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REVUE

DES

DEUX MONDES.

QUATRIÈME SÉRIE.

TOME V. i" JANVIER 3836. ^

IMPKIMERIE DK H. FOURNIER ,

RLE DE SEINE , l4-

REVUE

DES

DEUX MONDES.

TOME CINQUIÈME.

QCATRIÈME SÉRIE.

PARIS,

AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES,

ROE DES BEAUX -ARTS, JO.

d856.

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SHAKESPEARE.

Le morceau suivant, que M. de Chateaubriand a bien voulu détacher, à notre prière, des épreuves de sou Essai sur la Littérature anglaise qu'il corrige en ce moment, fait partie d'une appréciation complète de Shakespeare; nous aurions désiré la pouvoir obtenir tout entière; mais M. de Chateaubriand revoyait encore les chapitres qui se rapportent aux drames. Ou s'apercevra assez, en lisant ces pages, de la grandeur du dessein, et combien une telle critique si neuve , si créatrice, s'égale doublement à l'immensité du modèle et à la majesté du peintre. M. de Chateaubriand, en nous montrant Milton qui jugeait en son temps Shake- speare, Michel Ange qui exalte et envie le destin de Dante, le Tasse qui célèbre Camoêns, nous fait saluer cette société d'illustres égaux , se révélant les uns aux autres dans une langue d'eux seuls connue. Lui aussi, il est de cette société; il est Vun des sept; il parle cette langue. René et Hamlet, face à face, ont reconnu de bonne heure les éclairs fraternels de leurs fronts. Jeune et au début, M. de Chateaubriand avait déjà écrit de la poésie anglaise et de Shakespeare ; il reprend aujourd'liui , il renouvelle et agrandit son discours. Il fait ici pour sa critique ce qu'il fait pour toute sa vie et pour toutes ses œuvres dans ses admirables Mé- moires; il recommence et il achève. Il ressaisit le tout dans un cadre •élargi; il enserre et referme sa marche harmonieuse dans un cercle d'or.

REVUE DES DEUX MONDES.

SIIAKSPEARE.

IVous arrivons à Shakespeare! parlons-en loul à noire aise, comme tlit Montesquieu d'Alexandre.

Je cite so.ilenient ici i)our mémoire Evenj vinn , joué sous Henri \'in, Y Aiguille de la mère Gnrton , par Stell, en ITiol. Les auteurs dramatiques contemporains de Shakespeare étaient Koberl Grcen, Ileywood, Decker, Howley, Peal , Chapman , Ben-.lohn- son, Ceiumont, Fletchcr : jacetoratio. Pourtant le FoxetVAlchi- vù.ic, de Den-Jonson , sont deux comvnlies encore estimées.

Sponsor fut le poète célèbre sous Elisabeth. L'auteur éclipsé de ilacbdli et de Ricliard III se montrait à peine dans les rayons du Calendrier du Berger et de la Heine des fées. Montmorency, T?iron, Sully, tour à tour ambassadeurs de France auprès d'Éhsabcth et de Jacques I", entcndireiit-ilsj.mais parler d'un baladin, acteur dans s;^'S propies farces, et dans celles des autres? prononcèrent-ils jam;iis le nom , si barbai e en français, de Shakespeare? soupçonnè- rent-ils (ju'il y avait une (jioire devant laquelle leurs honneurs, leurs pompes , leurs ran(js , viendraient s'abîmer ? lié bien ! le comé- dien de tréteaux, charj^é du rôle du spectre dans Ilamlel , était le grand fantôme, l'Ombre du Moyen-Age, qui se levait pour le «londe, commeTastrede lanuit,au moment leMoyen-Agç ache- vait de desc( ndre parn)i les morts : siècles énormes que Dante ou- vrit, qu ferma Shakespeare (!).

Dans le /'/ccis lùsturur.ie de Witheloke , contemporain du chantre du Paradis jierdu , on lit: < Un certain aveugle, nommé Millon, secrélaii'e du parlement pour les dépêches latines, r Molière, l'/ris.- trioH, jouait son Pouiccaugnac, de même que Shakespeare, le //«//c/oifj, {;riniaçait son Falstaff. Camarade du pauvre Mondorge, l'aaiear du Tariuffe avait chan^jc son illustre nom de Poiiuclïn cou- ire le nom obscur de J/f>/ière, pour ne pas déshonorer son père le ta])iss!cr.

Avant qu'on peu i]c terre obtenu par prière Pour jamais so'is la tdinhe nil onfcnné Molière ,

(i) Slukcspeare écrit liii-mùme «on nom Sliaispenre; l'autre orthographe a pré- valu; on liouve aussi $ou\ciil Shakcspear.

SHAKESPEARE. T.

Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, Furent des sots esprits à nos yeux rebutés.

Ainsi CCS voyageurs vbilés qui viennent fois à autre s'asseoira notre table, sont traités par nous en hôtes vu![jaires , nous ignorons leur nature immortelle, jusqu'au jour de leur disparition. En quit- tant la terre, ils se transfigurent et nous disent, comme l'envoyé du ciel à Tobie : « Je suis l'un des sept qui sommes présens devant le Seigneur. »

Ces Divinités méconnues des hommes à leur passage, ne se mé- connaissent point entre elles. « Qu'a besoin mon Shakespeare, dit Milton, pour ses os vénérés, de pierres entassées par le travail d'un siècle? ou faut-il que ses saintes reliques soient cachées, sous une pyramide à pointe éioilée? Fils chéri de la Mémoire, grand héritier de la Gloire, que t'importe un si faible témoignage de toa nom, toi qui t'es bâti, à notre merveilleux étonnement, un monu- ment de longue vie?.... tu demeures enseveli dans uneîe'le pompe, que les rois, pour avoir un pareil tombeau, souhaiteraient mourir.»

What needs my Shakespcar, for his bonor'd bones,

The labour of an âge in piled stones?

Or thaï his hallow'd reliques should be hid

Under a stary pointing pyramid?

Dear son of memory , great hoir of famé,

What need'st thou such veak witness of thy name ?

Thou in our wonder and astonishment

Hast built thyself a live-long monument.

And so sepulchr'd in such ponip dost lie,

That Kings, for such a tomb , would wish to die.

Michel-Ange, enviant le sort et le génie de Dante , s'écrie :

Pur fuss' io tal :

Per l'aspro esilio suo con sua virtute , Darei del raondo il piu felice stato.

or Que n'ai-je été tel que lui! Pour son dur. exil avec sa vertu,

je donnerais toutes les félicités de la terre. »

8 REVUE DES DEUX MONDES.

Le Tasse célèbre Camoëns encore presque ignoré, et lui sert de riCnuniméo, en attendant la Messagère aux cent bouches :

Vasco

buon Luigi

Tiint' oltre stende il glorioso volo,

Clie i tuoi spalmati Icgni andar nien lunge.

« Vasco Camoëns a tant

déployé son vol glorieux, que tes vaisseaux spalmés ont été moins loin. >

Est-il rien de plus admirable que celte société d'illustres égaux se révélant les uns aux autres par des signes, se saluant et s'entrele- nant ensemble dans une langue d'eux seuls connue?

Mais que pensait Milton des prédictions heureuses faites aux Sluarls à travers le terjible drame du Prince de Danemarck? L'apo- logiste du jugement de Charles 1" était à même de prouver à son Shakespeare qu'il s'était trompé; il pouvait lui dire, en se servant de ces paroles d'IIamlct : CAïujleterre n'a pas encore usé les souliei's avec lesquels elle a suivi le corps ! La prophétie a été retranchée : les Stiiarts ont disparu d'ilamlet comme du monde (1).

SIÈCLE DE SHAKESPEARE (2).

Le moment de l'apparition d'un grand génie doit être remarqué, afin d'expliquer plusieurs ;il"Hnilés de ce génie, de montrer ce qu'il a reçu du passé , puisé dans le présent , laissé à l'avenir. L'imagi- nation faniasmagoriciae de notre époque, qui pétrit des personna- ges avec des na<;es; cette imagination maladive, dédaignant la réa- lité, s'est engendré un Shakespeare à sa façon : l'enfant du boucher de Straiford est un géant tombé de Pélion et d'Ossa au milieu d'une société sauvage, et dépassant cette société de cent coudées; que

(i) De» divers biojraplies français que j'ai consultes, M. Villemain est le seul qui ait consigne ce fait curieux dans ses excellens articles sur Shakespeare.

(a; Entre ce chapitre et le préeédeiit se trouvent ceux relatifs aux drames de Shakespeare , aux caractères de ses personnages , aux imitateurs de Shakespeare , aux deux écoles classique et romantique , etc., etc.

SHAKESPEARE.

9

saîs-je? Shakespeare est comme Dante, une comète solitaire qui traversa les constellations du vieux ciel, retourna aux pieds de Dieu , et lui dit comme le tonnerre : c Me voici. »

L'amphigouri et le roman n'ont point droit de cité dans le do- maine des faits. Dante parut en un temps qu'on pourrait appeler de ténèbres : la boussole conduisnit à peine le marin dans les eaux connues de la Méditerranée; ni l'Amérique ni le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance n'étaient trouvés; la poudre à canon n'avait point encore changé les armes, et l'imprimerie le monde ; la féodalité pesait de tout le poids de sa nuit sur l'Europe asservie.

Dante, venu deux siècles et demi avant Shakespeare, ne trouva rien en arrivant au monde. La société latine, expirée, avait laissé une langue belle, mais d'une beauté morte; langue inutile à l'usage commun, parce qu'elle n'exprimait plus le caractère, les idées, les mœurs et les besoins de la vie nouvelle. La nécessité de s'entendre avait fait naître un idiome vulgaire employé des deux côtés des Alpes du midi , et aux deux versans des Pyrénées orientales. Dante adopta ce bâtard de Rome, que les savans et les hommes du pou- voir dédaignaient de reconnaître ; il le trouva vagabond dans les rues de Florence, nourri au hasard par un peuple républicain, dans toute la rudesse plébéienne et démocratique. Il communiqua au fils de son choix sa viriUté, sa simplicité, son indépendance, sa noblesse , sa tristesse , sa sublimité sainte , sa grâce sauvage. Dante tira du néant la parole de son esprit; il donna l'être au verbe de son génie ; il fabriqua lui-même la lyre dont il devait obtenir des sons si beaux , comme ces astronomes qui inventèrent les instrumens avec lesquels ils mesurèrent les cieux. ViuiUen et la Divina Conie- dia jaillirent à la fois de son cerveau ; du même coup , l'illustre exilé dota la race humaine d'une langue admirable et d'un poème im- mortel.

Mais lorsque la mère de Shakespeare accoucha d'un enfant obscur en 1504, déjà s'étaient écoulés les deux tiers du fameux siècle de la Renaissance et de la Réformation , de ce siècle les principales découvertes modernes étaient accomplies, le vrai système du monde trouvé , le ciel observé , le globe exploré, les sciences étudiées, les beaux-arts arrivés à une perfection qu'ils n'ont jamais atteinte depuis. Le tragique anglais rencontra une langue non achevée , il est vrai , mais aux trois quarts faite , déjà employée par de grands

10 REVUE DES DEUX ilOXOES.

csprUs ot dos poètes célèbres , Bacon et Thomas Morus , Surrcy et ^^pcnsor. Les {jrandes choses et les grands liommes se pressaient de tontes parts: des familles allaieiit semer dans les bois de la iVouvelle- Anj]lelerre les {germes d'une indépendante Iructueusc; des provin- ces brisaient le joug de lenrs oppresseurs, et se plaçaient au rang i\('!< nations. Sur les trônes après Charles-Oiiint, François I''"", LéonX; brillaient vSi\te-Quint , Elisabeth, Henri IV, dom Sébastien, et ce riiilippe qui n'était pas un tyran vii'ijaire. Parmi les guerriers, on comptait don Juan d'Autrit lie , le duc d'Albc , les amirau\ Yeniero et Jean-André Doria, le prince d'Orange, les deux Guise , Coligny, I?iron, Lesdiguiéres, Moniluc, La Noue; paimi les magistrats, les léjpstcs, les ministres, les politiques, L'Hôpital , Hailay, Du Mou- lins. Cujas, Sully, Olivane/, Cécil , d'Ossat : parmi les prélats, les sectaires, les savans, les érudits, les gens de lettres, saint Charles iJ.irromee, saint François de Sales, Calvin, Théodore de Bèzer Huchanan , Tycho-Bralie, Galilée, Bacon, Cardan , Kepler, Ramus, Scaligor, Etienne , ]\Iannce , Just Lipse , Vidal , Baronius , Mariana , Amyot, Montai;]ne , Du Haillaa , Bignon, De Thou , d'Aubigné, Brantôme, Marot, Ronsard et mille autres : parmi les artistes, Ti- tien, Paul Veronèse, Annibal Carrache, Sansovino, Jules Romain, le Dominiquin , Palladio , Vignole , Jean Goujoa , le Guide, Poussin, Bi?b( ns, Van-Dyck, Velasquez : ^liehel-Ange avait voulu attendre, jiour mourir, l'annc-e de la naissince de Shakespeare. Loin d'être lin chef de civilisation rayonnant au s -in de la Barbarie, Shakes- peare, dernier-né du Moyen-Age, émit un Barbare se dressant dans les rangs de la civilisation en progrès, et la rentrainant au passé. Il ne fut point une étoile solitaire ; il marcha de concert avec des astres dignes de son firmament, Camoëns, Tasse, Ercilla , Lope de Vcfîa, Caldéron ; trois poètes épi(jues et deux tragiques du pre- nïier ordre.

Shakespeare s'éleva sons la protection de cette reine (jui envoyait ]'• matelot chercher au bout du monde la richesse du laboureur. Assez de paix et de gloire florissait dans l'intérieur de l'Angleterre, p<tur qu'un poète chantât en sûreté, sans t ou u l'ois que la société njan-piAt nu dedans et andchom de spectacles propres à remuer l'ame Cl à (chauffer la pensc'C.

I'.llval)eth offrait en sa personne im caractère historique. Shakes- l>earc avait vinjjt -trois ans lors jue Marie Siiian fut décapitée.

SHAKESPFARE. If

deparens catholiques, peut-être catholique lui-même, il ouït ra- conter sans doute à ses co-relijjionnaires qu'Elisabeth essaya de faire séduire sa captive par Ilolstonc, afin de la déshonorer, et que, profitant du massacre de !a Saint-Barthélenii, il lui vint en pensée de livrer la reine d'Ecosse au talion des Écossais protestans. Oui sait; si la curiosité n'avait pas attiré le jeune William de Siraifofd ù Fotherinyay, au moment de la catastrophe? Qui sait s'il n'avait pas vu le lit,, la chambre, -les voûtes tendues de noir, le billot, la tête de Marie séparée du tronc, et dans laquelle un premier coup de hache, mal appliqué avait enfoncé la coëffe et des cheveux blancs? Qui sait; si ses regards ne s'étaient pas arrêtés sur l'élégant cadavre, objet de la curiosité et de la souillure du bourreau?

Plus tard Elisabeth jeta une autre tête aux pieds de Shakespeare : Mahomet II décapitait un icoglan, pour faire poser la 3Iort devant un peintre. Etrîtrige composé d'homme et de femme, Elisabcih ne paraît avoir eu dans sa vie, enveloppée d'un mystère, qu'une pas- sion et jamais d'amour. « La dernière maladie de cette reine, di- sent les mémoires du temps, procédait d'une tristesse qu'elle a tou- jours tenue fort secrète; elle n'a jamais voulu user de remèdes quelconques, comme si elle eût pris cette résolution de longue main de vouloir mourir, ennuyée de sa vie par quelque occasion secrète qu'on a voulu dire être la mort du comte d'Essex. »

Ce seizième siècle, printemps de la civilisation nouvelle, ger- mait en Angleterre plus qu'ailleurs; il développait, en les éprou- vant, les générations puissantes dont les entrailles portaient déjà la Liberté, Cromwell et Milton. Elisabeth dînait au son des tambours et des trompettes, tandis que son parlement faisait des lois atroces contre les papistes, et que le joug d'une sanglante oppression s'ap- pesantissait sur la malheureuse Irlande. Les hautes œuvres de-Ti- burn se mêlaient aux ballets des nymphes , les austérités des puri- tains aux fêtes de Kenilworth , les comédies aux sermons , les li- belles aux cantiques, les critiques littéraires aux discussions philo- sophiques et aux controverses des sectes.

Un esprit d'aventures agitait la nation comme à l'époque'dcs guerres de la Palestine ; des volontaires, Croisés protestans , s'em- barquaient pour aller combattre les icblAires, c'est-à-dire les ca'Jio- liqucs; Ws suivaient sur l'Océan sir Francis Drake, sir Walter Ra- îeigh, ces Pierre l'hermite de mers, amis du Christ, cnncris de la

12 REVUE DES DEUX MONDES.

croix. Engagés dans la cause des libertés religieuses, les Anglais servaient quiconque cherchait à s'affranchir; ils versaient leur sang sous le panache blanc d'Henri IV et sous le drapeau jaune du prince d'Orange. Shakespeare assistait à ce spectacle; il entendit gronder les orages protecteurs qui jetèrent les débris des vaisseaux espagnols sur les grèves de sa patrie délivrée.

Au dehors, le tableau ne favorisait pas moins l'inspiration du poète : en Ecosse, l'ambition et les vices de Murray, le meurtre de Rizzio, Darnley étranglé et son corps lancé au loin, Bothwell épousant Marie dans la forteresse de Dunbar, obligé de fuir et devenant pirate en Norwège , Morton livré au supplice.

Dans les Pays-Bas, tous les malheurs inséparables de l'émancipa- tion d'un peuple; un cardinal de Granvelle, un duc d'Albe , la fin tragique du duc d'Egmont et du comte de Ilorn.

En Espagne, la mort de don Carlos, Philippe II bâtissant le som- bre Escurial, multipliant les auto-da-fé, et disant à ses médecins: « Vous craignez de tirer quelques gouttes de sang à un homme qui en a fait répandre des fleuves, a

En Italie, l'histoire de la Cenci renouvelée des anciennes aven- tures de Venise, de Vérone, de Milan, de Bologne , de Florence.

En Allemagne, le commencement de Wallenstein.

En France, la plus prochaine terre de la patrie de Shakespeare , qu'y voyait-il?

Le tocsin de la Saint-Barthélcmi sonna la huitième année de la vie de l'auteur de Macbeili; l'Angleterre retentit de ce massacre; elle en publia les détails exagérés, s'ils pouvaient l'être. On imprima à Londres et à Edimbourg , on vendit dans les villes et dans les cam- pagnes , des relations capables d'ébranler l'imagination d'un enfant. On ne s'entretenait (|ue de l'accueil fait par Elisabeth à l'ambassa- deur de Charles IX. « Le silence de la nuit régnait dans toutes les pièces de l'appartement royal. Les dames et les courtisans étaient rangés en haie de chaque côté, tous en grand deuil , et quand l'am- bassadeur passa au milieu d'eux , aucun ne jeta un regard de politesse, ni ne lui rendit son salut. » Marloe mit sur la scène le Massacre de Paris ; Shakespeare, à son début, put s'y trouver chargé de queUiue rùlc.

Après le règne de Charles IX , vint celui d'Henri III, si fécond en caïastrophesj : Caiherine de Médicis , les mignons , la journée

SHAKESPEARE. 15''

des barricades , regorgement des deux Guise à Blois , Fa mcafe d'Henri III à Saint-Cloud, les fureurs de la Ligue, TassassiBEà' d'Henri IV, variaient sans cesse les émotions d'un poète qm vk sfc- dérouler celte longue chaîne d'évènemens. Les soldats d*Éfisabetk^. le comte d'Essex lui-même, mêlés à nos guerres civiles, combat- tirent au Havre , à Ivry, à Rouen , à Amiens : quelques ve'têrans «fe l'armée anglaise pouvaient conter au foyer de William , ce qu'ils, avaient su de nos calamités et de nos champs de bataille.

C'était donc le génie même de son temps qui soufflait à Shakes- peare son génie. Les drames innombrables joués autour deïuîpspê^ paraient des sujets aux héritiers de son art : Charles IX , le diic db Guise, Marie Stuart, don Carlos, le comte d'Essex, devaient inspire^" Schiller, Ottway, Alfieri, Campistron, Thomas Corneille, Cliénier,.. - Reynouard.

Shakespeare naquit entre la révolution religieuse, comœeBcec- sous Henri VIII , et la révolution politique prête à s'opérer soas? Charles I". Tout était meurtre et catastrophes au-dessus de M; tout fut meurtre et catastrophes au-dessous. Shakespeare, dans sa jeunesse, rencontra de vieux moines, chassés de leurs c΀^ très, lesquels avaient vu Henri VIII , ses réformes, ses dcstnat- tions de monastères, ses fous, ses épouses, ses maîtresses, ses bourreaux; lorsque le poète quitta la vie, Charles I"" coinp- tait seize ans. Ainsi , d'une main , Shakespeare avait po îowchor les têtes blanchies que menaça le glaive de l'avant-dernier des Tudor; de l'autre, la tête brune du second des Stuarts, queperi^t Van-Dyck, et que la hache des parlementaires devait abattre. Ap-- puyé sur ces fronts tragiques, le grand Tragique s'enfonça daifâ îa tombe ; il remplit l'intervalle des jours il vécut, de ses spectre^. de ses rois aveugles, de ses ambitieux punis, de ses femmes infortu- nées, aQn de joindre, par des fictions analogues, les réalités passs- aux réalités de l'avenir.

POÈTES ET ÉCRIVAINS C0NTE3IP0RAIXS DE SHAKESPEARE..

Jacques F'^ gouverna entre l'épée qui l'avait effrayé d*ns Icventrr^ de sa mère et l'épée qui fit mourir mais ne fit pas tremWea* sg» fîîs- Son règne sépara l'échafaud de Foilieringay de celui de \Vbiîe-Ha% espace obscur s'éteignirent Bacon et Shakespeare-

14 REVUB DES DEUX MONDES.

Gos doux illusiics contempoiains se rencontrèrent sur le môme sol. Je vous ai nommé plus haut les eiranjjcrs, leurs compagnons de gloire. La Fjuuce^ la moins bien partagée alors dans les lettres, ne nous olïrcqu'Anm)t,delhou, Uonsard cl Montaigne; esprits d'un moindre vol , ilardy et Garnicr balbutiaient à peine les premiers accens de notre Melpomènc. Toutefois la mort de Kabelais n'avait précédé c|ue de qain/e année s la naissance de Shakespeare . le bouf- fon eût clé de taiile à se mesurer avec le tragique.

Ix'lui-ci a; ait dt'jà passé ircnte-unaiissur la terre, quand l'iufor- luné Tasse et l'héioiquc Eicilla la (juittèrcut , tous deux morts en lo9o. Le |X>éte atv,;I;us fondait le théâtre de sa nation, lorsque Lope (le Yega établissait la scène espagnole ; mais Lope eut un rival dans Caldtron. L'auteur du Meilleur Alciulc était embarqué en qualité de volontaire sur Y Invincible Armada, au moment oii l'auteur de Falstaff calmait les inquiétudes (.le la belle Vcsialey assise àur irône d' OcciileiU .

Le draniâlis'.e castillan rappelle c«ettc fameuse flotte dans la Fuerza lasiiniosa: < Les vents, dit-il, détruisirent la plus belle armée navale: (|u'oo ait jamais vue. )^ Lope venait l'épée au poing assaillir Shakespeare dans ses foyers, comme les Ménestrels de Guillaume- le-Cunqucrant jitiaquérent les Scaldes d'IIarrold. Lope a fuit de la religion ce que Sluikespeare a fait de l'histoire : les personnages du premier entonnent sur la scène le Gloria jmlri Ciilrecoûpé de ro- mances ; ceux du second chantecl des ballades égayées dts iaiiî du fossoyeur.

Blessé à Lépanie en 1570, esclave à Alger en L'iTû^ racheté en 1581, Ceivantes, qui commeiiva dans une prison son inimitable comédie, n'osa la continuer que long-tcnqis après, tiant le chef- d'œuvre avait été méconnu! Cervantes mourut la même année et le môme mois qtic Sliakespeaie: deux documens constatent la ri- chesse des deux aut< urs.

William Shakespeare, par son testament, lègue à sa femme le se- cond de ses lits après le racilleiir ; il donne à deux de ses camarades <le ihcàtre lrenlc-«Icux shellings jiour acheter une bagne; il institue »a fille aînée, Suzanne, sa lc{;alnirc universelle; il fait quelques |)etiis cadeaux a sa seconde lille Juditli, laeiucUe signait une croix au bas des actes , déclarant ne savoir c-crire. Michel Cerviintcs reconnaît par un billet qu'il a reçu en dot de sa

SHAKESPEARE. 15 ^

femme, Catherine Salazor y Palacios, un dévidoir *un poêlon de fer,- trois broches, une pelle, une râpe, une vergèie, six boisseaux de farine, cinq Uvres de cire, deux petits escabeaux, une table à quatre pieds, un matelas garni de sa laine, un chandelier de cuivre, deux draps de lit, deux enfans Jésus avec leurs petites robes et leurs chemises, quarante-quatre poules et poulets avec un coq. Tl n'y a pas aujourd'hui si mince écrivain qui ne crie à l'injustice des hommes, à leur mépris pour les talens,- s'il n'est gorgé de pen- sions dont la centième partie aurait fait la fortune de Cervantes et de Shakespeare : le peintre du fou du roi Lear alla donc, en 1616, chercher un monde plus sage avec le peintre de Don Quichotte , dignes compagnons de voyage.

Corneille était venu pour les remplacer dans cette famille cosmo- polite de grands hommes dont les fils naissent chez tous les peuples, comme à Rome les Brutus succédaient aux Brutus, les Scipion aux Scipion. Le chantre du Cid, enfant de six ans, villes derniers jours du chantre d'Othello , comme Michel-Ange remit sa palette , son ciseau, son équerre et sa lyre à la mort, l'année même Sha- kespeare , le cothurne au pied , le masque à la main , entra dans la vie, comme le po >te mourant de la Lusitanie salua les premiers so- leils du poète d'Albion. Lorsque le jeune boucher du Stratford , armé du couteau, adressait, avant de les égorger, une harangue à ses victimes, les brebis et les génisses, Camoëns faisait entendre au tombeau d'Inès, sur les bords du Tage, les accens du Cygne:

« Depuis tant d'années que je vous vais chantant, ô nymphes du Tage, ô vous, Lusitaniens, la fortune me traîne errant à travers les malheurs et les périls, tantôt sur la mer, tantôt au milieu des com- bats , tantôt dégradé par une honteuse indigence,

sans autre asile qu'un hôpital Poètes! vous

donnez la gloire : en voilà le prix

Vaô os annos descenrlo, e do Estio Ha pouco que passar aie o Outono. etc.

Mes années vont déclinant ; avant peu j'aurai passé de l'été à l'au- tomne. Les chagrins m'entraînent au rivage du noir repos et de l'é- ternel sommeil, h

16 REVUE DES DEUX MONDES.

Faut-il iloiic que , chez toutes les nations et dans tous les siècles , les plus grands (jiMiies arrivent à ces dernières paroles duCamoëns?

>|jliuii, i\{jè de iuiit ans quand Shakespeare mourut, s'éleva à Fouil^re du tombeau de ce grand homme ; Milton se plaint aussi d'êU'C venu dans de vianvais jonrsy un sJÎ-c/tMrop M?rf. Il craint que ta froideur du cUinat ou des ans n'ail engourdi ses ailes humiliées.

coKl

Cliniate, or years, damp my intcnded wing Dcprcst.

11 a celle frayeur au moment même il écrit le neuvième livre du Parmlis perdu, qui renferme la séduction d'Eve et les scènes les plus fiassû^nné^»^ entre Eve et Adam !

