devant moi leurs petites corolles bleuâtres ; el au- jourd'hui , quelque desséchées quelles puissent être , je les conserve encore religieusement. Qui sait si ce n'est pas en cet endroit que la jeune duchesse a jeté le bouquet de pensées , de roses blanches et de myosotis, que lui avait donné le chanteur Pliiiidor? Pauvre Philidor! que ne s'est-il contenté d'offrir son bouquet .'

Alexandre de Lavergne.

LE

NORRLAND

La partie de la Suède , désignée par les géographes sous le nom de Norrland, s'élend du 60" degré ôO minules jusque au delà du 68^ degré de latitude et embrasse dans sa vaste circonférence les provinces de Geslrikland . Nelsingeland , Medelpad , Anger- mannie , Veslrebothnie et Nordbolhnie. C'est une étrange el cu- rieuse contrée qui a toutes sortes de formes pittoresques et de charmants aspects. Là sont les hautes montagnes sans fleurs et sans verdure du haut desquelles l'œil ne découvre qu'un long espace désert et un océan de neige (1); les marais de Laponie où le voyageur tremble de s'égarer; les fleuves puissants qui se précipitent du sommet des montagnes comme des torrents, et dont le cours majestueux et solennel ressemble parfois à celui

(1) Telle est, entre autres ^ celle de Sulitelma, située dans la Laponie de Pitea. Sa hauteur s'élève à 5,79G pieds ; à sa base même elle est presque constamment couverte de neige, et du haut de sa cime glacée, aussi loin que la vue peut s'étendre, on n'aperçoit que des montagnes et des plateaux de neige, A plusieurs milles à la ronde, on ne trouve aucune habitation.

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de la mer; là sont les grandes plaines verles paîsemées de bou- leaux , les beaux lacs frais et limpides comme ceux qui font rêver la muse de Wordsworth , et les chalets bâtis comme des nids d'oiseaux au bord de ces lacs.

A l'extrémité méridionale du Norriand est la jolie ville de Gelfe , active et riante comme l'espérance dans un cœur jeune ; à l'autre extrémité est le pastoral de Karesuando , silencieux et morne comme une pensée qui s'affaise dans l'âme fatiguée du vieillard. De Karesuando à Haparanda , on descend le fleuve Muonio et le Tornea. Le pays, est plat , monotone , peu cultivé et peu habité. De Haparanda à Umea , il ny a qu'une immense forêt de pins et de sapins , une forêt de cent quarante lieues , traversée çà et lu par quelques grands fleuves , sur lesquels on ne trouve point encore de ponts , et coupée par d'étroits val- lons. 11 y a je ne sais quel plaisir plein de charme et de mélan- colie à s'en aller au sein de ces bois sombres et silencieux. C'est une solitude qui agit avec une douce puissance sur l'âme et la porte au recueillement. On ne pourrait rester là avec une mau- vaise pensée , ni subir l'orage d'une mauvaise passion. Cet air pur et balsamique qui se joue dans vos cheveux semble des- cendre jusqu'à votre cœur; ce vague murmure de la forêt ré- sonne à votre oreille comme une mélodie. Puis de tout côté l'as- pect du monde vous est fermé ; vous ne voyez que ces grands bois qui vous cachent sous leurs verts rameaux comme les pa- rois mystérieuses d'une cathédrale , et au-dessus de voire tète le ciel. Les traditions du peuple parlent d'une jeune fée à l'œil mé- lancolique , au front voilé, que l'on voit passer sur la pelouse, qui parfois s'arrête à l'entrée d'une avenue ,jeUe un regard dans le lointain , puis baisse la tête et s'éloigne en poussant un doux soupir. Cette jeune fée , c'est le génie des rêves qui s'emparent de vous au milieu des forêts du Nord , qui parfois vous laissent entrevoir par une des innombrables avenues de la pensée le ta- bleau du monde , pour vous rejeter ensuite avec plus d'abandon dans le calme de la retraite.

Pour moi , je ne crois pas que j'oublie jamais le bonheur que j'ai ressenti à suivre dans toule sa longueur cette route si peu fréquentée. Je parlais au point du jour avec les oiseaux de pas- sage qui s'élevaient du milieu des bruyères, planaient dans les airs et semblaient , par leurs cris, saluer le voyageur qui s'en

revenait, comme eux , des régions ijolaires et, comme eux, re- tournait vers les contrées du Sud. C'était par un beau mois d'automne. Une légère gelée blanche scintillait sur les verts ra- meaux de sapins et se fondait aux premiers rayons du soleil. Un ciel pur s'étendait sur ma tète , une douce lumière se répan- dait peu à peu à travers les sinuosités profondes de la forêt. Toute cette nature était si calme , que son réveil ressemblait encore à un repos parfait; il y avait tant d'harmonie entre les diverses teintes du paysage, entre cette mélancolique clarté d'un jour d'automne et cette verdure des bois , que le tout for- mait comme un grand tableau où la main du peintre le plus iia- bile n'aurait pu ajouter aucun ton , ni adoucir aucune nuance. Jusque-là , chose extraordinaire , on n'avait encore point vu tomber de neige. Il y avait comme un renouvellement ou une prolongation de l'été qui formait de charmants anachronisraes. La gelinotte s'en allait sautillant au pied des arbres et becque- tant le sol comme si elle eût encore cherché des brins de mousse pour faire son nid ; le coq de bruyère , ce roi des forêts du Nord, se promenait fièrement aux rayons du soleil , sans crainte des pièges de l'hiver et sans crainte du chasseur. Sur les bords de la route , la légère campanille élevait encore sa corolle violacée comme une améthyste, et l'on voyait les fleurs daVakerbaeri]), trompées par cette chaleur inattendue, qui recommençaient ù éclore, pareilles à ces pensées d'amour ou de poésie qui surgis- sent trop tard et s'affaisent bientôt sous le poids de la vieillesse, cet hiver de l'homme.

J'étais seul et libre. Deux chevaux vigoureux m'entraînaient avec rapidité sur une route plate , ferme et sablée comme une allée de jardin. De temps à autre j'aimais à ralentir ma course pour voir un nouveau paysage qui se découpait dans le lointain, pour suivre le cours d'un des grands fleuves de Laponie, ou pour contempler l'effet pittoresque d'un hameau bâti au-dessus delà colline; je m'arrêtais pour causer avec les bonnes gens que je rencontrais sur ma roule ; j'entrais dans le chalet hospi- talier. La mère de famille m'apportait ce qu'elle pouvait offrir

(1) Pelif. fruit rouge que l'on ne trouve que dans les provinces du Word et qui a le j;oût de la framboise.

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de meilleur, le lait le plus frais dans la plus belle lasse de faïence.; le paysan , à qui je parlais de sa récolte j de ses champs , de ses bestiaux , me reconduisait , quand je voulais m'en aller , jusqu'aux limites de son humble domaine, et me disait en nie secouant la main : Faelkonunen en annan gang ; sois le bien- venu une autre fois.

Le soir , toute cette nature septentrionale , si grave à la fois et si attrayante, avait un aspect plus imposant et plus recueilli. C'était une charmante chose à voir que les clartés du soleil couchant, colorant d'un dernier reflet Tonde argentée des fleu- ves , le miroir des lacs, puis s'effacant peu à peu derrière le rideau de la forêt. Alors, à la lueur pâle et incertaine de la lune, les hautes tiges élancées des sapins , les vieux troncs usés par le temps, ou brisés par l'orage , prenaient toutes sortes de formes fantastiques qui me rappelaient les contes terribles de mon ei».- fance et les naïves ballades du nord de l'Allemagne. Alors tout était muet et endormi autour de moi. Je n'entendais que le bruit des roues de ma voituie glissant sur le chemin solitaire et les affectueuses apostrophes que le postillon adressait de temps à autre à ses chevaux pour les encourager. C'était l'heure des doux souvenirs et des douces tristesses , l'heure où je pouvais m'écricr comme le poëte anglais :

Spirit of love and sorrow , hall !

Thy solenm voice from far I hear Mingling with evening's dying gale.

Hail , wilh this sadly pleasing tear (1).

Ainsi livré au charme de cette solitude, subjugué par la féerie de ces nuits paisibles , je poursuivais ma roule sans en mesurer la longueur , sans calculer le temps, et quand je voyais briller la lampe du gaestgifcaregard , où je devais m'arrèter, je me disais : Déjà ! et je regrettais que ma course fût sitôt finie.

(1) Esprit d'amour et de douleur , salut ! J'entends de loin ta voix so- lennelle mêlée au murmure mourant du soir. Salut avec celle larme douce et triste! (Mme RadclifF. )

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Quand on arrive dans l'Angermannie, on passe tout à coup d'une terre plate et uniforme à une contrée montagneuse et pittoresque, coirpée par de longues allées fraîches et riantes comme celles du Giidbrandsdal, parsemée de grands lacs aussi poétiques que ceux de la Suisse, et traversée par un fleuve dont los rives accidentées ont souvent foute la grâce , tout le prestige des rives du Rhin , et toute la majesté des rives du Danube. Là , le paysage varie à chaque instant ; on passe d'une enceinte de rochers à une longue et verte prairie, d'une colline aride et hé- rissée de quelques arbres chétifs à un champ de seigle, d'un chalet à une forge. A l'un des détours de la roule, on ne voit qu'une profonde forêt : on descend quelques centaines de pas , et l'on est au bord de la mer. Les voiles flottent entre une haie de sapins , et les bâtiments viennent jeter l'ancre au bord d'un vallon. L'Angermannie est, avec la Dalécarlie, la plus belle partie de la Suède.

Ce qui fait surtout le charme de ces voyages dans les provin- ces du Nord , c'est le caractère de leurs habitants. Nulle part je n'ai vu une population plus digne d'exciter la sympathie. Elle occupe un sol rude, difficile à cultiver, qui ne donne que de loin en loin une maigre récolte. A voir les terres arides , les pâturages ingrats qui entourent les hameaux , on se demande quels peuvent être les moyens de subsistance des habitants de celte contrée. Hélas ! tous ces moyens sont bien minimes et bien précaires ; mais le Norriandais est sobre , économe , industrieux, et c'est par ces vertus qu'il échappe à la misère. En été , quand il a labouré ses champs ou récolté ses foins, il fabrique de la potasse avec les feuilles de bouleau , du goudron avec la résine des pins ; en hiver , il va à la chasse , tend des pièges aux oi- seaux, et fait des cargaisons de coqs de bruyère et de gelinottes qu'il expédie jusqu'à Stockholm. S'il est dans le voisinage d'une foige, il charrie du fer ou du minerai ; s'il est sur le bord d'une route, il transporte les voyageurs. Une de ses principales res- sources est le produit de ses bestiaux. Grâce à tous ces moyens habilement ménagés , grâce surtout à ses habitudes d'ordre et de tempérance, le Norriandais, malgré les gelées trop promptes qui détruisent sa moisson, malgré les étés pluvieux et les rudes hivers, parvient prescjue toujours à se créer une sorte de bien- être que l'on reconnaît dès que l'on franchit le seuil de son ha-

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hitalion. Toul y est propre el rangé avec soin : il y a de grands plais d'élain polis et luisants dans la cuisine , de la vaiscUe de fayence dans l'armoire , des rideaux aux fenêtres , du linge fin el noême de l'argenterie dans le buffet. La chambre des voya- geurs est disposée avec une sorte de sollicitude maternelle. Là sont les objets de luxe que le Norrlandais ne se procure qu'à grands frais dans la ville voisine : les tentures en papier de couleur, le canapé servant de lit , la petite table en bois peint, la glace avec un cadre d'acajou , et quelques gravures ou litho- graphies suspendues aux murailles. Quand vous arrivez là , une jeune fille vous sert , en quelques instants , un souper composé de tout ce que la maison possède de plus recherché : du beurre , des œufs , du gibier rôti , de la crème excellente. Elle déroule sur le lit des draps en toile d'une blancheur et d'une finesse telle qu'on n'en trouve pas dans nos riches maisons en France. Vous demandez votre compte : le souper , le logis , le déjeuner , tout cela coûte quinze à vingt sous.

