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2)i

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REVUE

DES

DEUX MONDES

LIII< ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE

Ton 4a. 1*' simMBRE 1883.

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fnit. ^ Tjv* A. QumdM» 7, nu fftliÉBfn»

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REVUE

DES

DEUX MONDES

♦g»

LUI* ANNÉE. TROISIÈME PERIODE

/ 7

TOME CINQUANTE NEFYI^ME

PARIS

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES KUi DK l'univbbsit^, 4 5

1883

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MON FRÈRE YVES

TROISlèllB PARTIS (1).

Novembre 1880.

LI.

... Un peu plus de deux ans après.

Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en tenant ses deux petites mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. 11 était dans une rue de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine. Il se serrait contre sa mère, qui, elle aussi, pleurait.

Elle était là, à ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, rôdant dans l'obscurité comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?.. était-il?. avait-il passé sa nuit? dans quel bouge?.. Retourne- rait-il au moins à son bord, à l'heure du coup de canon, à temps pour l'appel?

D'autres femmes attendaient aussi.

Une passa avec son mari, un quartier-maître comme Yves; il sortait ivre d'un cabaret qu'on venait d'ouvrir. Il essaya de mar- cher, fit quelques pas, puis tomba lourdement à terre, avec un bruit lugubre de sa tète contre le granit dur.

Ahl mon Dieul pleurait la femme; Jésus, sainte vierge Marie, ayez pitié de nousl.. Jamais je ne l'avais vu comme ça encore I

Marie Kermadec l'aida à le remettre debout. Il avait une jolie figure douce et sérieuse.

Merci, madame I

(1) Voyez )A Revue du i*' et du 15 août.

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6 HETTTE DES DEUX UÙVWB»

Et la femme a)Dtmua de le faire marcher, en le soutenant de toutes ses forœs.

Petit Pierre pleurait assez doucement, comme comprenant déjà qu'une honte pesait sur eux, et qu'il ne fallait pas faire de bruit, baissant sa petite tête, et cachant toujours sous son tablier ses pau- Tres petites nains qui ament ffoid» 11 était assez bien couvert pourtant, mais il y avait longtemps qu'il était là, tranquille, à ce coin de rue humide. Les lanternes à gaz venaient de s'éteindre, et il faisait très noir. Pauvre petite plante saine et fraîche, née dans les bois de Toulven, comment était-il venu s'échouer dans cette misère de la ville? Il ne s'expliquait pas bien ce changement, lui; il ne pouvait pas comprendre encore pourquoi sa mère avait voulu suivre son mari dans ce Brest, et habiter un logis sombre et froid, au fond d'une cour, dans une des rues basses a voisinant le port.

Un autre passa; il battait sa femme, celui ci, il ne voulait pas se laisser ramener, et c'était horrible. Marie poussa un cri, en enten- dant le bruit creux d'un coup de poing frappé dans une poitrine; et puis elle se cacha la figure, n'y pouvant rien. Mon I Yves n'eu était jamais arrivé là, lui. Mais estrce que cela viendrait? est-ce qu'il faudrait aussi, un de ces jours, descendre jusqu'à cette dernière misère?

LIT.

Yves, à la fin, parut, marchant droit, cav^ré, la tôte haute, mais l'œil atone, égaré. Il vit sa femme, mais passa skos en avoir Tair, lui jetant uo mauvais regard trouble»

Ce n'était phis l«i! coanne il le disait lui-même, après, dans les bons momens de repentir quHl avait encore*

Ce n'était plus lui, en eflet : c'étut la béte sauvage que l'ivresse réveillait, cpand sa vraie âme était obscurcie et dispitrue.

Marie se garda de dire un mot, non-seulement de faire un reproche, mais même de supplier. Il ne fallait rien dire à Yves drâs ces momens sa tète ^it perdve : il serait reparti encore. Elle savait cela; elle était pliée à ce silence.

Elle suivit, tête basse, sous la pluie, traînant par la main pelit Pierre, qui tâchait de pleurer encore plus doucement depuis qu'il avait vu son père et qui mouillait ses pauvres petits pieds dans la boue du ruisseau. Cornaient avait*elle pu le laisser marcher ainsi, et même le faire sortir, comme cela, avant jour? A quai pensait- elle donc? avait-elle la tête 7. Et elle le prit à son coa,le réchauif- fant contre elle, l'embrassant avec amour.

Yves fit mine de passer devant sa porte, pour voir, facétie de brute, puis regarda derrière lui sa femme avec un sourire stu-

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MOIV FBÂRE TTES. 7

pîde qui faisait mal, comme pom* dire : Cétail tme plaisanterie que je te faiws; mais, ta vois, je vais rentrer.

Elle, le suivit de loin, se dissimulant le lourdes murs de Fesca-^ lier Boir, se faisant petite, humble. Heureusement il u'était pas jour encore, et sans doute* les voisins ne seraient pas levés pour étr^ témoins de cette honte.

ENe entra après lui dans leur chambre et ferma la porte.

Pas de feu, un air de misère qui prenait au cœur.

La chandelle allumée, Marie vit qu'Yves avait encore tout déchiré ses vétemens neufs, qu'elle avait une première fois raccommodés avec tant de soin ; et puis son grand col bleu était froissé et ma«» culè, et son tricot à raies, les mailles rompues^ baillait sur sa poi-*' trioe.

H allait et venait, tournant comme une kête enfermée, déran- geant, chavirant brusquenoent les choses qu'elle avait rangées, lee morceaux de pain qu'elle avait économisés.

EMe, ayant recouché leur enfant dans son berceau et Tayanl bien couvert, faisait semblant de s'occuper des choses de leur ménage. D felhiit avoir un air naturel dans ce cas-là; autrement, si on sem- blait trop s'occuper de lui, il s'exaspérait tout à coup, comme un- fauve qui a senti du ^ang ; et il voulait repartir. Et quand une fois il avait dit : Eh bleu! je m'en vais, je m'en vais retrouver mes camarades^,., il s'en allait avec un entêtement de brute; il n'y avwt pli» ni force, ni prières, ni larmes capables de le retenir.

un.

Quelquefois Yves tombait tout à coup comme un mort et dor- mait plusieurs heures, puis c'était flni. Gela dépendait de l'espèce d'alcool qu'il avait pris. D'autres fois, il tenait bon, on ne sait comment, et s'en retournait sur son navire, dans le port, a à la Réserve, » faire tant bien que mal son service.

Ce malin-là, quand il fut sept heures, Yves, un peu dégrisé, ayant eu l'idée de lui-même de tremper sa tête dans de Teau gla- cée, sortit et prit le chemin de l'arsenal.

LIV,

Alors Marie s'assît, brisée, anéantie, auprès du petit berceau o4 leur Ms venait de se rendormir.

Plir les fenêtres sans rideaux une tueur bknche commençait à emrer, une lueur p&h, pâle, qui domait froid.

Encore un jour I En bas, dans la rue, on entendait ce bruit csrac-

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8 REVUE DES DEUX MONDES.

téristique des bas quartiers de Brest aux heures à' embauchée: des milliers de sabots de bois martelant les payés de graait dur. Les ouvriers rentraient dans le port de guerre, s'arrêtant en chemin pour boire encore de Teau-de-vie, dans des cabarets à peine ouverts gui mêlaient au jour naissant les lueurs sales de leurs petites lampes.

Marie restait là, immobile, percevant avec une espèce d'acuité douloureuse tous ces bruits déjà familiers des matins d'hiver qui montaient de la rue, voix noyées d'alcool et grouillemens de sabots. C'était dans une de ces vieilles maisons hautes d'étage, profondes, immenses, avec des cours noires, des murs de granit brut, épais comme des remparts, renfermant toute sorte de moude, ouvriers, vétérans, marins ; au moins trente ménages d'ivrogfies. Il y avait quatre mois, depuis qu'Yves était revenu des Antilles, qu'elle avait quitté Toulven pour venir habiter là.

Une clarté plus blanche entrait par les vitres, tombait sur ces murs délabrés et sordides, pénétrait peu à peu toute cette grande chambre leur modeste petit ménage, aujourd'hui tout en désordre, semblait perdu. Décidément c'était le jour; elle alla, par écono- mie, souffler sa chandelle, et puis revint s'asseoir.

Qu'allait-elle faire de sa journée? Travaillerait-elle aujourd'hui? Non, elle n'en avait pas le courage, et puis, à quoi bon?

Encore un jour qu'il faudrait passer sans feu, avec la mort dans le cœur, à regarder tomber la pluie et à attendre!.. Attendre, attendre avec une anxiété qui croîtrait d'heure en heure, attendre la tombée de la nuit, le moment le martellemeat des sabots recommencerait en bas dans la rue grise, la débauchée. Car Yves et les autres marins dont les navires étaient dans le port sortaient en même temps que les ouvriers de l'arsenal, et alors, elle, chaque soir, appuyée à sa fenêtre, regardait passer ce flot d'hommes, les yeux inquiets, fouillant le plus loin possible dans tous ces groupes, cherchant celui qui lui avait pris sa vie.

Elle le reconnaissait de loin, à sa haute taille droite, à sa car- rure; son col bleu dominait les autres. Quand elle lavait décou- vert, marchant vite, se hâtant vers le logis, il lui semblait que son pauvre cœur se desserrait, qu'elle respirait mieux; quand elle l'avait vu enfin au-dessous d'elle entrer par la vieille porte basse, elle était presque heureuse. Il arrivait; et quand il était et qu'il les avait embrassés tous deux, elle et le petit Pierre, le danger était fini, il ne ressortait plus.

Mais s'il tardait à paraître, peu à peu elle sentait l'angoisse l'étreindre... Et quand l'heure était passée, la nuit venue, la foule des hommes dispersée, et que lui n'était pas rentré, oh ! alors com- mençaient ces soirées sinistres qu'elle connaissait si bien, ces soi-

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MON FRERE YYES. 9

rëes mortelles d'attente qu'elle passait, la porte ouverte, assise dans une chaise, les mains jointes, à dire des prières, Toreille ten- due à tous les chants de matelots qui venaient du dehors, tremblant à tous les bruits de pas qu'elle entendait dans l'escalier noir.

Et puis, très tard, quand les autres, les voisines, étaient couchées et ne pouvaient plus la voir, elle descendait; sous le froid, sous la pluie, elle s'en allait comme une insensée attendre aux coins des â

rues, écouter aux portes des bouges l'on buvait encore, coller sa joue pâlie aux vitres des cabarets. ••

LV.

Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour latf râper son pauvre petit sommeil perdu d'avant jour. Et, ce matin-là, sa mère aussi s'était assoupie près de lui dans sa chaise^ accablée qu'elle était de fatigue et de veille.

Le grand jour pâle était tout à fait levé quand elle se réveilla, l

les membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses idées, vite elle retrouva son angoisse.

Pourquoi avait-elle quitté Toulven? Pourquoi s'était-elle mariée? Pauvre fi(^e de la campagne, que faisait-elle dans ce Brest, i ù on regardait son costume de paysanne? Pourquoi était-elle venue Irai- ner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche, souvent trempée de pluie, que, par désespérance, par dégoût de tout, elle laissait maintenant pendre toute fripée et sans apprêt sur ses épaules 7

Elle avait épuisé tous les moyens pour ramener Yves* ïl était encore si doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses i

momens raisoncables, que souvent elle s'était reprise à espérer! U avait des repentirs très sincères, qui duraient plusieurs jours; iii c'étaient des jours de bonheur.

Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que ce n'était plu moil

Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par ha^^ard il faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest.

... Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'était à recom- mencer, il fallait retomber dans ce désespoir.

Cela allait de mal en pis; le séjour à Brest exerçait sur lui cette même influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Mainte- nant c'était chaque semaine ; cela devenait une .habitude. Â quoi boa espérer?

Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Gomment faire? En emprunter à ces femmes, les voisines, qui de temps en temps

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10 BEYUB 0ES iOBL MONDES.

buittient aussi, et qu'elle dédaignait deconualtre ; elle en aurait tiiûp jiontel Pourtant elle élait à bout de moyens pour cacher sa détresse à:ses parens, qui ne savaie&t rien, «ux, et qui s'étaient niis à aimer Yves comme leur vrai fils.

Eh bietil elle te leur dirait qu'il n'en était pas digne. Une révolte se faisait en elle. £lle le laisserait, cet homme; c'était trop à la fin, et il n'avait pas de cœur^.

. LVL

Et pourtant, si I quelque chose lui disait qu'il en avait, du cœur, mais qu'il était un grand enfant que la vie de la mer avait perdu* Avec UB attendrissement très doux, elle retrouvait sa figure noble et tranquille, sa voix, son sourire des bons momens il était sage«..

L'abandonner?., k cette idée qu'il s'en irait seul, tout à fait perdu alors, et jetant tout au diable, livré à ses vices et à ceux des autres, recoaunencer sa vie de débauches avec d'autres femmes, naviguer au loin, puis vieillir seul, délaissé, épuisé par l'alcool !•• oh! à cette idée de le quitter, elle était prise d'une angoisse plus horrible que tout; elle sentait qu'elle était rivée à lui maintenant par un lien plus fort que toute raison, que toute volonté humaine. Elle l'aimait éperdament, sans avoir conscience de la grandeur de son amour... Mon, plutôt, si elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui dans la dernière fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu'à l'heure de nu)urij:«

LVII.

Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'était vilain et que c'était noir.

11 y demeurait seulement depuis quatre mois, et déjà ses joues rondes avaient un peu pâli sous leur teinte brune. Avant elles étaient pareilles à ces brugnons très mûrs des pays du Midi, qui sont d'une couleur chaude et dorée, d'un rouge taché de soleil.

Ses yeux étaient noirs et brillaient d'un éclat de jus, comme ceux de sa mère, entre de très longs cils charmans. Dans ses petits jsourcils, il y Avait déjà quelque chose <le{;rave, qui était d Yves.

Il était beau à peindre, avec son expression réfléchie, et ce petit air mâle et décidé qu'il prenait déjà conmie un grand garçon.

De temps en temps, il avait bien encore des momens de galté 1res bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en faisant beaucoup de tapage.

Mais cela ne lui venait plus aussi souvent qu'à Toulven. Il 4r#grettait»4aAS sou jpetit souvenir encore vaguer, il regrettait les

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MOU FRàM TTU. ML

petits camarades (hi* sentier de hêtres, et les cajoleries de ses grands-parens^ et les chaiœoDS de sa TÎeitle graod'mëreu L44;^i6 tout le monde s'occupait de iiiit tandis qu'ici il était presque tou* jeiurs tout seul.

Non, il n'aimait pas ki Tille. Et pats it aTsit toujours froid, daas cette chauibte nue et dai» ces vieui escaliers de pierre^

LYIII.

Il faut me paHoiiTier; tu ?oisbieu que ce n'^était plus moi. Quand une fois Yfes avait dit cela, tout était bien fini ; mais c'était

souYent très long à venir. Lorsque Fiyresse était passée, pendant deux ou trois jours il restait sombre, merne, ne parlant pVus jus- qu'au moment son sourire s'épanouissait de nouveau tout à coup à propos d'un rieo, avec une expressioo de corifuatou très enlan- tine. ^lors le ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle kâsou- riait, elle aa»H, d'une façon particulière, sans jamais dke un mot de reproche ; et c'était la fin de l'épreuve. Une fois, elle osa lui demander très doucement :

Au moins ne reste pas trois jours à bouder après., quand c'est passé.