Os hommes do génie, prédécesseurs ou contemporains de Sha- kespeare , ont quelque chose en eux qui participe de la beauté de leur patrie: Dante était un citoyen illustre et un guerrier vaillant; Ip Tasse eût été bien placé dans la troupe brillante qui suivait Re- «auvl ; Lope et Calderon porlèrcut les armes ; Ercilla est à la fois rilunière et lAcliille de son épopée; Cervantes et Camoëns mon- traient los cicatrices glorieuses de leur courage et de leur infortune. Le style décos poètes-soldats a souvent l'élévation de leur existence. 'H aurait fallu à Shakespeare une autre carrière; il est véhément et fassionué dans ses compositions, rarement noble; la dignité manque trop souvent à son style, comme elle manque à sa vie.

¥a quflle a été cette vie? qu'en sait-on? peu de chose. Celui qui l'a portée, J'a cachée, et ne s'est soucié ni de ses travaux, ni de ses rs.

\}¥. »K SILVKESPEARE. SUAKJISPEARE AU NOMBRE DE CINQ

OU SIX. nOMISATEURS.

Si Von étudie les scnlimcns intimes de Shakespeare dans ses ou- vrages, le peintre de tant de noirs tableaux semblerait avoir été un b»»njn)»^ léger, rapportant tout à sa propre existence; il est vrai qu'il tn>u\ail assez d'occu[)atiun dans une aussi grande vie intérieure. Ijk' père du poète, probablement caihulique, d'abord chef bailh et «lr^:rman à Slratford, était devenu marchand de laine et boucher.

SHAKESPEARE. 17

Willinm, fils aîné d'une famille de dix enfans, exerça le métier de son père. Je vous ai dit que le dépositaire du poignard de Melpo- mène saigna des veaux avant de tuer des tyrans, et qu'il adressait des harangues pathétiques aux spectateurs de l'injuste mort de ces innocentes bêles. Shakespeare, dans sa jeunesse, livra, sous un pommier resté célèbre, des assauts de cruchons de bière aux trin- queurs de Bidford. A dix-huit ans il épousa la fille d'un cultivateur, Anna Ilaiwav, plus âgée que lui de sept années. Il en eut une pre- mière fille, et puis deux jumeaux, un fils et une fille. Celte fécondité ne le fixa et ne le toucha guère ; il oublia si bien et si vite madame Anna, qu'il ne s'en souvint que pour lui laisser, par interligne, dans son testament, mentionné plus haut , le second de ses liis après le meilleur.

Une aventure de braconnier le chassa de son village. Appréhendé au corps dans le parc de sir Thomas Lucy, il comparut devant l'of- fensé et se vengt.a de lui en placardant à sa porte une ballade sati- rique. La rancune de Shakespeare dura , car de sir Thomas Lucy il fit le bailli Shallow, dans la seconde partie de Henri VI, et l'acca- bla des bouffonneries de Falsiaff. La colère de sir Thomas ayant obligé Shakespeare de quitter Stratford, il alla chercher fortune à Londres.

La misère l'y suivit. Réduit à garder les chevaux des gentlemen à la porte des théâtres, il disciplina une troupe dintelligens serviteurs, qui prirent le nom de garçons de Shakespeare (Shakespeare's boys). De la porte des théâtres se glissant dans la coulisse , il y remplit les fonctions decall bog (garçon appeleur). Green, son parent, acteur à Black-Friars , le poussa de la coulisse sur la scène, et d'acteur il devint auteur. On publia contre lui des critiques et des pamphlets auxquels il ne répondit pas un mot. Il remplissait le rôle de frcre Laurence dans Roméo et Jidieiie , et jouait celui du spectre dans Uamlel d'une manière effrayante. On sait qu'il joutait d'esprit avec Ben-Jonson au club de la Sirène, Ibndè par sir AValter Raîeigh. Le reste de sa carrière théâtrale est ignoré ; ses pas ne sont plus mar- qués dans celte carrière que par des chefs-d'œuvre, qui tombaient deux ou trois fois l'an de son génie , bis pomis utilis arbos, et dont il Jie prenait aucun souci. Il n'attachait pas même son nom à ces ■chefs-d'œuvre, tandis qu'il laissait écrire ce grand nom au catalogue de comédiens oubliés , entre-parleurs ( comme on disait alors), dans

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dos pièces encore plus oubliées. 11 ne s'est donné la peine ni do re- cueillir ni d'imprimer ses drames; la postérité, qui ne lui vint jamais on mémoire, les exhuma des vieux répertoires, comme on déterre les dchris d'une statue de Phidias parmi les obscuies images des athlètes d'< )lympie.

Dame se joint sans façon au {jroupe des grands poètes : Vidi tinatlro rfrand ombre a nui ventre; Tasse parie de son immortalité, ainsi des autres. Shakespeare ne dit rien de sa personne, de sa fa- mille, de sa femme , de son fils (mon à l'âge de douze ans) , de ses deux filles, de son pays, de ses ouvragos, de sa gloire. Soit qu'il n'eilt pas la conscience de son génie, soit qu'il en eût le dédain, il parait n'avoir pas cru au souvenir : » Ah! ciel, s'écrie llamlet, mort depuis deux mois, et pas encore oublié! On peut espérer alors que la mémoire d'un grand homme lui survivra six mois; mais, par ÎS'oirc-Dame, il faudri pour cela qu'il ait, bâti des églises; autre- ment qu'il se résigne à ce qu'on ne pense plus à lui. »

Shakespeare quitta brusipiement le théâtre à cinqîiantears, dans la ph'iiiiudede ses succès et de son génie. Sans chercher des causes extraordinaires à celte retraite, il est probable que l'insouciant acteur descendit de la scène aussitôt qu'il eut acquis une petite in- dépendance. On s'obstine à juger le caractère d'un homme par la nature de son talent, et réciproquement la nature de ce talent par le caractère de l'homme; mais l'homme et le talent sont quelquefois très disparates, sans cesser d'être homogènes. Quel est le véritable liomme de Shakespeare le tragique, ou de Shakespeare le joyeux vivant? Tous les deux sont vrais; ils se lient ensemble au moyen des mystérieux rapiwrts de la nature.

Lord Southampton fut l'auii de Shakespeare, et l'on ne voit pas qu'il ait rien fait de considérable pour lui. Elisabeth et Jacques P"^ piotègèrenl l'acteur, et apparemment le méprisèrent. De retour à s<'S foyers, il planta le premier mûrier qu'on ait vu dans !e canton de Sii-atford. Il mourut eu KHO, a New phne. sa maison des champs. |i'2tî avril l.KiV, ce même jour, 23 avril, «jui l'avait amené devant les hommes, le vint chercher, en 161(), pour le conduire devant Dieu. KnlcrK" sous une dalle de l'église de Stratford, il eut une stitue, a -sise dans une niche comme un saint, peinte en noir et en écarlate, repeinte par le grand-père de mistriss Sid'lons, et rebarbouillée de plAtre par Malone. Ine crevasse se forma, il y a plusieurs années.

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dans le sépuicre; le marguillier, commis à la garde de ce trou, re découvrit ni osscmeiit ni cercueil ; il apciçut de la poussière, et l'on a dit que c'était quelque chose que d'avoir vu la poussière de Shakcspi are. I-c poète, d;.ns une èj>iiaplie, dèandail de toucher à ses cendres : ;.mi du repos, du silence et de l'obscuriîè, il se mettait en gardt' contre le mouvement, le bruit et l'éclat de son avenir. Voici donc toute la vie et toute la mort de cet immortel : une maison dans un hameau , un mûrier, la lanterne avec laquelle l'auteurrac- leur jouait le rôle de frère Laurence dans Rowéo et Jidïeiie, une grossière effigie villageoise , une tombe ontr'ouverte.

Casîrcll, ministre protestant, acheia la maison de Newplace; recc!ésiasti(;ue bourru, importuné du pèlerinage des dévots à la mémoire du grand homme, abattit l'arbre; plus tard il fit raser la maison, dont il vendit les matériaux. En 17i0, des Anglaises éle- vèrent à Shakespeare, dans Westminster, un monument de marbre; elles honorèrent ainsi le poète qui tant aima les fommes, et qui avait dit dans Cijmbdine : « L'Angleterre est un nid de cygnes au milieu d'un vaste éiang. »

Shakespeare était-il boiteux comme lord Byron, Walter Scott et les Prières, filles de Jupiter? Les hbelles publiés contre lui de son vivant ne lui reprochent pas un défaut si app.irent à la scène. Lame se disait d'une main comme d'un pied : lame of one hand. Lame signifie, en général, imparfait, défectueux, et se prend dans le même sens au figuré. Quoi qu'il en soit, le 6oy de Stratford, loin d'être honteux de son infirmité comme Childe-Harold, ne craint pas de la rappeler îi l'une de ses maîtresses :

Lame by fortunê's dearest spite.

« Boiteux par la moquerie la plus chère de la fortune. »

Sliakespeare aurait eu beaucoup d'amours, si l'on en comptait une par sonnet: total, cent cinquante-quatre. Sir William Davenant se vantait d'être le fils d'une belle hôtellière, amie de Shakespeare, laquelle tenait l'auberge de la Couronne à Oxford. Le poète se traite assez mal dans ses peiitcs odes, et dit des vérités désagréables aux objets de son culte. Il se reproche à lui-même quelque chose : gé- mit-il mystérieusement de ses mœurs, ou se plaint-il du peu d'hon- neur de su vie? C'est ce qu'on ne peut démèkT. t Moh nom a reçu

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20 REVUE DES DEUX MONDES.

une flétrissure, 7»// iiame rccckes a hrand. Ayez pitié de moi, et souhaitez (jue je sois renouvelé, tandis que, comme un patient vo- lontaire , je boirai un antidote d'Eysell contre ma forte corruption

Je ne puis toujours t'avouer, de peur que ma faute déplorée ne te fasse honte. Et loi, lu ne peux m'honorer d'une faveur publique, sans ravir l'honneur à ton nom: imless ihou take tliat honour from thij name. »

Des commentateurs se sont figuré que Shakespeare rendait hom- mage à la reine Elisabeth ou à lord Southampton, transformé sym- boliquement dans les sonnets en une maîtresse. Rien de plus com- mun au xv*" siècle que ce mysticisme de sentiment et cet abus de l'allégorie : llamlet parle d'Vorick comme d'une femme, quand les fossoyeurs retrouvent sa tète. « Hélas! pauvre Vorick! je l'ai connu, Horatio : c'était un compagnon joyeux et d'une imagination excjuise.

étaient attachées ces lèvres

que j'ai baisées ne sais combien de fois ! > Thaï I hâve kiss'd, I know nul how ofi. Au temps de Shakespeare l'usage de s'embrasser sur la joue était inconnu : llamlet dit à Yorick ce que Marguerite d'Ecosse disait à Alain Chartier.

Quoi qu'il en soit, beaucoup de sonnets sont visiblement adressés à des femmes. Des jeux d'esprit gâtent ces effusions erotiques; mais leur harmonie avait fait surnonuner l'auteur Icpocie à la langue de miel.

Le créateur de Desdémone et de Juliette vieillissait sans cesser d'être amoureux. La femme inconnue à laquelle il s'adresse en vers charmans, était-elle fiére et hourouse d'être l'objet des sonnets de Shakespeare? On peut en douter : la gloire est pour un vieil homme ce ijuc sont les diamaiis i)Our une vieille femme : ils la parent, et ne |)euvenl l'embellir.

That time of year thou may 'st in me bchold Wlicn yellow leaves, or none, or kw, do hang, etc.

(( Ta peux voir en moi ce temps de l'année quelques feuilles jaunies pendent aux rameaux qui tremblent à la brise ; voûtes en ruine el dépouillées naguère les jieiits oiseaux gazouillaient. . Tu vois en moi le rayon d'un feu qui

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s'éteint sur les cendres de la jeunesse, comme sur un lit de mort oîi il expire, consume par ce qui le nourrissait. Ces choses que tu vois doivent rendre ton amour plus empressé d'aimer un bien que si tôt tu vas perdre.

No longer niourn for me when I am dead, Than you shall liear the surly sullen bell, etc.

cf Ne pleurez pas long-temps pour moi, quand je serai mort : vous entendrez la triste cloche , suspendue haut , annoncer au monde que j'ai fui ce monde vil, pour habiter avec les vers plus vils encore. Si vous lisez ces mots, ne vous rappelez pas la main qui les a tracés; je vous aime tant que je veux être oublié dans vos doux souvenirs, si en pensant à moi vous pouviez être malheureuse. Oh ! si vous jetez un regard sur ces lignes quand peut-être je ne serai plus qu'une masse d'argile, ne redites pas même mon pauvre nom, et laissez votre amour se faner avec ma vie. »

Il y a plus de poésie, d'imagination, de mélancolie dans ces vers que de sensibilité, de passion et de profondeur. Shakespeare aime, mais il ne croyait pas plus à l'amour qu'il ne croyait à autre chose : une femme pour lui est un oiseau, une brise, une fleur; chose qui charme et passe. Par l'insouciance ou l'ignorance de sa renommée, par son état qui le jetait à l'écart de la société, en dehors des con- ditions oîi il ne pouvait atteindre, il semble avoir pris la vie comme une heure légère et désoccupée, comme un loisir rapide et doux. Les poètes aiment mieux la liberté et la muse que leur maîtresse : le pape offrit à Pétrarque de le séculariser, afin qu'il pût épouser Laure. Pétrarque répondit à l'obligeante proposition de Sa Sain- teté : Cf J'ai encore bien des sonnets à faire. »

Shakespeare, cet esprit si tragique, tira son sérieux de sa mo- querie, de son dédain de lui-même et de l'espèce humaine : il dou- tait de tout ; perluips est un mot qui lui revient sans cesse. 3Iontaigne, de l'autre côté de la mer, répétait : « Peut-être; que sais-je? »

Pour conclure ,

Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l'aliment de la pensée; ces génies-mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l'antiquité;

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Esthyle, Sophocio, Euripide, Arisiophane, Horace, Virgile, sont ses liis. Dante a on;;ondié l'Italie moderne, depuis Pétrarque jus- qu'au Tiisse. Rabelais a créé les lettres françaises; Montaijjne , La- l'tmtainc, .Molière, vicnmni de s:i docendancc. L'Angleterre est toute Shnkespeare , et , jusijue dans ces derniers temps, il a prêté sa langue à Byron, son dialogue à Walter Scott.

On renie souvent ces maîtres suprêmes ; on se révolte contre eux ; on compute leurs défauts; on les accuse d'ennui , de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout se teint de leurs couleurs ; partout s'impriment leurs traces: ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples; leurs dires et leurs expressions deviennent proverbes; leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des fais- ceaux de lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres; ils foiîinissent des imaginations, des sujets , des styles à tous les arts : leurs œuvres sont les mines inépuisables ou les entrailles mêmes de l'esprit humain.

Do tels génies occupent le premier rang; leur immensité, 'leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout dabord pour lois, exemplaires,, moules, types des diverses intelli- gences , comme il y a quatre ou cinq races dhommes dont les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres *-puissans ; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous ren- controns nu et cndornji , à l'omhre de l'arche éclionée sur les mon- tagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme. lies[)eeions ce navigateur diluvien qui recommença la création après l'épuisement des cataractes du ciel : pieux onfans bénis de notre père, couvrotis-le pudiciuement de notre manteau.

Shakespeare, de son vivant, n'a jamais pensé à vivre après sa vie: que lui importe aujourd'hui mon cantique d'admiration? Eu admeiiarit toutes les suppositions, en raisonnant d'a|)rès les vé- rités ou les erreurs dont l'esprit humain est pénétré ou imbu, (\\iù liiit h Sh;ikes|>earc uno n-nommée dont le l>rnit no peut monter jus- qu'à lui? Chrétien, au milieu des félicités éternelles, s'occupe-l-il 4lunearidu monde? Déiste, dég.igé des ombres de la lumière.

SHAKESPEARE. ^S^"

perdu dans les splendeurs de Dieu , abaisse-t-il un regard sur le grain de sable il a passé? Athée, il dort de ce sommeil sans souffle et sans réveil qu'on appelle la mort. Rien donc de pius vain que la gloire au-delà du tombeau , à moins qu'elle n'ait fait vivre l'amitié, qu'elle n'ait été utile à la vertu, secourable au malheur, ou qu'il ne nous soit donné de jouir dans le ciel d'une idée conso- lante , généreuse et libératrico , laissée par nous sur la terre.

Chateaubriand.

HISTOIRE

LITTERAIRE

DE LA FRANCE

AVAXT LE DOUZIÈME SIÈCLE.'

Celte année, messieurs, le programme vous l'a déjà annonce, je dois vous pTCsemQv un tableau de l'élat ititcllectncl et altérairede la France avaiit le xif siècle, c'est-à-dire, avant l'époque à laquelle se rapportent les monumens français les plus anciens. J'ai d'abord à défendre mon programme et à repousser d'avance quelques objec- lions qui pourraient m'étre adressées.

Le mot France, ainsi appliqué, peut sembler étrange. L'é- poque dont je parle, comprend un intervalle de temps dans lequel il n'y a pas de Francs en Gaule, par conséquent pas de France; même après la conquête des Francs, on peut dire qu'il y a une

(i) M. J.-J. Ampère, dans la première lc(joii de son cours, a tracé une esquisse de l'histoir»; liitcraire de la France pendant l'époque latine, antérieure au xii"^ siè- cle. Le lalileaii qiiil en présentera cette année servira d'introduction à l'histoire générale de la littérature française. Nous reproduisons celte intéressante impro- visation; nous espérons pouvoir donner par la suite quelques parties du cours de M. Ampère,

HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 25

Gaule franque plutôt qu'une véritable France; la France ne com- mence à exister réellement que vers la fin de la période latine, vers l'avènement de la troisième race. J'ai cru qu'il y aurait quel- que pédanterie à établir ces distinctions. L'usa(je a prononcé ; tout le monde appelle histoire de France une histoire qui embrasse une époque à laquelle ce titre ne saurait rigoureusement convenir, une époque gauloise , une époque gallo-romaine , telle que celle que nous traverserons d'abord. Il en est de même des autres pays; il faudrait changer le titre d'une foule de livres. La Grèce ne s'est appelée ainsi que fort tard; cependant, on ne se fait aucun scrupule d'employer ce nom pour des époques auxquelles il ne s'est pas appli- qué réellement. Une autre critique que je ne crois pas plus fondée, mais qui pourrait sembler plus spécieuse , c'est celle qui porterait non plus sur le nom , mais sur l'objet même du cours. Il s'agit d'une histoire de la littérature française, me dira-t-on, et vous allez nous parler d'une époque dans laquelle il n'existe, de votre aveu, aucun monument français, mais seulement des monumens latins. A cela plusieurs réponses; d'abord je pourrais alléguer des autorités impo- santes. Tiraboschi, l'iiistorien classique de la littérature italienne, a ainsi commencé avant l'époque paraît la langue vulgaire. Les bénédictins, ont fait de même, et à tel point , vous le savez, qu'ils ont rempli douze volumes in-4° avant d'arriver aux premiers monu- mens français. Ne vous effrayez pas, ce ne sera pas dans la même proportion que nous procéderons; nous n'avons pas l'honneur d'être bénédictin ni les droits que donne l'érudition attachée à ce nom. Vous n'avez peut-être pas la patience des bénédictins ou de leurs lecteurs. Ainsi nous serons plus brefs, et tandis que je consacrerai dans la suite à peu près un an à chaque siècle , une seule année suffira cette fois à onze ou douze siècles.

N'importe, ajoutera-t-on ; vous commencez avant le déluge. Eh bien! oui, nous commencerons avant le déluge, et ceux qui parleraient ainsi, diraient plus vrai qu'ils ne penseraient dire ; nous commencerons avant ce déluge, cette inondation des barbares qui a tout noyé, excepté ce qui a surnagé sur l'abîme, ce qui a été sauvé dnns l'arche miraculeuse de la civilisation moderne. Mais je ne vois pas un grand inconvénient à faire ainsi ; et l'histoire du genre humain ne serait pas fâchée d'avoir plus de monumens qu'elle n'en possède, antérieurs au déluge.

-2b nEVDE DES DEUX MONDES.

Nous en possédons , nous nous en servirons; nous aurons un fige aniodiluvien comme les jjcologues ; ce que nous voulons faire , ce n'est pas un catalogue des livres écrits en français rangés par ordre de date avec la biographie des auteurs: notre intention est autre; ce que nous cherchons dans la littérature, c'est ce qu'y cherchent tous ceux qui en font une étude sérieuse; nous préten-

dous tracer l'histoire du développement intellectuel et moral de notre nation. Que ce développement se traduise dans une langue ou dans une autre, il est impossible d'en passer sous silence une por-

lion aussi considérable. Quand on écrit l'histoire des individus , on ne les prend pas tout formés , tout développés , on raconte les années de leur enfance, de leur jeunesse, et ce récit n'est pas souvent la partie la moins intéressante de leur biographie. Ce n est pas ma faute, après tout , si César a conquis les Gaules; si le christianisme les a trouvées latines; si les barbares ont été forcés de dépouiller leur propre idiome pour balbutier d'une voix rude l'idiome des vaincus; si l'unique culture du pays que nous habitons jusqu'au xii' siècle a été latine; si le moyen-age, même après l'introduction de la littérature vulgaire , a continué en beaucoup de genres à con- server l'usage du latin ; si à la Renaissance l'Europe a été encore une fois latine; si , pour ce qui nous concerne particulièrement, en France i notre xvii'' siècle, averti par son instinct profond du génie de notre lange et de notre littérature, s'est lefait presque com|iléte- ment latin ; si enfin, à l'heure qu'il est, notre langue et noire litté- rature ont encore leurs racines les plus profondes, les plus intimes et les plus vraies, si je puis parler ainsi , dans le sol latin. Ce sont des faits, des faits très imporians, et tous ces faits concourent à prouver la nécessité de partir d'une étude approfondie de l'époque latine ; car pour en finir avec ce que j'ai à dire sur ce point capital, j'ajouterai que l'époque latine n'est pas seulement une portion comme une auiro du développement de l'esprit français; mais une por- tion essentielle, fondamentale. Ce n'est pas seulement un aniécc- dent de ce qui a suivi , c'est une cause. C'est qu'est la racine , le germe, la semence. Il y a donc une utilité toule parliculièie, une nécessité incontestable à s'enfoncer dans cotte époque préliminaire d'élaboration, de préparation, les divers élémensqui vivront plus tard, (|ui s'orgaiiisnronl, fermentont, se confondent, s'amalga- ment de mille manières. 11 est indispensable pour nous do plonger

HISTOIRE LITTÉRAISE DE LA FRA>"CE. 27 '

dans ces ténèbres créatrices , dans ce:te nuit vivante d'où sortira la/ lumière, dans ce chaos fécond qui enfantera un monde.

Qu'allons-nous rencontrer? D'abord les populations primitives l do la Gaule , les populations ibériennes dont un débris a survécu, le peuple basque ; les populations celtiques dont il existe un autre^ delM'is, la race bretonne. Vous le sentez, nous ne nous arrêterons pas long-temps à ces populations primitives dont la culture est fort peu de chose ; cependant nous les mentionnerons. Nous accorderons plus d'attention à la culture grecque. Nous verrons les Phocéens aborder sur nos coies, et une auréole de civilisation grecque res^ plendir sur notre UUoral méditerranéen.. JXous constaterons l'in- fluence civilisatrice que les Grecs, établis sur une portion de notre sol ,: ont exercée sur ks autres parties de la France. jVous verrons ensuite la culture latine, associée à la culture grecque dont elle dé- rivcen partie, s'avancer progressivement du midi au nord, et s'éten- dre jnèuie jusqu'aux extrémités du monde romain. Ici, nous ren- contrerons le plus grand événement de l'histoire moderne , le plus grand évènemeni de l'histoire du monde , rétablissement du chris- tianisme; et la Gaule n'est pas un mauvais théâtre pour étudier la luite du christianisme qui commence avec le paganisme quilinit. Au iii^ et au iv*" siècle, eu effet, la Gaule est une des parties de l'empire dont la culture païenne est la pms remarquable. La nécessité d'aller au devant des Barbares y attire plusieurs empereurs romains; jc" est le moment du grand développement littéraire d'Autun et de Trêves. nous trouverons une école qui a transporté dans ces régions; nouvelles la rhétorique et la déclamation de la Grèce. A Aut un, à Trev«s ^ à Bordeaux , Ton rencontre alors des hommes chrétiens par {Situation, par politique, par nécessité sociale, mais païens;; d'affection, surtout d imagination et d'habitude. Ansone ofireua; type fori piquant de ces fusions qui s'opéraient dans les croyances entre lancienne religion et la nouvelle. Ruîilius de Poitiers, est un de-ces païens retardataires qui ne s'apercevaient pas que la. société avait changé autour d'eux, qui ne pouvaient croire à une révolution déjà accomplie, et qui rêvaient i'éternité du monde ro- niaifl:,' quand le monde romain n'était déjà plus.

A cette littérature païenne, ou païenne a demi, s'opposera la lit- térature chrétienne, d'un genre tout différent, d'une physionomie toutautremcnl sérieuse. Du côté des rhéteurs et des beaux esprits.

28 REVUE DES DEUX MONDES.

lo soin el l'ariifice des mots ; du côté des premiei's docteurs et des premiers chrétiens, l'intérêt des choses; chez eux des convictions, (les sentimens, une cause pour laquelle ils écrivent, ils combattent. De un caractère éner^jique dans la littérature chrétienne, et quel- que chose de futile dans la littérature païenne; celle-ci élégante et vaine, l'autre plus négligée, mais plus forte. Du côté du christia- nisme sont tous ces champions de la foi, qui luttent pour elle, qui repoussent successivement l'agression de diverses hérésies. C'est un beau spectacle, que celui de l'église à son berceau, combattant, non pas , comme elle l'a fait trop souvent depuis , par la persécu- tion , par la violence, mais par le talent, par l'éloquence, par le rai- sonnement.

Irénée, évêque de Lyon, Asiatique d'origine, paraît le premier; et nous le trouverons aux prises avec la plus ancienne des grandes hérésies qui ont assailli l'Église naissante, avec legnosticisme, cette invasion des doctrines orientales dans le christianisme; car nous aurons l'avantage d'assister, sans sortir des Gaules, aux principales attaques que l'Église soutient à son berceau, et nous verrons s'agi- ter devant nous ces grandes questions des premières hérésies qui n'ont tant remué l'Église que parce qu'elles tiennent à des ques- tions philosophiques qui, en tout temps, ont remué et remueront la pensée humaine dans toutes ses profondeurs.

Après Irénée, nous parlerons de l'Africain Lactance, venu à Trêves; car, je compte parmi les écrivains dont je dois m' occuper, et ceux qui, nés en Gaule, ont vécu au-dehors, parce qu'ils peuvent contribuer à nous faire connaître l'influence de la Gaule sur les au- tres pays, et ceux qui, nés au-dehors, ont vécu et écrit en Gaule , car ils peuvent contribuer à faire connaître quelle influence la Gaule a reçue du dehors; ce qu'un pays donne compte dans l'inventaire de sa richesse; ce qu'un pays reçoit compte dans l'inventaire de sa gloire.

Ainsi , je fais entrer dans le cadre de ce cours Lactance, Africain, qui a écrit à Trêves, et saint Ambroise, à Trêves, qui a vécu à Milan. Lactance nous fournira un type des a|)ologis(cs de la reli- gion chrétienne, grande famille dont il est un des derniers et des plus célèbres représentans ; saint Ambroise nous présentera dans ses écrits un reflet brillant de l'éloquence oratoire des Pères grecs; par lui nous assisterons à la fondation du genre dans lesquels

HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 29

la chaire française s'est illustrée plus qu'aucune autre : le sermon et l'oraison funèbre; nous assisterons aussi à la fondation de l'hymno- logie, de la poésie lyrique chrétienne, dont saint Ambroise est le père. A propos du de Officiis de saint Ambroise , dans ce livre dont l'économie rappelle à quelque égard le livre de Ciccron, nous aurons occasion d'opposer la morale chrétienne du iv^ siècle à la morale païenne exprimée par son plus éloquent organe, et cette compa- raison sera peut-être instructive.