Après avoir visité celte demeure du paysan immatriculé de- puis longtemps dans la paroisse , et qui n'a eu parfois qu'à sou- tenir ou à développer les éléments de bien-être que lui légua son père, il faut voir la pauvre cabane du colon qui a dû lui- même porter pour la première fois le soc de la charrue dans une terre aride , et lui livrer d'une main inquiète la première se- mence. Le colon , ou comme les Suédois l'appellent, le nybyg- gare (nouveau constructeur), est ordinairement un domestique qui , à l'aide de quelques épargnes , croit pouvoir conquérir sa liberté ; un soldat qui a fini son temps de service , ou un Lapon qui vend le reste de son troupeau de rennes , et renonce à la vie nomade. L'État livre au colon une certaine étendue de terrain à défricher, et l'exempte de toute taxe, de toute imposition pendant vingt, trente et quelquefois cinquante ans. L'État lui donne eu outre trois tonnes de grains la première et la seconde année de son installation, et deux tonnes la iroisiènie, après quoi tout est fini. 11 se bâtit lui-même sa cabane en bois, ar- rache les racines d'arbres et les quartiers de roc de son champ , creuse , bêche , et chaque soir, en se mettant à genoux avec sa femme et ses enfants, il prie Dieu de venir à sou secours. Tout pour lui dépend du succès des premières années , du temps où l'Étal lui donne ce qu'il faut pour ensemencer un champ. Si la

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gelée vient à détruire son espoir, si du sillon creusé avec tant de peine il ne sort que des épis vides, souvent le malheureux est forcé d'abandonnei' cette maison qu'il venait de construire, cet enclos qu'il avait déblayé , et de se remettre au service avec tous les siens. Si, au contraire, il fait une bonne récolte, s'il peut acheter quelques vaches et un cheval , vendre du beurre et charrier du minerai , il est sauvé; il se crée peu à peu une pe- tite rente , et parvient à se prémunir contre les mauvaises an- nées. La plupart des nybyggares sont pauvres, mais au moins ils vivent , et pour ces malheureux à qui la fortune a tout re- fusé , à qui la nature accorde si peu , toute la question est de vivre; ils vivent, ils sont libres, ils ont un domaine qui leur appartient , qu'ils peuvent agrandir et léguer avec de meilleures chances d'avenir à leurs enfants. La Suède a une immense res- source dans toutes ces terres non défrichées. On voit, par les rapports quinquennaux des gouverneurs de Vestrebothnie et de Nordbothnie , que la population de ces deux provinces aug- mente d'une manière notable. Cet accroissement est en grande partie le résultat des migrations de prolétaires qui viennent là avec leur famille enrichir leur pays en cultivant un nouveau terrain.

Le Norriandais est grand , fort , endurci au froid et à la fa- tigue. J'ai passé une fois dans cette contrée, enveloppé dans une lourde pelisse; le paysan qui me servait de postillon n'avait que sa veste de vadmel , et ne souffrait pas de la gelée comme moi. Les femmes sont d'une taille ferme , élancée; elles s'habil- lent avec goût et nattent leurs cheveux avec grâce. Leur phy- sionomie, ainsi que celle des hommes, a un caractère de dou- ceur et de résignation touchant. Cette expression de leur figure est parfaitement celle de leur caractère. Je ne connais pas de nature plus honnête , plus franche , plus facile à satisfaire, que celle des habitants de la Nordbothnie et de la Vestrebothnie. Si vous les rencontrez sur votre route , pas un d'eux ne passera sans ôter le premier son bonnet de laine pour vous saluer ; s'ils conduisent une charrette, i4s la mèneront jusqu'au bord du fossé pour faire place à votre voiture. S'il vous arrive un accident, ils accourront aussitôt pour y remédier, puis s'éloigneront sans demander , ni attendre la moindre récompense. Ils naissent en quelque sorleaveclesentiment de leur pauvreté ; ils apprennent

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de bonne heure à aimer le travail , à supporter les priva- lions, et le plus petit secours qu'on leur donne leur cause une joie sincère. Un jour, j'avais pour postillon un enfant de qua- torze ans, d'une figure douce et aimable. Le long de la route, je lui demandai qui il était : il m'apprit que son père avait douze enfants ; lui était le plus jeune de tous. Ses frères et ses sœurs servaient dans différentes fermes , et il avait dû faire comme eux. Dès l'âge de dix ans , il était entré comme domestique chez le maître de poste du village voisin ; là il gagnait sa nourriture, deux chemises et une paire de souliers, et rien de plus. « Com- ment ! lui dis-je, rien de plus P'Pas même un peu d'argent? pas même tous tes vêtements ? — Non, monsieur, me répondit-il avec une admirable résignation. Si vous saviez? Les récoltes sont si mauvaises ! les pauvres gens ont tant de peine à vi- vre ! Je suis bien content d'être dans la maison de mon maître, de l'aider dans ses travaux , et de gagner ainsi ma nourriture. Toutes les années , ma mère et mes sœurs me font une veste , un pantalon , et je n'ai besoin de rien. » Quand je le quittai , je lui mis dans la main quelques skellings. Il les compta avec sur- prise , me regarda en silence , comme pour savoir si je ne m'étais pas trompé , puis je vis une larme rouler dans ses yeux, et il me dit : « Vous m'avez donné autant que ma pauvre mère me donne quand je vais la voir à Noël. »

Une autre fois , c'était un vieux soldat qui avait fait la cam- pagne de Finlande et celle de Norwége, qui occupait un bos- taelle (1) sur les bords de la route, et recevait en outre une

(1) L'armée suédoise esl divisée en deux parties : l'une qu'on ap- pelle l'armée enrôlée ou soldée, l'autre l'armée indelta. Celle-ci ne reçoit point de paye en argent, et ne fait point le service de garnison. Les régiments sont dispersés dans les diverses provinces ; chaque offi- cier, chaque sous-officier et soldat a la jouissance d"une propriété qu'on appelle bostaelle , qu'il fait valoir lui-même, et dont le revenu remplace pour lui la solde régulière. A mesure qu'il avance en grade il change de domaine et en prend un meilleur. Eu se retirant du ser- vice, il quitte son bostaelle et reçoit une pension de retraite. En au- tomne, tous les régiments de Vindella se réunissent dans les divers campements qui leur sont assignés pour faire l'exercice; c'est là le seul service auquel ils soient astreints en temps de pais. Le reste de

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l)cnsion annunlle de 6 rikstialer banco (einiion 12 francs). Il me raconlait qu'il devait dans quelques années èlre libéré du ser- vice et quitler son bostaelle. Mais il avait déjà pris ses précau- tions pour l'avenir : tout en restant soldat , il était devenu ny- byggarre ; il s'était choisi un joli emplacement entre le lac et la forêt ; son champ était défriché et sa maison construite. Il aurait, en raison de ses campagnes et de ses blessures, le maximum de la pension , environ 40 fr. par an ; il aurait trois vaches, quelques moulons, un cheval, et il interrogeait son avenir plus joyeusement que le marchand parisien, qui , après avoir vendu pendant dix ans du sucre et des épices , s'en va dans une province acheter un château et devient seigneur du village.

Mais autant les hommes de cette contrée sont bons et servia- bles quand on les traite avec ménagement, autant ils devien- nent rétifs, obstinés et quelquefois violents dès qu'on emploie avec eux la force ou les menaces , car ils allient î»' leur douceur habituelle de caractère un sentiment de fierté qui ne tolère ni le dédain ni l'arrogance. Ils sont fiers de leur pauvreté hon- nête, de leur vie laborieuse, mais indépendante. Si limitée que soit l'étendue de leur domaine , ce domaine est à eux, et per- sonne n'a le droit de leur en demander compte. Ils ne préten- dent pas qu'on les traite comme de grands propriétaires , mais ils ne veulent pas non plus qu'on les croie fermiers. I\/i maître, ni esclave {Hvarken herr , eller slave) , c'est là leur devise. Toute leur modestie et tout leur orgueil sont dans ce peu de mots.

Il n'y a point d'école publique dans les campagnes de la Vestrebothnie et de la Nordbothnie. Les parents font eux-mê- mes , sous la direction du prêtre , l'éducation de leurs enfanls ,

l'anuéejls sont;,laboureurs , et malgré le peu de durée de leurs exer- cices , de l'avis de tous ceux qui les ont vus manœuvrer, ces régiments forment^d'excellentes troupes. L'organisation de Vindella , qui fait l'admiration de tous les économistes, date de la fin du xvu» siècle ; ce fut Charles XI qui exécuta celte sage réforme en reprenant une quan- tité de terres affermées à la noblesse pour de très-minimes redevances, et en la divisant ainsi entre les officiers et les soldats.

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et , i^auvres ou i iclies , tous les paysans de ces provinces sa- vent lire j mais ils n'en sont pas encore venus , comme les pay sans de la iNorwége , à s'associer entre eux pour recevoir des journaux et se procurer des ouvrages de littérature, lis lisent ce que lisaient leurs pères : la Bible, les sermons des prédica- teurs suédois et le catéchisme de Luther, Leur esprit simple et naïf n'a pas encore été agité par la polémique des partis j leurs principes héréditaires n'ont pas encore été mis en discus- sion, et toute leur science politique et sociale se résume sou- vent dans ces deux mots : Dieu elle Roi.

Il y a quelques années qu'il se forma parmi eux une société qui d'abord obtint le suffrage des hommes éclairés, mais qui , peu à peu, en est venue à un état de secte dissidente. On l'appelle la société des Lecteurs. Dans l'origine, son unique maxime était de lire et de travailler, de travailler toute la semaine avec pa- tience , avec résignation , et de lire le dimanche la Bible et les livres de Luther. Mais , en prenant l'habitude d'étudier la Bible, le paysan voulut avoir le droit de l'interpréter. Il repoussa le texte des commentateurs, l'explication des prêtres , et se fit une doctrine à lui. On vil des paysans s'en aller à travers les cam- pagnes comme des missionnaires , rassembler dans une grange la population des hameaux, et s'écrier que l'enseignement des prêtres n'était qu'un mensonge ; que la parole de Dieu se trou- vait dans la Bible , dans le catéchisme de Luther, et que tous les autres livres devaient être brûlés. Bientôt cette doctrine des lecteurs , si simple , si morale et si respectable dans ses pre- mières manifestations , dégénéra en un mysticisme qui produi- sit des scènes extravagantes. Les apôtres ambulants disaient que les hommes étaient encore enveloppés de ténèbres et plon- gés dans l iniquité j qu'ils devaient être éclairés tout d'un coup comme saint l'aul , et convertis subitement par un effet de la grâce divine j que la foi était le seul moyen de salut, et qu'avec une foi vive et profonde , les œuvres étaient inutiles. Ils ensei- gnaient aussi que le corps pouvait impunément s'abandonner au vice , se vautrer dans la fange , pourvu que l'àme restât en contemplation devant Dieu. On vit alors des jeunes filles quit- ter leurs vêtements , persuadées que la loi les empêcherait de sentir les rigueurs de l'hiver. D'autres , par le même principe , prirent la résolution de ne plus manger, et quelques prosélytes

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très-fervents transgressèrent sans remords les commandements de Dieu et de l'Église en se disant que leurs âmes ne prenaient point part à leurs joies charnelles.

Une fois que la société des lecteurs en fui venue à ce degré d'aberration , on comprend que non-seulement les prêtres , mais les fonctionnaires civils durent la combattre de tout leur pouvoir. Cependant ils engagèrent la lutte avec prudence, car, malgré ces égarements, il y avait au fond de celte association des lecteurs un tel principe d'honnêteté et de vertu que les hom- mes sages craignaient, en l'attaquant avec une rigueur outrée, de provoquer une réaction trop violente et d'anéanlir à la fois le bien et le mal. Ce fut par de douces exhortations, par de tendres remontrances , que les prêtres parvinrent à ramener les apôtres de la société à des principes plus sains.

Aujourd'hui cette association subsiste encore , mais dégagée «le ses fausses doctrines , et ramenée à son essence primitive. J'ai rencontré dans la paroisse de Skelleftea un jeune paysan qui en faisait partie, et qui savait, je crois, toute l'Écriture sainte par cœur, car à chaque instant il en citait quelque nouveau verset. Son père et sa mère étaient aussi de la société des lecteurs , ainsi que sa sœur, jolie blonde aux yeux bleus un peu trempés de mysticisme , avec laquelle, je l'avoue, j'au- rais mieux aimé lire le roman de Lancelot du Lac à la manière de Paolo que la Bible à la manière des méthodistes. Toute cette famille accomplissait religieusement les deux principales maxi- mes de l'association, travaillant du malin au soir chaque jour de la semaine , et le dimanche faisant une lecUue pieuse.