Et lui, encore plus bas, avec vm demi-sourire très naïf, la reg^r* dant (k côté, tout confus :

Ne pas rester trois jours à bouder, tu dis?.. Same, est*ceque tu crois que je suis bien content de moi quand j.'ai fait de ces coups,., comme ceux-là? Atil.^mais ça n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien sûr I

Alors elle s'appi-ocha plus près, s'appuyant contre son épaule, et lui, voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa.

0 la boisson! la boisson!., dit-il lentement, ses yeux se détournant & demi fermés avec ime expression farouche, mon père I mes frères !.. i présent, c'est mon touri

Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquiétât pas.

... Comment ne pas avoir encore de petits momens d'espoir quand on le Toyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils; puis, quittant tout k fait ses façoos de seigneur, ayant pour sa femme mille petites prévenances deuces, afin de lui faire oublier sa peine?

CSemment croire que cet Y^pee^à pomrait bientôt, et fatalement, redevenir Vautrey celui des fUMrvais jours, l'Yves au regard terne, ITves morne et brutal, la bête égarée d'alcool, que rien ne touche* rait plus? Alors Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concen- trait sur lui toute sa force de volonté^ te veillait comme un petit

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12 REVUE DES DEUX MONDES.

enfant, tremblait en le suivant des yeux quand seulement il des- cendait dans cette rue passaient les camarades à grand col bleu, et s'ouvraient les portes des bouges.

... A terre, Yves était perdu; il le sentait bien lui-même, et se disait tristement qu'il fallait essayer de repartir.

Il avait grandi sur mer, au hasard, à la façon des plantes sau- vages. On ne s'était guère occupé jamais de lui donner des notions de devoir, ni de conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-être, moi, que sa destinée et une prière de sa mère avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop vaguement. La discipline du bord, c'était le grand frein qui avait conduit seul sa vie matérielle, la maintenant dans cette austérité rude et saine qui fait les matelots forts.

La terre avait été longtemps pour lui un lieu de passage on devenait libre et il y avait des femmes ; on y descendait comme en pays conquis, entre les longs voyages ; alors on avait de l'ar- gent, et, dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices et sa force.

Mais vivre d'une vie régulière, avec un petit ménage, compter ses dépenses chaque jour, se conduire soi-même et songer au len- demain, ses allures de matelot ne cadraient plus avec ces obliga- tions imprévues. D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abâtardi et pourri, l'alcool semblait suinter des murs avec l'humidiiè mal- saine. Alors il tombait tout à fait bas, comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient été bons et braves ; il s'avilissait, se ravalait peu à peu au niveau de ce peuple d'ivrognes ; et sa débauche devenait repoussante et vulgaire comme une débauche d'ouvrier.

LIX.

... Dn jour, je reçus une lettre qui m'appelait au secours.

Elle était très simple, et ressemblait beaucoup à celle d'un enfant :

tt Mon bon frèro,

(( Je* ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis à boire. Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez bien, car j'avais peur de cette chose.

tt J'ai déjà été puni trois fois de fers à la Réserve, et maintenant je ne sais plus comment me débarrasser du bâtiment, car je vois bien qu'en restant à bord il m' arrivera quelque malheur.

(( Mais il me semble que si je pouvais embarquer encore près de vous, ce serait tout à fait ce qu'il me faudrait. Mon bon frère, puisque vous êtes bientôt pour repartir, si vous pouviez venir à Brest pour

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MON FRERE YTES. 13

me prendre, je serais bien mieux qu'id, et pour sûr cela me sau- verait.

a Yous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que je n'aimais pas ma femme ni mon fils, car, pour elle et mon petit Pierre, je ferais tout,

« Oui, mon bon frère, j'ai pleuré et je pleure encore dans le moment que je vous écris, et je ne vois plus, avec les larmes qui me sont dans les yeux.

c( Je n'espère que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon cœur, en vous priant de ne pas oublier votre frère, malgré tous les chagrins qu'il vous donne.

tt Bien à vous.

tt Yves Kermadec. »

LX.

Un dimanche de décembre, je revins à Brest sans être annoncé et je descendis dans le quartier bas de la Grand'Rue, cherchant la maison d'Yves. En lisant les numéros des portes, je longeais toutes ces hautes constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de riches tombées aux mains du peuple : en bas, partout des cabarets ouverts ; en haut, des fenêtres à rideaux de pauvres, avec de der- nières fleurs maladives, sur les appuis; des chrysanthèmes morts, dans des pots.

C'était le matin. Des bandes de matelots circulaient déjà, dans leur belle tenue propre, chantant, commençant la fête du dimanche.

On respirait une brume blanche, une fraîcheur humide, sen- sation nouvelle de l'hiver. Comme j'arrivais de l'Adriatique, encore ensoleillée, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises.

Au n"" 15i, au-dessus de l'enseigne : A la Pensée du beau canonnier^ je montai trois étages d'un vieil escalier immense, et trouvai la chambre des Kermadec.

On entendait de la porte le bruit régulier d'un berceau. Petit Pierre, bien gâté tout de même, avait gardé cette habitude de se faire endormir, et Yves, seul avec son fils, était assis près de lui, le berçant d'une main, très lentement.

II leva son regard triste, ému de me voir, mais osant à peine venir à moi, son expression disant : a Ahl oui, frère, je sais, vous venez pour me prendre; c'était bien ce que j'avais demandé, mais mais je ne vous attendais peut-être p^ si vite; et, de m'en aller, cela va me faire souilrir... »

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ft& BEYUE Dm DEUX MONDES.

r Pbyaiquemem^ Yves avait changé beaucoup. Il était devenu plus pâle ; à Tabri du bâle de mer, son expression était différente, moixia aaauréei et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien ; rwa sur cette figure grave, toujours marmoréenne, incolore,, U vice n'avait pu imprimer aucune trace.

Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un serrement de cœur; en effet, je n'avais pas prévu ce que pour- rait être, à terre et dans une ville, le logis de mon frère Yves. IL était bien différent de ces logis de mer je l'avais longtemps connu : les hunes, pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant,, au milieu de ces réalités pauvres, je me trouvais, comme lui saiKS doute, dépaysé et mal à l'aise.

Marie était dehors, à la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses longs cils de petit enfant reposés sur ses joues. Nous étions seuls l'un devant l'autre, et comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de moi, vite il parla d'embarquement, de départ.

Une permutation sur la liste d'embarquement me mettait à Brest le premier à partir; on allait armer deux ou trois bateaux, pour la station de Chine, pour les mers du Sud, pour le Levant; et il lallait s'attendre, d'une heure à l'autre, à une de ces destinalion84à.

La semaine qui suivit fut une de ces périodes agitées comme on ea traverse souvent dans les existences maritimes : vivre en camp volant à l'hôtel, dans le désordre des malles à moitié défaites, igno- rant la route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantité da choses» service au port et préparatifs de campagne ; et puis des allées et venues, des démarches pour Yves, afin de le retirer de cette Réserve et de le garder sous ma main, prêt à partir avec moi.

Les journées de décembre, très courtes, très sombres, s'en- fuyaient vite. Je montais souvent, quatre à quatre, le vieil esca- lier sordide des Kermadec ; et Marie, toujours anxieuse des pre- ' miers mots que j'allais dire, me souriait tristement, avec une con- fiance respectueuse et résignée, attendant ma décision.

LXI.

fia rade de ftrest, 23 déMmbre 18M.

Une nuit de décenobre, claire et froide ; un grand calme sur la mer, un grand silence à bord.

Dans une très petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a des murs de fer, Yves est assis près de moi sur des malles, des caisses ouvertes. C'est encore le désarroi de l'arrivée; il faudra s'installer et se faire un chez-soi dans ce réduit qui va bientôt nous promener au milieu des lamVs ou des houles de Thiver*

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MOH BBÉU XKBS» 15

T«i8 <M ettbarquemenfi prévus, ces longues campugnes pno|e- tées, n'oDt pas abouti. Et je ^me trouve tomt simplement sur cette Sèvrôyqvii ne quittera pas les côtes bretonoeB. D^tace matin, Xves est de Téquipage, et nous voilà ensemble encore, à vues bumaiaesi pour un an. Étant donné notre oiétier^ c'est un l>onheur qui nous .arrive ; noas pouvions d'un moment à l'autre nous quitter ipour tou- jours. Et Yves a donné jc^eusemeot cent francs de sa bourse au marin qui a consenti à lui céder sa place,

Ya pour cetle Sévre^ puisque Je sort nous y a jetés I Cela nous rappellera le temps déjà lointain nous naviguions tous deuxaur la Afer brumeuse j protégés par le clocher à jour.

Mais j'aurais mieux aimé être envoyé ailleurs, quelque part au soleil; pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de Brest, plus loin des mauvais amis et des tavernes de la c6te.

Lxa

En mer, 25 décembrei.5oêt

C'était le surlendenMdni de très bonne heure, au petit jour. Je noaiais sur le pont^ ayant à peîœ doroû un moment , lyrte im quart de tnimiit A quatre heures très dur : nous avions été mafaiia- nés toute la nuit par grand vent et grosse mer»

Yves était là, tout mouillé, mais très à son aise dans ion ^ié- Meat, et, dès qu'il me vit paraître, il me montra de la main, en lonriant, un pays singulier duquel nous nous approchions.

Des falaises grises muraient les lointains de Thorison comme an (ong rempart. Une espèce de calme venait de se faire dans lesMUK, Uen que le vent continuât de nous envoyer *sa poussée fiuîeuie« Au ciel, des nuées sombres et lourdes glissaient les uaes sur lee «ntMs, très vite : toute une voûte de plomb en mouvement; des choses immenses, obscures, qui se déformaient, qui semblaient tràB pres- sées de passer, de courir ailleurs, comme prises du vertige de quelque chute prochaine et formidable. Autour de noua, des mil- liers d'écueils, des tètes noires qui se dressaient partout au ndJîeu de cet autre remuement argenté que les lames faisaient; ' «n aAt dit d'immenses troupeaux de botes marines. A perte de vue, il y en avait toujours, de ces dangereuses tôtes noires, la mer en étîot covk verte. Et puis, là-bas, sur la falaise lointaine, les silhouettes de Crois clochers très vieux, ayant l'air plantés tout seuls au milieu d'un désert de granit, l'un dominant de beaucoup les deux autres et dressant sa haute taille comme un géant qui observe et qui préside. ••

Ah! ouil.. je le reconnaissais bien^ celui-là, et, comme Yves, je k salua d'un sourire ; -r- un peu inquiet cependant de le ? oir repa-

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16 REVUE DES DEUX MONDES.

raltre si près de nous, et au milieu de cette fête de téoëbres, un matin je ne l'attendais pas... Qu'ôtions-nous venus faire dans son voisinage? Cela n'entrait pas dans nos projets, et je ne compre- nais plus.

C'était une décision brusque du commandant prise pendant mon heure de sommeil : venir à l'entrée de la rade du Taureau, tout près de Saint-PoI-de-Léon, chercher abri contre le vent de sud, la mer au large s'étant faite trop grosse pour nous.

Et voilà comment, à son retour dans la Mer brumeuse^ la pre- mière visite d'Yves fut pour son clocher.

LXIII.

Cherboarg, 27 décembre 1880.

A sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot, ivre-mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la Vénus, qui l'ont traîné toute la nuit dans les bouges, pour fêter leur retour des Antilles.

Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quel- ques matelots qui font leur fourbissage^ mais des dévoués, ceux-là, connus de longue date et sur qui on peut compter. Quatre hommes l'enlèvent, le descendent furtivement par un panneau et le cachent dans ma chambre.

Mauvais début à bord de cette Sèvre^ je l'avais pris sous ma garde, comme en punition, et il avait promis d'être exemplaire. Cette idée sombre me venait pour la première fois, qu'il était perdu, bien perdu, malgré tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de lui-même. Et aussi cette autre réflexion, plus désolante encore, que peut-être il lui manquait quelque chose dans le cœur... '

... Tout le jour, Yves ressemble à un mort.

Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et s'est fait un trou dans la tête.

Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme un enfant qui se réveille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne sourirait pas ; et demande à manger.

Alors je dis à Jean-Marie, mon domestique fidèle, un pêcheur d'Audieme : Ya-t'en à l'office du carré, lui chercher de la soupe.

Jean-Marie apporte cette soupe, et Yves est qui tourne, retourne sa cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout ça peut bien se prendre.

Allons, Jean-Marie, fais- le manger, val

Elle est trop salée 11. . dit Yves tout à coup, se reculant, faisant la grimace, Taccent très breton, les yeux encore à moitié fermés.

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MON FRÈRE YYES. 17

Trop salée I.. trop salée I.«

Puis il se rendort, et, Jean-Marie et moi, nous éclatons de rire.

J'étais fort triste pourtant, mais cette idée et cet aplomb d'enfant gâté étaient bien drôles. «.

... Le soir, à dix heures, Yves revenu à lui-même se leva furtive- ment, et disparut.

Pendant deux jours, il se tint caché sur l'avant du navire, dans le poste de l'équipage, ne montant que pour son quart et pour la manœuvre, baissant la tête, n'osant plus me voir.

Oh I ces résolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su tenir,., on n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus le dire,., et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours, atten- dant le courage et l'estime de soi-même, qui ne reviennent pas...

Peu à peu cependant nous avions retrouvé noire manière d'être habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprès de moi cette longue promenade automatique des marins, qui duï-e des heures entre les mêmes planches. Nous causions à peu près comme autrefois, sous le vent triste, sous la pluie fme. C'était bien toujours sa même façon, à la fois très naïve et très profonde, de penser et de dire; c'était la même chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui ne venait pas.

L'hiver s'avançait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout, les idées, les êtres et les choses, dans le même crépuscule gris. Les grands froids sombres étaient arrivés, et nous faisions notre prome- nade de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer.

Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort : « Allons, frère, je t'ai pardonné, va; n'y pensoqsplus. » Cela s'ar- rêtait sur mes lèvres : après tout, c'était à lui de me demander par- don; et alors, je gardais une espèce de froideur hautaine qui l'éloi- gnait de moi.

Non, cette Sèvre décidément ne nous réussissait pas...

LXIY.

Petit Pierre est à Plouherzel, qui essaie de jouer devant la porte de sa grand'mère ; tout dépaysé encore et regardant là-bas cette nappe d'eau immobile avec cette grande forme de bête qui semble dormir au milieu, derrière un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus âpre qu'à Toulven, la cam- pagne plus désolée; et les enfans sentent tout cela d'instinct; en

TOMi Lix. 1883. s

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18 REVUE DES DEUX MONDES.

présence des tristesses des choses, ils ont des mélancolies et des silences involoniairesy comme les petits oiseaux.