De même Sulpice-Sévère, en Gaule, tenta d'écrire une histoire universelle au point de vue chrétien; conception quo Bossuet devait trouver digne de son génie.

Saint Paulin , le tendre saint Paulin , nourri des lettres antiques , pleuré par la muse mal convertie d'Ausone, est l'élégiaque chrétien de ce temps, et il y aura peut-être quelque charme à l'écouter chan- tant au pied du tombeau du patron de son choix sous le ciel de Nola. Ici , se présentera une grande hérésie, une hérésie éternelle, si je puis parler ainsi, l'arianisme, c'est-à-dire une tendance plus ou moins avouée, plus ou moins complète, mais une tendance réelle au ratio- nalisme, au déisme. L'arianisme avait aussi paru dans la Gaule, et il y rencontra un éloquent adversaire, saint Hilaire de Poitiers, l'Athanase de l'Occident, homme d'un caractère fougueux, prêtre d'un courage intrépide, qui lançait contre les empereurs ariens des pamphlets et des anathèmes. Puis vient le pélagianisme, autre grande hérésie qui soulève les questions les plus importantes. Il s'agit de la part à faire à la liberté de l'homme et à la volonté de Dieu ; il s'agit de concilier ensemble l'activité humaine et la provi- dence divine. A toutes les époques , on retrouve cette discussion dans l'histoire du christianisme et dans l'histoire de la philosophie. Elle a été illustrée en France par le génie de Pascal ; la réforme l'a connue , et aujourd'hui elle partage encore les communions pro- testantes. Cette inévitable querelle du pélagianisme, sous une forme adoucie qui porte le nom de semi-pélagianisme, eut à la fin du iv^ siècle pour théâtre brillant notre Gaule méridionale, et ce qu'il y avait de rationnel dans le dogme des semi-pélagiens fit pencher un moment vers leur croyance tout une partie qui n'était pas la moins illustre et la moins sainte du clergé des Gaules. Contre eux Prosper d'Aquitaine lança son poème, âpre manifeste d'un dis-

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ciple violent de saint Augustin, qui par instant, au génie près, rap|>olle la sombre pensée et l'amèrc invective de Pascal.

Tandis que l'on discutait sur la grâce et sur saint Augustin, les barbares arrivent, et, au commencement du v'' siècle, ils inondent lus Gaules. In reste do culture se dél'ead et pour aiusi dire se débat encore contre 1.» barbarie, non dms. la partie du pays romain sou- niis^i aux Francs, contre ceux-ci il n'y a pour la civilisation aucune rosistiince possible, mais dans les piovinces enval)"es pnr d'autres populations {jermaniquos , moins étrangères et moins funestes à la; civilisation.

Chez les Goths et chez les Burgondes, Avitus deViejftc, Gésaire d'-Vrles, mainiiennoni quelque tradition de culture élégante, de lii- tdrature polie. Un homme élève la voi:'; au milieu de ce déi^oriienient des barbares, c'est Salvien, qui gourmande le monde romain, et à ce monde qui, ainsi que le dit Sainen d'une manière siiblinic, veut mourir en riant, il parle comme on parlerait à un péthcur endurci au pied de l'echafaud; Salvien s'élève quelquefois à la jikis grande éloquence.

Chez les Francs, vient s'égarer un homme de culture latine, For-r tunat, en Italie, élevé à llavenne, que son mauvais destin devait jeter entre Chilpéric et Frédégonde , et qui porte à la cour, si cour ' on peut dire, des barbares princes mérovingiens, les ha^Htiides de sonk esprit classique, sa mythologie païenne et sa dévotion d'abbé chrétien.

Un personnage d'une autre trempe que Fortunai et son contempo- rain nous arrêtera plus que lui; c'est rilerodote de la barbarie, Gré" goire de Tours. Dans son livre, monument unique, la bnrbaneivitv respire, telle qu'elle a vécu et respiré ; on y coinem|ile ce temps tel qu'il fut; la Germanie et l'église sont delK)ul, l'une ù, côté de l'aiitre. L'histoire de Grégoire de Tours ressemble aux vitraux de l'rglise de lleims, dont chacun icprésenie une fi.<;urc d'évéque et une figure de roi , toutes deux de stvie barbare. Aussi, dans cette rude mais bien élo(|uenie histoire, nous verrons se dérouler la bar- barie tout culitre; jjuis la barbarie deviendra si grande qu'elle ne pourr.t plus se raionior elle-même, et la plume tombera des mains de Fridégaire par l'impuissance d'écrire. A cette époque si désas- treuse, il ne reste qu'un seul asile à la civilisation, si l'on peut en-

HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA TRANCE. """SI

core prononcer ce mot sans anachronisme. L'église elle-même, qui était jusqu'ici son refuge, depuis que la littérature païenne avait complèieiuent cessé d'exister, l'église aussi s'est faite barbare. Il ne reste plus que les cloîtres, les cloîtres qu'une destinée vraiment meneillcuse a fait surgir au moment la barbarie se répandait par- tout, pour qu'il y eût au moins un asile contre e!le; cet asile est loin de défendre complètement ceux qui s'y réfugient. Les barban s y entrent aussi, mais enfin il se conserve quelques livres; il y a encore quelques hommes qui lisent. subsiste aussi quelque be- soin d'imagination; et comme l'imagination est une faculté indes- tructible qui ne manque jamais à aucun âge de l'espèce humaine, si disgracié qu'il soit, elle survit encore à celte dispersion désastieuse de tous les ékmens de la civilisation ; l'imagination enfante un genre littéraire nouveau, c'est la légende. La légende existait, mais c'est depuis qu'on est devenu tout-à-fait étranger aux souvenirs classi- ques, depuis qu'il n'y a plus moyen pour l'amc humaine de se prendre à ce passé qu'elle ne sait plus , c'est depuis lors qu'elle s'ut- tache à ce merveilleux nouveau, dans les cloîtres, et qui a enfanté toute uce littérature. Cette littérature légendaire peu connue et digne de l'être nous arrêtera.

Ce temps si triste, le plus triste de tous ceux que nous avons à traverser, ce temps qui comprend le vii^ et le commencement du viii*' siècle, nous offrira un autre spectacle, fait pour nous con- soler et nous soutenir un peu, c'est celui des missionnaires, des grands missionnaires de cette époque, qui portent le christianisme et en même temps la civilisation chez les peuples germaniques. Il y a des biographies d'hommes infiniment remarquables, dont le rôle a été immense, dont le courage était aussi grand que ce rôle.

Tel est l'Irlandais Colomban, au milieu de ces princes farouches .de la famille mérovingienne, luttant contre Frédégonde, et ne se laissant pas intimider par elle ; tel est saint Gall , allant défricher les forets de la Suisse, et, comme le raconte naïvement son biographe , trouvant !e soir, établi dans la caverne qu'il s'était choisie pour cel- lule, un ours, propriétaire avant lui de ces lieux, le chassant par un mot, car le merveilleux est dans toutes ces histoires; mais à côté du merveilleux il y a un sens historique profond dans la destinée de ces hommes qui vont disputer les foréîs aux animaux sauvages et qui les en chassent, qui reprennent sur eux les forêts et les rendent

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à rimmanilé. Ou bien c'est saint Boniface, le grand apôtre des na- tions {jermaniques, qui , après avoir passé quarante ans, je crois, à prèther les sauvajjes dos bords du Wcser, comme les missionnaires à d'autres époques prêchaient les sauvages du Canada, sur ses vieux jours évoque honore, ne peut se priver long-temps de sa vie de mis- sionnaire, de sa perspective de martyre, et retourne à ses forêts, à ses sauvages , emportant avec lui sa Bible et un suaire : le suaire ne tarda pas à lui servir, et il trouva le martyre qu'il cherchait. Ces noms nie reviennent en ce moment à la mémoire, mais il y en a un grand nombre d'autres qui mériteront autant que ceux-ci d'attirer votre attention.

C'est ainsi que nous arriverons à Charlemagne ; un pointd'ar- rét; nous ferons une pose pour contempler l'homme peut-êtro le plus complet qui ait existé. Charlemagne est Germain, profon- dément Germain; sa famille est celle qui a restauré le germa- nisme dans la Gaule mérovingienne. Charlemagne est fidèle à la langue, à la poésie, à l'esprit de ses pères. Il écrit une grammaire francique, il fait rassembler les chants nationaux des Germains, et en même temps ce Charlemagne si fidèle à sa race, qui en a les qua- lités natives, la cordiaUié, la simpficitc, les affections de famille, comprend ce que personne n'avait compris depuis long-temps, du moins au même degré que lui, il comprend que la civiHsation est dans le monde romain. Ce monde qui avait presque complètement disparu, il le regarde, il le réorganise. Le Germain Charlemagne se fait ainsi le soldat de la civilisation romaine en se faisant empereur romain. Charlemagne débute, dans son entreprise de civilisation, par deux choses : il fait apprendre à lire à totit le monde, même aux pauvres (comme je le prouverai); c'est ce que nous cherchons à faire maintenant a\ec les écoles d'enseignement primaire. Que fait-il en- core? Il fait copier, et par multiplier à l'infini, les manuscrits cxistans; c'est, avec la différence des moyens, l'action de la presse. Son génie l'averlil donc des deux plus grands leviers de civilisation, l'instruction primaire et ce qui correspond, dans son siècle, à la dif- fusion des connaissances par la presse. Charlemagne fait tout cela , Cl en même temps il est au courant de toutes les connaissances do son époque. Il est législateur, voyez les Capitulaires; il est théolo- gien , voyez les Livres carolins; il est, avec Alcuin , le seul théolo- gien de son règne ; et cependant il est tolérant, il n'est pas persécu-

HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. OD

teur;il fait condamner Félix d'Urgel deux fois, dans un concile, c'esl-à-dire le désapprouver, après une libre discussion soutenue par Alcuin ; il s'arrête là, il n'y a aucune peine, nuls sévices. Cliar- lemagne écrit à Alcuin sur l'astronomie, sur la bible. Il y a entre eux échange de questions littéraires, philosophiques, théolo{}iques, scien- ti6ques; Charlema.j]ue trouve du temps pour toutes ces choses et pour trente guerres, toutes guerres de civilisation.

Ce qu'il a fait ne périt pas avec lui, comme on l'a dit trop souvent ; au contraire, Charlemagne, en arrivant, ne trouve rien ; il est obligé de tout créer, d'apprendre à lire à tout le monde, d'aller chercher des savans il v en a, en Angleterre, en Itahe, en Irlande. Mais quand il meurt, ce qu'il a fait porte ses fruits. Les individus qui, enfons, ont fréquenté les écoles, sont maintenant des hommes, et de celte multitude de personnages très remarquables qui abondent dans le ix^ siècle. Ce ix^ siècle mérite beaucoup l'attention ; c'est un temps de lutte, de guerres civiles, de délrônemens, de morcelle- mens. Mais pendant ces temps agités, et en raison même de ces agi- talions et de ces secousses, il se fornje un grand nombre d'hommes qui devaient à Charlemagne la première éducation de leur esprit, et qui doivent aux orages de leur temps l'éducation de leur ca- ractère.

A celle époque la théologie est bien tombée. Elle copie servi- lement les argumens des hérésies des premiers temps, ou leur réfu- tation; elle reproduit ces hérésies sous une forme plus grossière; mais ce qui remplace la culture théologique, c'est la politique, la diplomatie, les écrits des factions, des partis qui abondent alors dans la société civile et dans la société religieuse; car elle aussi a ses factions, ses partis, et par conséquent, elle aussi a ses pamphlets. Les évéques ont des querelles avec les monastères; les évéques ont des querelles entre eux relativement à la suprématie de certains- sièges; les évéques de France ont des querelles avec l'évéque de Rome. Au milieu de toutes ces luttes , il se forme de grands car ractères; tel est, par exemple, Agobard, évéque de Lyon, auquel le christianisme doit l'honneur d'avoir devancé la philosophie, en pro- testant contre les épreuves superstitieuses et contre le jugement de Dieu.

Tel fut surtout ce grand archevêque de Reirps, Hincmar, qui se mêle à tout, au renversement des trônes, aux intrigues diplex- tcm:: V. 5

54 REVUE DES DEUX MONDES.

nuUiquos, a;ix lutter ihéologiqiies; lïincmar, tantôt en opposition avec le roi, tantôt en opposition avec le pape; Ilincmar, disant un jour à Cliarles-Ie-Chauve qui avait toléré des pillages contre les- quels Ilincmar s'elevnit : De quel droit demandez-vous à vos sujets une part de leurs biens, si vous ne savez pas défendre l'autre? disant un autre jour au pape Adrien : Vous ne pouvez pas être roi et évéque, et vous ne commandere/. pas à nous, qui sommes Francs. Caractère indomptable toutes les fois qu'il n'était pas dans lintérét de sa politique de fléchir; chez Hincmar et chez quelques-uns de SCS contemporains, le rôle de l'homme donne un singulier relief à la physionomie de l'écrivain.

Dans ce même ix*" siècle nous trouvei'ons à la cour de Charles- le-Chauvo un homme bien extraordinaire, l'Irlandais Scot Erigène, qu'on a nommé, avec raison, le dernier des platoniciens, ledcjuier des alexandrins; lien entre la i)hilosophie antique et la philosophie qui allait renaître au moyen-àge.

Après les hommes que je viens de nommer, la barbarie recom- mence. Elle recommence en apparence aussi épaisse, aussi com- plèie au x*" siècle qu'au vii^; cependant l'œuvre de Cliaileraagne n'a pas été perdue, et sous cette barbarie, on entrevoit les com- m -ncemens d'une seconde renaissance. Si l'on demandait à quoi donc a servi cette glorieuse époque jetée par Charlemagne entre deux barbaries, je repondrais : de quoi a servi au voyageur engagé dnis un désert oii il manquait de nourriture et d'eau, de trouver un lieu d'abri, une oasis il a pu se reposer? Sans l'oasis, la continuité de celte pérégrination dans le désert eût nécessairement an'amc et tué ce voyageur. L'esprit humain en France et en Europe était aussi engagé dans un désert ténébreux il serait mort d'inanition s'il n'avait rencontré sur son chemin un abri il pût reprendre des forces, afin de continuer ensuite sa marche à travers les mêmes solitudes. Je suis convaincu que s'il y avait eu en France quatre siècles continus d'ime barbarie égale à celle du Yif siècle et à celle du x', la renaissance du xi" était impossible. Mars l'apparition extraordinaire d'un moment lumineux entre ces deux nuits, moment qui, au reste, a duré cent ans, arcndu possible que la secon:!c nuit ne fut pas la dernière, ne fût pas monelle.

Au x' siècle, i\ tr.ivers la barbaiie la société était retombée, on commence dune à entrevoir l'aurore d'un jour nouveau. D'abord

HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 35

on sent l'avènement de la langue française; elle vit dcj'à. Les monii- mens en sont perdu* pour nous ; mais on sait qu'elle existe à cette époque, on sait q!ie depuis plus d'un siècle on prêchait en langue vulgaire. Les témoignages vont se multiplier; et dans cet avènement de la langue vulgaire on pressent l'avènement de ce qui sera le peuple français, pariant français et arrivant dans l'histoire en même temps que sa langue arrivera dans la littérature.

Au xi*^ siècle, ces lueurs deviennent de plus en plus brillantes, et vers sa fin tous les symptômes d'une renaissance se manifestent. Celle-ci ne vient plus d'un homme : elle n'est pas commandée comme par un mot d'ordie; elle sort de la nature même des choses, de la lenfe élaboration de tous les élémens qui ont été accumulés par la pé- riode précédente, et ceci nous conduit jusqu'à l'époque nous nous arrêterons cette année, c'est-à-diie jusqu'au comme ncemcnt duxii" siècle, moment incomparable I Tout naît, tout c'clate, tout resplendit à la fois dans le monde moderne. Chevalerie, croisndcs, architec- ture, communes, langues, littérature nouvelle, tout jaillit ensemble comme par une même explosion. C'est par que débute l'histoire de noire littérature, de notre civilisation, comme ceile des autres littératures et des autres civilisations de l'Europe. C'est qu'il faut arriver. Un grand fait domine toute la période que nous allons tra- verser; ce fait c'est la transformation du monde ancien , impérial, romain , païen, qui devient le monde nouveau, féodal et chrétien. Celte transformation est un des spectacles les plus intéressans que l'historien puisse contempler. Or, cette transformation ne s'est pas accomplie en un jour; le monde moderne n'est pas venu se mettre à la place du monde ancien comme on met une statue sur un pié- destal à la place d'une autre statue. Tout s'est fait, tantôt par lutte, tantôt par fusion, souvent par des oscillations et des retours, par des compromis et des amalgames; et il ne faut pas croire que l'ancien monde, remplacé par le nouveau, ne lui ait rien laissé; au contraire, les vestiges de l'ancien monde sont restées au seia de l'époque qui a suivi , et c'est ce qui lui a donné cette physiono- mie si diverse, cette organisation si complexe, cette apparence si bariolée, qu'on remarque dans tous les produits de la civilisation, de l'art, de la littérature au moyen-âge, et qui est inexplicable sans les antécédens qui l'ont produite. Au reste , cet aspect bizarre du moyen-âge n'a pas complètement disparu, même dans h s lemps

ô.

36 REVUE DES DEUX MONDES.

totit-à-fait modernes ; et parlont le batli{ïeou uniforme de noire civilisation récente n'a pns passé , ces élémcns hétérogènes se ma- nifestent par de sin{]nliers contrastes. Il y a dans le monde une ville l'on est frappe plus que partout ailleurs du curieux résultat de celte transformation , dont on rencontre dans beaucoup de lieux Ja présence, mais qui n'est peut-être nulle part aussi visible qu'à Rome.

J'ai revu Rome, et je l'ai revue avec cette pensée que j'avais à faire devant vous l'histoire de l'ancien monde passant au nouveau. Sous l'empire de celte préoccupation , il m'a semblé que je trouvais écrit partout autour de moi ce que j'aurais à vous dire; il m'a semblé, en me promenant dans les rues de Rome, que chacun des détails que je rencontrais exprimait à sa manière le (jrand fait que je devais vous exposer ici. En effet , ;\ Rome le sol est modorne : c'est une alluvion récente; mais si l'on creuse ce sol nouveau, si l'on enlève quehpies pelletées de terre , si l'on donne quelques coups de pioche, on arrive au sol antique, à la voie romaine, à la voie sacrée.

Eh bien! C'est un symbole de la situation 'des peuples nés de l'empire romain au moyen-Age. Chez nous aussi, quand on déblaie ce sol moderne qui couvre le sol antique , on arrive à la voie romaine, au sol romain; et ce n'est pas seulement le sol qui à Rome est un symbole de cette idée : mille accidens qui Trappint le voyageur me la rappelaient à chaque pas. Les églises chrétiennes bâties des (h-brisdes temples païens ; à Sainte-Marie-Majeure, les colonnes du lemple de .lunon; à Saint-Pierre, les colonnes fabri- (pK'es avec le bronze enlevé aux portes du Panthéon. Et non seu- lement les églises , mais les murs, mais le pavé, mais les bornes au coin des rues, partout les débris antiques formant la ville mo- derne. J'ospère que le spectacle de Rome, ainsi envisagée, n'aura pas été i>er(lu pour moi, et qu'il m'aidera à (iiire mieux sentir ce grand fait , ce fait fondamental , la transformation , la transfusion du monde antique dans le monde moderne.

Ouani à l'esprit général de ce cours, il sera ce qu'il a été jus- qu'ici ; sa devise sera toujours: indépendance et impartialité. L'inch'peuflance est un droit, non-setdement de cette chaire , mais de l'esprit humain, droit qu'aurune considération et aucune cir- constance ne peuvent faire al)jurer. Sur le terrain de la science,

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Tespril humain ne reconnaît aucun supérieur, aucun égal; au-des- sus de l'esprit de l'homme il n'y a que lesprit de Dieu. Ma méthode est, vous le savez peut-être, de ne chercher aucune question, et de n'en éviter aucune. Nous en rencontrerons beaucoup, et de gra- ves, sur notre chemin ; nous les traiterons avec liberté et mesure.

L'impartialité, est une autre forme de l'indépendance; il ne nous coûtera pas beaucoup de lui rester fidèles. Ce siècle paraît désirer l'impartialité, il se lasse de l'histoire faite dans un but, employée comme moyen pour l^ire triompher un principe ; il voudrait bien savoir comment les choses se sont réellement passées , connaître les siècles dans leur vérité, dans leur vie intime et réelle. Nous vous présenterons donc , messieurs , avec indépendance et avec impar- tialité, le tableau des luttes qui ont occupé et agité l'esprit moderne pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne dans les Gaules. Beaucoup de ces questions, qui alors passionnaient les intelligen- ces, ont été depuis à peu près oubliées, et il y a quelque chose de triste dans le spectacle d'un pareil oubli ; il y a quelque chose de triste à se dire que ce qui a été si puissant , ce qui a produit du dévouement , des luttes , du courage ; que tout cela soit comme si cela n'avait pas été; que souvent les siècles suivans s'en mo- quent , et que nous , plus sérieux , nous soyons obligés de faire des efforts d'imagination et d'érudition pour comprendre lame de nos pères ; mais en y regardant de plus près , cette pensée fait place à une pensée plus consolante ; on s'aperçoit que ce qui préoccupe un siècle n'est pas aussi étranger qu'il semble d'abord à ce qui préoccupe les autres siècles ; on s'aperçoit que des causes identiques se perpétuent , se reprennent sous des noms divers ; la même chose s'appelle, dans un temps, christianisme, dans un autre temps, humanité, liberté. La même chose aussi s'est appelée quel- quefois hérésie et quelquefois philosophie.

Nous aurons bien des exemples de cette identité des causes pour lesquelles travaille l'activité humaine , et cette considération relèvera encore, à nos yeux, le prix de l'objet de nos études. En- fin, quand ceci serait une illusion, quand il serait vrai que les causes pour lesquelles se sont passionnés , ont écrit, ont vécu, sont morts quelquefois les hommes dont nous allons parler; que ces causes, dis-je, ne tiennent en rien à celles de l'humanité , et ont passé et 5ont comme si elles n'avaient jamais été ; quand tout cela serait ,

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ce qui "ost pas , il n'en demeurerait pas moins vrai que quelque chose est resté de ces efforts , qu'il est resté des nionuniens , des li- vres, ce que nous appelons une littérature, dépôt des meilleures facultés de l'homme , de son intelligence, de son activité, des sen- timens désintéressés , des croyances généreuses de sa nature. Cela est resté, cela reste toujours et survit à tout. Ce sont ces livres,, ces littératures , ces monumens de la meilleure portion de nous- TDÔmos, qui aujourd'hui nous occupent, nous rassemblent autour de cette chaire; c'est ce que nous allons étudier ensemble, et cette dernière pensée nous rassure ; elle nous montre qu'en nous attachant à ce qui a inspiré , à ce qui remplit ces monu- mens, c'est-à-dire en nous attachant à ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, à l'activité de sa pensée, à l'élévation de ses senti- mens désintéressés, à l'emploi des facultés supérieures de sa na- ture ; en un mot, en nous attachant à ce qui, dans tous les siècles , a été la source des produits littéraires et en est l'âme, nous n'au- rons pas perdu notre temps, et nous nous serons assuré la part la meilleure, la plus certaine et la plus durable dans l'héritage de l'humanité.

J.-.I. Ampi-RE.

DE

LA POÉSIE ÉPIQUE/

Les lecteurs qui se souviennent d'un ouvrage publié sous le titre ô\4hasiérus , reconnaîtront, malgré la différence des sujets, que le poème auquel ces lignes servent de préface , est , eu quelque sorte , le complément du premier, et qu'ils concourent tous deux au même ensemble. Ahasvérus, dans la pensée de celui qui l'écri- vit, représentait, par son sujet, la poésie du passé, de l'histoire générale, de cet homme éternel en qui s'absorbent tous les hommes et qui s'appelle humanité. Le poème qui le suit aujourd'hui ap- partien; à la poésie du présent; il a pour sujet V homme individuel,

(i) Ce travail de M. Edgar Quinet sur la poésie épique sert d'inlrodiiclion au poème àt Napoléon , attendu avec tant d'impatience. L'épopée de IM. Quinet u'ap- partient pas à cette régulière dynastie de poèmes inaugurée par l'Enéide. Sa manière s'inspire bien plutôt des traditions populaires et de l'enthousiasme sympathique de toute une oation. C'est un ensemble de chants /a«an/ cycle, dans le gi-nre des ro- mances du Cid, des récits des Niebelungen.Une pareille œuvre, venant d'un écri- Tain aussi consciencieu.\, ne peut manquer de soulever de graves questions dans le public. . ( K. du D. )

^ REVUE DES DEUX MONDES.

le héros, Napoléon. Aces deux fragmons s'ajoutera une troisième partie qui complétera le sens des précédentes. En attendant qu'elle soit achevée , l'obscur monument que l'auteur eût voulu édifier reste exposé à plusieurs attaques, dont quelques-unes peut-être , et surtout l'accusation d'une tendance irrélijjieuse, eussent été re- poussées si le lien qui réunit ces divers fragmens se fût montré dés le commencement.

Que si l'on demande , d'abord , de quel droit un écrivain sans mission a osé toucher le sujet que j'aborde aujourd'hui , je répon- drai que les plus grands sujets ne sont pas toujours les plus diffi- ciles à traiter; (jue le devoir du poète est d'exprimer, non pas d'in- venter la poésie; que les plus vastes objets. Dieu, la nature, le héros, sont les motifs habituels des chants des poète? les plus obs- curs et les plus populaires. S'il est des sujets sacrés dans la mé- moire des peuples , ceux-là ne repoussent guère les esprits qui les cultivent avec une piété sincère. Enfin , j'ajouterai qu'ayant passé les premières et les meilleures années de ma vie dans les bras des .sfdflats et dans les camps de l'empire, je n'ai pas été tout-à-fait le maître de choisir mes souvenirs. Souvent il m'est arrivé, ainsi qu'à d'autres hommes de mon temps, de penser qu'il eût été bien de mourir dans ces saintes batailles de 1814 et de 1815, s'agitait, en France, la question de tous, non pas la quesii m d'un seul; mais l'âge m'ayant manqué, comme à eux, pour cela, et plusieurs des évènemens (jui ont suivi ayant plutôt confirmé qu'effacé ce re- gret , j'ai cherché du moins à entretenir en moi-même et dans quelques autres la commémoration de tant de glorieuses morts; et si j'ai échoué ici dans mon entreprise, j'espère n'être accusé , ni par les vainqueurs ni par les vaincus, d'avoir inconsidérément ])rofané leur mémoire.

Une raison plus spécieuse de repousser cet ouvrage sans exa- men reposerait sur l'idée presque universellement admise que l'es- prit français est impropre à l'épopée, et que notre langue est pri- vée du géuic héroïque. Pour donner à cette opinion sa valeur précise, il n'est pas inutile de voir dans quelle époque elle s'est formée. Personne n'ignore aujourd'hui que la France du midi et du nord a produit au moyen-Age plus de monumens épiques qu'au- cune autre contrée de l'Europe ; le jour n'est pas loin la publi- cation des manuscrits du \if et du xiii'' siècle ne laissera plus sur

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■cela aucun doute. Les écrivains du siècle de Louis XIV, poussés dans d'autres voies, négligèrent presque entièrement la question de l'épopée. Cette question ne parut décidée en France qu'après l'expérience de Voltaire. On ne reconnut pas alors que les critiques provoquées par la Henriade accusaient l'époque elle fut écrite, bien plus que le génie même de la langue française. Le xvm^ siècle, prêt à délier toute tradition, était le contraire des époques épiques; «t il n'était guère possible que les guerres de la régence réveillas- sent nulle part l'héroïsme éteint. Par un effort de génie tout indi- viduel, Voltaire s'éleva à de brillantes imitations de la poésie alexandrine et romaine. Mais un homme a beau faire; dans ce genre de poésie, si la pensée et la volonté de tous ne font pas la moitié de son œuvre, cette œuvre est impossible.