Après la joie que l'on éprouve à vivre au milieu de cette in- téressante et honnête population , il en est une autre non moins douce à ressentir , c'est de passer successivement par toutes les gradations de l'existence sociale et de la prospérité maté- rielle; c'est de voir, à partir des derniers marais de Laponie, à mesure que l'on avance vers le Sud, un sol moins aride et une race d'hommes moins misérable ; c'est de voir les magnifiques forêts de sapins succéder aux chélifs bouleaux, les champs d'orge aux i)àuirages déserls , et les hameaux aux chalets iso- lés. A Haparanda , on trouve déjà de belles et riches maisons qui pourraient faire l'ornement d'une grande ville, un com- merce actif et des bâtiments qui vont jusqu'au Brésil porter les

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productions du Nord. A Pitea , il y a une école où l'on enseigne le latin , Tallemand et le français ; à Umea , une librairie ; puis , vient la jolie ville de Semdswall avec son excellent port et ses nombreux navires; Hudiks^vall et Sœderhamn, dont le com- merce a pris dans les dernières années un accroissement consi- dérable , et enfin Gelfe qui , avec ses chantiers , ses entrepôts , son mouvement d'importation et d'exportation , se pose au- jourd'hui comme la rivale de Gothembourg et de Stockholm.

Toute la province d'Angermanie est remarquable par sa dou- ble industrie. C'est là qu'on trouve quelques-unes des plus bel- les usines de la Suède; c'est là qu'on fabrique ces toiles super- bes qui l'emportent sur celles de Hollande pour la finesse et la durée. Ici les ouvriers ne sont pas réunis en grand nombre dans de vastes ateliers , et l'on chercherait vainement dans toute l'étendue du détroit ce que nous appelons une filature; mais chaque maison de paysan est elle-même une filature; chaque chambre a sa navette ou son rouet. En automne , le soir , tous les habitants du chalet, hommes, femmes, enfants, se réu- nissent autour du foyer et travaillent à battre le lin , à le pei- gner , à l'éplucher. Puis , quand ses filaments sont nets , lisses, sans paillette et sans nœud , la jeune fille le pose sur sa que- nouille , et la mère de famille le lisse. Lorsque la toile est finie, elle est soumise au contrôle de deux experts qui en marquent la finesse et la qualité par une estampille, et en indiquent par là même la valeur réelle.

La capitale de cette province est Hernœsand. C'est la der- nière ville littéraire du Nord. Il y a là un gymnase construit comme un temple antique d'après le plan de Gustave III , une bibliothèque composée de deux mille volumes, un journal qui est commel'écho mourant des nouvelles d'Europe (1), un consistoire ecclésiastique , un évêque , et cet évêque est le poète Michel Franzen , le patriarche de la littérature romantique. Après un voyage comme celui que je venais de faire à travers les pla- teaux de glace du Spilzberg et les montagnes de la Laponie , dans un complet dénûment de livres , dans le silence du dé-

(1) Ce journal est une petite feuille in-4o, qui paraît une fois par 'emaine et coûte 4 fr. par an.

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sert, c'était pour moi un grand bonheur de retrouver ce digne vieillard , de voir étalées dans sa demeure toutes les richesses littéraires du Nord et du Sud , de rentrer dans le monde intel- lectuel en l'écoutant parler, et dans le monde magique des mu- ses en relisant ses vers. Il y a en Suède un oiseau chéri qui, le soir, se pose au bord des lacs solitaires, sur les branches de bouleau, et, tandis que tout dort autour de lui, soupire dans le repos des nuits d'été son chant pieux et son chant d'amour ; on l'appelle le rossignol du Nord. Franzen est ce chantre privi- légié qui , au milieu d'une nature pauvre , garde les trésors du génie et chante, dans le silence des lieux qui l'entourent, ses tendres et religieuses émotions.

X. Maruier.

Critique Sittéuxitc*

OEUVRES DE GEORGE SAND.

LELIA.

Lorsque Lé/io parut, on était en 1855. Le vent des nouveautés soufflait alors et remuait incessamment les idées et les choses. L'esprit de chacun chancelait sur sa ligne de la veille, et plus d'une existence , soudain arrachée de la position où elle avait déjà pris pied , se voyait jetée au milieu de chances jusque-là imprévues. Celte instabilité même, éveillant les inquiétudes de l'esprit , en aiguillonnait l'aclivilé , et faisait naître le besoin de mouvement. Les lêles étaient émues, les passions en haleine; les puissances du désir , de l'appréhension , de la curiosité , tourmentées par la soit' avide de l'inconnu; les imaginations échauffées par le travail de la conception ou de l'attente. Les âmes, ardentes à concevoir , recueillaient avidement le grain souvent vide de la promesse que le tourbillon semait autour d'elles , et enfantaient de plus vastes désirs ou de plus grandes résolutions, comme ces cavales des poèmes du Tasse qu'un

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souffle de l'air aspiré sur la montagne suffisailà rendre fécondes. Combien de choses étaient possibles alors, qui ne léseraient plus aujourd'hui ! Sans doute, au milieu de cette mêlée, l'es- prit perdait de sa circonspection, de son discernement, de sa netteté; mais il regagnait en chaleur , en vigueur d'élan, en intrépidité, ce qu'il perdait du côté de la réflexion. Dans les âmes riches surtout , dans les âmes chez lesquelles la faculté de s'émouvoir l'emportesur les facultés d'analyse , de réserve et de froid examen, cette commotion générale suscita sympathi- quement et grossit outre mesure toutes les puissances de la pas- sion. L'heure était favorable pour les œuvres d'éclat. Ce fut alors que le talent plein de fraîcheur qui nous avait donné Falentinc , que le talent pathétique qui avait ^roàuil Indiana , se révéla sous un jour sombre et nouveau dans Lélia.

Bien que l'écho des paroles qui retentissaient alors au dehors se fasse entendre plus d'une fois dans Lélia, il est facile de voir que c'est là une œuvre conçue dans une intention toute particu- lière à l'auteur, une œuvre dont l'inspiration ne se lie nullement à aucune des idées qui s'efforçaient de se faire jour autour de lui , et qui laissent leur empreinte dans quelques détails. On sent d'ailleurs dans le caractère de Lélia un esprit qui s'isole volontairement, et les données mêmes de ce caractère excluent toute idée de confraternité avec quelque esprit que ce soit. C'est donc bien là une conception tout à fait personnelle et dont les éléments n'ont pu être puisés que dans une source unique. Mais ce qui rattache Lélia à l'époque où on l'a vue se produire , c'est l'exaltation fiévreuse qui l'a enfantée, c'est la hardiesse para- doxale des diverses parties de l'invention , c'est l'animation im- pétueuse du langage , c'est la dévorante inquiétude d'esprit dont les ravages y sont si vivement empreints , c'est la roideur dogmatique des intentions formulées dans le dessin de chacune des figures, et la sincérité violente avec laquelle toutes ces in- tentions sont exposées. Et puis il n'y avait pas de conclusion. Je suis une âme qui souffre et qui attend, disait Lélia dès les pre- mières pages, et elle mourait sur cette attente dont elle n'avait pas daigné dévoiler l'objet. Dans la Lélia nouvelle, tout ce qui accusait trop vivement l'accès maladif a disparu , et les ténèbres qui enveloppaient cette âme souffrante et superbe se sont quel- que peu éclaircies.

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Ce n'esl pas une chose commune, et de nos jours surtout c'en est une rare et singulière , que de voir un auteur se reprenant , après plusieurs années, à un ouvrage que le succès a consacré et qui a pris place dans les archives d'une génération comme représentant sous une forme arrêtée et consentie , par quelques- uns du moins , une portion du témoignage qu'elle doit laisser d'elle-même. LéLia est dans l'esprit de bien des gens et proba- blement dans celui de l'auteur son ouvrage capital. C'est celui oîi son génie s'est révélé pour la première fois avec toute sa verve, son haleine et son éclat; c'est celui qui, de la famille déjà peu nombreuse des romanciers remarquables pour la beauté du slyle et la vivacité de l'invention , l'a élevé à ce rang A part (jui ne lui a pas encore été disputé depuis. La fiction , dans ce livre étrange et magnifique , laisse d'ailleurs percer tant d'agitations et de souffrances personnelles , tant de cris éloquents sortis du fond d'un cœur aux prises avec une réelle torture , que la pré- dilection ([ui lui a été conservée dans l'âme qui s'y est répandue n'aurait pas besoin d'autre explication. Maintenant , on demande s'il a gagné à ce témoignage inusité de prédilection dont il vient d'être l'objet : c'est selon le point de vue où l'on se place pour l'apprécier.

Si nous avons bien compris le roman i)rimitif, lequel a été ex- pliqué de bien des manières , Lélia était une personnification complète des deux extrêmes de la passion (1) humaine : l'ex- (rême désir et l'extrême imi)uissance. Ces deux éléments essen- tiels de toute passion , puisque la passion n'est possible que dans un être capable de désirs, mais en même temps faible et borné , ne se combinent point en Lélia dans ces proportions mitigées (|ui forment un milieu favorable à la i)assion. Ils y existent à l'état de contraires qui n'oiU entre eux qu'un rapport de négation ré- ciproque et absolue. Son imagination , franchissant sur des ailes de feu toutes les bornes <iont le cercle inflexible circonscrit le domaine soumis à la puissance de l'homme , s'élance sans cesse au delà des sphères du réel , au delà du possible ; mais les joies les plus proches , les plus simples, les jilus faciles, elle ne les a pas goûtées, elle est inhabile à les goûter. Four

(1) Passio, souffrance. C'est le riiot chrétien. 1

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elle, il n'en est d'aucune espèce. Les splendeurs de l'idéal ont éteint pour l'œil de son âme le rayonnement des affections et des félicités terrestres. De froides ténèbres se sont amoncelées autour de son cœur, où elles ont engendré un venin plein d'a- mertume qui empoisonne d'avance h leur source chacune des jouissances qu'elle peut entrevoir par la pensée. Comme être in- telligent, une raison hautaine et exaspérée, qui ne prend con- seil que des soulèvements de l'orgueil en révolte, ne l'a conduite qu'à une sagesse passive et stérile comme la mort. C'est la mort qu'elle divinise et qu'elle gloritîe sous le nom de sagesse et de vertu , dans l'impassible et immobile Trenmor. Aussi malheur à qui l'aime , à qui l'approche. Lélia , la désolée Lélia , ne laisse émaner d'elle-même que le souffle de la désolation. Ne vous pen- chez point sur les lèvres de cette femme , jeune homme. L'air qu'elle a respiré ne viviiie plus ; il tue : aussi n'est ce point la vie , c'est la mort qu'elle répand autour d'elle. Voyez le prêtre Magiius , dont elle a tué la foi et la raison ; voyez le poêle Sté- nio , dont elle a tué Tàme et le corps ; voyez Trenmor , cette dé- pouille mortelle d'un homme, d'un vice qui n'a su s'affranchir des livrées du bagne qu'en se couvrant des livrées de la tombe; ombre sinistre à laquelle Lélia porte envie et qu'elle traîne après elle comme une conclusion palpable de ses théories , comme la forme sensible et suprême dans laquelle viennent se résoudre ses espérances pour elle-même, ses influences sur quiconque aura aspiré l'haleine de ses passions et de son âme.