Voilà bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumière voisine pour le voir, lui, le nouveau-venu. Mais ce ne sont plus ceux de Toulven, ceux-ci; ilâ ne connaissent pas les mêmes jeux; les quelques petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du même breton. Alors, n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont tous trois qui s'observent, avec des petits souriresi, avec des petites mines comiques.

«». C'est hier que petit Pierre est arrivé à Plouherzel avec Marie Kermadec. Yves a écrit à sa femme de faire bien vite ce voyage; une idée lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les récon- cilierait peut-être avec sa mère. C'est que la vieille fenune, toi\jours dirre et volontaire , après avoir d'abord refusé net son consente- jnent à leur mariage, ne l'a donné ensuite que de mauvaise grftce, 6t, depuis, ne veut plus seulement faire r^nse à leurs lettres.

Pauvre vieille délaissée !.. De treize enlans que Dieu lui avait donnés, trois sont morts tout petits. Sur huit garçons qui ont grandi, tous marins, la mer lui en a pris sept, sept, qui ont disparu dans des naufrages, ou bien qui ont passé à l'étranger, comme Gildaa et C^oulven.

Ses filles, mariées, dispersées. Des deux plus jeunes, qui demeu- raient au logis, l'une a éypousé un Islandais^ qui l'a emmenée à Tréguier; l'autre, la tête tournée de religion, s'est mis en l'esipcit d'entrer au couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours.

AestaU la toute petite, l'eniant abandonnée de Goulven. Ahl elle s'était mise à la chérir, celle-là ! One fille naturelle, cependant, ^^ mais la dernière épave de ce long naufrage qui lui avait emporté, l'un après l'autre, tou^ les autres. La petite aimait aller regarder la marée nnuiter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avdt défendu pourtant. Mais un jour elle y était allée toute seule, et on ne Ta plus vue revenir. La marée suivante a rapporté un petit cadavre raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couchée près de la chapelle, sous une croix de bob et une bosse de gazon vert.

Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus chéri, parce qu'il était resté le plus longtemps au foyer... Peut- être, au moins, celui-là reviendrait- il quelque jour habiter près d'eUel

Mais non, cetle Marie Keremeneii le lui avait pris; et en même temps, chose qui comptait aussi dans sa rancune, •» elie Ui avait enlevé l'argent que ce fids lui envoyait autrefois pour l'aider à vifie,

£t depuis deux ans elle était seule, toute seule, jusqu'à scm det- nier jour.

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mm FBin yvbs. 19

Pour obéir i Ytes, Marie est venue hier, après deax j<mrnées de voyage, frapper à cette porte avec son enfant. Une vieille femme, an traits durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est venue lui ouvrir.

Je sois Marier, la femme d'Yves.»^ Bonjour, ma mère 1

-^ La femme d'Yves !.. la femme d'YfesI.. Et alors, c'est donc b petit Pierre, celui-ci, c'est donc mon petit-fils?

Tout de même son œil s'était adouci en regardant ce petit-fils. Elle les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait préparé son meilleur lit. Mais c'est égal, c'était toujours un froid, une glace que rien ne pouvait fondre.

Dans les coins, en se cachant, la grand'mëre embrassait son petit-fils avec amour; mais, devant Marie, jamais; toujours raide, revèche.

Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que depuis leur mariage il se corrigeait beaucoup.

Tra la lai., se corriger!., répétait la vieille mère, en prenant son air mauvais. Tra la la la!., ma fille, se corriger!.. C'est la tête de son père, c'est la même chose, c'est tout pareil, et vous n'avez pas fini d'en voir avec lui, moi je vous le dis.

Alors la pauvre Marie, le cœur gros, ne sachant plus que répondre, ni que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-même, attendait aveo impatience le temps fixé par Yves pour (repartir. £t, bien sûr, elle ne reviendrait plus...

LXY.

Au sortir de Paimpol, Marie est remontée avec son fils dans la diligence, qui s'ébranle et les emmène. Par la pcurtière elle regarde sa belle-mère, qui est tout de même venue de Plouherzel les con- duire jusqu'à la viiJe, mais qui leur a dit un bonjour glacial , un bonjour bref à faire mal au cœur.

Elle la regarde, et elle ne comprend plus : la voilà qui court maintenant, qui court après la voiture, et puis, sa figure qui change, qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur veut? Et Marie regarde, presque effrayée. Elle grimace toujours. Ah!., c'est qu'elle pleure I Ses pauvres traits se contractent tout à fait, et voici les larmes qui coulent... Elles se comprennent main- tenant toutes les deux.

Pour l'amour de Dieu! faites arrêter la voiture, monsieur, dit Marie à un Islanduis qui est assis près d'elle, et qui a compris, lui aussi, car il passe son bras au travers du peut carreau de devant et ^ire le ounducteur par sa mancbe. La voiture s'arrête. La gra^ud'mère,

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20 BEYDE DES DEOX MONDES.

qui a toujours couru, est derrière, à toucher le marchepied; elle leur tend les mains, et sa figure est toute baignée de larmes.

Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses bras, l'embrassant, embrassant petit Pierre : « 0 ma chère fille, que le bon Dieu t'accompagne ! » Et elle pleure à sanglots.

Voyez-vous, ma fille, avec Yves il faut être très douce, le prendre par le cœur, vous verrez que vous pourrez être heureuse avec lui. Moi j'ai peut-être trop montré les gros yeux à son pauvre père. Dieu vous bénisse, ma chère fille !.. £t les voilà, unies dans le même amour pour Yves, et pleurant ensemble.

Allons I les femmes, crie le conducteur, quand vous aurez fini de frotter vos museaux ?

U faut s'arracher Tune de l'autre. Et Marie , rassise dans son coin, regarde en s'éloignant , avec ses yeux pleins de larmes, la vieille femme qui s'est aOaissée, sanglotant, sur une borne, tandis qile petit Pierre, avec sa petite main potelée, lui fait adieu par la portière.

LXVI.

!•' janvier 1881.

Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de l'année 1881, un lieu triste, ce fond de port; la Sèvre y était amarrée depuis une semaine.

En haut, le ciel avait commencé à blanchir entre les grandes murailles de granit qui nous enfermaient. Les réverbères, très rares, donnaient dans la brume leur dernière petite lumière jaune. Et on voyait déjà des silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, éveillant des idées de rigidité méchante ; des machines haut perchées, des ancres énormes dressant leurs pattes noires; toutes sortes de formes indécises et laides et puis des navires désarmés, avec leurs gigantesques tournures de poisson, immobiles sur leurs chaînes comme de gros monstres morts.

Dn grand silence, dans ce port, et un froid mortel...

Il n'y a pas de solitude comparable à celle des arsenaux de la marine de guerre pendant les nuits , surtout pendant les nuits de fête. Aux approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme d'un lieu pestiféré; des milliers d'hommes sortent de partout, grouillant comme des fourmis, se hâtant vers les portes. Les derniers courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les grilles fermées. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus rien.

De loin en loin une ronde passe, hêlée par les sentine.les et

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MON FRÈRE YYES. 21

disant tout bas les mots convoDUS. Et puis le peuple silencieux des rats débouche de tous les trous , prend possession des navires déserts, des chantiers vides.

De garde à bord depuis la veille, je m'étais endormi très tard, dans .ma chambre glaciale aux murailles de fer. J'étais inquiet d'Yves, et, cette nuit-là, ces chants, ces cris de matelots, qui m'ar- rivaient de très loin, des mauvais quartiers de la ville, m'appor- taient une tristesse.

Marie et le petit Pierre étaient à faire leur voyage à Plouherzel en Goêlo, et lui, Yves, avait voulu quand même passer cette soirée à terre dans Brest, pour fêter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu l'arrêter en le priant de rester me tenir compagnie ; mais toujours cette glace, entre nous deux, qui persistait : je l'avais laissé partir. £t cette nuit du 31 décembre, c'est précisément la nuit daagereuse, il semble que tout ce Brest soit pris d'un ver- tige d'alcool...

En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de l'année nouvelle, et je commençai la promenade machi- nale, les cent pas du quart , en songeant à mille choses passées.

Surtout je songeais beaucoup à Yves, qui était ma préoccupation présente. Depuis quinze jours, sur cette SèvrCy il me semblait voir lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frère simple qui avait été longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me semblait que moi aussi je l'aimais moins...

Un oiseau noir passa au-dessus de ma tête, jetant dans l'air un croassement lamentable.

Allons boni dit un matelot, qui faisait dans l'obscurité sa toilette matinale à grande eau froide, en voilà un qui nous souhaite la bonne année !.. Sale bête de malheur! Âhl bien, c'est signe que nous en verrons de belles !

...^Yves rentra à sept heures, marchant très droit, et répondit à l'appel. Après, il vint à moi, coaune de coutume, me dire bonjour.

A ses yeux un peu ternis, à sa voix un peu changée, je vis bien yite qu'il n'avait pas été complètement sage. Alors je lui dis, d'un ton de commandement brusque : a Yves, il ne faudra pas retourner à terre aujourd'hui. » Et puis j'affectai de parler à d'autres, ayant conscience d'avoir été trop dur, et mécontent de moi-même.

Midi. L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient déserts comme les jours de grande fête. De partout on voyait sortir les mate- lots, bien propres dans leur tenue des dimanches, s'époussetant d'une main empressée, s' arrangeant les uns aux autres leurs grands cols bleus, et vite, d'un pas alerte, gagoant les portes, s' élançant dans Brest.

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23 BEVUE 1965 DR» MONDES.

Quand vînt le tour de ceux de la Stvrt, Yves parut avec les antres, bien brossé, bien lavé, bien décolleté, dans ses plus beaux habits.

Yves, e* va»-tu ?

Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et qui me défiait, et je lisais encore la fièvre et l'égaré- ment de l'alcool :

Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auiiquels j'ai promis, et qui m'attendent.

Alors j'essayai de le raisonner, le prenant à part ; obligé de dire toot cela très vite, car le temps pressait ; obligé de parler bas et de garder un air très calme, car il fallait dissimuler cette scène aux autres, qui étaient tout près de nous. Et je sentais que je faisais fausse route, que je n'étais plus moi-même, que la patience m*aban- dmraait. Je parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.

Oh! si, je vous jure, j'irai, dit-il à la fin en tremblant, les dents serrées; & moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en 4»mpècherez pas.

Et il se dégageait, me bravant en face pour la première fois de sa vie, s'en allant ponr rejoindre les autres.

Aux fers?.. Eh bien! oui, Yves, tu iras!

Et j*appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y coïKiuire.

Oh ! ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, oUigé de suivre le sergent d'armes qui l'emmenait là, devant tout le monde, de descendre dans la cale avec ses beaux habits du dimanche !•• Il était dégrisé, assurément, car il regardait profond et ses yeux étaient clairs. Ce fut moi qui baissai la tête sous cette expression de reproche, d'étonnement douloureux et suprême, de désillusion subite et de dériain.

Et puis je rentrai chez moi...

Éfaii-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je Fayais bien perdu.

Avec son caractère breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas; son cœur, une fois fermé, ne se rouvrirait pixrs.

Je venais d'abuser de mon autorité contre lui et il était de ceux qui, devant la force, se cabrent et ne cèdent plus.

... J'avais prié l'officier de garde de me laisser pour ce jour-là oontioner le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord, et je me promenais toujours sur ces éternelles planches.

L'arsenal était désert entre ses grands murs. Personne sur le pont. Des chants très lointains, arrivant des basses rues de Brest. Et en bas, daas le poste de l'équipage, la voix des matelots de garde criaut à intervalles réguliers les nombres du loto avec toujours

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MON EftCAfi YTES. 23

ces mêmes plaisanteries de bord, qui sont très vieilles et qui lee font rire :

22, les deux fourriers à la promenade I

33, les jambes du maître-coq 1

Et mon pauvre Yves était au-dessous d'eux, à fond de cale, dans l'obscurité, étendu sur les planches parce grand froid, avec la boucle au pied.

Que faire?.. Donner l'ordre de le mettre en liberté et de me Ten- Toyerl Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait être, celte entre- vue : lui debout, impassible, farouche, m'ôtant très respectueusement son bonnet, et me bravant par son silence, en détournant les yeux.

Et puis, s'il refusait de venir, et il en était très capable en ce moment, alors... ce refus d'obéissance,», comment le sauver de ensuite? comment le tirer de ce gâchis que j'aurais été commettre entre nos affaires 4 nous et^ les choses aveugles de la discipline ?..

Maintenantylanuiitombait^etily avait près decinq heures qu'Yves était aux fers. Je songeais au petit Pierre et à Marie, aux bonnes gens de Toulven, qui avaiecit mis leur espoir en moi, et puis,, à un serment que j'avais fait à une vieille mère de Plouherzel.

Surtout, je sentais que j'aiimais, toujours mon pauvre Yves, comme un frère... Je rentrai chez moi, et vite je me mis à lui écrira; ce devait être le seul moyen entre nous deux; avec nos caractères^ les explications ne nous réussissaient jamais. Je me dépêchais, j'écri- vais en très grosses lettres, pour qu'il pût lire encore : la nuit venait vite, eu dans l'arsenal, la lumière est chose défendue.

Et puis je dis au sergent d'armes : a kliez chercher Kermadec» et amenez-le parler kV officier de quarts ici, dans ma chambre. »

J'avaia écrit :

a Cher frère,

« Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais bien que nous sommes frères maintenant, et que, malgré tout, c'est à la vie à la mort entre nous deux. Yeux-tu que tout ce que nous avons dit et fait sur la Sèvre soit oublié, et veux-tu essayer de prendre encore une fois une grande résolution d'être sage? Je te le demande au nom de ta mère* Écris seulement oui au bas de ce papier, veux-tu? et tout sera fini, nous n'en reparlerons plus.

« PEERiTB. ir

Quand Yves se présenta, sans le regarder, ni attendre de réponse, je lui dis simplement ; a Lis ceci que je viens d'écrire pour tai, » et je m'en allai, le laissant seuL

Lui fut vite partie comme s'il avait eu peur iie mon retour» «t dès que je l'entendis s'éloigner, je rentrai pour voitr

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2h RETUE DES DEUX MONDES.

Au bas de mon papier* en lettres encore plus grosses que les miennes, car la nuit arrivait toujours, il avait écrit : « Oui, frère ; »

et signé : « Yves. »

LXYII.

Jean-Marie, dépêche-toi d'aller dire à Yves que je l'attends là, en bas, à terre, sur le quai I

C'était dix minutes après. Il fallait bien se voir, après s'être écrit, pour que la réconciliation fût complète.

Quand Yves arriva, il avait sa figure changée, et son bon sourire, que je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa pauvre main de gabier, dans les miennes ; il fallait la serrer très fort pour qu'elle sentit la pression, car le travail l'avait beaucoup durcie.

Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'était pas bien, allez I

Et ce fut tout ce qu'il trouva à me dire, en manière de reproche. Nous n'étions pas astreints à la garde de nuit sur cette Sèvre.

Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soirée de premier de Tan ensemble, à terre, dans Brest, et tu dîneras en face de moi, à la Bourse. Gela ne nous est jamais arrivé, et cela nous amusera. Vite, va faire épousseter ton dos (il s'était tout sali, dans la cale aux fers), et allons- nous-en.