Depuis la Henriade une révolution a surgi. Un bouleversement de tout le passé, des guerres colossales, le monde ébranlé, un nouveau pouvoir instituant une nouvelle époque, non-seulement le monde changé, mais l'histoire redevenue héroïque; toutes ces choses au- ront-elles laissé le problème le plus élevé de l'art dans les termes oîi il était placé? Evidemment non. Si l'histoire a pris un caractère épique, la poésie fera comme elle. Dans tous les cas il est permis, sans témérité, de tenter aujourd'hui une voie si manifestement ou- verte par les évènemens. Ne serait-il pas étrange que le peuple que l'on dit être le plus héroïque dans l'action fût le seul qui manquât, dans sa littérature, du génie des choses héroïques?

Ce génie, en effet, n'est rien autre, dans une nation, que le sen- timent qu'elle a d'elle-même et de son action sur le monde. Aussi n'en connaît-on aucune qui en ait été tout-à-fait dépourvue. Tous les peuples n'ont pas eu un Homère, mais tous ont eu des fragmens plus ou moins grossiers d'Iliade. Si cet élément ne se retrouve pas dans la littérature française, c'est, il semble, la preuve la plus con- vaincante que le développement de cette littérature n'est pas achevé, et qu'au contraire il lui reste toute une phase à parcourir.

Quoi qu'il en soit, c'est en s'appuyant sur les idées qui précè- dent que l'auteur a été soutenu dans sa tâche. 11 n'ignore pas que cette tâche est du nombre de celles qui ne s'accomplissent pas en entier par un seul homme. Il faut ici que beaucoup périssent pour qu'un seul survive, et le premier qui tente d'exécuter cette œuvre en est presque infailliblement victime. Combien de poètes iocon-.

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nus avant Dante, Arioste, Camoëns! Pourtant leur œuvre, si elle a été sincère, n'a point été inutile. De même ici, si quelque chose, dans ce rude monument , mérite d'être conservé, l'avenir s'empa- rera de SCS débris et leur imposera son sceau. Au lieu de chercher leurs sujets si loin de nous , pourquoi tant de poètes en France et hors de France ne se voueraient-ils pas à ce sujet, qui est celui de tous les peuples et de toutes les nationalités contemporaines? pour- quoi ne reverrait-on pas autour de ce (;rand objet de l'amour et de la haine de tous une nouvelle lutte de rapsodes ou de trouvères? Après avoir si bien combattu par le glaive, il semble que ce ne se- rait pas aujourd'hui une moins noble émulation pour les peuples que de s'engager ainsi dans cette lutte de poésie et de souvenirs nationaux.

Pour ma part, me trouvant par hasard un des premiers qui soit entré jusqu'au bout dans cette carrière , et n'y étant soutenu par aucun modèle consacré, j'ai reprendre et recommencer plu- sieurs fois ma tâche de la veille. Dans une vie presque toujours errante, je me suis appliqué à visiter le plus de champs de bataille qu'il m'a été permis de faire; autant que je l'ai pu, je me suis informé du caractère des passions (jue chaque peuple a apportées dans sa lutte. Mon i)lus ferme désir, dans une occasion il eût été si facile de se laisser absorber par la gloire d'un seul, acte de n'être injuste envers aucun. Ce sujet est un grand champ des morts chacun doit reposer en paix dans son noble tombeau.

Fa première difficulté qui se soit présentée dans cet ouvrage a été la versification. Cette difficulté a été d'autant plus grande au commencement pour l'auteur, que n'ayant jamais écrit un seul vers lU^puis son enfance, il a rencontré dès l'abord des questions indéci- ses encore dans l'art français. Fn effet , aucun monument n'a déter- miné d'une manière irrévocable, en France, le caractère de la ver.Mlicaiion épique, ainsi (jue cela est arrivé pour le poème dra- niali(pu' et lyrique. Corneille et Hacine ont constitué le vers traoi- (|ue. Fa siance lyrique a été fondée et réglée par Uonsard et par Malherbe. Mais il n'en est point ainsi de ré()opée. Quelle est, en français, la stance épique, et même une stance de ce genre e.sl-elle possible? Quel est le mètre? Y en a-t-il un seul ou plusieurs? Aucune de ces choses, à vèriiabloment i)arlcr, n'est déterminée. Dans celle ijjnorance, voici les fondemcns sur lesquels l'auteur s'est

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décidé. En remontant aux monumens épiques , qui sont , en partie» l'origine de la littérature française, on reconnaît trois formes principales : le vers de douze pieds et celui de dix pour les poèmes Carlovingiens , celui de huit pour les poèmes d'Arthur. Non-seu- lement les rimes y sont continues , mais on sait que la même rime se répète trente , quarante , et même cent fois. Au contraire , dans les poésies lyriques, une partie du talent des troubadours est em- ployée à créer de nouvelles combinaisons dans le mélange et l'en- trelacement des rimes. De ces faits, qui ne souffrent aucune notable exception, semble surgir en France la nécessité des rimes plates ou continues dans la versification héroïque. Il y a , en effet , dans cette répétition immédiate dont abusaient la poésie chevale- resque et arabe, un élément de traditioa, un écho qui correspond parfaitement au caractère de l'épopée. Si les vers blancs étaient possibles en français , ils seraient admissibles dans tous les genres de poésie , hormis la poésie héroïque. Le caractère dont il est ici question est très bien marqué dans l'hexamètre des anciens. La chute uniforme de ces vers, le lourd spondée par lequel ils se ter- minent invariablement, correspond à la rime continue dans l'hexa- mètre moderne. Ainsi l'auteur a été conduit à n'admettre que les mètres d'origine héroïque, et à obéir partout à la loi de continuité de la rime , excepté dans les fragmens lyriques; car, si l'ode et l'élégie appellent d'elles-mêmes l'harmonie entrecoupée, on remarque qu'elle ne fait qu'énerver le vers héroïque. Le dés— ordre des assonnances dans l'ode de Malherbe convient au trouble réel de la poésie lyrique; mais le vers épique doit avoir une toute autr€ constitution; il doit pouvoir atteindre à tous les effets du dithyrambe sans se permettre aucun trouble apparent; il faut qu'il ressemble à ces héros qui ne portent jamais sur leurs visages la marque des combats intérieurs. Son harmonie en sera plus rude et plui monotone, il est vrai; mais son existence est à ce prix. Ce vers devrait être le moins complexe de tous, point chargé d'acces- soires , ni jamais embarrassé dans sa pourpre; il devrait être ferme et d'airain, naturellement grand, sans nécessité de se haussera l'approche des grandes choses. 11 faudrait qu'il fût à la fois popu- laire comme la ballade, naïf comme l'enfant, réfléchi comme le vieillard; sans cesser d'être majestueux, il faudrait qu'il fut tou- jours simple et orné sans ornement.

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En admettant les formes principales du vers à son origine , il a paru nécessaire d'employer le petit mètre dans les commencemens du poème. Ce mètre a semblé mieux proportionné dans ses formes avec le caractère du sujet à son début. Je ne crois pas qu'il fût possible d'employer long-temps , en cet endroit , l'alexandrin , sans rencontrer l'enflure et la déclamation. Le vers de huit pieds , à la fois lyrique et épique, a été préféré pour exprimer l'époque anté- rieure , en quelque sorte , à l'histoire , et qui appartient plutôt à la famille qu'à la cité. En adoptant plus tard l'hexamètre, il a paru que l'on ne faisait ainsi que suivre et réfléchir, dans les inflexions du mètre , les développemens graduels du sujet.

Les détails delà versification une fois fixés, l'auteur a cherché à rendre au chant héroïque sa destination véritable, qui est d'être ou de pouvoir être chanté. Le sujet se décomposait de lui-même en une suite de thèmes principaux, qu'un lien indissoluble rattachait les uns aux autres. Chacun de ces momens pouvait être exprimé dans une pièce qui emportât avec soi sa mélodie notée et mesurée, comme tout vrai récitatif. L'idée du chant étant prise comme base, entraînait avec elle l'idée de chœurs; et par s'ofïrait la possibi- lité de ramener l'épopée à son origine, et de la retremper par mo- mens à sa source , dans l'ode et le poème lyrique.

Cette dernière question en amenait une foule d'autrt s , sur les- quelles il est nécessaire de dire ici quelques mots, bien que les développemens indispensables en de telles matières doivent être renvovés à un ouvrage plus étendu, d'où sont extraites les lignes suivantes.

Les critiques ont long-temps fait consister la différence de l'épo- pée et du drame dans la différence du récit et du dialogue, rséan- moins, il est constant que ces genres de poésie échangent souvent leurs formes. La narration est aussi fréquente dans le drame que le dialogue l'est dans l'épopée. Il est donc nécessaire de chercher dans une origine plus profonde les causes véritables de leurs différences.

Toute poésie, prise en soi, est lyrique, et l'ode est le poème primitif d'où sortent tous les autres. La poésie , recueillie immé- «lialemcnt à sa source, c'est-à-dire dans la religion, dans le culte, dans l'idée de Dieu, n'est ni (Iramatifjue , ni épicfue; elle est lyri- (juc. il est un moment , à l'origine des peuples, tout poème est

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hymne, dithyrambe, cantique. C'est le cantique de Moïse aux sources de VOreb; c'est Orphée; ce sont les eddas Scandinaves," ce sont les litanies chrétiennes.

La poésie ne conserve pas immuablement cette forme sainte et sacrée; elle ne reste pas toujours sacerdotale. La contemplation du culte ne l'enchaîne pas à jamais. A mesure que la foi des peu- ples est moins ardente, la poésie s'occupe d'un autre objet que do Dieu; elle se sécularise, c'est-à-dire qu'elle entre dans ce monde de lutte et de division qui se rencontre dans tout ce qui n'est pas immédiatement divin. Or, de quelle manière est-elle et peut-elle être frappée du spectacle de l'univers? Tout l'art est contenu dans cette question.

Il y a deux systèmes éternels sous lesquels la poésie peut com- prendre le monde. Premièrement, en présence de la foule d'objets qui le composent et de leur lutte apparente, la poésie, voisine encore de son origine , peut réfléchir l'univers sous l'idée de l'influence et de la sagesse divine. Elle peut rechercher l'harmonie du créa- teur et de sa création, préférablement à la discorde. Elle peut être frappée de l'enchaînement des choses et de leur ordre éternel; elle peut s'inspirer de l'idée d'harmonie et de providence sous des noms difïérens; elle s'appellera alors la Poésie épique.

Secondement , elle peut n'être frappée que de la discorde de l'homme et de la nature , de l'homme et de Dieu, de l'homme avec lui-même. Elle recherchera les occasions de lutte avec autant de soin que la précédente recherchait le repos; elle instituera un dialogue , ou plutôt une querelle nécessaire entre tous les objets qu'elle fera comparaître. L'idée du hasard ou de la fatalité la gou- vernera, au lieu de l'idée divine. Les dieux eux-mêmes n'apparaî- tront guère que vers la fin, au dénouement, pour mieux témoigner qu'ils étaient absens dans le reste de la pièce. Elle vivra de haines, de méprises; elle s'agitera dans les ténèbres du cœur de l'homme; elle s'appellera la Poésie dramatique.

Ainsi , deux aspects différens de l'univers et du Créateur, de la terre et du ciel, et deux ordres distincts de poésie qui sont réflé- chis par l'histoire. Dans l'Orient primitif, l'humanité était encore, par sa pensée , trop près de son créateur, l'unité trop respectée pour que le drame pût s'y développer dans sa forme complète. La Bible est à la fois épique et lyrique. Il faut attendre la séparation

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qui se fit chez les/'irecs des choses divines et des choses liumaines, dos dieux et des titans, du temple et de la cité, pour trouver le drame sous la forme achevée de l'art.

De ces ori{}ines différentes suivent naturelkment les lois spécia- les de chacun de ces genres de poèmes. De là, la différence de leurs constitutions, de leur génie, de leurs beautés, et si l'on poussait cet examen plus loin , du style et des formes métriques qui leur sont propres.

La poésie épique étant , à proprement parler , la poésie de providence ou le jugement divin de l'histoire, il ne lui suffît pas de peindre et de montrer les choses dont elle s'occupe; il/aut encore qu'elle en dévoile les causes et les mystères. De , pour elle la nécessité de l'assistance du ciel, que l'on a traduite, dans la langue des critiques , par le besoin du meneilleux. Cette nécessité a été tellement sentie que l'on a cru que les temps modernes sont im- propres à l'épopée, sur ce fondement que le merveilleux y manque. Il est évident que l'on a confondu ici l'apparence des choses aveo ïa réalité. L'épopée, sans doute , doit être pleine de Dieu; on ne peut y faire un pas sans y sentir la présence céleste. Mais en quoi la scolastique s'abusait, c'était de croire que cette présence réelle dût nécessairement se manifester, comme chez les anciens, par un personnage palpable, tel qu'un Mercure, un Grifion , ou une idéalité, que l'on appelait la Renommée, la Discorde, etc. On re- tombait ainsi dans une idolâtrie morte. Ce n'est pas l'idole, mais le dieu, dont l'épopée a besoin. Ce n'est pas la présence divine sous la forme d'une personnalité détruite, que je cherche dans votre poème désert. Ce que je demande, c'est que les faits se succèdent au .sein de la pensée divine , que cette pensée soit, pour ainsi dire, le lieu des évènemens. Voilà la première et l'unique loi du merveil- leux ; et voilà aussi pourquoi Tiossuet est épique, et pourquoi Vol- taire a mis le drame à la place de l'épopée.

Une seconde conséquence qui se déduit de cette première, est celle-ci. Si les évènemens qui font le sujet de l'épopée, se passent au sein de l'intelligence divine, il en résulte que ces évènemens cnx-mêmes doivent être éclairés de sa lumière, c'est-à-dire que le personnage épiquo doit apparaître très différent du personnage dramatiipio. Lo mémo personnage, conçu sous ces deux points de vue, s'exjirimorait encore fort différemment, dans des circonstances

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d'ailleurs semblables. Dans le drame , l'homme apparaît sous le point de vue exclusivement humain. 11 est plongé dans toutes les incertitudes de la réalité terrestre ; il s'ajjite dans les limites étroites du temps et de l'histoire, et plus le poète se pIon{}era dans ces obscurités, plus aussi il approchera de son but. Tout autre est le [)ersonnage épique; il a franchi l'histoire, il appartient à une région plus haute ; c'est ce que les anciens exprimaient en l'appelant un demi-dieu. L'idée nous reste, le mot nous manque. Le héros est entré dans le domaine des choses immuables ; il a un pied sur l'Olympe ; il est sur le seuil de l'éternité. De là, le devoir du poète n'est pas seulement de le faire parler comme il a réelle- ment et humainement parlé; non-seulement il faut qu'il lui fasse dire les choses que sa bouche n'a pas dites et que son cœur a pen- sées; il faut encore qu'il lui fasse révéler le secret de sa vie, qu'il a lui-même i>jnoré. En un mot, il faut qu'il fasse parler en lui la providence et l'intelligence universelle, bien plus que la voix d'une personnalité solitaire et capricieuse. Le personnage épique n'est pas seulement une personne ; c'est un type , un siècle , une époque qu'il renferme en lui, et qu'il doit exprimer. Il y en a qui représentent un peuple , d'autres une race , d'autres l'humanité entière, à un certain moment; mais quoi qu'ils fassent, ils ne sont jamais seuls avec eux-même^ , privés long-temps de la divinité , comme le héros du drame. S'il restait sur cela la moindre obscu- rité, elle disparaîtrait par la comparaison de l'Agamemnon dHo- mère et de l'Agamemnon d'Eschyle, ou du Gid des romanceros et duCid de Corneille.

Le rapport de l'épopée et de l'histoire est implicitement contenu dans ce qui précède. L'épopée ne copie pas l'histoire ; elle ne la contredit pas; elle la transforme. Elle s'empare des souvenirs du monde , comme de choses éternellement vivantes , et elle leur prête une organisation nouvelle. Le devoir de l'historien est de se transporter dans le passé, de s'identifier avec lui; celui du poète est d'imposer à ce qui n'est plus la figure de ce qui est , dimmortaliser le passé, le présent et l'avenir, dans un même mo- ment qui est le moment de l'art. L'historien s'appuie sur un fait qui a été, qui ne sera plus, qui ne peut pas être autre que ce qu'il a été ; le poète s'appuie sur la tradition qui est, qui dure encore, qui^se développe et s'accroît par son œuvre. Plus qu'aucune autre

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fornio do l'art, l'c'popi'O concourt à l'organisme de la civilisation, iiarco (]n'clle est olle-nK^nie la transformation continue du passé dans l'avenir, ou pour mieux dire, le spectacle de la vie même, à son principe et dans son développement. Aussi les plus grands poêles ont-ils ('té les plus grands instrumens de changemens, dans les idées, les formes, les souvenirs et les cultes de leur époque. Homère a transformé l'Olympe, Dante le catholicisme; Raphaël, le plus épique des modernes, a transformé tout ce qu'il a touché. Au reste, si l'épopée émane de l'ode, il s'ensuit qu'elle est plus ou moins mêlée de poésie lyrique, selon qu'elle est plus ou moins distante de son origine. L'épopée orientale n'est pas dans le même rapport avec la poésie lyrique que l'épopée grecque, ni celle-ci que l'épopée latine. Dans la IJible, le cantique absorbe le récit. En (irèce, l'hvmneet le récit sont parvenus dans Homère à un équi- libre parfait, (-hez les Romains, Virgile ne conserve presque plus aucune trace de l'élément sacré. La description a pris la place de lu religion. Ce poète est le premier des épiques qui ait ôté à ce mot : je chante, son caractère propre et littéral. Depuis ce mo- ment, la Ivre antique a été muette. Le poète a parlé. Il a cessé de chanter.

Tout ce qui est éphémère ou artificiel dans les révolutions hu- maines est ])erdu pour l'épopée. Parmi les évènemens elle ne peut emplover que ceux qui sont marqués du caractère de la nécessité et <le la volonté céleste. Ceux qui flottent au capHce de la foule et qui ne sont qu'à demi , n'existent pas pour elle. t)e la même ma- nière , tous les héros ne remplissent pas les conditions qu'elle exige des siens. Le poète dramatique peut accueillir les caractères chan- {»eans, contradictoires. Les incertitudes des passions humaines serviront souvent ;\ nouer et à compliquer ses péripéties; mais voilà le poète éi)ique se sépare encore diamétralement de la poétique du drame. Non-seulement, pour lui, il faut que ses héros représentent un système de faits et de sympathies générales; pour entrer dans la v(tie d'airain de l'é|)oj)ée, il est nécessaire que leur caractère soit imnniable. Toute terjjiversation leur est interdite, (^est pour ces personnages que le mot de colonne de granit a été inventé. ( )n voit par pourquoi , dans l'histoire, les personnages sont si rares qui peuvent supporter sans plier la dure épreuve de l'art épique.

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D'après ce qui précède, il résulte aussi que la poésie que l'on appelle fiction, a souvent besoin de réalité plus encore que l'his- toire. Le poète, dites- vous, donne l'immortalité; c'est-à-dire, parmi une foule d'objets, les uns périssables, les autres faits pour durer, il fait spontanément la différence de ce qui est passager et de ce qui est éternel, quand l'univers est encore plongé là-dessus dans l'incertitude.

Le monde grec a passé par trois phases qui ont présenté chacune ^ un système de faits propres à l'épopée. La première est la guerre des Dieux et des Titans. Hésiode ne nous a conservé que le résumé ou l'argument des poèmes perdus de cette époque. La seconde suit l'étabhssement des races, et, pour mieux dire, la conquête de la cité grecque. Elle est marquée par la prise de Troie et par les mo- numens homériques. Dans sa dernière forme, la Grèce s'est faite homme; elle s'appelle Alexandre. Il n'est aucun doute que, sous ce nom , elle ne renfermât encore au plus haut degré l'élément héroïque. En effet , les poètes orientaux se sont emparés de sa dépouille, et jusque dans le moyen-âge, ils ont continué d'usur- per cette dernière phase de l'histoire grecque. L'Orient reprenait alors ses droits par l'épopée, par la philosophie alexandrine, par le christianisme.

Il suffit de jeter les yeux sur Rome pour reconnaître que son his- toire, considérée dans ses rapports avec la poésie, n'est point aussi complète que l'histoire grecque; d'abord, l'époque et la lutte des Dieux lui manquent, et ce n'est que par des artifices infinis que Vir- gile est venu à bout de déguiser cette impuissance. Les Héroïdes, signalées par Niebuhr, et qui remontent à l'époque des rois, sont tellement mêlées à leurs annales, et le ciseau de l'artiste les a si mal dégagées du bloc de l'histoire, qu'elles rentrent dans les études de l'archéologue plus que dans celles du poète. Quoi qu'il en soit, l'époque la plus riche assurément que l'histoire romaine ait pré- sentée à l'épopée , est celle le monde antique parvint à sa plus haute unité sous la puissance du premier des Césars. Que l'on essaie de se figurer dans la langue prophétique du vi"" livre de l'Enéide tous les intérêts du monde antique rassemblés sur la limite de l'antiquité et des temps modernes, tant de peuples encore primitifs se groupant, avec leurs cultes et leur génie, autour de la louve romaine, dans l'attente du christianisme; les Gaulois, les Bretons,

TOME V. 4

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les Germains nouvi'Uemeiit découveris; en Orient, les Parthes, les Numides, les vieux et les nouveaux empires; et au faîte de tout cela, César, à l'œil de faucon, portant dans son génie rélléchi tout le {jénie des temps modernes; et que l'un dise si ré[!Opée ne s'est I as trouvée là. Lucain en eut le pressentiment; par malheur, il fut embarrassé par la guerre civile. La ville lui cacha le monde.

L'hi>toire des temps chrétiens n'a pas présenté moins souvent que l'antiquité les conditions nécessaires de l'épopée. Il suffit de rapj)eler ici le christianisme sous la forme du catholicisme au moyen-àge, l'ébranlement et le renouvellement du monde par les races barbares, sous la ligure de Charlemagne et des douze pairs pour le Midi, de Siegfried et des Nibelungen, pour le Nord, le règne des Arabes en Orient , l'opposition du Christ et de Mahomet, la lutte des Maures et des Espagnols, les croisades, la prise de Jérusalem, la Troie chrétienne, la lutte des Normands et des Anglo-Saxons, l'Aniérique décou- verte, — l'humanité achevant d'enserrer le globe par la découverte des Portugais, etc....

A cette scrie d'évènemens correspondent un grand nombre de monumens épiques : tous ces monumens n'ont pas atteint la per- fection de l'art ; beaucoup ont été altérés par l'imitation des an- ciens; d'autres, au contraire, ne franchissent pas les bornes de l'art populaire; d'ailleurs, on retrouve parmi eux les phases mar- quées plus haut. La période reli{;ieuse est naturellement signalée et close par la Comédie divine. La période héroïque se compose, en Orient, de l'Antardes Arabes, du Schanameh des Persans; eu Occident, de Pioiardo, d'Ariosle, de Camoëns, de Ta.sse, etc.. A celte phase des héros se rattachent les sagas Scandinaves, les ?iibelungen, le livre des hcn^s, les romanceros espagnols, les poèmes clievaloresqiies d'Arthur et de Charlemagne , les fragmens des chants des Dohémes , le Marco des Serbes, le Habin llood des Anglo-Saxons, etc.. La troisiènjo époque est l'époque philoso- phi(pic. Sous celte dernière forme, ce n'est plus seulement une race, un peuple, c'est l'homme pris en gi néral, qui fait le sujet de répopée. ("cite période, ouverte par le Pai adis perdu, plutôt indi- quée que remplie par Coëllie et par B\ron, est encore à son com- mencement.

Si l'épopée esl unr^ des cor.d'lions atlach('cs nécessairement au

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Spectacle du monde , si elle n'est pas autre chose que ces évène- mens eux-mêmes se développant au sein de l'intelligence univer- selle, il s'ensuit que l'épopée est en soi aussi impérissable que la nature et que l'histoire; mais il est arrivé fréquemment que les critiques ont confondu l'épopée elle-même avec la forme consacrée chez les anciens; et ne retrouvant plus le type qu'ils s'étaient formé dans leur esprit, ils ont nié plus d'une fois la présence des élémens épiques qui se remuaient sous leurs yeux. D'autres ont pensé que, de nos jours, l'épopée entière est réfugiée dans le roman. Ici, on ne peut nier que le piincipe de l'individualité s'étani développé à l'excès dans les temps modernes, cette épopée rapide de la vie intérieure et cachée, que l'on nomme le roman, a acquéi ir dans l'art une importance inconnue chez les anciens; mais le poème héroïque et le roman sont deux formes de l'épopée moderne qui co-existent de la même manière que la cité et la fa- mille; aussi est-ce une des premières lois de la poétique du roman de ne point laisser s'effacer ses héros devant les héros de l'histoire et du monde. Par-delà ses personnages, on entrevoit sans doute les empires et les peuples qui passent au loin; seulement, ni ces peuples qui passent, ni ces états qui croulent ou qui surgissent, ni ce^ vastes aventures du genre humain , ne peuvent devenir à lui son objet immédiat; il périrait, le jour oîi, cessant d'être individuel, il se ferait, à proprement parler, social et héroïque. La différence du roman et de l'épopée est celle de l'homme et de l'humanité. Ces deux formes sont marquées dans l'antiquité par l'Iliade et par l'Odyssée. Chez les modernes, Boccace n'a pas détrôné Dante. Richardson n'exclut pas Milton. Cervantes ne dé- truit pas Camoëns.

S'il était besoin d'ajouter une confirmation à ce qui précède, je dirais que, de nos jours même, il est des formes épiques que jamais le roman, quoi qu'il fasse, ne pourra résumer. Ces élémens sont les chants populaires. On n'ignore pas que dans l'Europe entière se reproduisent ces chants chaque nation recueille d'une ma- nière spontanée , et dans sa langue vulgaire , les phases de son histoire et les impressions qu'elle en reçoit. Ces chants en vers for- meraient dans leur ensemble , si on les recueillait , la véritable épopée populaire des temps modernes ; lisseraient, pour la so- ciété actuelle, ce qu'ont été les chants du Cid pour la société espa-

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gnole du moyen-Age. Or, il est évident que le roman, sans cesser d'ôtre , ne peut pas se faire l'écho littéral de ces voix , de ces rliythmes, et que ses préoccupations sont ailleurs. Quand même il les tournerait de ce côté, je demande encore, comment la forme populaire, cadencée, métrique, serait pleinement résumée dans sa prose? et par quel renversement d'idées il arriverait ici que la lit- térature non écrite se trouverait plus savante que te littérature des livres, et que le peuple aurait aujourd'hui une forme plus cul- tivée que le poète et que l'artiste?

De nos temps l'épopée n'est plus la propriété d'un peuple à l'exclusion d'un autre; elle n'est tout entière chez aucun; mais elle est toute en nous ; elle se rencontre dans cette vie de haine ou d'amour qui les emporte ensemble vers l'unité du nii.nde futur. De résulte, si tous les peuples agissent et comparaissent au- jourd'hui dans le poème social, que la poétique, qui règle cette œuvre d'art , n'est plus strictement enfermée dans les lois propres à aucun d'eux. L'art poétique qui règle l'épopée, ne peut plus être désormais pour personne, ni français, ni allemand, ni anglais, ni espagnol, ni italien. 11 faut ici que l'artiste se fonde, non plus .sur une législation particulière, mais sur la loi même qui ressort du monde moderne. Milton ne peut pas plus que Boileau fixer ce nouvel art poétique, ni Rlopstock plus qu'Arioste. Cet.e loi ne se déduit que de l'observation complète de l'humanité contem- poraine.