Nous n'avons pas tout dit encore , et voilà déjà une concep- tion étrangement forte, d'un jet puissant, lugubre, inexorable, et d'un vigoureux dessin. Quelle créature possible est plus mal- heureuse que Lélia ? Alors même que l'auteur s'en fût tenu là , il eût tracé peut-être la plus effrayante figure de souffrance et d'affliction dont la nature humaine puisse fournir les traits. II eût décrit un supplice possible seulement dans les conditions d'existence des sociétés modernes , et dont les anciens , qui ont eu Prométhée et Tantale , n'ont pu se faire qu'une impar- faite et lointaine image. Lélig , qui se compare au premier , est bien plus malheureuse que lui. Lélia, c'est le désir inassouvi de Tantale , avec l'audace téméraire , l'orgueil indomptable , quoi(|ue brisé , et la bile implacable de Prométhée. C'est de plus ce raffinement des besoins , des passions et des connaissances

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de l'àme, qu'ils ignorèrent l'un et l'autre , et le sentiment d'une plus irrémédiable impuissance dans un être qui a , plus nette- ment qu'ils ne l'avaient, conscience de sa grandeur. Quand Prométhée lançait une imprécation contre Jupiter , il croyait provoquer un être sensible à ses outrages , un vainqueur dont il no pouvait plus recevoir de mal et à qui il en pouvait faire encore en troublant |)ar des injures les joies et l'orgueil de son triomphe. Lélia n'a même pas celte consolation. Écoutez-la : la faute de sa misère , elle ne sait à qui l'imputer ; et , dans les acres révoltes de son esprit , sa plus grande bOufFrance est tou- jours de craindre l'absence d'un Dieu qu'elle puisse in- sulter; elle le cherche alois sur la terre , et dans les cieux , et dans l'enfer , c'est-à-dire dans son cœur. Elle le cherche parce qu'elle voudrait l'étreindre , le maudire et le terrasser. » Ce qui m'indigne et m'irrite contre lui , ajoute-t-elle , c'est qu'il m ait donné tant de vigueur pour le combattre , et qu'il se tienne si loin de moi; c'est qu'il m'ait départi la gigantesque puissance de m'attaquer à lui, et qu'il se tienne lù-bas, ou là-haut, je ne sais où, assis dans sa gloire et dans sa surdité, au-dessus de tous les efforts de ma pensée. »

Voilà bien le délire de la haine impuissante et le comble de la torture. Le Caucase du moins pouvait se faire entendre à l'O- lympe. L'homme antique croyait à son dieu , et ce dieu était accessible aux représailles. L'homme antique pouvait se faire enchaîner comme Prométhée ou foudroyer comme Ajax; mais il croyait pouvoir donner blessure pour blessure, et cet usage téméraire de sa force le dédommageait par avance de sa défaite inévitable. L'égarement de la douleur moderne n'a pas même cette compensation. Lélia dans la frénésie du désespoir ne peut soulager, par cet acte de folle intrépidité, les blessures de son orgueil souffrant. Elle n'ose absolument nier le Dieu qu'elle sait invisible; mais, avide de le rencontrer et impuissante à l'at- teindre , elle lui reproche de ne pas se montrer et d'être sourd. Le sentiment de sa puissance pour concevoir et pour vouloir, de son impuissance pour réaliser ou pour posséder, voilà le vautour qui la ronge, vautour devenu d'aulant plus cruel de- puis les temps antiques que les facultés de perception et d'ima- gination ont plus agrandi leur puissance et leur sphère d'acti- vité , tandis que les facultés d'action sont restées enfermées dans

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les immuables limites imposées aux forces réelles et équilibrées de la nature.

Quand Lélia , avec son orgueil , n'eût eud'autre affliction que cette impuissance d'une partie des facultés de son âme par rap- port à la puissance excessive de l'autre , on concevrait qu'elle su plaignit de ne savoir point « si Dieu l'a créée dans un jour décolère, dans un sentiment de haine pour les œuvres de ses mains ; « on concevrait qu'il fîlt » des instants où elle se hait assez pour s'imaginer être la plus savante et la plus affreuse combinaison d'une volonté infernale ; » mais , comme elle le dit encore elle-même , « il en est d'autres où elle se méprise au point de se regarder comme une production inerte engendrée par le hasard et la matière. » L'auteur n'a point voulu laisser de lacune dans le type qu'il avait conçu , et l'impuissance qu'il a donnée à l'âme de Lélia pour la réalisation de ses rêves , il l'a mise aussi dans sa chair.

Les dons les plus splendides , les plus sublimes facultés ont été prodigués à l'âme de Lélia ; mais cette âme demeure sté- rile pour l'accomplissement des destinées qui lui semblaient pro- mises. De même les dons les plus exquis de la beauté ont été répandus sur les formes de son corps ; mais ici encore la main qui donnait s'est arrêtée, s'est démentie au moment de cou- ronner ses largesses, et le don inachevé n'a plus été qu'une ri- chesse stérile et menteuse dans les mains qui l'avaient reçu. Cruelle dérision ! Dans Lélia tout commence par quelque ma- gnifique privilège et finit par quelque disgrâce. Sa beauté n'est comme le velours éblouissant des mousses qui tapissent les ro- chers arides, qu'un vêtement splendide jeté sur la matière in- sensible et inféconde. Lélia est frappée de mort dans les sources physiques de la vie.

De quelque côté qu'elle se regarde , Lêlia n'aj)erçoit en elle- même qu'un être incomplet , avorté , et ce qu'elle possède de facultés belles, nobles, achevées , semble ne lui avoir été dé- parti, par un jeu cruel du sort, que pour mieux donner la me- sure de sa misère et mettre dans son âme plus éclairée plus de sensibilité cuisante pour en sentir les meurtrissures et plus de force pour en détester l'auteur.

George Sand sait autant que pas un ce qu'on doit de ména- gements à certaines susceptibilités qu'un long usage a fait pas-

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ser de la vie sociale dans la litlératiire , et des mœurs dans le goût. Lors donc qu'il a osé prendre sur lui d'introduire dans le caractère de Lélia cette dernière cause d'iiumilialion et de souf- france dont nos mœurs civiles et surtout nos mœurs littéraires ont pour coutume de ne pas tenir compte , il a fallu que , fort de sa conscience du beau et de sa conscience de l'honnêle, il puisât dans l'ascendant de ses convictions d'homme et de son inspiration de poète une énergique assurance pour se résoudre à affronter ce qu'il pouvait regarder comme des préjugés redou- tables , ou tout au moins comme des habitudes qu'il est bon de ne pas offenser. Il a fallu qu'en présence des chances incertaines du succès, il poussât jusqu'à l'abnégation la volonté coura- geuse de tracer , dans une personnificalion des plus hardies , la peinture terrible de cet énervement incurable où le raffinement de plus en plus exagéré de facultés qui vont se blasant de plus en plus, le dérèglement des intelligences et des instincts, la confusion des doctrines, la saliété de l'esprit et du cœur, l'ennui sarcastique et contempteur , l'abus du bien et du mal , ont poussé une civilisation vieillie qu'il Uélril quelque part du nom d'éreintée. Que l'auteur ait trouvé, soit dans une indignation purement spéculative, soit dans des ressentiments rongeurs , de quoi suffire à cette lâche , cela ne prête pas au moindre doute. Quelque difficile que fût l'entreprise, et quelle que soit la source où l'auteur ait puisé la force de l'accomplir , il s'en est tiré avec un bonheur qui prouve qu'un talent comme le sien autorise à beaucoup oser. L'inspiration d'une conscience sé- rieuse plane sur tous les développements de cette pensée si dé- licate à produire , et y répand une teinte austère qui en main- tient la dignité. La pompe solennelle et la mâle beauté du langage viennent encore en rehausser le caractère. Tout artifice puéril et minaudier, toute fausse délicatesse , en sont bannis, i.a plume de l'auteur se pose avec fermeté , mais avec un dis- cernement sévère, sur ces détails glissants; s'il ne craint pas de briser et de fouler aux pieds le joug des idées reçues, et de donner à ses risques et périls un haut exemple de sincérité , on voit qu'il porte un frein plus salutaire et plus noble dans le res- pect de lui-même et de sa mission d'écrivain. C'est pour lui que semble avoir été écrit ce mot qu'il met dans la bouche de Lélia , pour définir Pulchérie pratiquant son vice avec une chasteté

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cynique et courageuse. Je voudrais un mot plus doux que ne l'est cynique pour figurer l'altitude d'une âme forte et fière qui prend délibérément son parti du petit scandale que va sou- lever la manifestation d'une pensée conçue dans le for de son honnêteté ; mais à cette nuance près, on ne saurait mieux for- . muler le jugement qui reste dans l'esprit après la lecture d'une partie de Lélia. Au reste, et c'est à ce point que j'en voulais venir , ce cynisme , ou , si l'on veut, cette indiscrétion coura- geuse de l'honnêteté , est justement une des traces qu'ont lais- sées dans l'ouvrage dont nous nous occupons les circonstances au milieu desquelles il a été produit.

Ce n'est pas le retentissement qui a manqué à certaines héré- sies morales qui se professaient hautement à cette époque , et dont l'insolence novatrice fit brusquement tressaillir les con- sciences assoupies sur la lettre morte des vieilles traditions et des vieux principes dont le fantôme toujours debout servait à masquer bien des paraphrases en action infidèles mais clandes- tines. Le vice , il faut le dire à sa gloire , se prit à rougir d'une honte vertueuse quand on lui parla de le réhabiliter en lui don- nant un nom , et de lui faire un sort. Le vice tient à son nom , qui est ancien , à sa condition , qui a probablement ses avan- tages , et il préféra son existence ténébreuse , sournoise, honnie, de vagabond sans feu ni lieu , mais non sans gîte , à celle de parvenu , qu'on lui offrait. Mais enfin l'offre était singulière ; elle avait bien sa nouveauté ; elle fit son bruit et porta son coup. Parmi les âmes qui s'en ressentirent, celles qui avaient le plus conservé, sinon de leur virginité, du moins de leur jeu- nesse et de leur dioilure , furent peut-être aussi celles qui ré- sistèrent le moins à l'empreinte ; chez quelques-unes bien rares, — et celles-ci , nous devons l'avouer , celles que nous connais- sons du moins , sont des plus belles , — elle ne s'est pas en- core effacée. Celte brusque et violente secousse produisit d'ailleurs \n\ étourdissement général, et bien des gens saisis à l'improviste furent entraînés assez loin avant d'avoir eu le temps de rouvrir les yeux et de s'orienter. Il est donc vraisemblable qu'en d'aulres temps et en d'autres circon- stances l'idée (pii a fourni à George Sand une moitié du per- sonnage de Lélia ne lui serait pas venue. Ce qui est bien certain , c'est qu'en d'aulres temps il la répudie, puisque le per-

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sonnage de Lélia dédoublé reparaît avec celle moitié de moins. Quant à Pulchérie, qui est sortie tout entière du même fonds, l'auteur l'a laissée, à quelques détails près, telle qu'il l'avait présentée d'abord. Seulement, par le contre-coup des modifica- tions introduites dans l'oeuvre de 18ôô, la fonction de l'idée partielle qu'elle représentait dans cet ensemble a perdu quelque chose de son importance et de sa signification expresse. Chacun des quatre personnages principaux du roman primitif repré- sentait une des quatre notes fondamentales de la gamme la- mentable que l'âme humaine , suivant l'idée de l'auteur , chante éternellement tous l'impulsion du désir. Le désir ne peut-être que contrarié ou satisfait. S'il est contrarié, il peut l'être ou par l'insuffisance des facultés destinées à le servir, voilà Lélia; ou par la raison et la volonté qui s'épuisenl à lui mettre un frein , voilà Magnus ; ou enfin par des obstacles extérieurs dont la résistance prend son point d'appui, non plus dans le sujet du désir, mais dans son objet, voilà Sténio, qui n'est enchaîné ni par l'impuissance physique et morale de Lélia , ni par les vœux et les scrupules de Magnus , mais dont l'élan puissant et indompté vient se briser contre l'invincible inertie de la plus froide et de la plus immobile des statues. L'hypothèse de la sa- tisfaction vous donne pour type achevé Pulchérie. L'àme hu- maine émue par le désir n'en peut recevoir aucune modification qui ne rentre dans l'un de ces quatre termes. On peut les com- biner entre eux suivant des rapports différents, ou les décom- poser et en combiner les parties suivant des proportions diffé- rentes, ajouter ici à l'intensité du désir , là à la force de résis- tance , et parcourir ainsi la chaîne entière des transitions et des nuances ; mais la conjugaison entière de ces transitions est contenue en puissance dans ces quatres termes, comme la gamme entière est contenue dans le cadre des quatre notes car- dinales , et l'on ne saurait pas plus inventer une cinquième mo- dification qu'inventer une nouvelle note dans la gamme. Pour ce qui est de Trenmor , c'est une corde qui a cessé de vibrer et qui ne rend plus aucun son. Il n'a qu'une fonction négative, comme le silence dans un orchestre entre deux chants ; il est utile comme contraste. Il sert aussi à nous montrer l'idée de l'auteur poussée jusqu'à sa dernière transformation , c'est-à-dire le désir finissant par s'éteindre lui-même dans l'âme qu'il a dé»

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vaslée, el riioinme arrivant au calme par une mort anticipée. Retranchez de l'âme humaine toute joie et toute souffrance, toute espérance et tout regret , vous avez Trenuior. Supposez toute vie éteinte dans un être encore vivant, vous avez Trenmor. Ce personnage, au reste, a subi une transformation presque complète dans le roman nouveau.