Ohl mais dépêchons-nous, alors. Plutôt je m'époussetterai chez vous, dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous n'aurons jamais le temps de sortir.

Nous étions jui^ement tout au fond du port, très loin des portes. Et nous voilà partis, courant presque.

Allons, bien! le coup de canon, à moitié route, et nous sommes pris!

Obligés de rentrer à bord de cette Sèvre^ il fait froid et il fait noir.

Au carrée il y a un méchant fanal, allumé dans une cage grillée par le pompier de ronde, et pas de feu. C'est que nous pas- sons notre soirée de premier de l'an, privés de dîner par notre faute, mais contens tout de môme de nous être retrouvés et d'avoir fait la paix.

Pourtant quelque chose encore préoccupait Yves :

Je n'ai pas pensé à vous dire cela plus lôt : vous auriez peut- être mieux fait de me remettre aux fers jusqu'à demain matin, ^ à cause des autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris...

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MON FRERE YVES. 25

Mais, sur sa conduite à venir, il n'avait plus d'inquiétude et se sentait ce soir très fort de lui-même :

D'abord, disait-il, j'ai trouvé une manière sûre : je ne descen- drai plus jamais à terre qu'avec vous, quand vous m'emmènerez» Ainsi, comme ça, vous comprenez bien?».

LXVIII.

Dimanche, 31 mars 1881.

Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primevères. Un pre- mier souffle un peu tiède passe et surprend délicieusement, passe sur les branchages des chênes et des hêtres, sur les grands bois elTeuillés, et nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves d'ailleurs, des ressouvenirs de pays plus lumineux. Dn été pâle va venir, avec de longues, longues soirées douces.

Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumière, les deux vieux Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Coren- tine et le petit Pierre. Des chants d* église, que nous avions d'abord entendus danâ le lointain, se rapprochent très lentement. C'est la procession qui arrive, d'un pas rythmé, la première procession du printemps. La voilà dans le chemin vert, elle va passer devant nous.

Monte-moi, parrain, monte!., dit petit Pierre qui me tend les bras pour se faire prendre à mon cou, pour mieux voir. Mais Yves le veut pour lui, et, l'enlevant très haut, le pose tout debout sur sa tête ; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et plonge ses mains dans les branches moussues des vieux arbres.

La bannière de la Vierge passe, portée par deux jeunes hommes recueillis et graves. Tous les hommes de Trémeulé et de Toulven la suivent, tête nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs che- veux, blonds ou blanchis par l'âge, qui tombent sur des vestes bretonnes ornées de broderies vieilles.

Toutes les femmes viennent derrière : des corselets noirs tout bro- dés d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des mots celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline blanche sur les têtes. La vieille sage-femme déGle la dernière, cour- bée et trottant menu, toujours avec son allure de fée; elle nous adresse un signe de connaissance et menace petit Pierre, par plai- santerie, du bout de son bâton.

Cela s'éloigne, et le bruit aussi...

Maintenant nous voyons, par derrière et de loin, toute cette file qui monte entre les étroites parois de mousse, tout ce plein sentier de coiffes à grandes ailes et de collerettes blanches.

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26 BETUE mSS DEUX MONDES.

Cela aTen va, en zigzags, montant toujonrs Ters Saînt-Ëloî 4e Toulven. C'est très bizarre, cette queue de procession.

Oh!., toutes ces coiffes! dit Anne, qui a fini son cfaaoelet la première, et qui se met à rire, saisie de l'effet de toutes ces tètes blanches élargies par les tuyamx de mousseline.

C'est fini, perdu dans les lointains de la voûte de hêtres ; on ne voit plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de pri- mevères semées partout : végétations hâiives qui n'ont pas pris le temps de voir le soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts, d'un jaune pâle de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons les appellent fleurs de laiî.

Je prends petit Pierre par la main, et l'emmène avec moi dans les bois, pour laisser Yves seul avec ses parens. Ils ont des affaires très graves, paralc-il, à discuter ensemble; toujours ces questions d'intérêts et de partages qui, à la campagne, tiennent une si grande place dans la vie.

Cette fois il s'i^t d'un rêve qu'ils ont fait tons deux, Yve<i et sa femme : réunir tout leur avoir et bâiir une petite maison, couverte en ardoise^ dhns Toulren. J'aurai ma chambre, à moi, dans cette petite maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des fleurs et des fougères, lis ne veulent plus demeurer dans les grandes villes, ni dans Brest surtout ; c*est trop mauvais pour Yves.

Comme ça, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien sou- vent chez moi ; mais q«and je pourrai y venir, nous y serons tout à fait heureuK. Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma retraite; je serai très bien dans ma maison, avec mon petit jardin.

La retraite!.. Toujours ce rêve que les matelots commencent à faire en pleine jeunesse, comme si leur vie présente n'était qu'un temps d'épreuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; après avoir fait les cent coups par le monde, posséder un petit coin de terre à soi, y vivre très sage et n'en plus sortir ; devenir quelqu'un de posé dans son hameau, dans sa paroisse, marguiilier après avoir étérouleur de mer; vieux diat^le, se iaire bon ermite, bien tran- quille... combien d'entre eui sont fauchés avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de l'âge mûr? Et, pourtant, kvterrogea- lee, ils y songent tons.

Cette manière sûre qu'Yves avait trouvée pour être sage lui avait rénsâ très bien ; à bord, il était le marin exemplaire qu'il acvait toujours été, et, à terre, nous ne nous quittions plus.

A dater de cette mauvaise journée qui avait commencé Tan 81, notre façon d'être ensemble avait complètement changé, et je le tiaîcais à présent tout à fah en frère.

Sur cette Sèvre, nn très petit bateau nous avions, entre offi-

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MON IvàUJg YT£S» 27

ciera, dans une mtîmité Jbien cordiale, Yves était loaintenant de notre bande. Au théâtre, dans notre loge; de part dans nm excursions, dans nos entreprises généralement quelconques. Lui, intimidé d'abord, refusant, se dérobant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se sentait aimé de tous. Et moi, j'espérais dans ce moyen nouveau et peut-être étrange : le rapprocher de moi le plus possible et l'élever au-dessus de sa vie passé, de ses amis d'autrefois.

Cette chose qu'on est convenu d'appeler éducation, cette espèce de verni», appliqué d'ailleurs assez grossièrement sur tant d'autres, manquait tout à fait à mon frère Yves ; mais il avait par nature un certain tact, une délicatesse beaucoup plus rare et qui ne se donneiit pas. Quand il était avec nous, il se tenait si bien à sa place tou- jours, que lui-même commençait à s'y trouver à l'aise. 11 parlait très peu, et jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et môme, lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris fort bien ajusté avec des gants de Suède d*une nuance assortie, alors, tout en gardant sa désinvolture de forban, sa tète en arrière et sa peau bronzée, il prenait tout à coup fort grand air.

Cela nous amusait de le mener avec nous, de le présenter à de h*aves gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui le trouvaient dédaigneux. Et c'était drôle, le lendemain, de le voir redevenu matelot, aussi bon gabier que devant.

... Donc, nous étions dans les bois de Toulven, petit Pierre et moi, à chercher des fleurs, pendant le conseil de famille.

"Nous en trouvions beaucoup, des primevères jaune pâle, dos pervenches violettes, des bourraches bleues, et même des silènes roses, les premières du printemps.

Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, très agité, ne sachant jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme acca- blé d'une besogne très importante; il me les apportait bien vite par petits paquets^ toutes mal cueillies, à moitié chiffonnées dans ses petits doigts, et la queue trop courte.

De la hauteur nous étions, on voyait des boîs à perte de vue ; les épines noires étaient déjà fleuries ; toutes les branches, toutes les brindilles rougeâtres, pleines de bourgeons, attendaient le prin- temps. Et, là-bas, l'église de Toulven dressait au milieu de ce pays d'arbres sa flèche grise.

Nous étions restés si longtemps dehors qu'on avait mis Gorentîne en vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la voyions de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute . aeuie, avec aa grande cmSe et sa coUerette au vent. Et elle criai bien fert :

Les voilà qui arrivent^ Pierre braê$ et Pierre vietm 1 (Pion» grand et Pierre petit) ^n se doiwaat k main tous 4eux«

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28 RETUE DES DEUX MONDES,

Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de Bretagne très vif, en dansant en mesure :

Les Yoilà qui arrivent I

Et ils se donnent la main tous deux,

Pierre brass et Pierre vienn I

Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une petite poupée devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, tou- jours triste, sous la voûte effeuillée des vieux arbres. Un froid cou- rait tout à coup comme un frisson de mort sur les bois, après le soleil tiède du jour :

Et ils se donnent la main tons dénx, Pierre brass et Pierre vienn I Et Pierre vienn bugel'dul

Bugel-du (le petit bonhomme noir), ce même surnom qu'Yves avait porté, elle le donnait à son petit cousin Pierre, toujours à cause de cette couleur bronzée des Kermadec. Alors je l'appelai : Moisel vienn peu-melen (petite demoiselle à tête jaune), et ce nom lui resta; il lui allait bien, à cause de ses cheveux toujours échap- pés de sa coiffe, comme des écheveaux de soie couleur d'or.

Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumière, et Yves me prit à part pour me dire qu'on s'était très bien entendu. Le vieux Corentin leur donnait deux mille francs, et une tante leur en prêtait mille autres. Avec cela ils pourraient acheter un terrain à terme et commencer tout de suite à bâtir.

Après dîner, vite il fallut aller prendre la voiture à Toulven, et le train à Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions à Lorient, notre Sèvre nous attendait dans le port.

Vers onze heures, quand nous fûmes rentrés dans le logis de hasard que nous avions loué en ville, Yves, avant de se coucher, arrangea dans des vases nos fleurs des bois de Toulven.

Pour la première fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il était étonné de lui-même, et de trouver jolies ces pauvres fleurettes aux- quelles il n'avait encore jamais pris garde.

Eh bien ! dit-il, quand j'aurai ma petite maison à Toulven, j'en mettrai chez nous, car je trouve que ça lait très bien. C'est pour- tant vous, tenez, qui m'avez donné l'idée de ces choses...

LXIX.

En mer, le lendemain, l^' avril. Route sur Saînt-Nazaîre. Yoilure du grand largue; forte brise du nord- ouest; mauvais temps; on ne voit plus les feux. Entré dans le bassin au petit jour; cassé le bossoir; craqué le petit mflt de hune.

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MON FRÈRE YVES. 29

Le 2, c'est jour de paie. Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale et se fendent la tète.

10 aTril.

Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec Yves pour Trémeulé-en-Toulven. Cette Sèvre est un bon bateau, qui ne nous éloigne jamais bien longtemps,

A dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper à la porte des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas.

On lève petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur nos genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit bonjour tout bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de notre visite. Ses yeux se ferment malgré lui et sa petite tête s'en va de tous les côtés.

Et Yves, très inquiet, le voyant baisser la tête et regarder en des- sous, les cheveux dans les yeux :

Moi, je trouve qu'il a un air,., qu'il a un air... sournois I

Et il me regarde, anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant déjà une préoccupation grave pour l'avenir.

Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs aussi drôles. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se réveille pour tout de bon et éclate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts entre leurs longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a plus la mine du tout sournoise.

Quand sa mère le met tout nu, il ressemble aux bébés classiques, aux statues grecques de l'Amour.

LXX.

Toulven, 30 avril.

Ceci se passe dans la chaumière des vieux Keremenen, à la tom- bée de la nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui rentrons de la promenade, Yves, Marie, Anne, la petite Corentine peu^meulen et le petit Pierre bugel-du.

Il y a quatre chandelles allumées dans la chaumière {trois^ cela ferait la noce du rhaty et cela porterait malheur).

Sur la vieille table de chêne massif, polie par les années, on a préparé du papier, des plumes, et du sable. On a rangé des bancs tout autour. Des choses trè? solennelles vont se passer.

Nous déposons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans la chaumière noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place.

Encore deux bonnes vieilles qui entrent, Tair important ; elles disent bonsoir avec une révérence qui fait dresser tout debout leur grande collerette empesée et s'assoient dans les coins. Puis, Pierre

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20 RETUE Vn BEDX MONDES.

Kerbms, le fiancé d'Anne. - Enfin tout le monde est placé, nous sommes au complet.

C'est la grande soirée des arrangemens de famille, les vieux Eeremenen vont exécuter la promesse qu'ils ont faite à leurs enfans. Us se lèvent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les sculptures représentent des Sacré Cœur alternant avec des coqs; ils remuent des papiers, des bardes, puis, tout au fond^ prennent un petit sac qui paraît lourd. Ensuite ils voot à leur Ut» retournent la paillasse et cbercheiit dessous : un second sacl

Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit paraître toutes ces belles pièces d*or et d'argent, marquées d'effigies an- ciennes, qui, depuis un demi-siècle, s'étaient amassées une à une ^ dormaient* Ou les compte par pelits tas : ce sont les deux mille francs promis.

Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se lève et vient vider un troisième petit sac : encore mille francs d'or,

La vieille voisine s'avance la dernière; elle en apporte cinq cents dans un pied de bas. Tout cela, c'est pour prêter à Yves, tout cela s'entasse devant lui. Il signe deux pelits reçus sur du papier blanc et les remet aux vieilles prêteuses qui font des révérences pour par- tir, et que l'on retient, comme l'asage le commande, pour boire un verre de cidre avec nous.

C'est fini. Tout cela s'est passé sans notaire, sans acte, sans discus- sion, avec une confiance et une honnêteté qui sont choses de Toulveo.

••« PanI panl pani à la porte. C'est rentrepreneur-maQon, et il arrive juste à point.

Avec celui-là, par exemple, on emploiera le papier timbré; c'est un vieux roué de Quimper, qui n'entend qu'à moitié le français, mais qui paraît pas mal sournois, tout de même, avec ses manières de la ville.

J'ai mission de lui faire comprendre on plan de maison que nous avons combiné dans nos soirées de bord, et figure ma cliambre. ie discute la confection des moindres parties, et le prix de tous les matériaux, prenant un air de m'y connaître qui impose à ce vieux, mais qui nous fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux se rencontrent.

Sur une feuille timbrée du prix de douze sous j'écris deux pages de clauses et de détails :

a Une maison bâtie eo granit, cimentée avec du sable de rivièrey bknciiie à la chaux, charpentée en châtaignier, avec jardin devant, grenier à lucarne, auvens peints eo vert, etc., etc., le tout termmé avant le i'^ mai de l'aimée prochaine «t aa prix fixé d'avance de 2,950 fiuacs. n

J'en ai une vraie fatigue, de «e traivail et de cette lensiea d'ea-

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XON FSéM YTBS. 8t

prit ; je suis très étonné de moi-môme et je les vois tons émerveU* lés de ma prévoyance et de mon économie I C'est inouï les choses que ces bonnes gens me font faire.

Enfin c'est signé, paraphé. On boit du cidre, en se serrant la main à la ronde. Et voilà Yves propriétaire en Toulven. Ils ont l'air si heureux, Marie et lui. que je ne regrette pas ma peine, pour sûr.