Or, si l'on envisage le monde social dans ses rapports avec l'art et la poésie, on trouve qu'il présente à l'artiste et au poète deux instrumens de nature très différente, parmi les populations mo- dernes. Les unes sont placées encore, en ce qui regarde l'art, dans cette simplicité primitive qui devance les littératures for- mées : ce sont les Slaves avec tous leurs alliés, les Russes, lesr Serbes , les Hongrois , les Albanais , les Grecs modernes , puis les p<)l)ulntions orientales, turques, circassiennes, arabes. Chez elles, l'art est encore un chant ; l'épopée se rencontre sous sa forme la plus simple et la plus élémentaire. D'autres populations, au con- traire, et ce sont celles chez lesquelles se trouve l'initiative sociale, ont (piitté, dans la poésie, la forme spontanée, et sont arrivées à l'épocpie philosophique et scientifique; c'est la France, l'Alle- magne, l'Anglcicrro, l'Italie, l'Espagne. encore, ces deux élé-

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mens de l'art réfléchi et de la poésie primitive se rencontrent quel- quefois , comme il arrive dans certaines parties montagneuses de l'Italie, de l'Espagne, de l'Irlande, de l'Ecosse et dans la Bre- tagne française.

La première conséquence à tirer de , c'est que le poète qui cherchera à reproduire l'humanité contemporaine, sera obligé de satisfaire à ces deux ordres de faits. De la même manière que l'é- popée grecque renfermait en soi les différences et les génies épars des populations ioniennes , doriennes, orientales , occidentales, le poète de nos jours devra représenter à la fois le génie spontané et le génie réfléchi, l'élément populaire et l'élément philosophique de l'humanité moderne. Le problème de son art, à lui, est de com- biner , sans les détruire , les deux formes propres à ces élémens opposés, pour en produire une troisième , laquelle sera le fonde- ment et la législation de l'avenir.

L'art, en France, a déjà revêtu trois caractères principaux, et parcouru trois époques. Il a été sacerdotal jusqu'au x* siècle, féodal jusqu'à la renaissance. Depuis la renaissance, il a été exclu- sivement monarchique. La phase qui lui reste à parcourir, est sa phase dans la démocratie. Sous cette forme , il sera plus spéciale- ment, comme la France de nos temps, social et cosmopolite.

Chacune de ces périodes de l'art a eu son héros qu'elle a recons- titué à sa manière. Au sacerdoce, Arthur; à la féodalité, Charle- magne ; à la monarchie, Louis XIV; à la démocratie. Napoléon.

Napoléon , de quelque façon qu'on l'envisage, ou par l'amour ou par la haine, satisfait à la première condition du personnage épi- que, qui est d'absorber en soi une génération tout entière. Son caractère dans l'histoire est de représenter le développement de l'individualité dans les temps modernes. Ce doit être aussi son caractère dans la poésie. Sitôt que vous le placez dans votre poème, il y règne ; il absorde tout comme dans son empire. Aussi la poé- tique alexandrine ou féodale ne peut-elle en aucune manière lui être appliquée. Il n'est avec ses compagnons dans aucun des rap- ports où Achille est avec Ajax, et Charlemagne avec les douze pairs. Dans son épopée ne se rencontrent véritablement que trois personnages, lui , le peuple, le monde. Le dialogue ne se passe qu'entre eux; tout autre héros qui interviendrait dans cette scène succomberait sous le faix. Sans doute, d'autres noms,

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d'autres porsonnartcs peuvent passer et agir par accident dans ce poème; mais aucun ne peut y demeurer et s'y fixer aux côtés du héros; l'isolenuiu est sa loi , jusque dans le royaume de l'imagina- tion. La force poétique des honnnes qui l'entourent réside dans les peuples; les en séparer, c'est les détruire.

En un mot , dans le poème moderne, l'action n'est plus partagée comme chez les anciens entre plusieurs personnalités égales entre oHes, mais entre une personnalité d'un côté et le monde de l'autre. Voilà l'une des premières lois que l'on rencontrera, je crois, toutes les fois que l'on réfléchira sur ce sujet.

D'une autre part, la poésie n'a pas seulement pour but de re- présenter Napoléon tel qu'il s'est montré aux contemporains. Au- trement elle rentrerait dans Thistoire et s'abdiquerait elle-même. Entre Napoléon et nous, surj^it un élément dont il est impossible de ne pas tenir compte. Cet élément, c'est le temps qui nous sé- pare de lui. Napoléon nous apparaît néces-airement aujourd'hui dans une tout autre perspective qu'il n'apparaissait aux contem- porains. Pour nous, qui ne l'avons pas vu, nous ne pouvons pas nous replacer au lieu précis de la génération qui nous a devancés, sans que nous ne mettions l'archéologie à la place de la poésie. Les formes sous lesquelles le passé apparaît aux hommes de notre temps, voilà pour le poète la vraie réalité. D'ailleurs, chaque peu- ple s'est fait déjà dans la tradition son Napoléon à lUi. Celui de l'Orient n'est pas celui du Nord; celui du Nord n'est pas celui du Midi ; mais c'est de ces types différens que doit sortir et se former peu à peu le type du Napoléon épique, qui ne sera pas autre chose que le Napoléon de l'histoire, vu à travers les changemens de l'es- pace et de la durée.

Dans l'avenir de la France , les guerres de la révolution et de l'empire formeront les âges héroïques de la démocratie; et de la mémo manière que Charlemagne, à l'aurore de la féodalité, est de- venu le liéros de la poésie féodale , tout de même , Napoléon de- viendra le héros de la poésie populaire.

Au reste, à mesure que la démocratie s'éloi^'jne de son âge hé- r.ùque, et qu'elle entre dans la pratique de ses droits, elle a, comme tous les pouvoirs réguliers qui l'ont devancée, son art et ses artistes, mais elle n'est plus t )Ul cela elle-même; les peuples ont leurs poètes quand eux-mêmes ils ne sont plus poètes. Aussi les

DE LA POÉSIE ÉPIQLE, .ûS

chants populaires, dont il a été question plus haut, se perdent chaque jour, et ne se reproduisent plus ; encore quelque temps, et leur souvenir même se dissipera. Dans ces circonstances , comme dans toutes celles qui leur ont ressemblé , le poète devient natu- rellement l'écho de ces voix qui s'éteignent. Il élève instincti- vement aux formes de l'art réfléchi et de la poésie écrite cette poésie traditionnelle et orale ; et sa mission est de transcrire à sa manière les chants des derniers rapsodes que la civilisation va achever de détruire.

Edgar Quinet.

ÉCRIVAINS CRITIQUES

ET

HISTORIENS LITTERAIRES

DE LA FRANCE.

r'

II.

me ^aiLiLiamAiisîo

Un sentiment qui semble naturel à la plupart des écrivains, critiques ou poètes , après le premier moment l'on s'élançait avec union et enthousiasme dans la carrière, c'est la crainte d'être gôné dans sa libre expansion , d'être fiustré dans sa part de louan{îe par les hommes supérieurs qui continuent de nous primer, ou par les hommes dislinjjués qui s'élèvent à côté de nous et nous pressent. Ce sentiment qui paraît être excité surtout aux époques de grande concurrence et de plénitude, au second ou au troisième âge des littératures très cultivées, sentiment utile et bon à vrai dire, en tant qu'il n'est qu'avertissement et aiguillon, de- vient faux s'il renferme une crainte sérieuse et une tristesse ja- louse. A moins do venir à (juelquc époque encore brute, inégale et demi-barbare, à moins d'être un de ces hommes quasi fabuleux (Homère, Dante.... Shukspeare en est le dernier), qui obscur-

HISTORIENS LITTÉRAIRES DE LA FRANCE. S7

cissent , éteignent leurs contemporains , les engloutissent tous et les confisquent, pour ainsi dire, en une seule gloire; à moins d'être cela, ce qui, j'en conviens, est incomparable, il y a avan- tage encore, même au point de vue de la gloire, à naître à une époque peuplée de noms et de chaque coin éclairée. Voyez en effet : le nombre, le rapprochement, ont-ils jamais nui aux brillans champions de la pensée, de la poésie, ou de l'éloquence? tout au contraire; et, si l'on regarde dans le passé, combien , sans remon- ter plus haut que le règne de Louis XIV, cette rencontre inouie, cette émulation en tous genres de grands esprits , de talens con- temporains , ne contribue-t-elle pas à la lumière distincte dont chaque front de loin nous luit? Au siècle suivant de même. Et si, à un horizon beaucoup plus rapproché , et dans des limites moin- dres, nous regardons derrière nous, a-t-il donc nui aux hommes qui président à cette ouverture de l'époque de la Restauration , à cette espèce de petite Renaissance, et qui composent le groupe de l'histoire, de la philosophie, de la critique et de l'éloquence litté- raire, à cette génération qui nous précède immédiatement et dans laquelle nous saluons nos maîtres, leur a-t-il nui d'être plusieurs, d'être au nombre de trois, rivaux et divers dans ces chaires re- tentissantes, dont le souvenir forme encore la meilleure partie de leur gloire? Et ailleurs, dans la critique courante, dans la poésie, combien n'a-t-il pas servi aux esprits d'être en nombre, en groupes opposés! et comme cela aide plutôt à la figure qu'à cette courte distance ils font déjà ! On est en effet , tous contemporains, amis ou rivaux , dans son époque, comme un équipage à bord d'un na- vire, abord d'une aventureuse ylr<jfo. Plus l'équipage est nombreux, brillant dans son ensemble, composé de héros qu'on peut nommer, plus aussi la gloire de chacun y gagne, et plus il est avantageux d'en faire partie. Ce qui de près est souvent une lutte et une souf- france entre vivans, est de loin, pour la postérité, un concert. Les uns étaient à la poupe, les autres à la proue ; voilà pour elle toute la différence. Si cela est vrai , comme nous le disons, des hautes époques et des Sièc/es (<e Z/Oîus A'/V, cela ne l'est pas moins des époques plus difficiles la grande gloire est plus rare, et qui ont surtout à se défendre contre les comparaisons onéreuses du passé et le flot grossissant de l'avenir, par la réunion des nobles efforts, par la masse, le redoublement des connaissances étendues et

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choisies, et dans la diminution inévitable de ce qu'on peut appeler proprement génies créateurs, par le nombre des talens distin- gués, ingénieux , intelligens, instruits et nourris en toute matière d'art , d'étude et de pensée, séduisans à lire, éloquens à entendre, conservateurs avec goût , novateurs avec décence.

Entre les hommes de notre temps, celui dont le nom attire à lui et nous peint, nous réfléchit le mieux toutes ces louanges, est, sans contredit, M. Villemain. Par l'ordre de sa date, parle rang éminent il s'est placé d'abord , par la vive influence qu'il a lon- guement exercée, par le progrès et l'accroissement il n'a pas cessé de se tenir, en même temps qu'il reste pour nous du très petit nombre des maîtres illustres, il est de ceux dont l'autorité continue de vivre, et qu'on est certain , en avançant , de toujours et de plus en plus retrouver.

31. Abel Villemain , à Paris vers la fin de 91 ou au commen- cement de 9^ , d'une mère que tous ceux qui ont l'honneur de la connaître savent d'humeur si spirituelle et si marquée, fit de ces bonnes et excellentes études classiques , qu'il eût en tout cas répa- rées avec sa rare promptitude, si elles avaient été insuffisantes, mais dont l'heureuse et précoce facilité eut une grande part dans sa tournure littéraire. Sans être trop assujetti à une discipline régulière et rigoureuse qui alors n'existait pas (car il y a»ait quel- que chose de très libre et de paternel dans les études renaissantes), i! se trouva en pension chez un maître bien connu , qui savait par- faitement le grec, M. Planche, et le jeune Villemain dut au secours qu'il rencontra, d'acquérir d'abord et sans peine ce fonds exquis, si favorable ensuite à toute culture. Vers luge de douze arts, il jouait la tragédie en grec à sa pension , dans les exercices de la fin de l'année; il sait encore et récite aujourd'hui à nos oreilles un peu déconcertées tout son rôle d'Ulysse, de la tragédie de Plàlo- ctèle. Geoffroy avait été invité à l'une de ces représentations, qui ne rappelaient pas mal, dans l'université renaissante, les thè.ies en grec de MM. llollin et Boivin le cadet, si fameuses dans l'an- cienne université , ou mioux encore les exercices de MM. Le Pelle- tier Hls pf du jouue abbé de Louvois. Émerveillé de ce qu'il venait d'entendre , il fit , au sortir de là, un article intitulé le Théâlre d'Afhcrtrx. Ces libres mais fortes études prédisposaient avec bon- heur l'esprit de l'enfant à ce qui! devait être dans la suite, en lui

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ouvrant facilement et pour toujours les grandes et limpides sources primitives. M. Villemain, dans ses appréciations des écrivains et des poètes, remarque souvent , et il en a le droit plus que personne, l'importance durable de ces jeunes et antiques études, de ces étu- des qu'avaient, en se jouant. Racine etFénelon, qui eussent si bien contenu et affermi le beau génie de Lamartine, que M. de Chateaubriand se donna à force de vouloir, mais que si peu ont le courage ou la ressource de réparer, et que doivent regretter avec larmes ceux qui en chérissent le sentiment et à qui elles ont fait faute. Racine , dans la prairie de Port-Royal , lisait et savait par cœur Théagcne en grec , comme nous écoliers , aux heures printa- nières, nous lisions Estelle et Ti/jua; mais, le livre jeté ou conHs- qué, il lui restait de plus le grec qu'il savait à toujours, l'accès direct et perpétuel d'Euripide et de Pindare.

Le jeune Villemain , indépendamment de ses exercices à la pen- sion de M. Planche , suivait les cours du Lycée impérial (Louis-le- Grand) ; il y rencontra pour professeur de rhétorique M. Castel , et pour proviseur Luce de Lancival, deux universitaires qui pas^ saient pour poètes , deux maîtres du moins assez fleuris et assez mondains, dégagés de la vieille rouille. Lui-même, son cours d'études étant terminé avec éclat , sans prix d'honneur pourtant , (en quoi ses camarades disaient qu'on l'avait triché), il donna des leçons au Lycée impérial, tandis que d'ailleurs il entamait le Droit avec zèle et facilité , comme toutes choses. La connaissance qu'il en prit dès-lors ne lui fut pas inutile plus tard dans les dis- cussions de lois et d'affaires auxquelles il fut mêlé. Mais l'univer- sité et la littérature l'attirèrent bien vite et se l'approprièrent. Ayant eu occasion de voir chez M. Luce M. Dernod, et par suite de connaître M. Roger et M. de Fontanes , ce dernier lui donna une chaire de rhétorique à Charlemagne. Un petit discours, pro- noncé sur la tombe de Luce, fit admirer chez le naissant orateur le talent de bien dire, dont alors les moindres témoignages, dans le silence de la presse et de la tribune , étaient si curieusement rele- vés et sentis. Comme écrivain, il allait s'annoncer à tous. V Éloge de Montaigne, écrit en huit jours par ce jeune homme de vingt ans (1812) , et couronné par l'Académie dans un concours auquel prenait pan le redoutable Victorin Fabre, en possession jusque assurée du triomphe, fut un événement littéraire très vif. Parmi

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les vaincus , outre Victorin Fabre , qui obtint dans le rapport une mention singulière, on remarque plus d'un nom connu: Droz, Biot, etc. L'ouvrage, qui ravit avec tant d'aisance un prix si dis- puté, est demeuré un morceau précieux et charmant, sans trace aucune de hasard ni d'inexpérience. Toutes les grâces naturelles et vives du talent de M. Villemain s'y sont du premier coup rassem- l)lées.

J'ai nommé Victorin Fabre, et cet écrivain honorable, qui s'annonçait avec tant de promesses , que tant de bons juges dési- gnaient sans hésiter à la gloire, et qui s'est éteint tout entier oublié, mérite bien un mot de moi. dans le Midi , venu à Paris dans les premières années du siècle, et disciple studieux, ardent, de l'école républicaine et philosophique, de Garât, Ginguené, Chénier, il présente avec le jeune et facile rival qui, pour coup d'essai, le détrôna, des contrastes frappans, et dont tous n'étaient pas à son désavantage. Victorin Fabre est exactement sorti du xviii* siè- cle; il en a les convictions (en tant que déisme), l'inspiration po- litique, les habitudes d'analyse, les procédés d'écrire laborieux, fermes et raisonnes. Il a décomposé la phrase de Rousseau at de Buffon , il en a mesuré les nombres ; il remonte par eux à Bossuet; il remonte à travers Condillac à Fénelon. Pareillement pour les anciens ; comme ^larie-Joseph Chénier, son maître , c'est à tra- vers l'antiquité latine qu'il atteint la Grèce. Tacite et Sénèque sont plus voisins de lui que le chœur des Troijcnna ; il s'applique, il analyse; rien de vague, d'effleuré d'abord, rien dont il ne veuille scrupuleusement se rendre comiite. V Éloge de Corneille, par le- quel il débuta en 1808 aussi brillamment que M. Villemain en 1812 par celui de Montaigne , présente ce genre de qualités et de formes, à un moindre degré pourtant que ses Éloges de La Bruyère et de Montaigne, morceaux approfondis et d'un grave caractère. Vic- torin Fabre subit, par malheur, tous les inconvéniens de l'école à laquelle il se voua et de la manière qu'il ne sut pas renouveler. Vaincu dans le concours de Montaigne, il ne tarda pas à quitter Paris et l'arène, comme fait le taureau noblement jaloux, qui cède le champ au jeune vainqueur. Retiré dans sa province méridionale rcnchaînaienl d'honorables devoirs fortement compris, le refoulaient des douleurs patriotiques et républicaines qu'il est beau à lui d'avoir exagérées, il perdit assez vite le sentiment vrai

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des choses, il fit fausse voie dans sa destinée. Des entreprises de grands ouvrages le tentèrent; à force de creuser, il tomba dans l'abstrus, il s'y obéra. Il y a, je me le suis dit souvent, un jour décisif et fatal après la première jeunesse, après les premiers triom- phes; il s'agit de réaliser les espérances, de pousser sa conquête, d'asseoir sa seconde et définitive destinée. Cela est plus difficile et on y réussit souvent bien moins qu'aux premiers abords déjà si difficiles à surmonter. Au sortir donc des gorges et des rampes étroites nous avons gravi long- temps, nous avons fini par triompher et nous acquérir quelque nom, nous nous trouvons, ^race à notre succès même, portés sur le plateau , dans la plaine ; il s'agit de faire bonne figure au soleil et devant tous dans cette nouvelle position, et de tenir décemment la campagne. Ce qui sem- blait tout à l'heure un gros de troupes à notre suite, n'est souvent plus alors qu'une poignée. Combien de talens pleins de promesses ont succombé à l'épreuve! C'est ce jour-là qu'on distingue celui qui n'était qu'un hardi et brillant partisan, de l'homme qui va être, sinon un conquérant de génie, du moins un esprit d'étendue, d'habileté et de ressources. Victorin Fabre se trompa ; les convic- tions enracinées, le besoin d'approfondir, toutes ces choses hono- rables lui devinrent funestes. Quand il revit Paris dix années après son départ, le monde avait changé, et en se rencontrant l'un l'au- tre, ils ne se reconnurent plus. Je l'ai visité, je l'ai entendu quel- quefois alors ; la science et la bienveillance respiraient en lui; mais la blessure était grande. Dans l'illusion de ses regrets, il parlait de 1811 et des concours glorieux comme d'hier. Il avait presque dîné la veille avec le cardinal Maury, et il ne faisait que quitter M.Suard. Son jeune rival, qui depuis ce temps avait beaucoup vu et entendu, et qui s'était renouvelé sur bien des points, me fait, par rapport à lui retardataire et laissé sur le chemin, le même effet que le glo- rieux Piené dépassant de mille stades Oberman immobile et oublie'. J'admire , je salue la gloire, et les génies, les talens qui la justifient et la remplissent ; mais je plains et j'aime aussi ces hommes dont le vœu et souvent la force étaient plus larges que la gêne du sort. M. Villemain, à la différence de Victorin Fabre, se rattachait au xviii^ siècle littéraire et philosophique aussi peu qu'il était pos- sible à un jeune homme de son temps. Nourri des Grecs, des an- ciens, préférant en style parmi les modernes Pascal et Fénelon, il

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était frappé et cljotjué surtout, dans les écrivains sérieux, déjà npinniés, que nous avait légués le xviii' siècle , de ceilaines phrases lourdes, tliarfî» es, abstraites, et trop dénuées de l'analogie rapide et naturelle. H ne se sentait attiré avec charme que vers cette pre- mière fleur du beau siècle de l'éloquence. La tradition des prin- cipes philosophiques et de renlhousiasme politique par débu- tèrent tant de jeunes esprits d'alors ne lui arriva point. Rien des anecdotes pi(iuantes de Suard et de Fontanes lui offrirent, avant tout, des coins d'arrière-scène et quelque dessous de cartes, plus qu'elles ne lui inspirèrent le culte de certains hommes et de cer- taines idées. Ce qu'il connut bien vîte, ce qu'il (joùîa et saisit aisé- ment du xviii'' siècle, ce fut le côté mondain, la façon spirituelle, sceptique, convenable toujours, l'aperru vif, court, net, délibéré, léger quekpiefdis, sensé en courant, mo(pieur avec grae; en un mot, M. Villemain de bonne heure entendit causer et causa. Sur ce point une part de l'héritage de Dclille est en lui. Le comte Louis deNarbonne l'avait pris en grande amitié; chez lui, chez la princesse de Vaudemont, dans ce monde, le jeune éco/icr qu'on savait si docte, qu'on trouvait de propos si étourdi et si piquant, était fort goûté et n'avait qu'à recueillir, des sucrés dus tout entiers à l'esprit. Lorsqu'il fut devenu aide-de-camp de l'empereur, M. de Narbonne voulut lui être un protecteur actif. 11 alla un jour l'en- tendre à une des conférences de l'école normale. En l:S45, l'tlogede J>uroc fut commandé à M. Villemain, comme celui de Bessièie à Fnbre : < Puisqu'il ne veut rien, avait dit l'empereur de ce dernier, « au moins il ne me refusera pas cela. » M. Villemain, qui ci'dait de meilleure grâce A la faveur, ne gardait pas moins sa liberté de saillie et sa capricieuse allure. Un jour M. de Narbonne lui parlait de quel- ques mots jetés à l'empereur sur l'éducation du roi de ïîome; une autro fois il lui touchait une idée qu'avait l'empereur de réformer les auteurs classiques, semés de maximes et de principes (ju'il fau- drait éla{juer avec art : < Dites-lui donc, répliquait le jeune Ijomme < de goût , que César ne s'avisa jamais de donner d'édition abrégée « de Ciccron. > Kt il ne fut plus reparlé de cela. A M. de Fontanes attristé en 1813 et jnédisant déjà le retour de l'anarchie au bout du désastre de l'empire : < Eh bien! non, répondait-il; nous aurons la liberté anglaise. » Il aimait dès-lors et pressentait le genre d'eloijuence anglaise, parlementaire, par instinct d'orateur

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et par besoin d'une honnête liberté dans la parole. Fontanes repre- nait : c Mais que resie-t-il de vos orateurs anglais? pas une page. » Et, lui, répondait : < Il reste l'Amérique. » 11 est vrai que l'Amérique n'était pas et n'est pas encore une page bien littéraire, ce qu'appré- ciait le plus Fontanes.

Bref, il y a deux manières principales de débuter dans la jeu- nesse, par la croyance, par la passion, par l'excès, par l'assaut livré aux choses, comme les amans, les poètes, les enthousiastes et S} stématiques en tous genres ; ainsi, à côté de M. Yiiiemain, dé- butait si puissamment M. Cousin en philosophie; ainsi, d'un âge un peu moindre, toute cette partie stoïque et puritaine de l'école nor- male, les Jouffroy, Dubois, etc.. ; ainsi plus jeune nous-même à la suite de nos amis, avons-nous fait en notre temps. Puis cela tombe; on s'atténue, on se réduit; trop souvent, si l'on ne s'entête pas, on se rabat trop. Et il y a l'autre manière de débuter, gaie, vive, insou- ciante de l'impossible, d'ailleurs éveillée à tout , tournant court à temps, capricieuse sans passion, curieuse avec intelligence, un peu timide d'abord, un peu superficielle sur bien des points, mais qui, au Heu de s'atténuer, s'accroît , se fortifie chaque jour, profite des fautes mémos et des pertes des autres , et est moins sujette ensuite au désabusement des revers. Ainsi nous avons vu, à plusieurs égards, Bayle , sauf une petite fausse pointe de quelques mois; ainsi M. Yiiiemain au milieu des chaleureux et systématiques de son âge; ainsi eût été parmi ses contemporains plus ardens M. Saint-Marc Girardin, s'il consentait à être davantage et tout-à^ fait ce qu'il est surtout, un homme de lettres.

J "expose et mets en regard ces deux manières sans avoir la pré- tention de les juger ni d'assigner la préférence à l'une ou à l'autre. Ce sont les individus qui, dans le degré et la mesure ils en jouis*- sent, les font plus ou moins préférables et supérieures. Si dans le dernier cas , devant cette raison mobile , trempée de moquerie, chatouilleuse de bon sens et de sens malin, détachée du fond , ai- sément fuyante si on la presse, quelques efforts méritans, quelques nouveautés qui avaient leur prix, s'émoussent, et quelques vé- rités non essayées se découragent, combien aussi de fausses vues opiniâtres viennent échouer! Et quand une nouveauté valable trouve grâce auprès de ce bon sens aiguisé qui la dépouille et la châtie , quand une idée véritablement neuve fait son avènement

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dans un esprit éniincnt de celte famille, oh! alors, s'il la saisit de son propos clair cl ilcbarrassé , élégant et court (comme disait Vau- {jelas, comme faisait Voltaire); s'il l'arme de finesse, s'il la revêt de plus d'une ilatteuse imagination et d'éclairs lumineux [Immua ora- tiouis ^ ; si surtout il la colore d'une sorte de passion sentie et la fait renaître à chaque instant avec ori{îinalité; oh! alors, l'idée, incon- testable en même temps qu'attrayante, a perdu tout aspect outré, tout jar{jon d'école et de système; elle se multiplie, se féconde, s'illustre d'exemples en tous sens, s'étaie de comparaisons et de rapports; elle a percé enfin, elle se sécularise.

Le jeune panégyriste de Montaigne, disions-nous, débuta sans témoigner de passion dominante; je me trompe, il avait celle de la belle littérature, le culte de l'imagination, l'amour des grands écri- vains et de leurs formes immortelles. Dans ses trois morceaux aca- démi(]ues couronnés, V Éloge de Montaigne, le Discours sur la Cri- tifjnc, VKloqc de Montesquieu, ce sentiment domine. Toutes les par- ties, même philosophique et politique, sont traitées convonable- nient ; l'appréciation littéraire est déjà consommée et supérieure. Ces discours, par leur façon nette, leste, piquante, et lei;r tour d'imagination dans la louange, rappelleraient assez le genre de Champfort , n'était ce sentiment exquis d'admiration littéraire que le dix-huitième siècle n'eut jamais. La Harpe était d'un ton plus uni , moins relevé en saveur que cela.

A propos du style de >ïontaigne (pii ,parlant avec image des abeilles et de leur miel comi)osé de mille fleurs, ajoute : « Ce n'est plus ni < thym ni marjolaine; » le panégyriste s'écrie : * Voilà tout Mon- <r taigne; » c'est que lui-même il est de ces esprits doués comme l'abeille; il va tout d'abord au point odorant, il extrait d'emblée la chose flatteuse. Ce n'est pas sa manière naturelle, à lui, d'entrer dans les choses par les épines; il lui faut, pour y venir, être averti, poussé du dehors. Sa pente serait plutôt celle du poli brillant, celle des routes gnzonures et doux fleurantes. Mais ne vous hâtez pas de juger : il se fortifie avec son siècle; il a vaincu, réparé cette dispo- sition première contre laquelle il est en garde ; il ne lui est resté que l'agrément. Cet agrément consiste , au milieu de tant d'autres (jualités .sérieuses , à ne pouvoir toucher la science , traverser l'é- rudition , la grammaire , aucun coin aride de la critique , sans l'é- gayer à l'instant d'un reflet animé. Si dans Ticho-Ihahé qu'il

HISTORIENS LITTÉRAIRES DE LA FRANCE. 65

effleure, dans Leibnitz, dans Gibbon, n'importe où, à côté de lui, il; y a un mot, un détail qui prête à l'imagination, à l'émotion du cri- tique, soyez sûr qu'il ne le manque pas; il le dégafje comme le point à faire saillir et à éclairer. Avec lui jamais d'ennui ni de pesan- teur.