L'importance du rôle de Pulchérie dans le milieu où elle était d'abord placée est donc facile à saisir. Elle est un des pôles de l'idée dont Lélia est l'autre pôle. L'une rejjrésenle rexlrême disproportion entre le désir et les moyens d'arriver au terme du désir; l'autre l'équilibre parfait entre le désir et les facullés de réalisation , et dans la pensée impitoyable de l'auteur, ni l'une ni l'autre n'est heureuse. Mais l'abjeclion de Pulchérie est un merveilleux moyen de faire ressortir l'abaissement où Lélia est tombée par un excès contraire. Ainsi lorsque celle-ci, après avoir raconté à sa sœur l'histoire de sa vie , conclut en disant que son âme est usée, son cœur éteint; qu'elle n'est plus ca- pable même d'enthousiasme , cette dernière faculté qui lui était restée ; que l'ennui désole sa vie et la tue ; qu'ayant vu à peu près la vie dans toutes ses phases , la société sous toutes ses faces , elle n'a plus rien à voir désormais ; que lorsqu'elle a réussi à combler l'abîme d'une journée , elle se demande avec effroi avec quoi elle comblera celui du lendemain; lorsque Pulchérie , s'efforçant de lui créer un lien qui la rattache à la vie , lui a proposé successivement de retourner à la solitude et à Dieu , ou de chercher une diversion dans les plaisirs , ou de s'enchaîner à un état social qui la préserve d'elle-même et la sauve de ses propres réflexions et d'accepter le joug de la vie religieuse, n'a obtenu que cette réponse : «Il n'est plus temps de retourner à Dieu ; ma foi est chancelante , mon cœur est épuisé , je n'ai plus la force d'élever mon àine à un perpétuel sentiment d'adoration et de reconnaissance; le plus souvent je ne pense à Dieu que pour l'accuser de ce que je souffre et lui reprocher sa dureté; si par/ois je le bénis , c'est quand je passe près d'un cimetière et que je pense à la brièveté de la vie ; je ne puis davantage retourner à la solitude ni chercher le plaisir; je viens des montagnes de Monleverdor, j'ai essayé de re- trouver mes anciennes extases et le charme de mes rêveries pieuses , mais là comme ailleurs je n'ai trouvé que l'ennui ; la

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vie religieuse ne m'est pas permise non plus ; il faut avoir l'âme virginale ; je n'ai de chaste que le corps ; je serais une épouse adultère du Christ, etc.; » alors que Puiehérie , disons-nous, ayant passé en revue toutes ces conditions d'existence , et s'étant vue repoussée sur tous les points . en est venue à s'é- crier : « Eh bien ! faites-vous courtisane , « Lélia ne sait que lui répondre d'un air égaré : « Avec quoi ? Je n'ai pas de sens. » Ainsi une courtisane , malgré l'opprobre , malgré les dégoûts de sa profession , était moins malheureuse qu'elle. Lélia était non-seulement réduite à ce point qu'on osait lui proposer ciitfe condition comme un mieux , comme un bien , mais en- core à ce comble d'humiliation de n'avoir rien à répondre si ce n'est : Avec quoi? je n'ai pas même ce qu'il faut pour exercer ce dernier et ce plus facile des métiers ! Dans le roman nou- veau , Lélia est encore assez malheureuse pour que la même proposition revienne, mais ce n'est plus la même réponse qu'elle a à faire.

Tel est le sceau terrible dont l'auteur, dans sa pensée primi- tive , avait marqué la figure de Lélia. Il l'avait enfermée , étouf- fée dans un cercle fatal d'inaction et d'impuissance , où toutes les issues qui donnaient sur la vie lui étaient fermées. Refoulée sur elle-même, l'ardeur de ses facultés vives se mit à ronger le cœur qui lui servait de prison. Voilà pourquoi Trenmor paraît !;rand à Lélia , c'est qu'il ne souffre plus ; voilà pourquoi elle lui porte envie , c'est que chez lui l'incendie est éteint et n'a plus laissé que des cendres. C'est une tâche vaine, au reste, qu'entreprenait Puiehérie en entreprenant de guérir Lélia. ÎNous disons une tâche vaine si elle est telle qu'elle ne puisse qu'é- chouer, cruelle si elle jiouvait réussir. Lélia, en effet, a su in- téresser à ses souffrances une partie d'elle-même plus forte, plus indomptable que ses souffrances : c'est son orgueil. Non pas un orgueil serein et satisfait comme celui qui n'a rien à disputer à la fortune; mais un orgueil acerbe , violent , déses- péré , qui se redresse contre les sévices de la destinée , et dans lequel s'engendrent des inquiétudes incorrigibles , alors même (|ue la destinée se corrigerait. C'est l'autre orgueil qui a perdu Lélia, L'esprit chez elle avait pris un essor immodéré et mal dirigé. Perdu dans les régions des chimères plutôt encore que de l'idéal , habitué à se repaître de visions , il puisait dans cet

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aliment un funeste enivrement de lui-même, et un dédain extra- vagant pour le pain grossier des réalités terrestres. 11 sommait la réalité de lui rendre ces délices infinies dont il avait eu l'avant-goùt dans ses contemplations; et comme la réalité lui résistait , il repoussait du pied cet élément indocile, il se reti- rait irrité dans son monde imaginaire qui ne pouvait lui sufiire, emportant la double Messure de son impuissance à soumettre le monde réel et de son impuissance à s'en passer. C'est ainsi qu'à ce premier orgueil né de la présomption succéda un or- •gueil sombre , jaloux , malsain , né de la déception et de la confusion qui la suit. Lélia se voyant, entre toutes les créatures, marquée de signes si particuliers qu'elle est un être isolé dans la création , où elle ne se trouve pas de place marquée, a du moins cette joie de pouvoir se poser à ses jiropres yeux comme un être exceptionnel, .loie unique, désespérée, qu'elle [tnise dans ses misères mêmes , et où elle reprend une dignité à part, grandiose et farouche d'aspect , en échange de celle , plus vul- gaije, dont ses misères l'ont déshéritée. Elle souffre , mais elle voit la jouissance prendre et s'épanouir dans les âmes les plus grossières, elle ne voit personne souffrir comme elle , et elle peut se croire i)lus noble, plus grande par les facultés qu'elle possède que ne le sont d'autres créatures qui s'étourdissent sur le malheur véritable de leur condition à l'aide des facultés qu'elle ne possède pas. Sans lien possible avec le monde, il y a de plus un certain bonheur pour elle à se tenir h l'écart, à juger, à récriminer, de loin, et à répandre sa bile dans ces juge- ments qu'on ne peut lui renvoyer en représailles, parce qu'elle s'est mise hors d'atteinte. Que lui rendrait-on en lui rendant la possession de ces biens auxquels elle ne croit plus et qu'elle a flétris de son dédain? Que gagnerait-elle à rentrer sous le ni- veau des existences communes? Voilà pourquoi Lélia est in- curable , c'est que cet orgueil lui tient lieu de tout ce qui lui manque. C'est que , pour la guérir, il faudrait commencer par déraciner cet orgueil qui perpétue son mal dont il est la con- solation , et <iue, si elle le perdait , il ne lui resterait i>lus rien qu'une confusion plus grande encore. Ce cercle fatal où nous la. disions enchaînée tout à l'heure est un cercle vicieux. Rien ne l'en peut tirer. Elle le sent, aussi ne fait-elle rien pour en sortir.

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C'est une étrange donnée pour un roman qu'un héros sans passion active , ayant ses fins , marchant vers son but , et s'at- taquant résolument aux obstacles qu'il rencontre : un héros immobile, indifférent , dominant par son stoïcisme et son or- ;;ueil toutes ces péripéties sur lesquelles se fonde ordinairement l'intérêt, et qui n'ont ordinairement aussi d'autre intérêt que celui qu'il y prend lui-même. Que veut Lélia ? Rien. Qu'airae-t- file?Rien. Que fait-elle? que poursuit-elle? Rien. Elle s'est as- sise, résolue sinon résignée, froide et endurcie contre elle- même, dans son immuable désespoir. Fière , hautaine , impé- nétrable, la pâleur scellée au visage , la révolte scellée au cœur, elle s'est drapée dans son ostentation d'impassibilité et de dédain. Parce qu'elle a su se cuirasser d'tm stoïcisme, assez vulnérable d'ailleurs, contre un mal auquel elle ne peut se soustraire, elle se croit grande par la sagesse et la vertu. Son orgueil la trompe et lui fait commettre un anachronisme. Les anciens , en effet , n'attachaient que l'idée de force au mot de vertu , et le stoïcisme leur suffisait ; l'esprit moderne y a ajouté l'idée d'amour. Lélia n'aime pas , il n'y a pas de vertu pour elle, non plus que de bonheur. Un tel personnage peut sub- juguer l'attention , et à force de verve étincelanle, d'imagina- tion et d'inspiration , George Sand y a réussi; mais il ne de- mande pas à être aimé et il ne l'est pas. On n'aime pas Lélia, 011 ne la plaint pas, on ne la déteste même pas non plus. Elle fait mal sans pouvoir toucher, elle irrite sans pouvoir se faire liaïr; mais elle fascine par je ne sais quel éclat lugubre, elle meurtrit l'esprit sur les pointes des raille perplexités que fait naître cette étrange complication de grandeur et d'infirmité, d'audace et de faiblesse , d'égoïsme implacable et d'instincts généreux, de vues droites et de sophismes , d'intelligence et d'aveuglement, de force et de mollesse dont elle lui offre le sjiectacle, et elle le rive ainsi à l'attente du dénoûment de celle lamentable histoire.

Elle fait mal sans être touchante, avons-nous dit, et c'est toujours de la Lélia ancienne que nous parlons. Ce qui fait mal , c'est de voir s'obstiner imperturbablement dans son inertie cette femme funeste aux autres comme à elle-même ; cetle femme qui , comme le lui reproche Trenmor, ne peut se sevrer du plaisir d'être aimée et ne peut pas aimer elle-même; cette

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femme qui se plaint, qui accuse sans cesse et qui n'agit jamais, qui ne fait rien ni pour autrui ni pour elle-même. Oui , cela fait mal , et pourtant c'est en cela que repose l'infernale beauté de cette création , c'est en cela que s'accomplit l'inexorable fata- lité qui pèse sur Lélia. Ci Lélia sortait un moment , un seul moment, de sa neutralité indifférente, c'est que le sceau de plomb qui l'étouffé serait levé, c'est qu'elle pourrait encore aimer, espérer, vouloir quelque chose ; mais alors il n'y aurait plus de Lélia. «Homme froid et intelligent , pourrail-elle ré- pondre, ne vois-tu pas que ce dont je me plains, c'est précisé- ment, non pas de souffrir, mais d'être clouée à mon incurable apathie et de ne pouvoir agir.» Le grand mal, le mal sans égal et sans remède de Lélia , c'est de n'avoir |)lus en elle de quoi concevoir un désir; je me trompe ,s'il ne lui en restait pas un, elle ne souffrirait plus. Mais elle en porte un dans le vide de ses flancs désolés, suprême, immense, insatiable, irréalisable : le désir de pouvoir désirer quelque chose. « Les brutes dont la société se compose, dit-elle en concluant le récit de sa vie à Pulchérie , se demandent ce qui me manque, à moi, dont la richesse a pu atteindre à toutes les jouissances, dont la beauté et le luxe ont pu réaliser toutes les ambitions. Parmi tous ces hommes, il n'en est pas un dont l'intelligence soit assez étendue pour comprendie que c'est un grand malheur de n'avoir pu s'attacher à rien et de ne pouvoir i)lus rien désirer sur la terre. « Telle était, dans son état primitif, ce grand et sinistre poème de Lélia, image colossale des souffrances de l'homme maudit dans les sources mêmes de sa vie , condamné à désirer sans fin et sans mesure , mais aussi sans espoir ; épopée du désir violent, forcené et impuissant; chant de désolation et d'agonie modulé sur ces (juatre types d'existence, Lélia, Slénio, Magnus, Pul- chérie, et venant s'éleindre pour conclusion , dans cette aulre existence éteinte, Trenmor; œuvre inadmissible dans ses don- nées et dans ses conclusions, mais sublime comme imprécation, comme cri de rage et de désespoir. Jamais conception plus redoutable et plus fortement saisie par l'imagination n'a été conduite avec une logique plus iiillexible , plus implacabie. Cherchez dans tout l'ouvrage un seul détail qui en démente l'idée mère ou seulement qui s'en écarte , vous ne le trouverez pas. Tout vient aboutir à cette monstrueuse pensée , derrière la-