Les deux bonnes vieilles font leur révérence définitive, et tous les autres, môme petit Pierre qui n'a pas voulu se coucher, vien- nent, par la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune, jusqu'à l'auberge.

Toalven, !•' mal 1881.

Nous sommes très affairés dès le matin, Tves et moi, aidés du vieux Corentin Keremenen, à mesurer avec une corde le terrain à acquérir.

D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la matinée d'hier. Pour Yves c'était une question très sérieuse, arrêter remplacement de cette patite maison, il entrevoit, au fond d'un lointain mélancolique et étrange, sa retraite, sa vieillesse et sa mort. l i Après beaucoup d allées et de venues, nous nous sommes décidés pour cet endroit-ci. C'est à l'entrée de Toulven, sur la route qui mène à Rosporden, un point élevé, devant une petite place de vil- lage qui est égayée ce matin par une population de poules tapa- gexises et d'enfans roses. D'un côté, on verra Toulven et l'église, de Pautre les grands bois.

Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine très vert. Nous Pavons bien mesuré dans toutes les dimensions ; au prix oii est le mètre carré, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les honoraires du notaire.

Gomme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des économies pour payer tout celai 11 devient très sérieux quand il y songe.

LXXI.

A bord de la Sèvrê, mai 1881.

Tves, qui aura trente ans bientôt, me prie de lui rapporter de terre un cahier relié pour commencer à y écrire ses inopressions, à ma manière; il regrette même de ne plus se rappeler assea les dates et les choses passées pocrr reconstituer on journal rétrospectif de sa vie»

Son intelligence s'ouvre h une foule de conceptions nouvelles; il sefisçenne sur moi, c'est incontestable, et se complique peut-être iBi peu plus qu'il ne faudrait. Hais notre intimité amène un autre

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32 RETUE DES DEUX MONDES.

résultat très inattendu , c'est que je me simplifie beaucoup à son contact; moi aussi, je change, et presque autant que lui...

Brest, Juin 1881.

 six heures, le soir de la Saint-Jean, sur l'impériale d'un omni- bus de campagne, je revenais avec Yves du pardon de Plougastel.

Notre Sévre avait été, en mai, jusqu'à Alger, et nous sentions mieux, par contraste, le charme particulier du pays breton*

Les chevaux s'en allaient ventre à terre, tout enrubannés, ayant sur la tête des batïnières et des rameaux verts. Dans rintèrieur, on chantait, et dessus, près de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur l'oreille, des fleurs aux boutonnières, des rubans, des trompettes, et, par ironie pour les gens à vue faible, portant des lorgnons bleus, trois jeunes hommes à la tournure délurée, à la tête intelligente, qui couraient leur bordée de départ au moment de s'en aller en Chine.

Des bourgeois se fussent cassé le cou. Eux, qui avaient tant bu, tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait grand train, de droite et de gauche, dans les ornières, menée par un cocher ivre.

A Plougastel, nous avions trouvé le bruit d'une fête de village, des chevaux de bois, une naine, une géante, la Famille Mouton^ qui se désosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isolée, entourée de chaumières grises, les binious bretons sonnaient un air rapide et monotone du temps passé; des gens en vieux cos- tume dansaient à cette musique centenaire ; hommes et femmes, se tenant par la main, couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file frénétique. Cela, c'était la vieille Bretagne, donnant encore sa note sauvage , même aux portes de Brest , au milieu de ce tapage de foire.

D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de les faire s'asseoir.

Et puis nous trouvons drôle de nous voir, nous , leur faire ce sermon.

Après tout , dis-je à Yves , nous en avons bien fait d'autres.

Ahl oui, bien sur, répond-il avec conviction.

Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montans de fer pour les empêcher de tomber.

... Et les routes, les villages sont tout remplisde gens qui revien- nent de ce pardon, et tous ces gens s'ébahissent de voir passer cet équipage de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture.

La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme et sa vie; la brise est douce et tiède sous le ciel gris; les hauts

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MON FRifiE TfES. 88

foins, tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un yert d'émeraude, remplis de hannetons.

Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et, à chaque couplet, les autres, dans l'intérieur, reprennent le refrain :

n est parti vent arrière, Il reviendra en loayoyant.

Les vitres de notre voiture en vibrent , et cet air, toujours le même, répété deux lieues durant, est un très vieil air de France, si ancien et si jeune, d'une galté si fraîche et de si bon aloi, qu'au bout d'un moment, nous aussi, nous le chantons avec eux.

Commme elle est belle, et rajeunie, la Bretagne, et verte, \u soleil de juin !

Nous aulres , pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le printemps sur notre route, nous en jouissons plus que les autres, à cause de notre vie séquestrée dans les couvens de planches. II y avait huit ans qu'Yves n'avait vu son printemps breton , et nous avions été longtemps fatigués tous deux par l'hiver ou par cet éter- nel été qui resplendit ailleurs sur la grande mer bleue, et nous nous laissions enivrer par ces foins verts, par ces senteurs douces, par tout ce charme de juin que les mots ne peuvent dire.

Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse et d'oubli. Au diable toutes les rêveries mélancoliques, tous les songes maladifs des tristes poètes ! Il fait bon courir, la poitrine au vent, en compagnie des plus joyeux d'entre les enfans du peuple. La santé et la jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur terre, avec la gatté simple et brutale, et les chants des matelots!

Et nous allions toujours très vite et de travers, zigzaguant sur la route au milieu de tout ce monde, entre les aubépines très hautes formant deux haies vertes, et sous la voûte touffue des arbres.

Bientôt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands rem- parts de granit, ses grandes murailles grises, poussaient aussi des herbes et des digitales roses. Elle était comme enivrée, cette ville triste, d'avoir par hasard un vrai jour d'été, une soirée pure et tiède; elle était pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et de marins qui chantaient...

LXXII.

5]aiUetl881.

En mer. Nous revenons de la Manche. La Sèvre marche tout doucement dans une brume épaisse, poussant de minute en minute

TOMi ux. 1883. 3

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Il REYCE DBB KUX MONDES.

un oowp de sifflet 'qiii résonne tomme wi^ppel de détresse wns ce suaire qui nous enveloppe. Les solitudes griees de la mer «ont autour de nous» >et nous «en avons ie -sentiment «ans les voir. Il semble que tnous traînions avec nous de 'longs voiles de ténèbres » on voudrait les percer, on est comme oppressé de se sentir depuis tant d'heures enfermé là-dessous, et on songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues et des lieues sans vue, dans le même, gris blafard, dans la même atmosphère d'eau. Et la houle passe, lente, molle, iréguUèra, ^patienlje, exaspérante. C'est comme de grands dos polis et luisans, qui s'enflent^ donnent leur coup d'qpauLe^ vous soulèvent et ^ous laissent retomber.

Brusquement^ le sûir^il se fait une jéclairole, et une chose noire se dresse tout près de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantôme surgissant de la mer :

Ar men Du! (ies Pierres-Noires I ) dit notre vieux pilote breton.

Et en même temps partout le voile se déchire, Ouessant apparaît; toutes ses roches sombres, tous ses écueils se .dessinent en grisailles obscures, battus par de iiautes .gerbes d'écume blanche, sous un ciel qui paraît lourd coname un, globe de plomb.

Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'éclair- cie, la Sêvre met le cap sur Brest^ nesilDant plus, se bâtant, avec un grand espoir d'arriver.

Mais le rideau Jentement se referme et retombe. On n'y voit plus^ la nuit vient, il faut remettre le cap au large.

Et trois jours se passent .ainsi sans plus rien voir. Les jeux se fatiguent à veiller.

C'est ma dernière traversée sur cette Sèvre^ que je dois quitter aussitôt notre retour à Brest. Yves, avec ses idées de Breton, voit quelque chose de pas naturel dans cette hrume, qui persiste en plein été comme pour retarder mon départ. Gela lui semble un avertissement et un maavaîs présage.

LXilll.

•Brest, 9 JaiUet 1881.

Nous venons d'arriver tout de même, et c'est mon dernier jour de garde à bord ; je débarque demain.

Nous sommes dans ce fond du port de Brest, notre Sèvre revient de temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de roches primitives portent des remparts, des chemins^ de Tonde, toflt un lourd échafaudage de granit, suant la tristesse ^ l'kumidité. Je connais par cœur toutes ces choses.

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soir FRÂHE TTES. Z6

Gonme c'est en juillet, il y a des digitalei?, des toirfBte d^ silënes qui s'accrochent çà et ai» pierres grises. Ges pboafiap roses des murs, c'est la note de l'été damsice Brest^sans soleili

J'ai pourtant une espèce de- joie' de partir... Sette Bretagne me <»use toujours, malgré tout, une oppresEHon mébncoliqwv je le sens- maintenant^, et quand JB' songe au nouveau, à rinoonntr qm m'attend, il me» semble' que Je vais me réveiller au swtlr #uhc espèce de nuit., ôô m^enverra-tJ^n ? Qui sait? Commenff s^appeBera ce coin de la terre il faudra m^'^acclioialer' demain*?^ Sans^ ds^te quelque pays de soleil je deviendrai un autre moi avec? des sens diiTérens, et j'oublierai, hé4&s! les choses' aimées ailleurs.

Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre' de Ites qui#- ter tous deux. '

Pauvre' Yves, qui s'est souvenf ftit tfaîter en «nihntgâtê et capri- cieux, c'est lui à présent, à l'heure de mon départ, qui m'entoure de mille petites prévenances , presque enfantines , ne sachant plus comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette manière d'être a [)lus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas dans sa nature habituelle.

Ce temps que nous venons de passer ensemble dans une intimité fraternelle de chaque jour, n'a pas été exempt d'orages entre nous. Il mérite toujours un peu, malheureusement^, ses notes passées d'indiscipliné et d'indomptable; tout va bien mieux cependtot, et si j'avais pu le garder près de moi, je Taurais sauvé.

Après dîner, nous montons sur te pont pour wotte promenade habituelle du soir»

Je dis une dernière fois :

Yves, fais^moi'une cigarette.

Et nous commençons nos cent pas réguliers sur ces plamchcsdfe la Sêvre, ta-, nous connaissons par cœur tous tes' petitfe trous l'eau s'amasse, tous les taquets Ton se prend' tes pieds^, toutes les boucles l'on trébuche.

Ee ciel est voile sur notre d'ernière promenade», îai lUne embnï- mée et l'air humide. Dans te' lointain, du côté Rëcouvrance, tou- jours ces étemels chants de matelots.

Wous causons de beaucoup de» choses. Jbfliis à Yves beaucoup de recommandations; lui, très soumi9, répond par beaucoup de promesses, et il est? fbrt tard quand' i\ me quitte pour aller dormir dans son hamac.

A midi, te tendbmain, mes mAVos à' peine fermées; mes visites pas* faites, je suis à hi gare? avec Yves et tes' amis dta carréy qui me reconduisent. Je serre là* mais à tous , je crois métoe que je tes embrasse, et me voiHt parti.

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86 BEYDE DES DEUX MONDES.

Un peu avant la nnit, j'arrive à Toulven, j'ai voulu m'arrêter deux heures pour leur faire mes adieux.

Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette région fraîche et ombreuse^ la plus exquise de Bretagne I

Là, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La pensée qu'on pût me confier une pareille besogne ne me serait jamais venue. On me dit « qu'il n'y avait que moi pour le faire rester tranquille. » La semaine passée on avait mandé le barbier de Toulven, et petit Pierre avait tellement fait le diable que les ciseaux avaient entamé d'abord ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer, ressayai tout de même, pour leur faire plaisir, ayant une envie de rire très grande.

Puis, quadd ce fut fini, l'idée me vint de garder une de ces petites mèches brunes que j'avais coupées, et je l'emportai, étonné de tant y tenir.

LXXIV. Lettre d'Yves.

«A bord de la Sèvrêf Lisbonne, l*' août 1881.

({ Cher frère, je vous réponds une petite lettre le jour même que je reçois la vôtre. Je vous écris bien à courir, et encore je profite de l'heure du déjeuner, et je suis sur le râtelier du grand mât.

(c Nous sommes entrés en relâche à Lisbonne hier au soir. Cher frère, nous avons eu tout à fait un mauvais temps cette fois; nous avons perdu nos focs, l'artimon de cape et la baleinière. Je vous fais savoir aussi que, dans les grands coups de roulis, mon sac et mon armoire sont allés se promener et tous mes effets aussi ; j'ai à peu près pour cent francs de perte dans toutes ces affaires-là.

a Vous m'avez demandé qu'est-ce que j'avais fait de ma journée, dimanche, il y a quinze jours. Mais, mon bon frère, je suis resté tranquillement à bord, à finir de lire le Capitaine Fracasse, Ainsi, depuis votre départ, je n'ai été à terre que dimanche clernier; et j'étais très tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoyé l'argent de mon mois à la maison ; j'avais touché soixante-neuf francs et j'en avais envoyé soixante-cinq à ma femme.

« J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit Pierre est très dégourdi et il sait très bien courir à présent. Seule- ment, il est un peu mauvais quand il fait sa petite tête de goéland, comme moi, vous savez; d'après ce que ma femme me dit sur sa lettre, il chavire tout chez nous, La maçonnerie de notre maison est déjà montée à plus de deux mètres de terre ; je serai bien heu-

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MON FRiRE TTE8. 37

reox qu'elle soit tout à fait finie, et surtout de vous voir installé dans votre petite chambre.

m Cher frère, vous me dites de pensera vous souvent; mais je vous jure qu'il ne passe pas d'heure sans que je manque d'y pen- ser^ et même plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous comprenez, je n'ai plus personne avec qui causer le soir, et ma blague n'( st plus souvent pleine,

a Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous prie de m'écrire à Oran. On dit que nous serons payés à Oran, pour pouvoir aller à terre et acheter du tabac.

« Je termine, cher frère, en vous embrassant de tout mon cœur.

u Votre frère tout dévoué qui vous aime,

a A vous pour la vie.

« Yves Kermàdec. »

« P. -5. Si j'ai beaucoup d'argent à Oran, je ferai une très grande provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est pareil au tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer.

a Le major m'a remis pour vous une serviette, la dernière qui vous avait servi à table. Je l'ai lavée, ça fait que je l'ai un peu déchirée.

a Quant au cahier que vous m'aviez donné pour écrire mes his- toires, il a été aussi tout à fait écrasé par le coup de mer ; alors maintenant j*ai tout laissé de côté.

0 Cher frère, je vous embrasse encore de tout mon cœur.

(c Yves Kermadeg. »

a A bord, c'est toujours la même chose, et le commandant n'a pas changé ses habitudes de crier pour la propreté du pont. Il y a eu une grande dispute, entre lui et le lieutenant, toujours au sujet du cacatoiSy vous savez 7 Mais ils se sont très bien arrangés après.

tt J'ai aussi à vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense encore avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me fait pas bien plaisir, car c'est un peu trop vite.

a Votre frère,

« Yves. »

LXXV.