Le Discours sur la Critique montre à quel degré le jeune écrivain en avait déjà le génie pour toute la partie du style et des conve- nances. 11 y loue, il y distingue Marmontel et La Harpe, en homme qui au début les égale en ne leur ressemblant pas, et qui doit les faire oublier. Sliakspeare y est nommé avec des restrictions , mais avec unebienveillance précoce; c'est un germe déposé que plus tard, la saison aidant, il développera. Delille, qui vient de mourir, y re- çoit de fines critiques s'exhalant dans des hommages, et cet habile et inexprimable mélange dénotait bien celui qui saurait, sans refu- ser l'admiration, maintenir la dignité et la malice délicate de la cri- tique devant les poètes. M.Villemain, qui avait lu deux ans aupara- vant quelque chose de son Éloge de Montaigne à une séance de l'Académie, en présence de Delille, lut, en 1814, un morceau de son Discours sur la Critique, dans une séance à laquelle assistaient les souverains alliés. Il se ressouvint honorablement, en 1824, de cette circonstance , le jour dans sa chaire il éleva la voix pour son éloquent collègue , alors prisonnier de la Prusse. Ainsi chez M. Villemain , même dans l'ordre des sentimens publics et natio- - naux, gradation par nuances avec les années, acquisition crois- sante sans rupture, modification en mieux sans disparate et sans-' oubli.

L'enthousiasme littéraire, le seul que nous remarquons d'abord en lui, cette espèce de religion du beau, qui de plus en plus, en avançant, se fondera sur l'histoire, sur la comparaison des litté- ratures, sur l'expérience des hommes et de la politique, ce premier enthousiasme eut quelques inconvéniens, quelques superstitions comme tous les cultes. Je me hâte, comme on voit, d'entasser sur cette première période de M. Villemain toutes les critiques pos- sibles, parce qu'en effet plus tard, bientôt, sa manière parfaite et achevée va échapper au jugement pour ne laisser que le charme. Un de ces inconvéniens, c'est, en écrivant sur les auteurs ou en touchant certaines idées religieuses, sociales, d'être trop tenté de prendre les choses ou les hommes par leur surface embellie, par

TOME V. . 5

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l'exprossion convonahlo et consacrée selon laquelle elles se pro- duisent. On peut (lire à certains ('{jards qu'il y a deux littératures, comme dans les antit]ues écoles il y avait deux doctrines; une lit- «(•rature ofliciellc, écrite, conventionnelle, professée, cicéronienne, admirative; laulre orale en causeries du coin du feu , anecdolique, niOî|ueuse, irrévérente, corrigeant etsouvent défaisantla première, nioiirant queLpiefois presque en entier avec les contemporains. M. ^ illemain, plusquo personne en ce temps, possède les deux. Dans sa première manière, ilsest gardé soigneusement de faire rien passer do l'une dans l'antre. IJayle et Voltaire n'en agissaient pas si dis- crètement. Bayle, il est vrai, qui , suivant la remarque de M. Ville- main, exerçait sa critique sur l'érudition et sur la philosophie plus ijuesur le goût, n'y regardait pas de bien près en délicatesse, et A'oltaire,par passion, se permettait souvent d'étranges familiarités. Toutefois, dans sa |)remière manière, M. Villemain poussait trop loin le scrupule. L'habitude des discours academitjues, qui con- s,i8le à revêtir, sehrn le précepte <le Buffon, les choses partie ulières de termes généraux, se retrouve , à l'absence de certains détails, jusque dans le grand morceau sur Pascal des premiers Mélctiges. L'anecdote de la conversation de Pascal avec M. de Saci, et celle de la roulette résolue pendant un violent mal de dents, sont indi- (juées par allusion et noblement, au lieu d'être expressément racoii- tt'€s; ce qui pourtant mordrait bien mieux sur l'esprit du lecteur. Plus tard, dans d'admirables biographies, telles que celle de Féné- lon déjà, et celle de liyron enfin, dans ses cours animés d'intéres- santes et nombreuses figures, dans ses deux lerons, par exemple, sur Bernardin de Saint-Pierre, M. Villemain n'a pas craint la pro- j>riété et le relief du détail; il a semble tout concilier. Après cela, tm reste de convenance traditionnelle l'emiiortc encore par instans cl ccmtinue de masquer certains endroits. 11 s est ressouvenu ainsi ])lus'd'une fois qu'il parlait en Snrbonuc (comme il disait), et il s'est «letourné spiriiuellonu'nt la son tact pouvait tout oser. Dans sa belle et récente biojjraphie de Byron, il a évité de sonder la corrup- tion du cœur et s'est rejeté vite sur la licence d'imagination, quand cette corruption trop certaine, plus approfondie, eût mieux donné à connaître, ce semble, l'abîme mysti-rieux du génie et les alliances contradictoires de la nature humaine. Peut-être a-t-il bien fait, et son goùl supéi leur la-l-il mieux guidé, après tout, que ne l'eût fait

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wn amour insatiable de la réalité, lequel a aussi ses illusions et ses subtilités plus trompeuses que des explications simples. Peut-être encore est-ce devoir de ne pas tout dire sur les grands écrivains, de voiler un côté faible , petit, inutile, humain, contraire à la statue. Certes l'admiration, celte ame vivifiante de la critique et qu'il im- porte grandement de transmettre , y gagne ; la religion du génie n'est pas violée. Souvenons-nous que c'est dans un recueil dont la moitié appartient à la corruption et aux divulgations honteuses, que l'epigramme antique a pu dire : Hominan ptKjhia nosira sapit. La première partie de la carrière littéraire de M. Villeuiain s'é- tend assez naturellement jusque vers 1823 ou 182i , époque il reprit son cours à la Faculté des Lettres après diverses interruptions. Enl81^> il avait quelque temps été suppléant de M. Guizot pour l'histoire moderne cl avait professé sur le xv* siècle. En 1816 il eut la chaire de littérature française et d'éloquence. Le titre de sa chaire fut tout d'abord justifié par lui ; il introduisit dans la cri- •*ique, la vivacité, l'imagination, la biographie, l'histoire; plusses études s'élargirent et ses idées se fortifièrent, plus son élégante et vive parole, toujours passionnée du culte de l'esprit, grandit vérita- blement à l'éloquence. On n'a rien conservé des leçons de ces an- nées. Le premier discours d'ouverture imprimé est une revue du xvi' et du XVII* siècle, de 1822. Engagé dans la politique avec M. De- , eazes, chargé en 1819 de la division des lettres au ministère de l'in- térieur, et maître des requêtes, M. Villemain sortit des affaires avec son patron et donna des preuves alors de cette honorable fidélité à des amitiés politiques, qui est devenue bientôt de la fidélité à i;des principes. Il ne perdit pourtant sa position de maître des re- fiquétes qu'en 1826, destitué pour cause de manifestation au sein de l'x^cadémie louchant la loi de la presse. Nommé conseiller d'état aprt s la chute du ministère Yillèle, il donna sa démission au 8 août. Il dut à cet apprentissage |)récoce des affaires sous M. Decazes ce que le grand usage du monde avait commencé de lui donner, cette .merveilleuse faculté de garder au milieu des distractions et des emplois divers, et à travers mille occupations graves ou épineuses, un esprit A'if, alerte, détaché, toujours présent, jamais obscurci, •.♦out au plus capricieux par momens et fugitif; c'est à lui sa seule manière d'être préoccupé et appesanti. Ainsi rompu à tous les exer- cices d'intelligence et se jouant sous des contentions de divers gen-

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Tes , on le voit aujourd'hui à la Chambre des Pairs, au Conseil d'État, au Conseil de l'Université, dans l'administration du personnel qui lui est confié, à l'Académie enfin, être actif et suffire à tout, sans perdre une pointe de son agrément ni la moindre fraîcheur de sa littérature. Pour peu qu'on y pense, cette fleur gardée intacte n'est pas moins prodigieuse que la fermeté d'esprit d'un Cuvier écrivant de la science et de l'anatomie entre deux affaires. Chez les anciens, Cicéron, Sénèque et Pline le jeune nous offrent seuls des exemples comparables d'une littérature à la fois si abondante et si délicate dans de pareils empêchemens, in frigidis negotiis, disait Pline, quœ ^imid cl avocant animiim et coviminuunt. Mais Pline disait cela avec regret, avec doléance ; M. Villemain ne s'en plaint qu'à la légère, •et sa littérature sans effort se joue de l'obstacle bien autrement que celle de Pline.

M. Villemain avait publié Cromtvell en 1820 ; il fut reçu en 1821 à l'Académie, y remplaçant à vingt-neuf ans M. de Fontanes. Mais c'est au pied de sa chaire que nous avons hâte de venir. Il y avait été suppléé dans ses absences par M. Pierrot qui professp-ù le seizième siècle avec sérieux et succès, et dont les leçons analysées ont été dans le temps recueillies. Une fois rentré dans ses fonctions d'enseignement , M. Villemain y demeura jusqu'en 1830. Des trois premières années, on n'a qu'un discours d'ouverture de 1824 im- primé, vers 1826-1827 d'ingénieuses et transparentes analyses dans le Globe par M. Patin , et des souvenirs. On a gardé celui des brillantes excursions du professeur dans la littérature italienne, ^lans les jardins du Tasse, et, entre autres leçons, c'un dialogue supposé entre deux Italiens dont l'un était académicien de la Crusca : M. Berryer assistait à cette plaidoirie d'un nouveau genre et applaudissait à ces rôles singulièrement animés , à ces répliques piquantes et subtiles que se donnait tour à tour la même élo- ■<iuence.

Vers 182T, par le silence à peu près absolu des autres chaires et îla disette de toute parole publique dont on était affamé, parla gravité des circonstances qui allaient jusqu'à menacer l'expression de la pensée littéraire, et par les développemens croissans du pro- fesseur, le cours de M. Villemain avait pris une influence immense; chacune de ses leçons était un événement et une fête. C'est peu après qu'on se mit à les recueillir par la sténographie. On en a cinq

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Tolumes, deux sur le moyen-âge, trois sur le dix-huitième siècle ; un sixième volume, qui complète ce siècle et en retrace le com- mencement, va paraître, refait de souvenir par l'auteur. Chacun dans cette lecture peut apprécier la marche du critique, le procédé savant des tableaux, la nouveauté expressive des figures, cette théorie éparse, dissimulée, qui est à la fois nulle part et partout, se retrouvant de préférence dans des faits vivans, dans des rappro- chemens inattendus, et comme en action; cette lumière enfin dis- tribuée par une multitude d'aperçus et pénétrant tout ce qu'elle touche. Mais, malgré la révision de l'auteur, combien de qualités mobiles, de composés pour ainsi dire instantanés, ont disparu , ou du moins se sont modifiés en se fixant, et dont ceux qui ont assi- duement entendu le maître, peuvent seuls rendre aujourd'hui té- moignage ! Il y a l'accent qui insinuait, le geste qui achevait, la saillie qui osait, qui se reprenait et s'apaisait aussitôt, qui, comme une vague échappée et prête à faire écume, rentrait tout à coup au sein du discours avec grâce, et la nuance de plaisir et de pensée, €t l'impression née de cet ensemble ; il y a l'orateur, la merveille «lle-même, comme disait moins poliment le rival vaincu du grand Athénien.

L'originalité de M. Villemain dans sa critique professée , ce qui lui constitue une grande place inconnue avant lui et impossible depuis à tout autre, c'est de n'avoir pas été un critique de détail, d'application textuelle de quatre ou cinq principes de goût à l'exa- men des chefs-d'œuvre, un simple praticien éclairé, comme La Harpe l'a été à merveille dans les belles parties de son Cours ; c'est de n'avoir pas été un historien littéraire à proprement parler, et dans ce vaste pnys mal défriché , dont on ne connaissait bien alors que quelques grandes capitales et leurs alentours, de ne s'être pas choisi un sujet circonscrit, tel ou tel siècle antérieur, y suivant pied à pied ses lignes d'investigation, y élargissant laborieusement son chemin , y instituant une littérature historique, scientifique en quelque sorte, ne reculant pas devant l'appareil de la dissertation, comme fait M. Fauriel pour prendre un excellent exemple , comme tloivent faire et font les jeunes et savans professeurs qui, succédant dans la carrière à M. Villemain , veulent être originaux et utiles •après lui. Son procédé est autre et tout complexe. M. Dubois dans

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le Ghbe (1) l'avait déjà très bien dômL'lr. M. Villemaiu, nourri de riiistuirc, de rantiquiié et des littératures modernes, de plus «n plus attentif à n'asseoir son jugement des œuvres que dans une olude approrendie de l'époque et de la vie de l'auteur, et en cela si différent dos eriliques précédens qui s'en tiennent à un portrait génc-ral au plus, et à des ju};emens de goût et de diction, ne dilïïjre pas moins des autres appliques et ingénieux savans; sa manière est libre cneflel, littéraire, oratoire, non asservie à l'investigation minutieuse et à la série des faits , plus à la merci de l'émotion et de l'eloqm nce. L'histoire, cliez lui, prèle sa lumière à l'imagination , le précepte se fonddans la peinture. Cette admiiable position, qu'il a tenue pendant six années ininterrompues, était singulièrement appropriée au cadre flièmedela Kestauiaiion, à ces généra lions mixtes, brillantes, exci- lées en tous sens, à eeitc jei^ne croisade empressée d'érudition hâtive et n naissante, d'imagination pleine d'espoir, et de généro- sité trop tôt satisfaite uu déçue. M. Villemain, dans le domaine in- fini de la couuaissaïKo littéraire, mena à sa suite et à cùlé de lui cette rapide jeunesse, ouvrant pour elle dans la belle forêt trois ou quatre longues perspectives, même les routes roy.iles ides jjrands siècles manquaient ; mais ces perspectives, si heureusement ouvertes par lui et qui suffisent à maix^uer son glorieux passage, se reiVrnjeraient derrière, si de nouveau-venus ne îtavaillaient à les tenir libres, à les limiter et à les paver pour ainsi tlire : c'est l'Iieiire maintenant de ne plus traverser la forêt, comme Elisabeth à \\ iiidsor, comme Krani^ois V^ en chasse brillante dans celle de Fontaincbh au, mais de s'y éiabUr en ingénieurs, hélas 1 et presque en gédmétres, d'en mesurer les coiés et toutes h s lignes.

{hu 1 un chez M. Vi.lcmain construisait à eluupie moment, sou- tenait et rendait vivante cette composititin d'cns( i(jnemeul toujours libre et renouvelée? comment cet assemblage indéfinissable de tant d'élémcns divers el fugitifs ne faisaii-il jamais faute, et, pareil aux di- vins lré[)ieds, s'animail-il de lui-même? Commentse recréait-il sans cesse avec nouveauté cl Jfriuclieur, après la sixième année comme au prenùcr jour, aux regards émerveillés? C'est l'inconq^arable talent, le génie proj)re de M. Villemain, son art et son crï<rrc dans un sens aussi vrai (ju'on le |)i ut dire de?? p<»ôtes.

(i) 7 mai i3a8 et aiilitirs.

HISTORIEXS LITTÉRAIRES DE LA FIIANCE. 71

M. Villemain, quand il écrit, gagne sans doute en perfection , en poli, en pensée plus nourrie et mieux ménagée, mais il y a quelque chose qu'il n'a plus; quand il est lui écrivain, il n'est pas lui ora- teur. Le dirai-je? il songe peut-être à trop de personnes en écri- vatrtî en voulant tout concilier, il se tient lui-même en échec, il s'émonsse à dessein quelquefois. Le vif et le mordant de ce rare esprit , sa liberté tout entière ne se déploie ou que dans le téte-à- tèleou que devant tous. Devant tous l'instinct l'emporte , la verve s'en mêle, le mot jaillit. Dans cette chaire oii il monte avec une né- gligence qui, pour être extrême, n'est pas disgracieuse, dans cette chaire il se courbe, sur laquelle il frappe, avec un manque appa- rent de gravité qui donne le démenti aux préceptes de Cicéron et qui hraxe \e defurmitafi agendi interdit à l'orateur, écoutez-le! sa voix sonore et chantame avec agrément, mélodieuse et sachant les nombres, a dés l'abord tout racheté. Il se penche, il s'avance des lèvres vers l'auditoiire. Si le premier banc, légèrement reconnu, ne le préoccupe pas trop, ne le gêne point par quelques figures peu compatibles et contradictoires, sa parole se lance. 11 s'inquiète en- cote de son auditoire sans doute, mais c'est de tous alors et non de quelques-uns. Son esprit alerte et souple donne sur tous les points à la fois de cette demi-circonférence qui ondule et frémit d'une rumenr flatteuse autour de lui. Il ne se tient pas serré au centre, ferm.e et ramassé en soi comme Bossuet l'a dit quelque part de l'abbé de Rancé ; non ; il ne ramène pas à lui impérieuse- ment son auditoire sur un point principal, autour delà monade moi, comme faisait dans sa manière différemment admirable M. Cousin. Mais penché an dehors , rayonnant vers tous , cherchant , deman- dant alentour le point d'appui et l'aiguillon, questionnant, et, pour ainsi dire, agaçant à la fois toutes les intelligences, allant, venant, voltigeant sur les flancs et comme aux deux ailes de sa pensée ; quel spectacle amusant et actif, quelle étude délicieuse que de l'enten- dre! Quelle révélation, pour qui sait les saisir, sur les secrets de naissance de la pensée littéraire ! Et il faut se souvenir, sa mémoire vaste, distincte, actuelle, et qui a un certain tour d'inven- tion, devient un nouvel étonnement. De même que son érudition classique est sans calepin , sa mémoire d'orateur porte tout avec elle; elle égale, je le parierais, celle d'Hortensius; elle n'a pas l'air, je vous assure, de se rattacher du tout aux compartimcns du pla-

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fond comme Qiiiniilion le raconte de Métrodore. Si le passage dcl'au- icuràciter ne se trouve pas assez tAt sous la main , elle le sait tout entier et le récite ; elle est inexorable aussi pour les mauvaises phra- ses et les citations moqueuses ; dans l'entraîncniont de la parole , à force de présence d'esprit , elle lui a joué plus d'une malice. Car son irrésistible naturel s'échappe alors; il a ce que les anciens appelaitMit les jeux de l'orateur [dicta, sales), l'anecdote aiguisée^ la sortie imiuévue, que son masque expressif et spirituel accom- pagne; et si la saillie est trop forte, trop hardie (jamais pour le goiit!), si elle a trop porté, il la ressaisit au vol , il la retire, et elle échappe encore; et c'est alors une lutte engagée de la vivacité et de la pru- dence, un miracle de flexibilité et de contcmrs, et de saillies lan- cées, reprises, rétractées, expliquées, toujours au triomphe du sens et de la grâce (1).

M. Dubois, caractérisant dans le Globe cette sorte d'éblouisse- ment causé par la parole de M. Villemain , ajoutait avec sa vivacité pittoresque de critique : « Mais, lorsqu'on est aguerri au feu, si j'ose « ainsi parler, c'est alors qu'on est frappé de la fécondité, delà sa- < gacité, de l'étendue et de la justesse des vues du profossbur. » Benjamin Constant, dans un charmant portrait de femme, a parlé de ces traits d'esprit, (pii sont comme des coups de fusil tirés sur les idées et (pii mettent la conversation en denuitc. S'il fallait s'a- guerrir au fou spirituel et éblouissant de M. Villemain afin de bien saibir ce qui était derrière, l'idée et le sens du discours n'en souf- fraient jamais. Pour le prendre au complet et embrasser à fond toute l'étendue de ses ressources dans ce genre de composition oratoire si mobile et si mélangé , notons quatre points principaux et comme quatre grands camps de réserve (|u'il avait su asseoir à distances convenables et il puisait sans cesse. Déjà maître de ranti(iuité et des sources grecques si mal fréquentées en géné- ral, ayant derrière lui pour fond de scène ces cimes sacrées,

(i) M. Vilietnain me parait asseï exaclement appartenir à cette classe d'orateurs que Cicéron caiacli-rise à divers endroits de ses œuvres de rhétorique, par ces ex- pretsioDs : Tenue», acuti, unioia doconteset dilucidiora facienics , subtili quàdam

- et pressa oratione limali ,... faceti, Oorentcs etiam et leviler oinati,... in narrando

- vtnusii. » Il a Vacumen plutôt que le Icnilns ou le fis , ce qui, suivant Cicéron,. rend .surtuut proiirt a enseigner.

HISTORIENS LITTÉRAIRES DE LA FRANCE. 73

il s'était fait dans l'étude des Pères un autre fond d'antiquité plus rapproché, et d'une comparaison plus neuve. Introduit pour la première fois à cette lecture à l'occasion d'un Essai sur l'Orai- son funèbre qui complète VEssai sur les Éloges de Thomas, il était tout d'abord allé, selon la nature de son esprit d'abeille, au miel contenu dans le tronc de ces vieux chênes. Il nous en a donné un extrait précieux dans d'éloquentes pages sur les Pères du Chris- tianisme ; mais en ne cessant de les relire et de les étudier, il v dé- couvrait chaque jour davantage; et peut-être une histoire despi-C' mières sociétés chrétiennes en pourra plus tard sortir. Voilà déjà deux belles et puissantes positions occupées par 31. Villemain, l'antiquité classique et l'anticiuité chrétienne; la troisième fut l'Angleterre, Milton, Shakspeare et les orateurs anglais. Ce nouveau choix est habile. L'Allemagne convenait peu à M. Villemain , il n'a pas mal fait de l'ignorer ou du moins de ne la savoir que par oui-dire; les questions sur ce terrain mouvant sont peu commodes à aborder; on se perd dans des restes de Forêt-Noire. L'esprit net et concis du grand professeur y répugnait et avec raison. En transportant le dé- bat en Angleterre, sur un sol circonscrit et autour de monu- mens irréguliers quelquefois, mais mesurables et visibles par tous les points, il pourvoyait à sa supéiiorité de critique, à sa sécurité de juge. Eh! quel plus beau rendez-vous de discussion, quelle plus dominante vue sur les tournois littéraires du jour que les balcons de Shakspeare! s'il n'y avait eu alors les Auger, Arnault et quel- ques autres, je pourrais ajouter : quel plus inviolable tour pour assister de haut et pour ne se mêler qu'à son heure au combat! Enlin, comme quatrième et essentielle position, M. Villemain so porta au cœur du moyen-âge par ses études sur Grégoire VIL La gloire historique, qui, d'après l'exemple d'Augustin Thierry, le tente noblement, et qui est en effet le seul vœu d'agrandissement légitime qu'il ait à former, lui suggéra ce sujet et ces travaux, d'où il retira incidemment tant de profit pour sa criti(iue littéraire. On conçoit donc qu'avec ces quatre réserves ainsi ménagées sur une base étendue, M. Villemain, critique et professeur, put se procurer, à tout instant, de quoi qu'il s'agît, le secours de maintes comparaisons, de maints rapports piquans ou lumineux : sa célérité volait d'un camp à l'autre ; il s'y repliait sans peine au besoin , et , pom* dire un

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im)t qui n'est f;uère de sa langue choisie, il s'y ravitaillait toujours. Cliez beaucoup de criticiues de coup d'œil ferme d'ailleurs et péné- trant, les spécialités trop isolées ou trop ramassées ne donnent pas autant de champ et d'horizon. Si sur quelijues-uns de ces p(»iats isolés, d'art principalement , M. Villemain ne nous semble ni assez prompt, ni assez formel, c'est que le parfait critique, cojnmeCicé- ron l'a dit de l'orateur, est impossible à trouver.

Dans le plein du succès de M. Villemain , un jour d'été de 1827, vers la fin du ministèie Yilléle, un auditeur s'était glissé dans la foule, quelques instans avant l'entrée du maître; mais il s'était mal dérobé aux regards, en s'asseyant bien vile sous la statue de Féne- lon. M. de Chateaubriand entendit M. Villemain parler de Milton, de ce Paradh perdu (ju'il traduit aujourd'luii , et qu'on attend. Une ou deux allusions bien naturelles et iné\itables jaillirent du front du grand aveugle biblique sur celui du chantre des chrétiennes amours. Des applaudissemens inextinguibles solennisèrent ce mo- ment, où tant déjeunes yeux brillaient d'étincelles et de larmes; c'était aussi un serment de liberté et d'avenir. La salle entière se leva , la statue de Fénelon dénonçait l'idole. Fontanes , de quelque endroit du plafond , regardait ses deux amis , et jouissait , mais s'étonnait de tant d'audace.

M. Villemain n'est pas poète; il a probablement fait autrefois de jolis vers latins. Je ne sais de lui (jue deux vers français, et encore, comme c'est un début en vers croisés, ils ne riment pas. Mais, comme tous les grands critiques, il a son poète , et ce poète c'est 3J. de Chateaubriand. Après l'antiquiié grecque ou chrétienne, après son moyen-Age et Shakspeare, il est un lieu M. Villemain, professeur, a toujouis aimé touchci-, vers la fin du discours, comme on anivait avec joie près du temple de Delphes , sur ce terrain sacré cessaient les guerres. Tout cp culte de l'imagina- tion, qui est la vertu, la foi, rélot|uence du critique, il le trans- porte, parmi les contemporains, sur M. de Chateaubriand. M. de Laniarline seul a pariagé queUpiefois les honneurs de ces citations toujours certaines et a[)plau(lics. M. Villemain ainie donc M. de Ciïiiteaubriand, et c'est un trait de son talent de critiijue. On est heureux , dit-il , de le connaître, de vivre de son temps. On com- parait je no sais plus quel style de nos jours à celui-là : «Oh! ne

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« touchez pas , s'écria-t-il , aux armes de Roland. » Après quelque intervalle, quelque refroidissement peut-être, à la i)olitique , à la première rencontre , en entendant de nouveau des accens de cette prose cadencée dont parla si bien Fontanes , tout est oublié , tout se ravive; l'admiration refleurit plus jeune. Il dirait volontiers, comme Pline : « Mais ne serait-ce pas une indi{]nité, qu'on ne pût ff admirer à son aise et tout haut un homme digne d'admiration , « parce qu'il nous arrive de le voir, de le connaître et de le cf posséder? »

Je ne crois pas inutile de noter quel fut le rapport exact de M. Villemain avec les jeunes écoles dites romantiques, qu'il côtoya sans trop les coudoyer jamais , et en les accostant quelquefois. Le Globe, par M. Dubois et quelques autres, épousait tout -à-fait M. Villemain, et paraissait s'entendre avec lui sur la mesure des renouvellemens et le maintien de l'art. Mais M. Villemain se déta- chait nettement de ceux du Globe, qui parlaient avec peu de révé- rence de la langue couri'isanesque de Louis XIV, qui traitaient cavalièrement le grand style de Bossuet, et faisaient bon marché de l'originalité française. Il les a réfutés plus d'une fois indirecte- ment, et dans ses belles leçons sur le xvii* siècle, il fut constam- ment préoccupé de parer à la familiarité de leurs paradoxes. Sa méthode en ces occasions était merveilleuse d'habileté et de goût. Il avançait toujours en paraissant n'être que sur la défensive. Ses bons alliés les classiques n'ont jamais fait tant de chemin en ua jour que quand il tient pour eux. Mais ses adversaires n'y ga- gnaient pas. Sa critique avisée et flexible s'emparait , se prévolait avec tant de célérité de ce qu'il y avait d'incontestable alentour, qu'eHe semblait l'avoir pensé en même temps. Sa concession se dérobait derrière une objection presque toujours évidente et qui poriMt coup. J'ai remarqué cela ailleurs encore , dans sa causerie, à propos surtout des discussions du romantisme poétique. Quand il vous combat, magicien habile qu'il est, par un aimant secret et invisible, il attire à lui tout l'or de votre armure; il ne vous reste, si vous n'y prenez garde, que l'étain et le cuivre. Toute la part de bonnes raisons que vous aviez , a passé chez lui , tant il est prompt à entendre , à devancer, et vous êtes réduit à l'assertion absurde. Cette école du romantisme poétique ne fut d'ailleurs

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qu'à peine touchée dans son cours; il l'éluda dans sa charmante ot judicieuse leçon sur André Chénier. Il l'a éludée depuis dans son article sur M. Nisard, la question revenait se poser. IL fut d'ordinaire, à l'égard de cette tentative, non répulsif, at- tentif plut(^t, bienveillant, légèrement douteur, ou même mo- queur avec grâce. S'il lui arrivait de s'écrier comme Pline dont j'aime à citer le nom près de lui : v Magnum proventiim poetarimi annits hic attulit , cette année a fourni une ample moisson de poètes » , ce serait avec un sourire d'aimable raillerie, et non en homme qui se pique de faire et de réciter à son tour des hendéca- syllabes. La suite n'a pas donné tort à sa justesse prudente; mais n'aurait-il pu cependant se prononcer un peu plus sans mécompte? Au reste, ce rôle de critiquée actuel , de journaliste contemporain, siérait mal à un maître illustre ; il a mieux à faire qu'à s'employer à ces fatigues d'éclaireur, à ces hasards d'avant-garde. Quand il a écrit dans les journaux, soit en littérature, soit en politique, il y a moins léussi qu'en tout autre genre. Il improvise en parole, mais il n'improvise pas au courant et à la pointe de la plume. Bien que la facilité d'exécution soit un des caractères de ses pages les plus achevées , la négligence forcée , et l'audace agressive , et le 'dia- jïnostic décisif et souvent scabreux de la polémique politique ou de la critique littéraire courante, ne sont pas son fait. A lui la richesse qui ne trompe pas. Son inspiration, sa gloire, c'est d'rtudier, de ranimer et d'éclairer les monumens accomplis des âges.