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quelle il n'y a plus que le suicide , à celte pensée, dis-je , que l'homme est ici-bas le jouet misérable d'un Dieu ironique et froidement cruel . qui , pour se donner le spectacle d'un être souverainement malheureux , a imaginé d'accoupler, dans la créature qu'il immolait à cette fantaisie, deux éléments incom- patibles, une âme et un corps faits pour s'entre-déchirer éter- nellement dans une jjuerre incessante et acharnée. Atroce con- dition qui , si elle permet â l'homme d'échapper au désespoir ou à la folie qui alleignent Slénio mourant d'un suicide brusque , Lélia mourant d'un suicide lent , Magnus mort à la raison et h la connaissance de lui-même, ne lui laisse que le choix de s'avilir en faisant abstraction de son âme et en ensevelissant son intelligence dans les insiincts de sa chair, comme Pul- chérie, ou de se réduire à l'état de fantôme en faisant abstrac- tion de ses liens , de ses affections, de tous ses intérêts humains, comme Trenmor. Ce malheur était, au reste, la consé(|UPnce inévitable du spiritualisme chrétien , du moment où les passions qu'il a développées survivraient, dans la société, isolées de la foi et de la soumission aux dogmes explicites et |)Ositifs dans lesquels il était formulé. Lélia , Trenmor, nés de nos jours , ont été conçus il y a bien des siècles et ont passé par plus d'une forme avant d'arriver à cette forme dernière. Trenmor pré- existait dans saint Siméon-Stylite comme Lélia dans sainte Marie-Égyptienne. Si Lélia avait pu croire encore comme sainte Thérèse et aimer comme elle , elle eût pu comme elle vivre d'espoir, d'amour spirituel et oublier le reste ; mais l'objet de cet espoir et de cet amour s'était bien éloigné pour Lélia ; des siècles d'examen raisoinieur et d'altiédissemenl s'étaient inter- posés; elle ne le sentait plus rayonner sur sa vie. Le reste au contraire s'était rapproché d'autant , et trop rai)proché pour qu'elle pût n'en plus tenir compte. Sans doute c'est le malheur de nos temps que ce livre ait été possible et qu'il se soit produit ; mais c'est aussi la gloire de nos temps que cet irrévocable et foudroyant témoignage des nobles, des vigoureuses souffrances que nos générations ont ressenties en présence des dévastations au milieu desciuelles elles étaient nées.

Les personnages de Lélia n'étaient pas empruntés par l'ob- servation à la réalité : c'étaient des tyjtes abstraits , destinés à représenter chacun une idée, et à fonctionner en conséquence; 1 8

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des personnages , en un mot , mais non des hommes dans le sens social du mot. Ces gens-là n'ont vécu et n'ont pu vivre en effet nulle part. Aussi, l'auteur les a-t-il placés dans l'es- pace sans lien de famille ou de patrie. La ville où ils ont leurs palais se nomme la ville, la montagne qu'ils gravissent se noniiue la montagne. Ils n'habitent pas ici ou là , le lieu qu'ils habitent c'est le globe. A peine les désinences de quelques noms fournissent-elles une indication approximative; mais il fallait bien leur donner des noms. On ne peut d'ailleurs signaler en eux aucun trait particulier qui les rattache à telle ou telle frac- tion déterminée de la société humaine. Nous venons de dire qu'ils étaient des personnages et non pas des hommes ; il eût fallu dire qu'ils sont l'homme et non pas des hommes. Ce soin de ne rien préciser autour d'eux , de ne les rattacher à rien et de ne leur laisser que leur existence propre, à eux , existences abstraites, est encore d'une convenance parfaite , et compte à son rang, parmi les moyens qui concourent à cette irrépro- chable harmonie que l'auteur a répandue dans toutes les par- ties de sa conception.

Dans son œuvre refondue, George Sand paraît avoir eu pour objet , sinon d'en faire des èlres tout à fait semblables à nous , du moins de les rendre plus vivants , plus rapprochés de la réalité ; il les a dégagés quelque peu des formes simples et res- trictives de l'idée pure, du symbole, pour multiplier en eux les faces de la vie , et pour leur donner par mouvement des passions et des intérêts qui se débattent autour d'eux dans le milieu où ils sont placés. L'action de ce milieu intervient dans l(;s modifications de leurs pensées et de leur existence. Dans cet état, ils appartiennent à une épo(iue bien précise et à une so- ciété connue. Trenmor , ce faussaire flétri qui se réhabilitait , non par le repentir et par une studieuse pratique du bien , mais en redressant froidement contre le mépris son front souillé , et en s'abstenant de tout bien comme de tout mal; ce Trenmor <|ui ne vivait ni en vue de Dieu , ni en vue de lui-même , ni en vue de l'humanité, c'est-à-dire qui, n'ayant nulle part son principe actif de vie , ne vivait |ias , et à qui l'auteur , en effet, s'est contenté de donner une pose de statue ; ce Trenmor a fait place à un Trenmor tout nouveau. On ne lui compte plus , comme une grandeur , la <(ualilé de joueur effréné qui lui est

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enlevée , ni celle de forçat libéré qu'il a encore, mais par mal- heur en vérilé , el bien malgré lui. Si sa jeunesse a encore été dissipée dans de folles débauches, du moins elle n'a pas été infâme. Une nuit , dans un moment d'ivresse et d'oubli , il a eu la distraction de lancer une carafe de cristal à la tête de sa maîtresse qui est restée sous le coup. Ce moment d'emporle- ment irréfléchi lui a valu cinq ans de méditations au baf^tre d'où il est revenu homme sérieux et un peu confus. Son oripieil s'est plié cette fois sous la nécessité de l'expiation ; moius cou- pable et moins méprisable que jadis, sa taciturnité hautaine ne recèle plus cette jactance de moralité supérieure et méconnue sur laquelle l'admiration de Lélia renchérissait encore. Le Tren- mor d'aujourd'hui, qui a fait involontairement un peu de mal , se pique de racheter ce mal par beaucoup de bien. Il est vrai que ce bien-là pourrait encore le ramener au bagne; mais son mobile est noble , et ses efforts pour effacer , dans sa conscience et dans le livre de l'opinion , les traces de ses torts , sont une reconnaissance implicite des idées de morale en vertu desquel- les il a été jugé. Il est entré en chair et en esprit dans la so- ciété de ses semblables , il y agit , il y a pris à cœur des intérêts qu'il défend à sa manière, c'est-à-dire avec plus d'énergie que d'habileté, et plus de courage que de succès. On voit que de paradoxe qu'il était il est devenu un homme; on voit aussi que nous sommes transportés d'un monde inconnu dans le monde réel.

Quanta Lélia, sa métamorphose est moins décidément ac- complie. La chaîne logique qui liait dans une unité si compacte toutes les parties de son caractère s'est brisée, il est vrai. Quelques-unes de ces parties ont disparu , des parties nouvel- les ont été introduites et rattachées par un autre lien. Ces mo- difications suffisent pour anéantir ce type de malédiction et de désolation que nous avons analysé, et pour donner un tout autre sens à son rôle, mais non pour faire que Lélia ait passé de l'état de figure abstraite et symbolique à l'état complet de femme. L'édifice entier de ce rôle a cessé de reposer sur la double impuissance qui en formait primitivement la base. An physique, aucune des prérogatives essentielles de la condition humaine ne paraît avoir été refusée à Lélia. Au moral, bien que son histoire soit restée à peu près la même, cependant elle

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parait avoir acquis une certaine puissance d'aimer. Elle aime peut-être , elle aime sûrement. Mais si l'impossibilité organi- que est levée , sa volonté , cette volonté altière et invincible que vous lui connaissez, vient mettre aux manifestations de son amour des entraves aussi fortes que celles dont la nature avait fait les frais. Lélia , pour s'unir à un homme , ne se trouve pas placée par les mœurs et les institutions de la société dans des conditions convenables à sa dignité de femme ni à la sain- teté du lien (|u'elle doit former. Elle se refusera à l'homme; elle le laissera se dépraver et périr de désesi)oir plutôt que d'accepter des liens toujours flétrissants ou oppressifs pour l'un ou pour l'autre des contractants. Lélia, qui ne représentait autrefois qu'un fait, la misère éternelle , infinie, de la race humaine, représente donc actuellement une doctrine, une thèse , qui est celle de l'égalité de l'homme et de la femme. Elle représente aussi , mais subsidiairement, par l'altitude qui lui est donnée dans le couvent dont elle devient abbesse , la thèse d'une réforme de l'Église catholique. J'ai dit réforme pour n'o- ser pas dire suppression , n'étant pas bien édifié sur la difficulté lie la question, et comptant également peu sur l'efficacité de l'une ou de l'autre. Lélia est donc devenue capable d'aimer , capable de désirer et de tenter, de pratiquer quelque chose , c'est-à-dire que la conception première est anéantie , et a fait place à une conception toute nouvelle.

Slénio , Mc'ignus et Pulcliérie sont restés absolument les mê- mes, sauf quelques suppressions faites dans le rôle de Pulché- rie par ménagement pour des mœurs qui ne sont pas celles de l'antiquité païenne , et sauf aussi quelques additions de peu d'importance au rôle de Sténio , qui , sous l'influence de Lélia , se laisse traîner un instant, sans trop savoir ce qu'il fait, à la suite de Trennior, enfoncé dans les conspirations. Mais si ces caractères sont restés les mêmes , on voit que leur signification expresse, rigoureuse, mathématique, comme parties essen- tielles d'une même idée dont- chacun d'eux était un terme né- cessaire , on voit, dis-je , que cette signification a disparu avec l'idée qui reliait ces termes entre eux.

Voilà ce que nous avons perdu aux modifications introduites par l'auteur dans son œuvre de ISôo. Ce que nous avons gagné, c'est que les personnages sont plus rapprochés des idées qUi

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onl cours dans le monde où nous vivons , et qu'ils sont plus intelligibles et moins choquants pour le plus grand nombre ; c'est que , devenus être humains , ils peuvent inspirer un inté- rêt fondé sur la sympathie ; c'est que la roideur tranchante du paradoxe a été émoussée , que la hardiesse de certains détails a été réprimée, et que le livre peut aujourd'hui passer par bien des mains qui faisaient hier des signes de croix rien qu'en l'en- tendant nommer. Nous y avons gagné encore quelques pages d'une m.ignifique et incom|)arable beauté. Telle est la scène où I-élia , après sa rupture avec Sténio , laisse éclater auprès de Trenmor sa jalousie qu'elle a essayé en vain de comprimer. Tel est le chant de Pulchérie ; telle est encore la conférence présidéepar Lélia au milieu de ses religieuses, devant Sténioqui y assiste et qui y prend part sous un déguisement de femme. Telle est cette autre scène entre Lélia et Sténio qui s'est intro- duit frauduleusement, la nuit, dans la cellule de l'abbesse. Telles sont encore, à la fin, ces cinq ou six pages intitulées Délire, et dont l'éblouissante éloquence atteint peut-être le plus haut faîte de sublimité où puisse s'élever la parole hu- maine.

Auguste Bussière.

RENNES

EN 1788.

I. — LE CAFÉ DE l'cNION.

11 y avait à Rennes , en 1788 , sur la place même du palais , une ancienne taverne qui avait récemment décroché ses touffes de gui pour y substituer une enseigne sur laquelle on voyait deux mains unies avec ces mots au dessous : Café de l'Union. C'était le lieu de rendez-vous des commis marchands , des clercs de procureurs et des étudiants en droit. On y buvait peu (moins par temp.'rance peut-être que par pauvreté); mais, en revan- che, on y parlait beaucoup des affaires du jour qui commen- çaient à prendre une gravité singulière. Les débals entre la cour elle parlement menaçaient de recommencer avec plus de violence (jue jamais. La noblesse qui, depuis Richelieu, se trouvait trop faible pour résister ;"! la royauté , s'était habituée à s'armer contie celle-ci de l'intérêt général. C'était au nom de cet intérêt , et pour empêcher le prélèvement de nouveaux im- pôts , que les parlements avaient déji plusieurs fois bravé la rigueur de la cour; aussi le peuple faisait-il cause commune avec eux.