Cest en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites lettres d'Yves ; elles m'y apportent, dans leur simplicité, les sen- teurs déjà lointaines du pays bretout

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sa HETUE BS9 DBJX MOUDS*

Ib s'éloignent betucoupr mes sourenirs de Bretagae.Déjiujaleff revois passer comme à travers des voiles de rôw ; leS'écaeUsoanDQS de làrbas, les feux de la côte, la pointe èa Finistère avec ses grandies roches sombres; et les^ approches dangereuse» dOoessant les seirs^ d* hiver et le vent d'ouest qui courait sous le caei mornev à lauto»* bée d<fs nuits de déeanbre. D'ici, tout o^ semUe la/vdgkm d'ua pays noir.

La pauvre petite chaumière de Toulvm^ eUe était bien humbie, bien perdue au bord du sentier breton* Mlais< c^était bi région dca grands bois de hêtres, des rochers gris, de» lichens et des maues«s; des vieilles chapelles de granit et des haute foins semés de fleurs roses. Ici, du sable et des minarets blancs sous xbm voûte très bleue, et puis, le soleil, l'enchanteur étemel.

LXXYI.

« Brest,, le 10 Metembia 1S81.

a Mon cher bon frère,

« Je voue fais savoir le dlésairmement de notre «S^vré*; nous l'avons remise hier à la direction, et ma foi je n'en suis pas trop mécoutenil,

a Je compte rester quelque temps à. terre, au quartier; aussi. (r'omme notre petite maison n'est pas très avancée, vous pensez bien), ma femme est venue s'installer auprès de moi à Brest jusqu'à ce qu'elle soît finie. Je pense que vous trouverez, cher frère, que nous avons bien fait. Cette fois nous avons loué presque dans la campagne, à Hécouvrance, du côté de Pontaniom.

« Cher frère, je vous dirai que le petit Pferre a été- bien malade; pnr les coliques, pour avoir mangé trop de /t/r^dans les bois, ce^ dimanche dernier que nous avons été à Toulven ; mais cela lui a passé, n devient tout à fait mignon, et je reste des heures à jbuer avec lui. Le soir, nous allons nous promener tous les trois ; nous ne sortons plus jamais qu'ensemble^ et puis, quand' l'un rentre, les deux autres rentrent aussi.

« Cher frère, si vous pouviez revenir à Brest, il ne me manquerait plus rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez tout à fait content, car je n'étais jamais resté aussi tranquille.

n Je voudrais encore embarqpier avec vous, mon bon frère, et tomber sur quelque bateau qui irait là-bas du côté du Levant vous retrouver ; et pourtant je vous promets que la vie que je fais main- tenant, je voudrais bien la continuer; mais cela n'est pas possible, car je suis trop heureux.

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MON FRÂBE T^S. M

d Je termine en tous embrassant de tout mon 'cœur, «it le petit Pierre tous envoie 'see reepectg. Ma femme et tous mes frspens Toulven vous font bien des complimens. Ils'ont très bfttedeTOiis Toir, et je voirs promets qnie moi aussi,

^ Votre ft*ne, « Jv£s Kebmadec. »

LXXVII.

Tonlven, octobre 1881.

... Encore la pâle Bretagne an soleil d'automne I Encore les vieux sentiers bretons, les hôtres et les bruyères. Je croyais avoir dit acîieu à ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une siiiiguliëre mélancolie. Mon retour a été brusque, inattendu, comme le sont souvent nos retours ou nos départs de marins.

Une belle journée d'octobre, un tiède soleil, une vapeur blanche et légère répandue comme un voile sur la campagne. C'est pourtant cette grande tranquillité qui est particulière aux derniers beaux jours; déjà des senteurs d'humidité et de feuilles tombées, déjà un «sentiment d'automne répandu dans l'air, ie me retrouve dans les bois connus de Trémeulé, sur la hauteur d on domine tout le pays de Toulven. A mes pieds, l'étang, immibile sous cette vapeur qui plane, e^t, au loin, des horizons tout boisés, comme ils devaient l'être ajix temps anciens de la Ganle.

Et ceux qui sont près de moi, assis parmi les mille petites fleurs de la bruyère, ce sont mes amis de Bretagne, mon frère Yves et Je petit Pierre son fils.

C'est un peu mon pays maintenant, 'Ce Toulven* Il y .a un très petit nombre d'années, il m'était étranger, et Yves, auqoiel pour- tant je -donnais déjà ie Aom de frère, comptait à peine pour nàoi. Les aspects de la vie changent, tout arrive, se transforme et passe.

Il y en a tant de ces bruyères que, dans les Jointains, on dirait ides tapis roses. Les scabieuses .tardives sont encore fleuries, tout •en haut 'de leurs t^es Jongues, et les premières grandes ondées qui ont passé oot déjà .semé la terre de feuilles mortes.

Celait vrai, ce qu'Yves m'avait écrit: il était devenu très sage. On venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest, ce qui senyi)lait lui assurer un séjour de deux ans dans son paya* ICarie, sa ifemme, s'était installée [près de lui dans le fauJiourg de AecouvcsAce, en attendant cett£ petite maison de Toulven, qui mon- tait de terre ientemeat,iavec de gros murs iûen épais et bien solides,

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&0 REYUE DES DEUX MONDES,

à la mode d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour imprévu comme une bénédiction du ciel, car ma présence à Brest, auprès d'eux, allait la rassurer beaucoup.

Yves devenu très sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on sût quelle circonstance décisive l'avait ainsi changé, on avait peine à y croire I Et Marie me confirmait ce bonheur très timidement; elle en parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a peur de faire s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots.

LXXVIII.

Un jour, le démon de l'alcool revînt passer sur leur route. Yves rentra avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur.

C'était un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, on l'avait mis aux fers, disait-il; et il s'était échappé parce que c'était injuste. Il semblait très exaspéré ; son tricot bleu était déchiré et sa chemise ouverte.

Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'était précisément une belle journée de dimanche ; il faisait un de ces temps rares d'arrière-automne qui ont une mélancolie paisible et exquise, qui sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver. Elle s'était habillée dans sa belle robe et sa collerette brodée, elle avait fait la grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient tous les trois se promener ensemble à ce beau soleil doux. Dans la rue, des couples de gens du peuple passaient, endimanchés, s'en allant sur les routes et dans les bois comme au printemps.

... Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononcé l'affreuse phrase de brute qu'elle connaissait si bien : « Je m*en vais retrouver aies amis, n C'était fini {

Alors, sentant sa pauvre tète s'en aller de douleur, elle avait voulu tenter un moyen extrême : pendant qu'il regardait dans la rue, elle avait fermé la porte à double tour et caché la clé dans son corsage. Mais lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit à dire, la tête baissée, les yeux sombres: « Ouvre !.. ouvre !.. M'en- tends-tu? je te dis de m'ouvrir! »

11 essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose le retenait encore de la briser, ce qu'il eût pu faire sans peine. Et puis, non, il voulait que sa fename qui l'avait fermée vint elle- même la lui ouvrir.

Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve, répétant : « Ouvre!.. M'entends-tu 7 je te dis de m'ouvrir! »

Les bruits joyeux du dimanche montaient de la rue. Les femmes à grande coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amans. Le beau soleil d'automne les éclairait de sa lumière tranquille.

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Uù^ FRÂRB YVES. &1

Il frappait du pied et répétait cela à voix très basse : « Ouvre t. je te dis de m'ouvriri » C'était la première fois qu'elle essayait de le retenir par force, et elle voyait que cela réussissait mal, et elle avait étrangement peur. Sans le reg^urder, elle s'était jetée à genoux dans un coin et disait des prières, tout haut et très vite, comme une insensée. Il lui semblait qu'elle touchait à un moment terrible, que ce qui allait arriver serait plus a£freux que toutes les choses d'avant. Et petit Pierre, debout, ouvrait tout grands ses yeux pro- fonds, ayant peur lui aussi, mais ne comprenant pas...

Non ? tu ne veux pas m'ouvrir ?.. Oh I mais, je l'arracherai alors I Tu vas voir!

Une secousse ébranla le plancher, puis on entendit un grand bruit sourd, horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La poignée par laquelle il avait voulu prendre cette porte lui était res^ tée dans la main, arrachée, et alors, lui, avait été jeté à la ren- verse sur son fils, dont la petite tète avait porté, dans la cheminée, contre l'angle d'un chenet de fer...

Âhl ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle s'était levée, les yeux dilatés et farouches, pourôter son petit Pierre des mains d'Yves, qui voulait le relever. Il était tombé sans crier, ce petit enfant, tout saisi d'être blessé par son père; le sang cou- lait de son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serré contre sa poitrine, prit la clé dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa la porte toute grande... Yves la regardait, effrayé à son tour; elle s'était reculée et lui criait : a Va-t'en! va-t'en! va-t'en! »

Pauvre Yvef', voilà qu'il hésitait à passer ! 11 cherchait à mieux comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en vou- lait plus, il avait le sentiment vague que ce seuil allait être quelque chose de funeste à franchir. Et puis , ce sang qu'il voyait sur la figure de son fils et sur sa petite collerette,., oui, il cherchait à mieux comprendre, à s'approcher d'eux. 11 passait sa main sur ses tempes, sentant qu'il était ivre, faisant un grand effort pour démêler ce qui était arrivé... Mon Dieu, non! il ne pouvait pas; il ne com- prenait plus... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'était tout. Elle, lui répétait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine : Va-t'en!., mais va-t'en! Alors, tournant sur lui-même, il prit l'escalier et s'en alla...

LXXIX,

Tiens! c'est vous, Kermadec? Oui, monsieur Kerjean. Et, en bordée, je parie?

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h& REVUE BES DmOL MONDES.

.^ Ouït mon^eiur Leijeao..

Eb e&t,, cela se voyait, à sa. tenue. , Eh bien^Ijg croyais qjie voua voua étiez marié, Yves.? C'est, quelqu'un de Paimpol,.!» graad.Usbate^ j>craia^ quLiB^avait conti. tffiB vous étiez père de fanxille..

Yvea secoua ses égaulead'unvmoavemenli.'iasoudaDc&mécbanle« etditi

S'il voua manquait du monde, monsieur Ksi^an^. ^ m'isair,; à moi, de partir à votre bord«

Ce n'était paa la première fois que ce capitaine. Kerjean enrôlait des déserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend, et ensuitfl comment on les mène.. Son navire, WBelle-Bose^ qui naviguait sous un pavillon d'Àiuériquey partait le lendemain pouc la Galifernie. Yvesi lui convenait; c'était une acquisition es&eUente pour. un. équipage. comme lésion.

lis s'isolèrent toua deux, pour ébaucher à voix basse, lemr tjsaité. d^alliance.

Cela se passait au port de coaunerce,, le mai.in du second j((iur, aprfe»^ Ski fuite de. chez lui.

La veille,, il avait été à Becouvrance,, ea casant les murs,, pour tâcher d'avoir des nouvelles de son petit Pierre.. De loin,, il l'avait aperçu, qjui regardait passer le monde à la fenêtre, avec, un petit bandeau sur son front. Alora il était revenu sur ses pas,, suflisam!- noent rassuré,, dans son égareoàent d'ivresse qui duiait. encoce ; il était revenu sur se& pa& pour a aller retrouver ses amis.. »

Ce maiin-Ut, il s'était réveillé au jour, sous un hangar du quai où. ses amis l'avaient couché» L'ivresseétait. cette fois paasée, biea complètement passée. Il faisait toujpurs cemêmx? beau temps d'oc- tobre,, frais et pur ; les choses avaient leurs^ aspects Ltbituels, comme si de rien, n'était, et d'abord il songea avec attendrissement à son ûls et à Uarie^ prêt à se lever pour aller les retrouver là^bas et leur demander pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout^ et se dire que c'était fini, qu'il était perdu...

Retourner près d'eux, maintenants Obi nonvjamais^ quelle honte!

D'ailleurs, s'être échappé du bord étant, puni de fera,, et avoir ensuite couru bordée trois jours, tout cela ne* pouvait plus se rache- ter. Prendre encore ces mêmes résolutions, reprises vingt foi^, fau*e encore ces mêmes promesses, dire encore ces mêmes mots de repen- tir... ohl non! assez I il en avait un mauvais sourire de pitié et de dégoût.

Et puis, sa femme lui avait dit : a Ya-t'en ;. »« il s'en souvenait bien, de son regard de haine, en lui montrant la. porte. Il-avaitheauTavoir mille fois mérité, il ne lui pardonnerait jamais celay lui^ habitué à

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MON FBiBE ¥▼£»• 4}

être le seigneur eit.ie matlre. EttelWaôt^cbassé^, c'était .biea, il était parti, dl suivrait .fift diSBtîaée, tille Ae k n^ercait pliKL..

Cette rechute aussi lui était plus répugnaTite, aprte celte bonuo .pésiode de paix bouDÔle, pendant laquelle il «avant'ealneYiiii let compris une vie plus haute; ce retour de misère lui paraissait quelque choso 4e décisir et de £ataL A ce moment, il s'aj>eAçut qu'il était couvert de ,p(»u89iëre, «de bcMie, -de sûiiiUurefi imasoftdâs, <et >il com-mença de >6*fépoufi9eter, en pedressant sa tête, qpû s'animait peu à peu, k ce réveil, d'une expression dure et dédaigneuse.

jstre .tombé rc^mme une ibrule tsur son (ils et Avok meurlH ce pauvre petit firent !•• 11 se faisait toujours i lui-^mème reffet d'un skisérable bien ve|>ouasant.

il bi'isait entre «ses mains les phnckes d'une caisse qui tnatnait Ik {)rà8 de lui, et, demi^v^ix:, apnàs ua coup d'œil tinatinctif pour s'assurer qu'il était seul, il ^e disait, avec uj^e eapôoe de rire mo- queur, d'edieuses injures àe mateleit.

Haintenant il tétAÎt ideboiift avec un «air tfier^et méchaot.

Bèserteri.. Si quelque navÂFe pouvait ^'ômmenar toutideisuitel,. Gela devait se trouver sur les quais ; jttstomeut il -y en avait .beau- (coup ce jour-lju Ob! oui! à ji'impopte quel prix, désierter, ipour ne plus dreparaltrel

La (décision venait d'étne prise avec ^uoewoloaté ifiaplacable, H marchait vefs les navires, cambré, la tête haute, l'ientêtement bre- ton dans ses yeHX à demi fermési, «dans ses eoumik ihoncé^ Il se disait: Je ne «vaux mea,îe le sais, je Je savaia, ils aucaient du me larsfier tous. J'ai «easayé ce iiue >j'ai piu, onais ^ âuis lait ainsi «et ce n'est (pas .ma faute.

tEt kl avait .raison >peut«ètre : ce n'éftaît ipas sa /aute. A cet instant ^ il étail imeaponsable; il cédait k des inflaences lointaines <et mysiè- rieuBea qui lui venaient de son aang ; il subissait d'héréditt^ iie toute imeianDlle, de toute une race.

A deux heures, le même jour, après marché «coacIu, Yves ayant acheté des bardes de marin du commerce et chan@é<de costume chn- destiiiement dans un cabaret du quai, monta à bord de la JiellenRosc,

il 6e mit à faire le tour de ce Jbateau, qui était jstti itenu, qui Avait desaapacts de r^kdease sauvi^, mais qu'on sentait i souple et fort, taillé pour la «course et les.hasards de mer.