Je lui reprocherai pourtant, dans les belles routes il marche, et sur un exemple récent, celte inclination partiale à guider son cortège vers les génies les plus fréquentés, et son faible de consul- ter d'avance, et de ne jamais étonner ni redresser, dans ses juge- mcns sur les poètes, les sentences de la faveur populaire. En son bel article sur Byron , déjà cité], il offense , il évince presque en deux mois du rang des vrais poètes le tendre et profond Cowper, le sublime Wordsworth; il les rejette négligemment parmi les es- prits .sinr/K/icZ-s cl maladifs, êtres sans puissance sur l'imagination des autres honmies. Pour nous , aux yeux de qui Byron , si nette- ment saisi par M. Villemain, ne semble pas moins singulier qu'eux et moins bizarre, nous souffrons d'une dispensalion si inégale de la part du critique fait pour donner la loi à ces ombres flottantes du

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public des poètes , encore plus que pour la suivre. Non , l'auteur de Mïchacl ou du Vieux Mendiant du Cnmberland ( pour prendre au hasard de courts et enchanteurs poèmes), n'est pas inférieur à Byron en f{énie simple, en peinture naturelle et profonde, comme il l'est en (][loire. Non, dans les arts, dans la poésie, non plus qu'en diverses matières humaines, le succès n'est pas la bonne mesure, et l'applaudissement soudain, décerné à bon droit à quelques-uns, . ne prouve pas contre la lutte ou l'isolement prolongé de quelques autres. Les beaux-arts et la poésie , dans toute une partie essen- tielle, sont et doivent être des industries singulières et par un coin^ secrètes, des initiations, à certains égards, d'esprits merveilleux,, des savoir-faire dédaliens, n'atteint pas le grand nombre, mai^- à quoi il finit par croire , sur la foi de son impression sans doute , mais de son impression dirigée et quelquefois créée par les criti- ques et connaisseur:*. A cela M. Yillemain, entre autres raisons plausibles, aura à répondre que de telles distinctions, en les sup- posant quelque peu vraies, sont du cabinet et de l'atelier bien plus que de la large scène de l'enseignement, et qu'elles s'adaptent mal au point de vue de la critique distribuable à tous et de l'amphi- théâtre.

J'en finis avec ces chicanes qui ne portent, on le voit, que sur des détails très secondaires dans le développement et l'œuvre si riche de M. Yillemain. A qui conviendrait-il mieux d'en reconnaî- tre l'influence et le profit, qu'à nous en particulier, qui de plus, dans notre faible rôle, l'avons rencontre toujours si ami, si indul- gent? Combien de fois, au temps même de ces cours nourrissant nous nous rafraîchissions avec toute la jeunesse , vers 1829 , en- core émus de sa parole que nous venions de quitter si éloquente, ne l'avons-nous pas retrouvé, esprit tout divers et inépuisable de grâce dans des causeries nouvelles? J'ai souvenir de quelques pro- menades d'alors et de bien des discours sensés, fleuris, mélancoli- ques un peu , car il était triste , par ses yeux souffrans encore, par les désirs contrariés d'un bonheur qu'il a depuis trouvé dans le ma- riage, par les circonstances publiques enfin. Ce n'était ni verve ni- saillie éblouissante, mais quelque chose de plus doux; une pensée perpétuelle sans effort, de l'animation sans fumée ni flamme, la proportion juste des idées, chaque objet saisi à son point et avec

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<lt'tnchpmcnt , tout le nonchaloir des loisirs. Des souvenirs bien assortis, des citations piquantes, ornaient le sérieux sans le rom- pre. Rencontraii-on en passant des roses odorantes , il lui échap- pait quelque disiifjue de Martial sur les roses (I), et l'entretien re- prenait, assez pareil, je nie figure, si on avait sa y donner la ré- plique, à ces belles formes de conversations niorak>s, entremêlées aussi de vers, qu'afl'et lionne Cicéron, |)endant les intervalles du Forum, pendant les heures tristes de la jXïirie.

M. Villemain n'a pas fondé d'école à proprement parler. Ce mé- lange, celte construction élégante et savante d'idées, de faits nombreux, d'aperçus et de rapprochemens, n'avait d'unité qu'en lui, et s'est comme dispersée au moment il s'est tu. Mais tous ceux qui en étaient dignes y ont participé par quelque endroit prcj- cieax, et quicon(|ue Ta entendu est son élève. Parmi les hommes qui, presque contemporains de M. Villemain, semblent briller d'une rmance radoucie de son talent , je ne veux pourtant paji oublier ici un maître bien goûté de ceux qui l'approchent, et qui soutient une partie du diflîcile héritage. M. Patin, qui analysait le cours de M. Villemain dans^/e Ctùbe, qui débuta après lui par des couron- nes académi(jues, a porté dans la |)oésie latine qu'il professe un sel délicat et rare, une urbanité élégante et simple, une aménité de I^aroie l'art disiKiraît, pour ainsi dire, dans une décence natu- relle. On peut apprécier par lui certaines qualités fines de M. Vikle- niain, qui se trouvent comme wparéos. Pour se dire combien M. Villemain tranche pur sa critique avec la manière et le fond de l'école philos(>phiq\ie du xvm' siècle, qu'on essaie de comparer un ?noment ^f . Patin dann sa fleur de Grèce et de Fén«loft, avec leB procédés et les inspirations de Victorin Fabre, dernier élève sé- rieux de l'autre école.

Ive diricours que M. Villemain a mis en tête du Dictionnaire de

{«) 0était peut*étre ce pftssage-ci : l't rota lUUclat, meiitur ipiœ po/llcc primo ; •Oto cet auU* : Sutilitus sertij ontme ruiehat ifer-, ou i)eut-â(re enfio .

Rar« juvanl; rarij sic major grali.i pomis : Hiberox prctium sic merucrc ros«.

HISTORIEES LITTÉRAIRES DE LA FRANCE. 79

l'Académie (I), touche à une inHnilé de questions, les pose et les retourue sans avoir la prétention de les vider : ce n'est pas à dire pour cela qu'il les éclaire moins. Ce discours devra donc fournir matière à plus d'une discussion approfondie dont nous ne nous sentons pas ici le {>oùt ni la force. Los uns trouveront que l'au- teur a trop peu accordé aux conjonctures politiques , dans la fixa- tion d une laugue , et trop à un certain seas intérieur, à une ame forinairice, non définie. L(s autres lui contesteront la préférence décidée qu'il décerne à la prose du xvii* siècle sur celle du xviii% et en {jénéral au premier grand siècle des littératures sur le second. Il y en a qui lui reprocheront d'avoir trop médit du fonds actuel de la langue, de s'être trop méfié de ses ressources, d'avoir fait trop facile part à une dure nécessité de décadence. On pourra trouver encore qu'il s'est complu à élever un péristyle bien svelte et bien gracieux, en tête dun dictionnaire qui, par sa nature, est plutôt un produit el un meuble volumineux d'utilité, qu'un monument. Ce qui demeure pour nous certain, c'est que si M. Yillemain n'a pas fait une dissertation, mais un composé, comme l'est en général sa critique, de vues, de traits choisis, d'anecdotes significatives, d'in- duciions arrêtées à temps, il n'a jamais réussi mieux, et n'a nulle part plus ingénieusement combiné les connaissances de tous gen- res, les ménagemens intelligens, et les provisions insinuantes. 11 y a dans ce petit chef-d'œuvre, quelq;!e chose du secret des artistes, l'arrangement qui échappe à toute décomposition , cet enchâsse- ment créateur que les anciens comparaient volontiers au bouclier de Minerve. L'impression que je tire de cette lecture , c'est que , quand le fond de la langue est chaque jour remues grossi, déplacé, quand !a synonymie inutile y abonde, quand les disparates de tous genres et mille ;;ftltjens peu limpides s'y dégorgent, qu'importe? rcxcepîion est toujours possible, et il y a raison de plus aux esprits qui ont le sentiment éveillé, de se garantir près des sources, et de combattre, rou en prêchant , mais en pratiquant. Dix justes sau- vaient une ville. Un pareil nombre de bons, et, s'il se peut, d'ex- ccUens écrivains , ne sufiirait-il pas à sauver une époque? Travail-

(i) Il sera p: ochair.eineni parlé dans 'a Hevue du Dictionnaire de l'Académie.

y. du D.

^ REVUE DES DEUX MONDES.

Ions donc, selon notre mesure, à approcher de ceux-là , travaillons à en tHre, à {^^arder l'art, le style, le bien-dire. C'est une belle tâche à remplir encore, sentant sur soi, comme on fait, le poids du passé, autour de soi la confusion et la cohue du présent, devant soi les incertitudes d'un avenir é(jalement inquiétant et redoutable, soit qu'il aille en cela à un déclin qui saura mal discerner, soit qu'il doive ressaisir une gloire nouvelle qui éteindra son aurore.

Sainte-Beuve.

REVUE

LITTÉRAIRE

ID1$ IL'AM^miiCBSÎIS;»

W III.

Herbst Violen ( Violettes d'automne) , contes et uouvelles, par Spindler , 2 vol. Stuttgart (1).

Il est possible que l'Allemagne se contente des nouvelles et autres récits d'im? aination que ses écrivains lui donnent pour des romans : la France s'est tien trouvée satisfaite pendant deux siècles des imitations guindées qu'on lui offrait comme des odes. Je n'en suis pas moins d'avis que le ro-

( i) Tous les livres allemands qui seront déposés par MM. les éditeurs au bureau de la Re^ue des Deux Mondes prendront immédiatement place dans la Revue Alle- mande. Espérons que notre appel sera entendu , et que des relations de plus en plus suivies s'établiront entre les deux littératures. Tous les livres dont nous rendons compte se trouvent chez HeiJeloff, rueTivienne.

TOME V. 6

^ REVUE DES DEUX MONDES.

inan, tel qu'on le conçoit en France et en Angleterre, le roman, peinture animée et saisissante de la société, ce drame qui applique à la vie réelle les moyens les plus pnissans de la poésie, manque tout-à-fait à l'Alle- magne. La faute n'en est point aux hommes, mais à l'état social. Que cet état soit bon ou mauvais, peu importe. Le fait à constater, c'est que la société est constituée en Allemagne sur des bases fixes, solides, immua- bles, (pi'elle est traversée de haut eu bas par un ordre liiérarchique , dont l'action forte s'étend jusqu'au cœur de la famille, ordre auquel tout le monde se soumet , et que les déviations y sont presque imjiossibles. Or, dans une telle société, le roman ne peut trouver son élément principal; cet élément est, qu'oji me pasSe le mot, l'esprit de révolte, la lutte contre la loi sociale. Hors de là, vous n'avez que l'idylle bientôt épuisée, ouïe conte fantastique dont on doit se lasser promptement. En France, il faut bien le dire, en France le roman, le seul véritable pour nous, date de la société de Louis XIV, personne , de quelque condition (iu'il fût, per- sonne n'a jamais eu respect complet pour la loi. Avec son esprit impatient et son sens pratique, le Français a toujours fait un rapide compromis entre le précepte et l'action. Je sais des gens qui diraient qu'il corrige par des biais et des fictions l'insuffisance et la gauche inilcxibilité inhé- rente aux lois. Une pareille disposition engendre inévitablement des em- barras, des péripéties et des expédiens , dont les combinaisons infinies, imprévues, inépuisables, sont le fonds commun des romanciers. En An- gleterre, la loi est plus respectée officiellement, mais l'hypocrisie, le cant, vient au secours des malaises individuels qui ne sont pas assez faibles pour s'en laisser écraser. Pour être sourde, la lutté n'en est pas moins réelle. D'un antre côté, ce pays a toujours produit l)on nombre de natures excentriques dont les souffrances et les moiivemens convulsifs fournissent au peintre de mœurs des sujets d'étude magnifiques et variés. La physionomie cxtéi ieure du roman en Angleterre n'est pas tout-à-fait la m(}ine qu'en France, mais on y retrouve sans peine le même principe vaste et pro''ond.

Les gens amis de la règle et de l'ordre demanderont s'il est dès-lors bien nécessaire d'avoir des romans. Sans doute on peut dire : Heureuse la nation ipii n'a pas de roman, car les éténictis les plus intéressans en sont aussi tristes que ceux de l'histoire. Mais un état social étant donné, il faut en tirer tout le parti possible, sans oublier le roman bien fait, dont les iirtions, même afilig(;antes, for»t diversion à de niaises réalités.

Pour quiconque connaît l'Allemagne, si bien disciplinée partout, excepté dans ses universités, il est évident que le roman de mœurs doit, pour être varié, s'y faire bientôt objet de couveiition. La tolérance n'y eouvic pas ces désordres (pii, dans des pays plus civilisés ou plus cor-

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rompus, se sont classés d'un aveu presque unanime, quoique tacite, au rang des usages. Qui oserait y prendre les luttes d'un amour adultère pour sujet de peintures éloquentes, comme on ne cesse de le faire en France ? II serait convenu tout d'abord que l'auteur n'a représenté que des criminels. Faire un roman de mœurs en Allemagne, c'est copier la loi, et c'est chose peu récréative. Aussi, les auteurs qui ont quelque valeur se rejettent dans le moyen-âge, dans les passions historiques, dans les sujets étrangers, dans l'extraordinaire, dans l'imprévu, dans les coups de théâtre, et négligent grandement le naturel. Je ne parle pas de ceux qui végètent encore avec des calques de l'innocent Auguste Lafontaine.

M. Spindler est sans contredit l'un des romanciers les plus distingués de l'Allemagne, l'un de ceux surtout qui font le mieux des choses incom- plètes, parce qu'ils étaient nés pour tout comprendre. Il observe et voit juste, sent finement la nature humaine, et trouve à l'occasion le comique avec bonhomie, parce qu'il n'a aucun engagement avec la sentimentalité nationale. Avec tout cela M. Spindler, résolu à l'e'fet à tout prix, écrit rarement de bous romans. Il commence par la simplicité et finit dans le terrible. C'est l'homme qui a le plus de prédilection pour les grands coups et les violences calculées. Il faut à chacune de ses fables une scène ma- chinée comme un théâtre de mélodrames. C'est le plus humainement, te plus doucement du monde qu'il fait du crime atroce, c'est avec l'absence de foi la plus marquée, qu'il exploite le fantastique. Ce qu'il voit avant tout , c'est le public et le libraire qui commandent des émotions , qui veulent autre chose que cette vie réelle si uniforme et si tôt apprise. Parmi les contes qu'il a publiés sous le titre de Violeites d'automne, on en remarque, particulièrement deux: Maruzza elles Capucins. Le premier est un tableau vraiment distingué d'un village valaque; il est fâcheux qu'il se termine par de vulgaires scènes de brigands; le second, une création originale dont la première moitié captive par des teintes douces et d'une grande finesse. La fin ne peut se faire qu'à grand renfort d'évè- nemens incroyables et de combinaisons sataniqucs. Il serait possible, en remaniant cette seconde partie, d'en refaire une jolie nouvelle. On doit regretter que M. Spindler , s'éfant fait romancier , vive au milieu de mo- dèles sans mouvement et sans couleurs variées, ce qui robfige à suppléer beaucoup de sou propre fonds. On n'est jamais plus près de copier les autres que lorsqu'il faut toujours inventer.

Der Deutsche Studext (UEtiuliant allemand, etc.), par A. de S.

La question de l'existence actuelle des universités allemandes est cpIU» qa. se discute ,,^s ce livre, probablement , ,,,su de l'auteur lu.^,^^

6.

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qui ne la soulève guère qu'une fois ou deux, et seulement en passant. En effet, dans un temps le sort de la civilisation est peut-être entre les mains de la jeunesse , on doit se demander, en pensant à l'organisation des universités d'Allemagne, si les modifications qu'une politique effrayée a fait subir à ces établissemens doivent porter préjudice à la science, d'une part , et de l'autre éloigner le but auquel tendent tous les esprits avancés, but qui serait, dit-on, la révolution. Les intérêts de la science ! M. de S. , qui regrette pourtant les temps des bonnes folies universitai- res, ne nous prouve pas dans sa fable ou dans son récit, qu'on leur ait nui grandement. Nous sommes d'avis, nous, qu'on les a favorisés. En effet, suivant l'auteur, en quoi consiste la vie des dix-neuf vingtièmes des étudians allemands? à subir les lois d'une association quelconque , la Biirschenschafft ouh Landmannschafft , boire, ferrailler, boire encore, user son temps dans des pratiques ridicules quand elles ne sont rien de pis, briguer avec ardeur des distinctions de camaraderie qui ne vont guère à tuer la vanité humaine, qu'on prétend fièrement regarder comme la lèpre de ces temps-ci, vivre dans la crapule et la grossièreté, mépriser souverainement les Philistins, n'avoir de rapport avec eux que pour les battre ou en obtenir du crédit; enfin, au lieu de sympathies généreu- ses, n'inspirer aux citoyens que l'idée du gain sordide qui rachète l'in- convénient d'héberger dans sa petite ville quelques centaines de m'duvais sujets. Je n'exagère pas. Qu'on lise M. de S.! Tous les jours son héros et ses camarades sont ivres. Tous les matins, ils éprouvent ce que j'appelle- rai de son nom allemand, Katzeniammer, dont ils ne se délivrent que par un nouvel excès obligé. C'est le cercle vicieux à sa plus haute puissance. Et qu'on ne croie pas que cela se passe seulement ainsi chez les Land- viannschuffter ou corporations de nations. Ceux-ci sont en effet les sen- suels. Ils laissent la politique se faire toute seule ou l'attendent à sa matu- rité, et ne songent pour le moment qu'à jouir de tout ce (pie Dieu a donné à l'homme sur la terre ; ils usent et abusent au-delà de toute satiété. Les Burschenschaffter font de même dans le fait, sauf deux exceptions; ils ne permettent pas la galanterie , et établissent le club politique au cabaret. Du reste , chaque espèce d'association a son commerstag régulier, diète d'ivrognerie oflicielle l'on doit s'enivrer en grand, tandis qu'on ne fait chaque jour que s'enivrer en détail dans les cabarets protégés par les ariiliés. Los jours de commcrstarj sont eu outre signalés par des masca- rades que les Landnuinnschaffter rendent assez plaisantes et surtout fort coûteuses. Les Burschenschafflcr se distiugent par la couleur sombre et mystérieuse donnée à ce divertissement; l'ivrognerie y est plus bouf- fie, plus sonore et plus vertueuse. Quant aux duels, c'est la moindre chose, cl nous aurions mauvaise grâce à en parler. Un étudiant de bonne.

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volonté peut-il rester en dehors d'une association? nullement, sinon oa l'accuse de lâcheté, de ladrerie, c'est un chameau. Personne ne peut oser le défendre, tout le monde a le droit de l'insulter, et je suppose, celui de lui refuser satisfaction. Les professeurs même le méprisent, c'est M. de S. qui le dit. Et les importantes, les véritables études, comment se font-elles au milieu de ces graves occupations? En vérité, je n'en sais rien, et je prise encore plus haut la science allemande depuis que j'ai lu ce livre qui m'a dévoilé une foule de choses sur lesquelles la vue ne m'avait rien appris. On doit supposer en effet une admirable organisation à des gens qui, au milieu d'un pareil système d'études, deviennent des fanaux de la science européenne , plantes robustes et brillantes, grandies sous une couclie de fumier.

Les associations, celles qui avaient un but politique, et probablement les autres, ont été abolies par des résolutions souveraines dans toute l'Allemagne. Quoi qu'on en dise, il n'y a pas grand mal à cela. Je ne vois pas, je le déclare, beaucoup d'utilité à ce qu'un étudiant s'occupe sans relâche à briguer les grades extrà-académiques de renard, renard hrûlé renonce, jeune Bursch, vieux Bursch, vieille maison, maison moussue^ senior, etc., etc. Tout cela ne se gagne que par une assiduité infatigable au cabaret, à la salle d'armes et dans l'administration des affaires de cette inutile franc-maçonnerie. Ce ne sont que des décombres du moyen-âge qui devaient gêner infailliblement la marche de la jeunesse allemande, et il est admirable que ce soient les gouvernemens eux-mêmes, qui lui aient débarrassé le chemin. II faut n'avoir pas regardé de biea près pour croire que la cause révolutionnaire ait beaucoup perdu à la suppression des associations politiques dans les universités. Une pareille agrégation, dans l'état tranché des mœurs des étudians, n'est qu'une déclaration d'isolement. On arrive bien, en sortant d'un cabaret à se faire tuer à l'attaque d'un corps-do-garde, maison ne fait pas une révo- lution. Les révolutions ne se font que d'intelligence avec les masses, et les masses sont le Philisterium , étranger à l'étudiant allemand, qui leur paraît à son tour un homme d'un autre pays. Jamais les conspirations d'etu.hans, quelque habilement tissées qu'elles fussent, n'ont menacé d'un danger réel les gouvernemens allemands. Ceux-ci ont fait semblant de le croire, ou l'ont peut-être cru, c'était leur métier. Et pourtant ils ont fait une sottise, quoiqu'ils aient agi d'instinct. En défendant à la jeunesse d'user sa force dans des pratiques ridicules, ils la lui rendent entière et disponible pour des entreprises sérieuses et mûries jusqu'au moment propice. Ils l'obhgent à s'allier tôt ou tard à ces Philistins dont aucune loi surannée ne les sépare plus, et les Philistins sont les soldats des étu~ dians qui les pourront, s'ils le veulent, pénétrer de leur souffle. Bien plus

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certains fforivernemens, pour surveiller plus facilement les jeunes gens, ont transporté dans leur capitale la principale université. Le résultat le plus net sera une action réciproque et incessante de la population sur les étndians, et de ceux-ci sur la population livrée jusqu'alors à l'unique influence des brillantes garnisons. Or, la population d'une capitale est à ménager, pour les hommes d'intelligence, tout autrement que les bour- geois des provinces. Ce ne sont plus les Philistins des petites villes. Cest des citoyens des capitales que les étudians apprendront la vie pra- tiqirc en échange d'idées que les officiers genlillâtros ne répandent pas d'onlinaire. Ce sera une inévitable initiation à la vie réelle, qui n'est pas celle des petites universités tapageuses, quoique l'auteur du Deutsche Student, en véritable Allemand qui se contente d'un à-peu-près sous ce rapport , oppose cette existence à la vie d'étude et de spéculation. Quand le temps d'une révolution viendra, si toutefois la révolution est nécessaire, elle aura été préparée par l'intelligence de la jeunesse ; elle débordera du coeur de l'état. Ce ne sera plus une déplorable émeute de loges acadé- miqnes, mais l'entraînement de ce centre de volonté et d'action qui fait tout dans les états modernes.

Quel que soit l'avenir des universités allcmaudes et de l'Allemagne sur laquelle ces universités ont tant influé , c'est une étude fort intéressante que celle de ces mœurs d'exception, mélange de brutalité, de politesse, de barbarie du moyen-âge et de haute civilisation, qui se sont conser- vées jusqu'à nos jours dans leur bizarre originalité. Je ne pense pas qu'on ait trouvé encore un guide aussi exact et aussi instruit dans cette matière qoe M. de S. Sa fable, très nue, est attachante à force de naturel, et ponrrait bien n'être qu'un centon d'aventures véritables éprouvées par divers individus. L'antcur, quoique très ami de la licence académique, est très moral. A une époque de prospérité littéraire , les gens d'un goût délicat regarderaient peut-être ce livre comme une honnête et loyale pla- titude; de nos jours, l'on n'a pas le droit d'être si dédaigneux, c'est une production amusante et surtout curieuse.

ErROPOEiscirE Sittkngeschiciite, etc. {îlistoire morale de l'Europe], par Wachsmuth, tome III, première section, contenant l'histoire de la suprématie ponlifioale ; Leipzig.

M. Wachsmuth poursuit sans grand bruit, mais avec utilité, la série de ses entreprises historiques. Il n'embrasse pas moins, dans son désir, qac le faisceau immense de l'histoire univcrselif. Ses publications partant des antiqnjtés helléniques, qui ont été pour lui l'objet d'iui travail particulier, s'éleodent, en redescendant les siècles, jusqu'aux temps modernes, sur

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lesquels il a déjà anticipé par fragmens détachés. Nou reoioutons ici aux Xi« et xii^ siècles. L'auteur n'est pas un historien original, mais les études auxquelles il s'est voué nous inspirent un tel respect, et nous pa- raissent tellement utiles à la société, que nous regardons comme un devoir de les signaler. M. Wachsmuth n'est pas original en ce sens qu'il n'a pas de système à lui, qu'il ne paraît pas chercher des sources encore inconnues et qu'il donne peu ou point de p!ace à la critique des autorités scientifiques antérieures. Mais il a lu autant que doit le faire tout bon professeur allemand ; et prenant des traits et des détails à tout le monde , aux étrangers comme aux nationaux, il compose un tableau ou plutôt un plan un peu se« et sans effet, l'on reconnaît d'autre part la probité de l'exactitude. L'époque animée par l'enthousiasme rehgieux qui inspira les plus sévères règles monastiques et les croisades; l'époque qui rassem- ble les plus grandes figures du moyen-âge, les empereurs Henri IV, Frédéric Barberousse et Frédéric II, Philippe-Auguste et saint Louis', Henri H et Richard Cœur-de-Lion , Grégoire VH, Innocent III, saint Bernard, Abailard et Arnaud de Brescia , offrait une abondante moisson poétique et pittoresque. L'auteur s'est contenté d'en faire la dissection. C'est une série de faits isolés, mais ce n'est pas une histoire. Il est sans doute bien de présenter à part l'état de chaque institution pendant une époque, mais il faudrait placer d'une main vigoureuse, un milieu, un axe solide auquel se rattacheraient tous ces rayons. M. Wachsmuth a jugé cette méthode si peu nécessaire, qu'il n'a pas mis dans son livre de résumé général qui relevât l'intérêt des détails. Ce sont tous les rameaux qui feraient un arbre si le tronc n'y manquait pas. Le style est d'une impassibilité désespérante, et ce qui est pis encore, saturé d'obscurité et de pedantisme. On croit lire quelquefois le cahier d'un étudiant en phi- losophie. Il n'est pas rare d'y voir des phrases comme celle-ci « L'é-lise appelait l'infini et l'inintelligible dans le domaine du terrestre. «Plus loin l'auteur, parlaut des représentations scéuiques, les désigne ainsi « L'objectivité complètement personnifiée, ., (die voUstœndig gegliederte ohjectivitœt). C'est une belle invention sans doute que la subjectivité et l'obj-ctivité ; encore ne les faudrait-il pas mettre partout, comme le font les Allemands: j'affirme avoir vu récemment l'objectivité dans une lettre qu'un voyageur allemand écrivait à sa maîtresse.