En Bretagne surtout , la résistance des magistrats devait ex- citer une ardente sympathie , car ils ne défendaient pas seule- ment les finances de la province, mais ses franchises; le vieil

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esprit provincial était encore d'autant plus vivant partout qu'il avait été entretenu par les privilèges de tous genres qu'avait laissés Louis XII au duché en le réunissant à la France. L'in- térêt était donc d'accord avec le préjugé national , et en aidant le parlement à lutter contre les minisires, on obéissait à la fois à l'instinct et au calcul.

Le peuple d'ailleurs sentait alors, en Bretagne comme par- tout, cette lièvre de malaise et ce besoin de changement qui précèdent toujours les révolutions. H y avait dans les esprits je ne sais quel désir de combat qui cherchait toutes les occasions de se satisfaire.

Par position et par penchant, les habitués du Ca/e de l'Union s'étaient naturellement déclarés pour le parlement ; non que la jeunesse du tiers regardât cette cause comme la sienne; mais, en attendant que la véritable lutte commençât entre elle et les privilégiés , elle essayait ses forces et étudiait ses champs de ba- taille. Nous ne parlions pas d'autre chose chaque soir; notre exaltation était aussi sincère que soutenue , et les discussions se prolongeaient souvent fort loin dans la nuit.

Parmi les jeunes gens qui y prenaient part , beaucoup f;ii- saient preuve d'éloquence ou de perspicacité, mais deux surtout se distinguaient dès lors entre tous les autres.

Le premier était un jeune étranger au sourire fier, au regard scrutateur et à l'accent incisif : nourri de la lecture des ency- clopédistes, il demandait l'application de leurs principes et prouvait la nécessité d'une réforme avec une éloquence tour à tour brillante ou moqueuse. Panthéiste plutôt qu'incrédule, il enveloppait son scepticisme d'une poésie bruyante qui lui don- nait je ne sais quelle étrange splendeur : son langage rappehiit à la fois Sénèque et d'Alemhert.

Lorsqu'on abandonnait un instant les discussions générales pour dé plus intimes causeries , et que chacun racontait ses pro- jets favoris, il parlait de longs voyages rêvés depuis son en- fance et s'exaltait à la pensée de l'Orient. Son nom était, je crois, Chasseloup, mais ses amis ne le connaissaient que sous celui de Volney.

Le second héros de nos réunions était le jeune Moreau , re- nommé déjà pour son sang-froid dans le péril, la justesse de son coup d'œil et son heureuse humeur. L'intîuence qu'il s'était

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acquise parmi ses compagnons l'avait fait choisir pour prévôt de l'école de droit. Il exerçait, à ce litre , une sorte de magis- trature d'honneur sur tous les étudiants; c'était lui qui jugeait les querelles, essayait de les apaiser ou autorisait le duel , en donnant à chaque combaltanl sa part de champ et de soleil. Assisté de son chancelier et de son greffier, il dirigeait les déli- bérations de l'école, défendait ses privilèges, mettait aux voix l'expulsion des étudiants qui avaient pu forfaire à l'honneur. Son autorité s'étendait également sur le théâtre, où il avait droit à douze places et où il décidait du rejet ou de l'acceptation des acteurs. Chaque débutant lui devait, en conséquence, une visite solennelle qui avait lieu dans la salle du droit et en pré- sence de tous les élèves.

Simple de goûts, généreux, dévoué, Moreau était chéri de ses compagnons , et sa volonté, au moment de l'action , eût été souveraine. Décidé à soutenir la cause parlementaire dans le débat qui se préparait, il était sûr de faire descendre au pre- mier signal , sur la place publique, toute la jeunesse de Rennes et de la trouver prête à lui obéir.

Je passais habituellement mes soirées au Café dé l'Union avec un jeune commis marchand nommé Benoist, dont j'avais fait connaissance depuis peu. Rien ne frappait , chez lui, au premier abord; son esprit, d'une droiture incontestable, avait peu de vivacité ; son courage était sans éclat , quoique sûr, et sa parole plus judicieuse qu'élevée. On ne lui connaissait point de vices, seulement ses qualités avaient quelque chose de terne et d'uniforme. C'était, au premier coup d'œil , une personnalité pour ainsi dire négative , ce qu'on appelle un homme médiocre; mais, à l'usage, on reconnaissait vite la valeur de celte nature régulière et tempérée. A défaut d'initiative , elle avait je ne sais (pielle faculté d'appropriation qui l'enrichissait de tout ce que les autres avaient découvert d'utile ou de beau. Tandis que les plus doués n'ont pour règle que leur propre intelligence, lui , il avait les lumières de tous ceu^ qui l'entouraient. C'était le bon sens même. Il ne trouvait pas les idées , mais il les triait, si je puis m'expliquer ainsi, et il était rare que son choix ne fût point la vérité. Aussi chacune de ses actions semblait-elle annoncer un homme vulgaire , et sa vie entière un esprit supérieur. Je l'avais aimé dès que je l'avais connu ; notre liaison ne tarda pas

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à devenir intime, el nous prîmes Thabitude de passer ensemble lout le temps dont nous pouvions disposer.

II. —TROUBLES A l'OCCASION DC PAULEMEM.

On était alors au mois de mai 1788 , la cour semblait s'être décidée à vaincre la résistance du parlement de Rennes à tout prix : M. Bertrand de Molleville avait été nommé intendant , et M. le comte de Thiard , gouverneur. Tous deux arrivaient à Rennes , chargés , disait-on , de faire exécuter les ordres du roi par lettres closes. L'inquiétude était extrême dans tous les es- prits.

Le parlement , la noblesse et les commissions permanentes des étals avaient protesté d'avance contre toute mesure illégale.

« Lorsque les ennemis de la chose publique , s'était écrié le fougueux comte de Botherel, semblent avoir formé le dessein de rompre le lien qui unit le souverain aux peuples , ce serait manquer à l'honneur que de ne point réclamer contre toute at- teinte portée à la constitution nationale. »

Cependant, des troupes arrivaient chaque jour ; un mystère menaçant entourait tous les actes du gouverneur et de l'inten- dant. Le 10 août, le parlement se rassembla au palais, dès le point du jour. Tous les magistrats étaient ù leur poste , revêtus (le leurs robes écartâtes et fourrées d'hermine ; le président, M. Le Merdy de Catuëlan , déclara la séance ouverte.

Tout à coup un bruit de fifres et de tambours se fait entendre, des huissiers accourent en criant que M. de Thiard monte le grand escalier avec des soldats , des laquais et des pages.

— Fermez les portes , dit le président d'un ton calme ; gref- fier, ordonnez que M. le gouverneur vous remette ses lettres de créance.

Le greffier obéit , mais il rentre bientôt en annonçant que M. le comte n'a d'autre lettre que l'ordre du roi d'entrer de gré ou de force dans la grande chambre. Il avertit en même temps la cour que le peuple entoure le palais , el que les soldats ont peine à le maintenir.

— Le parlement ne veut point de révolte , s'écrie M. de Catuë- lan; huissiers , ouvrez les portes.

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Les portes sont oiiverles à deux battants , et M. le comte de Thiard paniU avec M. de Molleville et ses oflîciers, le chapeau à la main. A cet aspect, le parlement se couvre. M. de Ttiiard, promenant ses regards autour de lui , demande où est la place des envoyés du roi.

— Vos lettres de créance , d'abord , répond le premier prési- dent.

— Je n'en ai point.

— Alors , votre entrée ici étant un acte de violence, la cour déclare ne pouvoir plus délibérer.

— Arrêtez, monsieur le président; voici pour vous, pour mes- sieursde la cour, pour M. le grelfier en chef, trois lettres de cachet distinctes qui vous défendent de désemparer, sous peine de dés- obéissance au roi. Voici, en outre, des commissions, ordon- nances et lettres patentes que je vais lire , requérant M. le procureur général de conclure à leur enregistrement pur et simple.

— L'usage ne permet point que je prenne de conclusions en présence des gens du roi, répondit le procureur général.

— Alors je passerai outre , et j'ordonne , au nom de Sa Ma- jesté, à M. le greffier en chef, d'enregistrer les pièces à mesure qu'elles vont lui être remises.

A ces mots, M. le comte de Thiard commence la lecture des différents ordres du roi , et après l'avoir achevée :

— Messieurs, dit-il, au nom de Sa Majesté, je déclare la séance rompue , et je vous ordonne de vous retirer.

— Et moi , répond le premier président , je déclare , au nom de la cour, qu'elle ne peut reconnaître ces lois nou- velles.

Mais pendant que ceci se passait à l'intérieur, une scène bien autrement animée avait lieu au dehors.

En apprenant que les troupes venaient d'occuper le palais , la population entière était accourue ; les jeunes gens des comptoirs-, des éludes et des écoles, Moreau à leur tête, s'étaient élancés jusqu'au péristyle du palais, où ils furent sur le point de saisir MM. de Molleville et de Thiard , avant leur entrée dans la grande chambre. Des troupes , sorties des Cordeliers , les avaient dé- gagés à grand'peine ; mais les cris de vive le parlement! mort aux traîtres ! retentissaient jusque dans l'escalier intérieur.

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Le régiineut de Rohan-Monlbazoïi arriva enfin, et força la foule à quitter la salle basse du palais, sans pouvoir toutefois la re- fouler plus loin.

Ce fut dans ce moment que les membres du parlement , forcés par MM. de Moileville et de Thiard à lever la séance, parurent au haut du perron.

A leur aspect, des vivais s'élevèrent de tous côtés. M. de Ca- tuëlan fit signe de la main ; aussitôt tout se tut ; les rangs s'ou- vrirent , et l'assemblée , son président en tête, passa lentement au milieu delà foule muette.

Ils venaient de disparaître, lorsqu'un mouvement se fit à la porte du palais. Des troupes venaient d'entourer le perron, une chaise armoriée parut.

— C'est Bertrand de Moileville ! s'écrièrent mille voix; haro, aux traîtres! Mort, mort à l'oppresseur !

A ces mots, les jeunes gens se précipitent; les soldats veu- lent résister, le flot de la foule les emporte et les disperse ; les pierres volent sur la chaise de l'intendant, qui se brise; lui- même tombe frappé au front En vain M. de Thiard, que rien n'effraye , se montre à découvert, cherche à parler et à rallier les soldats ; il est lui-même atteint à l'épaule.

Cependant le bruit de la mêlée arrive jusqu'aux postes les plus voisins; le chevalier Biondel de Nonainville accourt à la tête d'une compagnie; Moreau se jette à sa rencontre; les sol- dats croisent la baïonnette ; le sang va couler , lorsque l'officier s'avance vers les jeunes gens , lève les bras, et laissant tomber son épée :

— Pas de sang! s'écrie-t-il , je suis citoyen comme vous. Soldats, halte!

— Bravo! bravo! l'officier! répètent raille voix. On l'em- brasse , on l'enlève , on le porte en triomphe. Cependant quel- ques pierres lancées au hasard l'alleignent.

— Arrêtez ! s'écrie Moreau , c'est notre ami.

A l'instant les i)ierres cessent de voler , et les applaudisse- ments recommencent. Mais les soldais , qui ne comprennent rien à cet enthousiasme subit, et qui croient qu'on enlève leur offi- cier , renversent tout pour le reprendre. Le combat allait encore s'engager si M. le comte de Véry . MM. de Pont-Farcy, et l'é- chevin Robinet, n'avaient apaisé le tumulte , en renvoyant les

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troupes à leurs casernes, et en invitant la population à se re- tirer.

Cette manifestation de l'opinion publique avait été trop écla- tante pour ne pas faire comprendre aux envoyés du roi toutes les difficultés de leur mission. Aussi M. le comte de Thiaid , qui avait fait preuve dans celte journée d'une fermeté que nous avions admirée nous-mêmes, songea-t-il à employerdes mesures énergiques. II demanda des munitions et de la cavalerie. Mais à la nouvelle qu'ils allaient à Rennes pour combattre leurs com- patriotes , tous les Bretons qui servaient dans les régiments ap- pelés s'assemblèrent; les officiers donnèrent leur démission , et les soldais refusèrent démarcher: il fallut les laisser en arrière.