Aiupa^ès des navires de l'étttt, ceUii-<ci ^mbJait petit, «count, et nurtout rvide,: un air abandonné, presque j^rsonue à bord; méi^.e au mouillage, cette espèce de solitude sermt le 4cœur« .Trois ou

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A& REVUE DES DEUX MONDES.

quatre forbans étaient là, qui rôdaient sur le pont; ils composaient tout l'équipage et ils allaient devenir, pour des années peu^étre, les seuls compagnons d'Yves.

Ils commencèrent par se dévisager, les uns les autres, avant de parler.

Tout le jour, dura ce même beau temps tiède et tranquille, cette sorte d*été mélancolique d'arrière-saison qui portait au recueil- lement. Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irrévocable de sa décision.

On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien à y mettre. Il se lava à grande eau fraîche, s'ajusta mieux, avec une certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'était plus cette livrée de l'état qui lui avait souvent paru lourde ; il se sentait libre, affranchi de tous ses liens passés , presque autant que par la mort. Il essayait de jouir de son indépendance.

Le lendemain matin, à la marée, la Belle-Rose devait partir. Yves flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer, à la façon nouvelle longtemps désirée. Il y avait des années que cette idée de déserter l'obsédait d'une étrange manière, et à présent c'était une chose accomplie. Gela le relevait à ses propres yeux, d'avoir pris ce parti, cela le grandissait de se sentir hors la loi ; il n'avait plus honte de se représenter devant sa femme, à présent qu'il était déser- teur, et il se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant de partir, au moins pour lui porter l'argent qu'il avait reçu.

 certains momens, quand la figure de son petit Pierre repassait devant ses yeux, son cœur se déchirait affreusement; ce navire, silencieux et vide, lui faisait l'effet d'une bière il serait venu tout vivant s'ensevelir lui-même, sa gorge s'étranglait ; un flot de larmes voulait monter, mais il le comprimait à temps, avec sa volonté dure, en pensant à autre chose; vite il se mettait à parler à ses amis nouveaux. Ils causaient de la façon de manœuvrer avec si peu de monde, ou du jeu de ces grosses poulies qu'on avait mul- tipliées partout pour remplacer les bras des hommes et qui, à son avis, alourdissaient beaucoup le gréement de la Belle-Rose.

Le soir, quand la nuit fut tombée, il alla à Recouvrance et monta sans bruit jusqu'à sa porte.

Il écouta d'abord avant d'ouvrir ; on n'entendait rien. Il entra timidement.

Une lampe était allumée sur la table. Son fils était tout seul, endormi. Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de petit oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne pour sentir encore une fois sa petite respiration douce, et puis il s'assit près de lui et resta tranquille» afin d'avoir repris une figure calme quand sa femme rentrerait*

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MON FAiffE YYES. &6

LXXXI.

Derrière lui, Marie était montée en tremblant ; elle l'avait va venir*

Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les aspects de malheur.

Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font les pauvres femmes des coureurs de bordée, pour apprendre d'eux si Yves était rentré à son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait, se tenant prête à tout.

Peut-être qu'il ne reviendrait pas; elle s'y était préparée comme au reste, et s'étonnait d'y songer avec tant de sang-froid. Dans ce cas, ses projets étaient faits ; elle ne retournerait pas dans ce Toul» ven, de peur de revoir leur petite maison commencée, de peur aussi d'entendre chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parens, qui la recueilleraient. Non, là-bas, dans le pays de Goêlo, il y avait une vieille femme qui ressemblait à Yves et dont les traitft prenaient tout à coup pour elle une douceur très grande. C'est à sa porte qu'elle irait frapper. Celle-là serait indulgente pour lui, puis- qu'elle était sa mère. Elles pourraient parler sans haine de l'ab- sent ; elles vivraient là, les deux abandonnées, ensemble, et veille- raient sur le petit Pierre, réunissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins il ne fût pas marin.

Et puis, il lui semblait que si un jour, dans bien des années peut- être, Yves, déserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait là, dans ce petit coin de la terre, à Plouherzel, qu'il reviendrait.

Elle avait fait, la nuit d'avant, l'étrange rêve d'un retour d'Yves : cela se passait très loin, dans des années à venir, et elle-même était déjà vieille. Yves arrivait dans sa chaumière de Plouherzel, le soir, vieux lui aussi, changé, misérable; il lui demandait pardon. Der- rière lui étaient entrés Goulven et Gildas, ses frères, et un autre Yoe$^ plus grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui traînait à ses jambes de longues franges de goémon. La vieille mère les accueillait de son visage dur. Elle demandait avec ime voix très sombre :

Comment se faitril qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a mourir en mer, il y a déjà plus de soixante ans,.. Goulven est en Amérique,.. Gildas dans son trou de cimetière... Comment se fait-il qu'ils soient tous ici?

Alors Marie s'était réveillée de frayeur, comprenant qu'elle était entourée de morts.

Hais ce soir, Yves était revenu vivant et jeune ; elle avait reconnu, dans l'obscurité de la rue, sa taille droite et son pas souple. A l'idée

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A0 REVUE ws imm mokhcs.

qu'elle allait le revoir et être fixée sur sou sort, tout son courage et tous ses projets l'avaient abandooBôe. Elle tremblait de plus en plus en montant cet escalier... Peut-être bien qu'il avait simplement passé ces rdeux jûuinées à iMftsd ei qu'il J^msakioemiiie de coutome, et que tAUt slarauQgesait encore Jiuie isia. flite is'arrôtait «ur ces nwr- ches pour demander à Dieu que ce fût vrai dons uw prière rapide.

QÛifid elle ouivch la porku il était ibien ilà, dans leur ^chambre^ assis près (du. berceau lOt regiu^dant ^son-fife etubpmi.

liUi, fiAiivoe pelit .Pience, dormait d'un èon semoMil paisible, ayant encore son bandeau sur Ae freot, «là île cbenet de fer l'avait blessé.

DèS(4|u'iBU6tfiitieBtrée,4i&le« son tsœur battant à. gnandes seoevssea qui hii tai&sÀi malyieUe vit de suite qu'Yves n'avait pas bu d'alcod: il avait levé leB yeux aur elle «t son jregard était clair, et puis U les avait baissés vite et «restait penché sur son fils.

-^ A-vt-il eu beaucoup -de mal 7 demaoda-'t-il à demi-voix, 4eMto- joi^ent, avec une timoquilklé qui étonnait et qui faisait peur.

Non, j^ai.éié-iiierûberieJBédeoinpour le panser. Uiadîtqiie ÇA Ae kissecait pas de onanque. 11 n'a pas tlu tout pleuré.

Jlsse tenaient là, ameta l'un devant l'autre, lui loajmirstterâs pnès de ce petîi iberjoi^UL, elle (debout, blaoche i6t tread[>lante. Us ne s'ea voulaieat plus; ils s'aimaient ipeut-<ètre; inais maintenant l'irréparable était accooipli^ et c'était .trop itai-d. £Lle regardait «e costume qu'elle ne lui .avait jamais vu : un irîoot -de laiae noire et un bonnet de ;drap. Hourq^oi ces iiabits;? £t ce ipaquet, près de lui, par terre, d'où sontait un bout de col bleu ? .11 seînblait renfermer ses effets ide matelot, quittés à tout jaoaads, nomme ai le vrai Yves était mort.

£Ûe osa^demaader:

L'autnd jour, tu es nentré à bord? ~ NanJ

fincore un .silence. £Ue sentait J'angoisse «(ui veiydt plus Corie :

Depuis tr(»6 jours, Yves, ta n'es pas rentré?

Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendra la chose terrible; voulant feteirir les minutes, ûéme ces minutes qui étaient faites d'inoertitude ,et d'angoisse, parce qu'il était enœre là, lui, devant elle, j^ut^ètine pour la derniëne ilois.

A la fin, la question poignante sortit de ses lèvres :

-^ Que comptes^tu faire, alors?

Et lui, à voix basse, simplement, avec cette tranquillité desréAH lotions implacables, laissa tomber iCe mot lourd :

*^ Déserter]

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Déserter!., oui, c'était bien ce qu'elle avait deviné depuis quelques secondes, en voyant ce costume changé, ce petit paquet d'efltïis de matelot soigneusement plies dans un mouchoir.

Elle s'était reculée, sous le poids de ce mot, s'appuyant derrière elle au mur avec ses mains, la gorge étranglée. Déserteur] Yv€sl p^rdh !.. Ihna sa* tête repaasaient Timaga de Gonlveni 9od frère, êi des. maiEs. Ibintaînes d'où^ let^ marinsiue revieanent plusi Et^ ctininre elle sentait son impuissance contre cette volonté qui l'écrasai it, elle restait là, anéantie.

Yves s'était mis à lui parler, très doucement, avec son calme sombre, lui montrant le petit paquet d'effets qu'il avait appi^rié :

Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera parti, tu renverras cela à bord, tu m'entends bien. On ne sait pas,., si on me reprenait,., c'est toujours plus grave, emporter les eiTais de rétat! Et puis voilà d'abord les avances qu'on m'a données.. t Vous retournerez à Toulven... Ohl je t'enverrai de l'argent de là-bas, tout ce que je gagnerai; tu comprends, il ne m'en inudra plus beaucoup à moi. Nous ne nous reverrons pliis, mais tu ue seras pas trop malheureujse...* tantqiae je vivrai..

Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes gt^s forces, lutter, s'accrocher à lui quand il s'en irait, se faire plutôt traîner jusque dans les escaliers, jusque dans la rue... Mma non, quelque chose, la. clouait sur place, d'abord la^ conscience c[ue luut serait in ujûle, et.pui»iiQe dignité,, là;, devant leupfiis endormi., > lit eUe restait contre ce* mur, aansiun mouvement.

11: avait posé* deux* oentm franc» en^ grosses pièces* d'argent sur leuruble près de lui. G'étaiieat sess avances, tout ce qui' lui restait, ses pauvftes eflets payé8« Il loi regardait maintenant d'un n*gm d profondy très* douin, et ili secouait aivec sa manche de \mn& des larmes qui yenaient de couiersuv se» joues.

Mais c'était tout.cie qit'il mm àxlai dire'. Et à présent^ c'était la minute suprême^ o'était fini^

11 se pencha enoone- une dernière Ibis sur son iils) puis il redresim sa. haute taille etse* leva pour partir;

PifiM^Lon.

{La dernière partie au prochain n**)

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L'ÉDUCATION DES FEMMES

L Mémoire sur Venseignement secondaire des filles^ par M. Gréard, membre de Tin- êthni, Yice-reOeur de PAcadémie de Paris, 3* édiUon. II. L* Enseignement supé- rieur des femmes, diacours inaugural par M. Louis Traaenster, recteur de i'Uni?er- BÎtè de Liège*

La question de TéducatioD des femmes a pris dans ces derniers temps une importance considérable. Un projet de loi sur l'ensei- gnement secondaire des jeunes filles, présenté par M. Camille Sée, a été voté par les deux chambres. Le conseil supérieur de l'instruc- tion publique a tracé le plan d'études de cet enseignement et il en a rédigé les programmes. Un certain nombre d'établissemens sont déjà ouverts ; d'autres, en plus grand nombre, sont en préparation. M. Gréard, membre de T Institut, vice-recteur de l'Académie de Paris, dans un rapport dont nous parlerons plus loin en détail, nous a exposé l'état de la question avec l'historique savant des théorie s et des actes qui ont précédé et préparé le mouvement actuel. En mCme temps, par une rencontre intéressante et significative, un savant éminentde la Belgique, M. Louis Trasenster, recteur de l'université de Liège, consacrait à l'enseignement supérieur des femmes un important discours à l'ouverture des cours de l'université. En France, le succès croissant des cours de la Sorbonne, fondés par M. Duruy, prouvait par l'expérience même l'efficacité et l'utilité de cet ensei- gnement, et par une pratique de plus de dix-huit années, répondait à toutes les objections alarmistes qui avaient été soulevées à l'ori- gine contre ces cours et qui se renouvellent aujourd'hui avec la même exagération contre les cours nouveaux. Disons aussi que tout

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L*iDUGATION DES FBUIIES. A9

ce mouvement a été en grande partie commencé etprovoqué par les jeunes filles elles-mêmes, qui, par leur empilement à recher- cher des examens dont souvent elles ne songent à tirer aucun parti, ont tenu surtout à témoigner de leur curiosité pour l'étude et de leur ardeur au travail. Parmi les jeunes filles qui se pré- sentent pour obtenir le brevet de capacité de l'enseignement pri- maire, M. Gréard nous apprend que le quart à peine se destine aux écoles; en supposant qu'il y en ait encore un quart qui se consacre à l'enseignement libre, et pour lesquelles ce brevet soit une garantie et une reconmiandation, il en reste au moins la moitié qui ne poursuivent autre chose dans lexamen que la con- statation officielle des résultats de leurs efforts. Ajoutez -y celles qui recherchent les examens supérieurs (baccalauréat ès-lettres et ès-sciences, doctorat en médecine), et on arrive à cette conclusion que ce sont les femmes elles-mêmes, qui, spontanément, et pour satisfaire à une curiosité légitime, se sont portées aux études. C'est un symptôme remarquable, que l'état ne pouvait négliger, et dont il s'est heureusement inspiré dans les récentes créations. Pour com- pléter tous les faits qui témoignent du mouvement d'opinion que nous signalons, rappelons qu'une Bévue de renseignement secon- daire des jeunes filles a été fondée cette année sous la direction de M. Camille Sée, le promoteur et le rapporteur de la loi à la chambre des députés. Avant d'examiner la question en elle-même, résumons d'abord les deux rapports publiés en même temps l'un sur l'ensei- gnement supérieur, l'autre sur l'enseignement secondaire des filles, par le recteur de l'Université de Liège et par le recteur de l'Aca- démie de Paris (1).

I.

Le travail de M. Trasenster n'est pas un mémoire, mais un simple discours inaugural prononcé à la séance de rentrée de l'université de Liège : ce discours comprend un grand nombre de faits intéres- sans et des vues élevées sur l'enseignement supérieur des femmes.

(1) n ne faut pas que ce même titre de recteur nous trompe ici. Ce titre désigne en Belgique et en France deux sortes de fonctions très différeotes. En Belgique comme en Allemagne, une université est un ensemble de facultés formant un corps et s'ad- ministrant elles-mêmes. Le recteur est le représentant de Tuniversité, désigné par rélection de ses collègues pour un temps déterminé. En France, le recteur est un fonctiounaire public, représenunt de l'administration , nommé par le pouvoir exécutif pour un temps indéterminé, et administrant, non-seulement renseignement supérieur, mais tons les enseignemens à tons les degrés dans une académie, c'est-à-dire dans une circonscription composée de plusieurs départemens. A Paris, il n'y a qn'un yice-rec-* teur, parce que le ministre lui-même est censé être le recteur.

TOMl ux. 1SS3. 4

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50 RE7UE DES DEUX MONDE».