ERiNNERUNGEN-, etc. (.l/emor«Hduni mx députés représentant les rorjau- mes de Croatie et d'Esclavonie à la dicte de Hongrie), 1 volume Carlstadt.

La lumière vient de toutes parts dans ce siècle, des lieux d'où on ne 1 attendait guère, et sous le bon plaisir de gens qui sont ses ennemis. Dans

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la circonstance qui nous occupe, le besoin d'encourager des divisions favorables au pouvoir a fait taire la prudence babituelle. On sait que la Croatie, la Dalmatie et l'Esclavonie n'ont d'autre représentation politique que la diète bongroise. Les fiers Magyares comprennent môme dans le royaume de Hongrie tous ces pays qui n'y tiennent pourtant qu'à titre de confédérés, et prétendent depuis quelques années y faire adopter leur idiome asiatique comme langue officielle et nationale. Or, voici un Slave qui réclame avec raison la priorité pour la langue de ses pères, à titre de langue première occupante et très riclie. Il en sera sans doute de toutes ces prétentions de nationalités diverses comme de tout ce qui se fait saillie et discordance dans la civilisation actuelle. Plus un monde vieillit, plus les hauteurs tendent à s'abaisser et les plaines à s'élever. Mais en atten- dant ce nivellement, que hâte l'ardeur fiévreuse de notre époque, le gouvernement des états autrichiens n'est pas fdché de voir faire par ses propres sujets justice de ces résolutions hongroises dont la pétulance l'in- commode souvent, d'autant plus que le moyen le plus court d'accommo- der les langues magyare et slave est tout naturellement d'accorder le titre d'officielle à la langue allemande. En conséquence Y imprima fur de la censure locale a été accordé au présent opuscule, écrit par un Croate qui ne se gène pas trop pour y parler de tout autre grief que des velléités despotiques de la langue magyare. Par exemple, on y lit les passa'ges su i vans :

« Toutes ces injustices que vous (députés croates) vous supportez â regret, sont la suite de l'ignorance que les Magyares ont de nos privi- lèges, de notre histoire, et de l'idée fausse qu'ils se font de nos provin- ces.... Les intentions des Hongrois furent jadis bonnes et sages ; mais les circonstances et un laps de trois siècles ont changé tout cela : l'occasion perdue ne se retrouve plus. Les chers de toutes les nations éclairées savent aujourd'hui , et l'expérience démontre que différons peuples qui , réunis sous un môme sceptre, possèdent des constitutions et parlent des langues distinctes, peuvent se fondre en fédération légitime et former un état solide, pourvu que les lois générales aient vigueur dans tout l'état, mais en laissant à chaque province les institutions municipales particulières appropriées à leur indépendance. C'est ce que demandent les idées reconnues de la politi(iue de l'esprit du siècle, esprit plus fort que toutes les armes de la terre, armes qui finissent même avec le temps par tomber on son pouvoir.

« L'esprit du siècle demande aujourd'hui que celui-là seul commando qui réunit beaucoup d'esprit à de grandes connaissances et à une longue expérience dans sa partie.... L'état militaire seul est bien instruit dans le détail de son métier, tuais dans son métier seuletncnt..,. Le peuple des

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frontières diminue tous les jours; la frontière était riche, il y a cinquante ans, non en argent, mais en bétail de toute espèce et eu chevaux, et pouvait se vêtir et se chausser avec les produits du sol; elle n'a plus au- jourd'hui rien de tout cela , et l'habitant ne peut plus tirer de ses héri- tages nombreux, mais inutiles, de quoi se procurer les habits militaires prescrits, et acquitter les impôts élevés.... Suppliez notre roi en faveur de ces braves, et persuadez les Hongrois qu'ils leur doivent le repos... Le peuple est infiniment plus nombreux que vous; sans lui, vous manquent la nourriture et la vie. Montrez-lui donc l'affection convenable, afin qu'il puisse s'attacher à vous et à la constitution. Partagez avec lui les charges publiques, recommandez au roi , pour qu'il lui confère la noblesse, qui- conque se distingue par son esprit et par ses actes, et insistez pour que celui qui est condamné par les tribunaux criminels, perde son rang, afin que^toient réalisées les paroles de saint Etienne : « Celui-là seul est noble que ses actions ennobh«sent. » L'invention de l'imprimerie a facilité l'in- struction; prenez doue garde qu'aucun esprit éclairé ne vous échappe; car, s'ils se joignent à vous, vous en recueillerez du profit , tandis qu'eu qualité d'adversaires, ils vous feront de la peine dans les temps difficiles.. Ou peut dire beaucoup sur ce sujet; réfléchissez-y en vous dégageant des préjugés de nos grands-pères. Nous ne sommes donc plus au même point de vue; la fidélité, le droit et la vérité demaudent à être envisagés sous un autre jour qu'au xviV siècle. »

Qui eût pu croire que de telles choses s'imprimaient à Carlstadt, dans un état soumis aux décisions de la chancellerie aulique autrichienne?

Goethe in .ïmtlichen verh.eltmsse.n ( Goethe considéré dans sos rapports officiels), -par le (\oQleuTYogei,'m-8,lena.

Les écrivains allemands se sont partagé toutes les faces de Goethe, comme les écoliers peintres se groupent autour d'un célèbre modèle d'a- cadémie. Voici un nouveau tableau qui nous le montre cette fois comme homme d'affaires. Le décri jeté depuis plusieurs années sur le pouvoir étant retombé sur ceux qui l'ont servi , on a fait à Goethe un reproche d'avoir consenti à recevoir d'un prince ce qu'il pouvait ne devoir qu'à son génie. Il est à croire qu'il était fort peu sensible sous ce rapport. La faiblesse humaine a bien pu souvent obtenir de lui un sacrifice, en lui faisant désirer l'approbation des masses; mais il savait s'en passer au besoin. On voit qu'il estimait les hommes à leur valeur, sans les mépriser plus qu'il ne faut. Il est des êtres, en petit nombre à la vérité, auxquels de tels sentimens sont permis. L'indifférence de Goethe pour certains systèmes, et peut-étreaussi pour les moyens, tenait à l'élévation de soa

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esprit qui lui faisait préférer le but aux instrumens, et ce but, quand il Pavait choisi, reeonnu diftne d'efforts , il savait qu'on pouvait l'atteindre, n'importe comment, et s'inquiétait fort peu du reste. C'est encore ainsi qn'il nous apparaît dans le livre du docteur Votrel. La fin qu'il a constam- ment devant les yeux est l'avancement de l'art et de la science. Ministre d'un ilcpartement tout intellectuel, il ordonne, surveille et n'en croit que lui-nn^me. Son activité est incroyable, il fait face à tout et rédige toutes les minutes de la correspondance, même la plus insignifiante en appa- rence. Il se sert adroitement de ses subordonnés, ménage l'amour-proprc des forts, n'accueille qu'avec un mépris cruel le-: prétentions des faibles, et prend à cœur les intérêts de soti monde, ce dont le docteur Vogcl le loue beaucoup, quoiqu'on pût dire qu'il ne le faisait peut-être que comme lefermier qui nourrit bien son bétail de labour. La correspondance entre le duc de Saxc-Weimar et son ministre est souvent curieuse: Goethe a beau répondre avec de l'altesse au tutoiement familier du souverain, on sent qu'il est le véritable maître. Il se permet parfois de contredire l'al- tesse, et cola en style peu bureaucratique. Un fait remarquable est que le duc de Weimar était bien plus friand de popularité que son ministre : il mit à la disposition des étudians son cabinet particulier de tableaux et \eÈ eaux-fortes des grands maîtres , qu'il fit détacher de la bibliothèq'ie, quelques bonnes raisons que lui donnât Goethe pour l'empêcher de le faire. Heureux les peuples, heureux les princes dans les états l'on n'a pas assez d'argent pour batailler, il en reste assez pour protéger dans une mesure convenable l'art et la science!

Uber DtE THRONFOLr.EORnNtJNG IN Grossbbitanmen, etc. {De l'Ordre (le surcession au trône en Angleterre et en Jfanovre .et des prétentions de Frédéric-Auguste et Auguste-Emma d'Esté), par Karl-Ernst Sclunid, professeur de droit à léna.

Aujonrd'/Mii que les questions de généalogie ne sont le plus souvent (praccessoires dans les changemens politiques, et qu'une assemblée lé- gislative ou même un conseil de famille royale peut changer l'ordre de succession, comme nous en avons de récens exemples, on serait fort excnsabic d'ignorer qu'il existe deux cent trente-quatre ayant-droit à la couronne d'Angleterre. Ce nombre qu'a rendu si grand l'aptitude à succéder qu'ont , dans ce pays, le> princesses de sang royal , le serait rricnre davantage, si les individus appartenant à la religion catholique n'étaient pas exclus par les lois d(i royaume-uni. Deux nouveaux indi- vidus réclament maintenant le droit de porter à deux cent trente -six le chiffre des appelés. Il est vrai que le rang auquel ils prétendent, vaut

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bien une réclamation; car il s'agirait pour eux d'arriver en troisième après la princesse Victoria, en ce moment héritière présomptive du trône. Yoici les faits :

Le duc Auguste-Frédéric de Sussex, cinquième fils de George III, se lia, en 1792, à Rome, avec lady Auguste Murray, tille de la comtesse de Dunmore, et l'y épousa secrètement, le 4 avril 1793. De retour en An- gleterre avec celle qu'il considérait comme son épouse, il fit célébrer publiquement son mariage, mais sans avoir obtenu du chef de la famille royale le consentement exigé par la loi nationale, le royal marriage act de 1772. Le 13 janvier 1794, lady Murray donna le jour à un fils, l'ainé des deux enfans qui réclament aujourd'hui , lequel fut inscrit sur les re- gisti^s de l'église, comme fils du prince. Alors intervint le procureur- général du roi auprès du tribunal archiépiscopal [court of arches), pour demander la nullité du mariage. Ce tribunal déclara, le 14 juillet 1794, que « le soi-disant mariage du prince Auguste-Frédéric et de lady Murray avait été et était nul et de nulle valeur, sous tous les rapports et dans tous les ef ets légaux. »

Nonobstant ce jugement, qui ne fut point réformé, le prince continua à considérer la Jy Auguste Murray comme son épouse, et Frédéric-Au- guste d'Esté et Auguste-Emma d'Esté (le nom d'Esté appartient à la fa- mille de Brunswick) comme ses enfans légitimes., II déclara dans plusieurs actes ses intentions à cet égard. Aujourd'hui les deux enfans, forts de la persistance de leur père, font réclamer leur rang par l'organe d'un ju- risconsulte anglais, Joseph Dillou, et ils ont trouvé en Allemagne, pour défenseur bénévole, M. Kliiber, doyen des publicistes allemands.

M. Schmid, auteur du mémoire que nous avons sous les yeux, dé- montre d'une manière irréfragable, selon nous, que si les réclamans ne sont point flétris par l'opinion publique du nom de bâtards, ils ne sau- raient cependant prétendre au rang de princes du sang royal, rang d'où ils sont exclus par une loi politique dont la raison se trouve dans tous les états. Le chef de la famille royale, eu refusant au mariage du duc de Su«<;ex une approbation qui aurait pu introduire de nouvelles complica- tions poUtiques, a usé de son droit; il a peut^tre rempli un devoir. Le tribunal [court of arches) qui a prononcé la nullité du mariage est institué par la loi pour connaître de ces sortes d'affaires: on ne peut donc atta- quer sa compétence. Quant au moyen présenté par les défenseurs des enfans, et tendant à établir que, si le royal marriage act de 1772 pouvait leur être opposé pour la succession à la couronne d'Angleterre , il ne saurait en être ainsi à l'égard de celles d'Ecosse et d'Irlande ; M. Schmid est d'avis que les possessions anglaises forment un tout indivisible, soumis à, une même législation, et qu'il n'y a d'exception que pour le Hanovre.

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Ce royaume a, en effet, une législation spéciale. Les femmes n'y succè- tlcnt pas à la couronne, et, à la mort de Guillaume IV, il sera détaché de l'Angleterre, peut-être pour toujours. Ici la même raison, la nécessité duconsenleniont du chef de l'état, peut être opposée au colonel Frédérik- Augusle d'Esté. De plus , les lois écrites et le droit coutumier exigent également, dans tous les états allemands, égalité de naissance {ehenbur- iigkeU) dans le mariage des princes, et cette condition manque à l'union formée par le duc de Sussex. Les prétentions du colonel d'Esté, inad- missibles dans le royaume-uni , trouvent donc un obstacle de plus sur le «continent.

Ce mémoire, plein de faits curieux, traité avec la science soigneuse des publicistes allemands, est clair, concis, et jette un grand jour sur la question.

Kaiserlieder [Poésies impériales), par le baron Gaudy, 1 vol. Leipzig.

Le destin réservé à la mémoire de Napoléon est peut-être le fait qui plaiderait le plus puissamment pour l'existence de lois fatales dans l'his- toire de l'humanité. On ne peut nier que l'homme du siècle n'ait traité les peuples comme s'il eût été convaincu qu'ils n'admirent que celui qui les peut mépriser, et n'obéissent que lorsqu'ils craignent. L'Allemagne surtout a été foulée et remaniée par Napoléon de la manière la plus or- gueilleuse. Il a travaillé pour l'avenir des nations germaaiques, mais sans daigner leur confier ses vues ni ses espérances, et assurément ces nations ne le devinaient guère. Et pourtant, sans l'îiiitiation d'une ré- volution populaire, sans changement dans le système des alliances européennes, l'Allemagne, qui haïssait Napoléon il y a vingt ans, est peut-être en ce moment le pays cette haine soit expiée par l'admira- tion la plus naïve, admiration qui se monte à l'enthousiasme, comme tout ce qui doit durer chez les Allemands. Qui a rendu populaires au- delà du Rhin ces bustes, ces statuettes, ces images naïvement grossières, ces légendes, contes, recueils d'histoires, pour lesquels a servi un seul modèle, Napoléon ? Quel entrah»ement pousse les Allemands à dévorer la bibliothèque entière des mémoires relatifs à Napoléon, au point que la science de la vie du héros est presque devenue chez eux une érudition spéciale, une nouvelle branche d'histoire, et que, sans les gouvernemens, on verrait probablement s'élever des chaires pour l'enseignement de cette nouvelle science, comme on le vit en Italie pour le poème de Dante? Je n'exagère point dans nies prévisions; car, dans la capitale même de la Prusse absolue , M. Gans, célèbre jurisconsulte, cédant à ce besoin oc- culte et général, usa de la liberté accordée aux professeurs d'université.

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et sous prétexte de professer le droit international, fit un véritable cours d'histoire contemporaine, Napoléon tenait naturellement la plus grande place. Ces lectures durèrent, si j'ai bonne mémoire, trois se- mestres, et furent suivies par une affluence inouie d'auditeurs, en grande partie étrangers à l'université. Le professeur eut toute l'impartialité que permettait sa position, et le gouvernement prussien ne s'avisa pas de le faire rentrer dans les limites de sou programme.

Nous connaissons beaucoup et trop de vers inspirés par la mémoire de Napoléon; mais je ne sache pas que la France ait produit un recueil tout entier consacré à cette pensée, comme celui qu'un Allemand, le baron Gaudy, vient de publier à Leipzig. La vie du héros y est chantée en odes ou dithyrambes, ayant chacun pour objet un épisode de cette exis- tence qui a rempli le monde. C'est sous ce rapport, et comme symptôme de cette réaction fatale dont j'ai parlé, que ce livre est surtout curieux. L'auteur ne paraît avoir été animé par aucune idée politique. Son point de vue unique est la gloire napoléonienne, sa seule préoccupation, cette grandeur qui domine toute grandeur depuis la chute de l'empire romain, dont clic résuma la puissance dans l'espace de quinze ans. Cette monographie poétique a le défaut inhérent aux compositions de ce genre. Quoique l'écrivain semble avoir attendu et choisi l'inspiration, la cir- constance et le parti pris empêchent la poésie de s'y faire jour autant que cela eût pu être. On a beau varier les formes et les tons, rechercher les cadres étranges, l'idée unique fait toujours sentir sa présence, et non moins que le lecteur, gène l'auteur qui appréhende l'épuisement. M. Gaudy est quelquefois poète d'une manière trop remarquable, pour qu'on ne doive pas attribuer à cette cause l'enthousiasme monotone et raisonnable qui remplit beaucoup de ses pages.

Denknisse el\es Deutschen, etc. {Souvenirs d'un Allemand, ou Voyages du vieux Barlu) , par Karl Schœppach.

C'est au milieu de ce mouvement de justice historique qui anime au- jourd'hui l'Allemagne à l'égard de Napoléon, de cette sorte depalingé- nésie de l'opinion publique, que se présente, l'ironie sur les lèvres, et l'air matamore , un vainqueur inconnu du grand homme. Ce redoutable personnage qui prépara, à l'en croire, la chute du tigre de Corse (style de 1814), nous dévoile avec une satisfaction posthume, non ses plans, mais ses petites niches politiques, vieilles de vingt-cinq ans. Je ne me rappelle pas qu'il dise avoir fait partie du Tugendbund, mais cela me paraîtrait beaucoup trop grave pour lui. Je me figure cet homme qui se <ionne,jecrois,pourfilsd'unministre protestant, comme un de ceslous-

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iics en perruque poudrée, beaux esprits incorrigibles, dont l'iuiitation de Versailles avait peuplé toutes les cours du continent , rieurs à la suite , plaisans jkaciruiucs et doucereux avec les griuids, vantards sonores et éva- porés avec les petits.

Cet aimable liouinae, qui comprend si bien son époque, et qui aurait rais un quart de siècle à élaborer son in-douze , ne nous apprend pour- tant rien d'intéressant, rien même qui suffise à un de ces niomens d'en- nui où l'on ne marcbaude guère sur le mérite. Dans ses trois petits contes de farces patriotiques, il a grand soin de se poser avec une rare Coni])laisauce. Jamais Figaro n'aurait employé plus d'art dans les com- plications les plus embrouillées, qu'il assure en avoir mis pour dérouter les familiers de la police napoléonienne. Il a la parole haute et brève, uae confiance illimitée dans son Imaginative, la plaisanterie préten- tieuse et raide comme un cadet prussien, l'air niy&térieux de quiconque fait et dit des riens; il parle argot, réhabilite les mots inconnus des dia- lectes provinciaux, pour éviter tous les termes nouveaux empruntés à l'odieux français, et déguise par prudence diplomatique les uoras des localités. Je n'aurais jamais cru que la niaiserie servile coûUU autant de peine en Allemagne. Le tout aurait pu servir convenablement, en 181 i-, lie parades pour égayer à l'allemande les tristes tournois de Jilm , le vertueux teutoniaoe.

Reiseskizzen , ETC. {Esquisses de voyages en Allemagne, en Uaneniurck et en Suède), par Frédéric Mayer, 1 vol. Nuremberg.

M. Frédéric Mayer voyage pour son plaisir d'abord, il faut le croire, et surtout pour se donner, entre autres satisfactions, celle d'imiter Henri Heine, dont les Reisehildcr ont, dès leur première ajiparition, fait école en Allemagne et même en France. C'est donc arriver un peu tard; mais comme l'auteur est jeune et qu'il attache une grande importance à ses moindres actes, à ses impressions les plus fugitives, ses esquisses peuvent intéresser comme statistique naïve des mœurs extérieures dans l'Allemagne de 1834. M. fiiaycr était naguère étudiant : il se glorifie chaleureusement d'avoir assisté à l'enfantillage patriotique de Ilambach. A cette épo«pic, aucun espoir dans l'avenir de la liberté ue pouvait lui paraître exagéré. Les mécomptes dont nous avons été témoins depuis l'ont naturellement jeté dans l'excès contraire. Il s'est donc mis à être sceptique, morose et railleur de parti pris. Heureusement que les forces de la jeunesse, (jui lui ont été fort utiles dans cette crise morale, le con- traignent souvent à donner un démenti aux doctrines qu'il paraîtrait avoir choisies en littérature. Il s'épanouit, à la moindre occasion favorable, ea

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homme qui trouve que la vie est encore bonne à quelque chose sur cette terre. Il ne marchande pas sur le plaisir, «le quelque part qu'il vienne, et savoure une belle vue dans le parc d'une altesse arec aussi peu de scrupule qu'il certifie la bonne grâce et la simplicité populaire d'une autre altesse royale aux bains de la Baltique. Ce bon vouloir d,> jeunesse, qu'il est si heureux de posséder, ne lui permet d'Ctre hostile et acre qu'en théorie, et ce bonheur-là est une très malheureuse qualité pour un imitateur de Heine. Peut-être dira-t-il qu'il fait toujours prudem- ment de se rendre familiers les procédés et la pratique de l'école pour le moment il sera désabusé, railleur et amer pour son propre compte. Il écrit déjà sans doute avec facilité et fait le vers plus facilement encore que la prose ; mais je ne crois point, talent à part, qu'il arrive jamais à la hauteur de son modèle. Il mange et boit avec une sensualité trop sin- cère. Ou ferait le chiffre d'une brasserie avec toute la bière qu'il dit avoir consommée dans ce voyage.

Pal.estina {la Palesiiue), par Charles de Raumer, professeur à Erlangen,

1 vol. in-S", Leipsig.

Je demanderais presque pardon d'accoler ensemble des livres de ca- ractère si différent, si le cadre dans lequel je suis renfermé n'était ma loi et mon excuse. D'un autre côté, je regretterais de faire plaisir à cer- taine espèce de gens qui se réjouissent de voir scandaliser leurs frèreâ. Heurter de front les croyances d'autres hommes est chose si facile et si vulgaire, que c'est un succès à fuir. Et puis, personne n'y gagne en définitive, comme nous en avons fait l'expérience depuis cinquante ans. Je passe donc, sans préméditation aucune, d'un livre tout mondain à celui qui a pour objet la patrie des croyances religieuses du monde moderne. Chez nous, l'indifférence, pour ne pas dire plus, a relégué dans les séminaires et dans le cabinet d'un ou deux académiciens l'étude des sciences bibliques, on sourirait à la vue d'un homme qui aurait publié, en 1835,^ un volumineux traité sur la Palestine. En Allemagne, quelle que soit la foi des lecteurs, une pareille œuvre est toujours estimable et méritoire à titre d'œuvre de science. J'avoue, en ce qui me regarde, avoir éprouvé un plaisir d'imagination peu commun à redire avec l'au- teur ces noms si doux de Carmel, Hermou , iSaphtali , Ephraim , Jesreel, dont la poétique résonnance charma jadis mes oreilles d'enfant , à par- courir de nouveau la scène des sublimes épopées hébraïques. Le livre de M. de Raumer n'est guère plus, à vrai dire, qu'un dictionnaire par ordre de matières, mais aucun article qui se rattachait de loin ou de près à la Palestine, n'a été oublié, et chaque article est un traité spécial appuyé

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sur toutes les citations voulues. Le prêtre, l'iustorien, le géographe, le voyageur, l'artiste, peut-être même le commerçant, y peuvent trouver un secours profitable. Ce travail doit réussir beaucoup dans les univer- sités protestantes d'outre-Rhin. le protestantisme est encore, sinon à l'état de combat, du moins pénétré de la nécessité d'être fort et savant vis-à-vis du catholicisme. Un pareil livre serait bien plus utile à notre clergé que beaucoup de traités qui ne sont que de vains formulaires.

Faust, tragédie nouvelle , par B. de B.. Leipzig.

On peut admettre, pour refaire l'œuvre de Goethe, bien des raisons excellentes dont la meilleure est que Faust appartient à l'humanité entière dont il représente la partie supérieure. Sous tous les rapports, ce pourrait être un personnage éternel à bien plus juste titre qu'Atride , dans la littérature allemande qui prétend, depuis longues années, ne vivre que de symboles. Faust, sorte de Prométhée de l'âge chrétien, est cette activité rêveuse de l'intelligence solitaire qui se dévore elle-même quand les élémens lui manquent dans le domaine du réel, et que les contradictions l'arrêtent dans le possible. Toutes les voies des tnondes visibles et de l'infini étant ouvertes à ses aspirations fiévreuses , c'est l'his- toire de l'humanité entière, non pas seulement en général, mais de toutes les individualités, de tous les caractères excentriques, que le poète entreprendra de rendre vraisemblables. Ce sera m«'me l'humanité par ses côtés les plus étroits, avec ses faiblesses misérables, et le caprice maladif de Faust pourra l'y faire descendre souvent. Je ne connais, dans l'histoire de l'esprit humain, aucun symbole aussi vaste, aussi fé- cond , et qui puisse aussi bien servir de cadre commun aux vocations les plus diverses, aux talens les plus opposés, de champ puissent mieux se rencontrer, avec un but différent, le philosophe, le poète et peut-être le prêtre.

Symbole pour symbole, n'était le besoin de variété, j'aimerais mieux celui-ci que tout autre. On n'y risque guère que d'être clair en même temps que vrai, ce qui est nécessaire fort souvent, et ce serait un point de départ certain d'où l'on pourrait arriver à tout un centre dont les rayons, suivis par une main artiste , éclairent toutes les questions que peut soulever l'humanité.

Le Faust de M. de B., qui commence comme tous les Faust possibles, est fatigué de l'incertitude que lui laissent les sciences et les systèmes, et le bruit public l'accuse avec raison de se livrer à la magie. La scène s'ouvre dans un cabaret , dos éludians, dignes du xiV siècle, vengent sur le dos de bourgeois vieux chrétiens, à l'inslinct grossier, mais sur.

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l'honneur de leur docteur de prédilection , du représentant du progrès. « Tout ce qu'un grand homme fait et pense pour le bien de ses frères, ne parait en définitive que l'œuvre du démon. Fi de ces âmes de Philistins, de ces naturels d'escargots, collées à leur tronc immobile, indifférentes à l'élévation comme à la chute, qui se repaissent et se gorgent de terre! Fi de ceux qui délaissent un Faust, et le laissent même mourir de faim. Oh ! mes frères, ce n'est pas la haine qui suffit alors: le mépris pour cette canaille!.,. » Pendant que la jeunesse enthousiaste le défend de si bonne foi, Faust justifie ses détracteurs. Il a conjuré le diable, fait de longues conditions, finit par conclure le pacte dont la teneur est : Vie pour rie. A l'instant, les esprits infernaux établissent un sabbat resplendissant dans sa maison que viennent brûler les bourgeois, en présence du vieux père de Faust, honnête laboureur, arrivé trop tard pour embrasser son fils.

Faust a voulu surtout quitter la vie spéculative pour la vie d'action. Il veut, mais ses désirs sont encore ceux de l'homme d'imagination. Ses désirs ont une énergie, une ampleur saisissantes, rendues souvent par M. de B. avec un rare bonheur. «Déploie, dit-il à Méphistophélès, déploie les voiles de ton esprit , et cinglons sur la mer du temps. Fais que je me

joue de toutes les règles, de toutes les limites de l'être mortel Coule

pour moi des mondes entiers en forme de palais, fais-moi glisser sur le pont de l'Arc-en-Ciel... Tralnc-moi la *nascarade dans les murs du ci- metière... Esprit infernal, c'est d'un homme que tu apprendras ce que peut être cette existence. » On le voit tout d'abord, Faust croit encore à quelque chose; il a foi à l'ivresse des sens ,