Cependant le reste des troupes arriva ; M. de Thiard en avertit la commission intermédiaire ; elle refusa tout ce qui était néces- saire pour le casernement ; le gouverneur fut obligé de loger les nouveaux venus aux Cordeliers et au palais.

Les embarras devenaient de plus en plus sérieux. Déjà les élèves en droit , conseillés par leur prévôt, s'étaient refusés à fout serment, après avoir adressé aux autres universités une protestation , avec prière d'imiter leur exem|)le. La haine contre le gouverneur et M. de Molleville était générale; elle s'expri- mait par tous les moyens. Une rue qui portait le prénom de ce dernier, rue Bertrand, fut publiquement débaptisée, et reçut un écriteau sur lequel on lisait me du Tartufe. Les rixes entre les soldats et les citoyens se renouvelaient chaque jour. L'es- prit de résistance ne s'était point seulement répandu dans les écoles et les comptoirs , il avait gagné les couvents de religieux et jusqu'aux communautés de femmes, que M. de Thiard avait menacé de faire évacuer pour loger les nouvelles troupes. J'en citerai une preuve entre mille.

Un moine quêleur sortait de la maison des capucins , suivi d'un enfant, <(ui portait habituellement sa besace, lorsqu'un dragon, du régiment d'Orléans, l'apostropha en termes inju- rieux. Le frère continua sa roule sans répondre; mais , enhardi par ce silence, le dragon courut après lui, et, enfonçant de force son casque par-dessus le capuchon du moine :

— Crédieu ! le joli soldai , s'écria-t-il en éclatant de rire.

— . Il me manque pour cela quelque chose , dit le capucin tranquillement.

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— Quoi donc ?

— Une épée.

— Qu'à cela ne tienne ! s'écrièrent quelques dragons qui sui- vaient ; et l'un d'eux ceignit son espadon au révérend père. A peine celui-ci l'eut-il au côté , qu'il rejeta en arrière casque et capuchon ; puis , dégainant d'une main prompte :

— Voyons , ^'it-il en s'adressant à son agresseur, si tu es aussi brave qu'insolent: eu garde , dragon !...

Le soldat voulut plaisanter , mais il fallut se défendre, et il tomba bientôt. Alors , le moine rejeta l'épée à côlé du blessé , et, se tournant vers les dragons stupéfaits :

— Emportez votre ami, messieurs , dit-il , je prierai pour sa guérison.

Puis, ramenant le capuchon sur son visage, qui était de- meuré impassible, il fît signe à l'enfant qui portait la besace , et s'éloigna lentement avec lui.

De leur côté , les membres du parlement continuaient à s'as- sembler malgré les ordres de M. de Thiard. Celui-ci fit garder les portes du palais, mais les magistrats s'assignèrent alors un autre lieu de rendez-vous. Le gouverneur résolut de mettre fin à cette résistance, en se servant des lettres de cachet qu'il avait contre les plus influents,

M. Philippe de Tronjoly, lieutenant-colonel delà milice bour- geoise, reçut, en conséquence, l'ordre de rassembler son ba- taillon , pour assurer l'exécution des inestires ordonnées par le roi; il refusa de marcher. Le grand prévôt , M. de Melesse , fut alors sommé , par le gouverneur , d'arrêter les magistrats désignés : il s'excusa en offrant sa démission.

— Vous ferez votre devoir , monsieur , ou vous mourrez à la Bastille ! s'écria le comte de Thiard exaspéré , et l'ordre de ras- sembler les troupes fut aussitôt donné.

Cependant, par suite de ses relations avec plusieurs officiers, Moreau était tenu au courant de tout ce qui se préparait. Il ap- prit le soir du 1" juin que l'on devait arrêter dans la nuit même plusieurs membres du parlement ; tous furent en conséquence avertis.

Ils résolurent aussitôt de se réunir, afin de délibérer sur ce qu'ils devaient faire. Le palais leur étant interdit , M. de Cuillé offrit son hôtel. On l'avait cerné , mais les magistrats persécutés 1 9

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y pénétrèrent, les uns en costume, les autres enchenille; quel- ques-uns furent obligés d'entrer par les fenêtres.

Ce fut là , au bruit des armes et des clameurs qui retentis- saient au dehors , que le parlement breton tint sa dernière séance. M. de Thiard lui envoya en vain deux fois le grand prévôt , qui se présenta seul , les larmes aux yeux , et finit par s'évanouir ; au moment où il attendait la soumission du parle- ment, il vit entrer irois huissiers qui lui s\(^,n\Mrenl en parlant à sa personne que la cour déclarait les lettres de cachet nul- les, obreptices et subreptices, le sommait de retirer les troupes, et le dénonçait au roi comme coupable d'arbitraire et de félonie. Il apprit en même temps que le décret de prise de corps contre lui et M. de Molleville avait même été mis en dé- libération et rejeté à une simple majorité de quatre voix (1).

Les choses en étant arrivées à ce point, il pensa que la tem- porisation devenait dangereuse , et commanda de forcer l'hôtel de Cuillé.

Cet ordre était d'autant plus difificile à exécuter que la foule encombrait tous les passages. Sur le refus de tous les officiers, le colonel du régiment de Rolian, M. d'Hervilly, sortit lui-même à la tête d'un détachement ; mais à peine eut-il paru , que des cris s'élevèrent :

— Aux armes ! mort à d'Hervilly !

Au même inslaut un jeune homme lui "arracha sesépauleltes, lui jeta une épée et le provoqua. Les gens du roi, envoyés par la cour , essayèrent de calmer la multitude.

— Que les soldats déchargent leurs armes , s'écria-t-on de to'Js côtés.

Les soldats obéissent: le tumulte s'apaise un instant, mais pour renaître bientôt avec plus de violence. Le colonel d'Her- villy veut parler, on l'insulte, on le pousse; une pensionnaire, portant encore le costume de sa communauté, s'élance sur lui le pistolet à la main et lui propose un combat singulier. Tout à coup on apprend que BerLrand de Molleville a quitté son hôtel de l'intendance pour se rendre chez le gouverneur. La foule se précipite de ce côté ; on force le corps de garde , la guérite de

(1) U y avait eu vingt-six voix contre vingt-deux.

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a sentinelle est mise en pièces , on culbute les cavaliers , on coupe les brides et les sangles des cbevaux. Enfin, la cour, avertie que le tumulte est au comble, arrête de se séparer pour éviter un collision sanglante.

Le lendemain MM. LeMerdy de Catuëlan, de Cuillé, de Tal- houet , de Kersalaiin , et un grand nombre d'autres , furent ar- rêtés et exilés dans leurs terres.

Mais M. de Thiard s'était trompé en croyant que la dispersion du parlement briserait toutes les résistances : à la nouvelle de ce qui venait d'avoir lieu , la noblesse entière jeta un cri d'in- dignation. Tous les corps constitués protestèrent publiquement. L'évêque de Rennes ordonna des prières pour délourner le fléau gui menaçait la Bretagne , et les commissions intermé- diaires des états, dirigées par le comte de Botherel , signèrent un mémoire quedouze députés furent chargésde présenter au roi.

Ils étaient partis dejjuis dix jours, lorsque l'on apprit leur emprisonnement à la Bastille. Celle nouvelle se répand aussitôt dans la ville; on veut douter d'abord , mais tout à coup des voftures pleines de femmes en deuil passent au galop de leurs chevaux ; on reconnaît les épouses , les mères des députés ; elles vont à Paris , se jeter aux pieds du roi !

Mais ce n'était point assez de leurs prières , dix-huit nouveaux députés furent choisis et partirent le même jour : on les arrêta à Ponchartrain. Une troisième dépulation de cinquanle-trois membres fut envoyée avec ordre (/e/?ersis<e>- dans toutes les protestations précédentes , de n'obtempérer à aucune des dé- fenses qui pourraient lui être faites , et de ne céder qu'à la violence !

Désespérant de vaincre par la force une telle ténacité , la cour se décida à employer l'adresse. Les nouveaux députés parvinrent à Paris sans obstacles , mais une fois arrivés , toutes les porl<s leur furent fermées. Leurs sollicitalions à M. le duc de Pen- thièvre , gouverneur titulaire de la Bretagne, ù MM. de Brienne et de Villedeuil , pour obtenir audience du roi , restèrent inutiles ou sans réponses.

On les croyait découragés et près de retourner dans leur pro- vince, lorsqu'on les vit arriver un jour à Versailles , sans invi- tation , se jeter sur le passage du roi au moment où il se rendait à vêpres , et lui présenter leur mémoire.

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Le roi le reçut , en prit lecture , et quelques jours après les députés détenus étaient remis en liberté , et les parlements ré- tablis !

III. — ÉVÉNEMENTS DES 26 ET 27 JANVIER 1789.

Dans leurs discussions avec la cour, les parlements avaient unanimement demandé la réunion des états généraux, comme le seul remède aux maux qui accablaient la France. Ils es- péraient que ces états raffermiraient leur autorité , consacre- raient leurs droits et les mettraient à même de résister plus sûrement à la royauté ; mais ils ne réfléchirent pas qu'ils four- nissaient , en même temps , aux prétentions de la bourgeoisie l'occasion de se produire. L'événement ne tarda pas à prouver l'imprudence de leur demande.

A peine la convocation des états généraux fut-elle connue , que le tiers annonça tout haut ses projets de réforme. Ce fut le 29 décembre 1788 que les états généraux de Bretagne se trou- vèrent réunis à Rennes; on y voyait neuf cents gentilshommes, une trentaine d'ecclésiastiques, et quarante-deux députés du tiers.

Avant de prendre part aux délibérations, ceux-ci demandè- rent à exposer leurs réclamations , dont les principales étaient le vote par tête et l'égalité, de l'impôt pour tous les ordres. La noblesse repoussa cette demande.

Elle connaissait déjà les audacieuses exigences de la bour- geoisie et s'était rassemblée quelques jours auparavant pour convenir de la réponse qu'elle y ferait. C'était à cette occasion qu'un gentilhomme avait dit :

— De quoi se plaint le tiers ? ne lui avons-nous pas bâti des hôpitaux ?

Cependant les plus sages avaient exprimé des craintes. Le tiers était nombreux , et sien lui refusait tout, il pourrait avoir recours à la révolte.

— Dans ce cas , s'était écrié un membre de la commission in- termédiaire de Nantes , l'histoire nous enseigne notre devoir. Je lisais ce matin , que , du temps de Philippe le Bel , ces gens-là ayant fait les rebelles , nous autres , nous montâmes à cheval j

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el , quand nous en eûmes sabré un millier, le reste redevint do- cile.

Ces forfanteries de la noblesse avaient été répétées 5 elles n'a- vaient fait qu'irriter la roture et raffermir dans ses résolutions. Enfin , le 9 , arriva un arrêt du conseil , qui ordonnait de dis- soudre les états^ Les députés du tiers obéirent , mais les gen- tilshommes s'assemblèrent , pour signer l'engajîement de ne jamais faire partie d'une réunion où leurs privilèges seraient méconnus, sous peine d'être regardés comme traîtres et désho- norés.

Le tiers, de son côté, convoqua les communautés. De part et d'autre s'imprimaient des mémoires , où l'on échangeait des injures, des provocations, et l'animosité des deux partis s'en accroissait.

Mais pendant que la noblesse allait partout, semant les pro- messes , les menaces , el s'épuisant en secrètes intrigues , le tiers avait recours à un moyen d'influence dont on ne devait pas tarder à sentir le pouvoir. Un journal , la Sentinelle du Peuple, parut.

Ce fut ce jeune homme déjà remarqué par les habitués du café de l'Union pour sa verve et sa logique railleuse, Volney , qui le premier essaya ainsi la périodicité du pamphlet. « Amis et citoyens, disait-il dans son introduction, vous saurez que doté, par la grâce de Dieu , d'un petit revenu honnête , je puis vivre en bon gentilhomme , c'est-à-dire sans travailler ; mais puisque chacun de vous travaille, je me crois, en conscience , obligé de mettre aussi la main à l'œuvre. Tandis que l'un laboure mon champ , que l'autre t'ait mon pain , que celui-ci me fabrique une étoffe, que celui-là va me chercher du café en Amérique, je me suis demandé comment je pourrais me rendre utile j