C'est ea Russie que parait avoir commencé cette espèce de révoli»* tion qui aouvect aux femmes l'accès des facultés et de L'enseignemeatl supérieur.. Oa avait créé pour elles^ uns faculoè de médecioe apé^ ciale.. Dans une période de sept ans«, 959 femmess'étaient prèsenr tées aux exameusT-de cette faculté; 718 avaient été remues.. Le pror- fesseur de Cjon déclare q^e les femmes sont, trèa propres amfi recherches microscopiq,ues et marne anatomi(||ues. Les professeurs ont constaté que les étudiantes en général se sont élevées k la même hauteur que les hommes. Le conseil des professeurs-, con- sulté, a été d'avis d'attribuer aux élèves femmes les mêmes titres et les mêmes droits qu'aux hommes. M. de Cjioa atteste que les femmes médecins rendent les plus grands services dans les campar gnes ; plusieurs se sont engagées dans le service médical de. l'ar- mée lors de la guerre contre la Turquie. Cette faculté^ qui fonction- nait si bien et donnait des résultats si satisfaisans, a été supprimée^ mais des cours littéraires et scientifiques, qui formaient une sorte d'université à l'usage des femmes,, ont été ma'mtenus.. Dans l'an- née 188L le nombre des étudiantes dans cette petite université s'est élevé à 938. Les études soni de quatre ans,, et il y a eu, cette année même, une première distribution de diplômes, au nombre de 16â. Si di la Russie nous passons en Suisse, nous rencontrons des faits analogues. Â Zurich, il existe une faculté de médecine suivie parles femmes. Trois dames, dans cette même ville, pratiqueat la médecine avec une nombreuse clientèle. En 1881, il y a eu 11 élèves femmes suivant les cours de la faculté de médecine et 9 ceux de. la faculté de philosophie (c'est-à^lire des lettres)^ A, Berne, omen a. compté 30 (dont 27 en médecine et 3 en philosophie). Oa cite une jeune ûlle qui a obt'-nu le titre de docteur en droit. A Genève, en 1881, l'uni- versité comptait 53 noms de jeunes filles, surtout pour les lettres. Nous voyons également en Angleterre les mêmes tendances se mani- fester (1). Une charte de 1867 a conféré à L'université de Londres le droit de décerner aux femmes des degcéS' dans les sciences* et dan» les leitra»* A rUnivejrsity-GnlJege, des. femme» sont ad^nines à tous* les* cours. 11 ea est de même à Cambrid^, naa» »ve« l'aiaori^adon des^ professeurs. Il y a des collèges à Girton et à Newnham-Hall, dirigés

(1) Noua na donoozu ici que left réwlUts coiMlgnés daos le rapport de Mw L^Trt- •eDSter. Ceux qui voudront étudier Ui question pla» à fond poa«^>Dt coosulier la Bévue inUrnationale de l'enseignetnent 15 janrierlSHS;, qui a*pub)iéj un travail spécial et apurofondi sur cette queH?4oa : de V Enseignement àupépteur des femmes^en A^le^ terre^ en EcoiSê et en Irlandet.pêt II..B. Buiesooy axamiaateiir à l^uoivereité' 4»* Lon^ dres. Voie é(^iUement aur la questioo en géoérU le travaiide VL de* baveleye (ff»vii« Belgique^ bov.. 1882),; et enfin celui dei U* Emile Beaoaaire : Quelqnee MqU sur ht questions d* enseignement^. dàû^WRevue da 1*' aoùL 18S2..

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LmiJCAXKXA J)ES £EmUBSm fil

par destdames, piQurjecdVaîr. des élèves du .sexe féminiii. L'enseigne- ment f dune qoaftre ans, et lesicours sont donnés par les profeese^irs de l'université. EnlSlS, il y la^ait plus de 100 étudiaDtes à Gambrid^ M^'^Gladâtonetda fille du premier mimstre, a subi les examens sckn^ tifiques de cette imifeMÔé. Londres, en 1872, il a ^lé créé une éooie médicale cumptète ouiverte aux femmes. Sn 1677, le oomiié de cette école <OitHiat la faculté de donner l'enseigoeineiit clinique au Moyul Free Ua&pitedy non fréquenté par les étodiatis. Malgré rû4dtio&itîan de runivershé de Londres, le conseil académiqpiedonna l'&uturisatiou de subir devant cette université les examens profe»- «iMnels. Depuis 187A, 100 étudiantes sontentrées à la nouvelle école; 26 dames anjaiKrd^hai sont admises à la pratiqtie médicale. «Plu- sieurs dames font pnrlie des professeurs de Técoie. En \ 881 , c'est une étudiante qnii a obtenu devant l'université la médaille d'or pour Kanatomie. Mais c'est surtout auR États-Unis <}ue l'instruotioa supérieure dies femmes apris la plus grande extension. On complut, ces dernières aunéee, dans Téiat de New-York, 890 femmes pra- oiquant la médecine. Un eollëge sp^al, Vassar- Collège, comprend AOO jeunes iiiles. Le progiumune des études y correspond à notre ;ensei^nement des tiacultés jde lettres et de sciences. L'université Ae Micbigan compta ôOO femmes sur 1<,Ô00 élèves. Â Philadelphie;» il y a une faculté de nftédecine pom* les femmes. On cite des per- sonnes qui, à Philadelphie et à New -York, gagnent de 80,000 i 100,000 friancs par an ,par leui*. clientèle. En Allemagne, les untvcor^ sites ne sout pas favoraUes à l'enseignement supérieur des femmes. Quelques facultés oependaat leur ont été ouvertes, et Tuniversitéde Goettia^ue a idistrâibué des diplômes. A Munich, en 1878, des oours fiidenUûques «ont été ouverts pour les jeunes filles. £n Suède, les universités sont beaucoup plus libérales. Une ordonnance royale de 1 870 a permis la earrière de la médecine aux femmes. En Italie, l'université de >Bologoô ieur a été ouverte. A Paris, il en a été de luème. Depuis 1870, coursdes facultés des lettres, des sciences ex de médecine ont admis les femmes, qui, depuis longtemps, pou- .vaient fréquenter ies cours du Collège de franco. Plusieurs jeunes filles out pris des grades. De 1861 à 1882, il a été décerné aux femmes AO diplôme» de baccalauréat ès-^lettres, 32 ès-sci^^nces, 2 de licence ès-lettras, 3 de licenoe ès-scieuces, 21 diplômes de doctorat en méde- jCLoe, 1 d'oliicinat de aanté, 1 de pharmacie, enfin 29 brevets de capar cité d'enseignement isecondaine spécial (1), en tout : 138 diplômes. M.. Irasenster termine son discouns par l'exposé de l'état actuel de

(1) Ce deroier diplôme, qui ne répond à rien de pratique, eit celui que l*on obtient à Iteoe dei coan 4e la SerbeiMie.

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62 RfiTUE DES DEUX MONDES.

la question en Belgique. II appuie de toute son autorité de savant et de sa longue expérience de professeur le principe de Taccës des universités aux femmes. C'est dans ce dessein même et pour accé- lérer le mouvement qu'il a choisi cette question pour le sujet de son rapport. 11 invoque surtout cet argument que l'éducation des hommes dépend de l'éducation des femmes. On a souvent remar- qué que la plupart des hommes supérieurs ont eu des mères dis* tinguées. C'est la mère qui inspire à l'en faut les sentimens qui en feront un homme. 11 déplore Toisiveté et le vice se consument tant de jeunes gens de la classe élevée, et il dénonce avec énergie ces vices qui sont un argument si puissant entre les mains des sectes -socialistes. Des mères 'plus sérieuses et plus instruites ne supporte- raient pas chez leurs fils de pareils travers, et ne donneraient pas leurs filles, en raison uniquement de leur fortune, à des gendres d'une telle inutilité. On craint que la science des femmes ne dégé- nère en pédanterie; mais est-ce que la piété ne dégénère pas quel- quefois en bigotisme, et la grâce en minauderie?

M. Louis Trasensier iuvoque une haute autorité en faveur de ces principes : c'est celle de Tévêque d'Orléans, M. Dupanloup, qui, sur la question de réducaiion des femmes, a soutenu les principes les plus libéraux et les plus généreux. C'est à peine si nous-mêmes oserions parler avec cette liberté. 11 faut être évêque pour avoir le droit d'écrire les paroles suivantes : « Qu'on ne s'y trompe pas : des principes rigides avec des occupations futiles, de la dévotion avec une vie purement matérielle et mondaine font des femmes sans ressources pour elles-mêmes, et quelquefois insupportables à leurs maris et à leurs enfans. » 11 dit encore : ce La vérité pénible que je veux dire, c'est que l'éducation, mêm« religieuse, ne donne pas toujours, donne trop rarement aux jeunes filles et aux jeunes femmes l'amour du travail. J'attribue cet éloignement pour le travail d'abord à l'éducation qu'on leur donne, légère, frivole et superficielle, quand elle n'est pas fausse, et ensuite au rôle qu'on leur fait dans le monde, à la place qu'on leur réserve dans les familles, même dans les familles chrétiennes. On veut que les femmes n'étudient pas ; elles ne veulent pas non plus qu'on étudie autour d'elles. On veut qu'elles ne fassent rien; elles ne veulent pas non plus qu'on travaille; elles n'encouragent au travail ni leurs maris ni leurs enfans... Tant que les femmes ne sauront rien, elles voudront des hommes inoccupés; et tant que les hommes ne se décideront pas au travail, ils voudront des femmes ignorantes et frivoles (1). » Je regrette que ces hautes et fortes paroles n'aient pas été citées à la chambre des députés dans la dis-

(i) M. Dapanloup, F$mmê$ savantes st Femmes studieusu. (Le Correspondant, 1S6S.)

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l'éducation des femmes* 6S

cussion du dernier projet de loi. Elles eussent prouvé aux uns que rinstruction des femmes n'est pas nécessairement une œuvre athée, aux autres qu'on peut être évéque avec des idées libérales et pro- gressives : on y eût profité des deux côtés.

De l'enseignement supérieur des femmes passons à l'enseignement secondaire des jeunes filles, c'est-à-dire du rapport de H. Trasenster au rapport de M. Gréard. Cet éminent administrateur a consacré successivement à toutes les parties de l'enseignement (enseigne- ment primaire , enseignement secondaire classique , enseignement secondaire spécial), un ensemble de rapports aussi remarquables par la précision technique que par l'élégance et la pureté de la forme, aussi riches d'érudiiion que de doctrine, et dont la réu- nion constituerait un ouvrage vraiment classique pour les éduca- teurs de tous les degrés. Dans toutes ces questions, M. Gréard s'est toujours placé du côté du progrès, mais avec tant de tact et de mesure, que l'on est étonné et charmé à la fois de trouver chez lui la raison si libérale et le progrès si sage. A tous ces rapports vient s'ajouteraujourd'hui le nouveau rapport sur l'enseignement des filles, qui est peut-être le plus remarquable de tous et, en tout cas, le plus agréable. 11 contient à la fois l'histoire des faits et l'histoire des idées, et de ce simple historique, sans soutenir aucune thèse» l'auteur fait ressortir la nécessité du nouvel enseignement.

La révolution ne s'est pas intéressée beaucoup à l'éducation des filles. Elle l'a laissée en dehors de ses créations et de ses projets. Sous le consulat, Fourcroy déclarait, dans un rapport de 1802, que tt la loi ne s'occupe pas de l'éducation des filles. » Un rapport de vendémiaire an ix nous apprend qu'à cette époque, il n*y avait à Paris que viogt-quatre écoles de filles, et encore sans élèves, sans livres, sans mobilier. Voilà pour l'instruction primaire. Quant à l'instruction secondaire, elle était encore plus abandonnée. C'est à M'"' Campan que revient l'honneur, après la révolution et sous le premier empire, d'avoir donné l'élan à l'enseignement des femmes. Sous son impulsion et à l'imitation de ses efibrts, de nombreux pen- sionnats se fondèrent, et les couvens, supprimés par la révolution, commencèrent à se rouvrir. L'éducation de ce temps, nous dit M. Gréard, avait pour principal caractère la frivolité : a Les repré- sentations scéniques, le jeu, la danse y tenaient une grande place, la plus grande peut-être. » M'^^de Genlis, chargée de l'inspection des écoles publiques, réussit à faire corriger un certain nombre d'abus. C'est vers cette époque que se place la création des mai- sons de la Légion d'honneur : Saint-Denis, Écouen ; et ce fut H'"* Cam- pan qui en rédigea les statuts. Quelques autres personnes s'appli- quèrent, à cette époque, à cette œuvre de restauration intellectuelle

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;6A KEVCE DES «EUX MONOlES.

pour les femmes : îA!^ Mattonoeuve, M"* Sauvan, parmi les laïques; li™*£ftrct, fondatrice du âiorô-Cœiir, parmi les coDgrégaxusles« De â6i5 à 1820., la làgislaiion commença à s'tKXuper de ces dwers établissemens et à les distinguer en différentes classes : écoles, pensions, iostitoUons* Un brevet de capacité élait institué pour lies écoles primaires^ avec quelques matières de plus, il ouvrait Teo- laeigoement dans les ipeasious; un diplâne supérieur était imposé aux institutrioes.'Ges premières règles furent iléveloppées et sy^ié- maitisées dans rescelleiite ordonnance du 7 macs 1837, qui fut, dit IL ûréard, la première icharte de renseignement secondaire des lilles. .Sous l'impulsion de cette législation et de l'esprit libéral qui régnait alors, l'éducation des filles fit, 60us le gouvernemenit de juillet, de napides progrès. En 18&5, dit le rapport, on comptait dans le dépar- jtaoïent de la Seine 253 pensionnats; «n 18&6, il y en avait 26Ô, plus 20 oouvens. les maisons laques comptaient 13, i^8i élèves; les mai- ;60ns leoclésiastiques en com(>taieot 1,600, en tout 15,000 élèves. £a jBÔme temps, uu nouveau ëy^ëine id^enseigneoient pour les filles venait faire ûonoufuftnce à celui des peniàionnats et des institutions. C'est le système des cours, inU^oduit jadis par Tabbé Gaultier, imis dant le principal restaurateur et réformateur a été Alvarès LévL On sait quel succès ces <:qu]s aa obtenu dans la bourgeoisie pari- sienne. lUn 4$iviud mouvement d'opinion favorisait et accélérait ce .progrès. Une Sevue pour ïenêcignemerd des /enimes discutait loutea les questiiM» que .soulève la matièt^. On commençait à demander rinierMeuiionde Tétat et à propager l'idée de « collèges de filles semblables eu tout. aux collèges de garçons pour Tétabiis- :SBniQDt et la durée des études (1). m On. attribue même à M* de Sal- uraady la pensée d'un projet de ce genre.

•« La loi du 15 mars 1850, dit M. Gsréard, airéta court tout cet ébn. L'atteime fut d'autant plus funeste qu'elle parut portée au •nom de la liberté. Le règlement du 7 mars 18A7 constituait quatre degrés d'instruction pour les filles: les écoles primaires élémeja- mirefi, les écoles priaaaires supérieures, les pensions et les institu- lÉHiB. ïoute cette iMérancfaie si laborieusement construite fut en un instant déconcertée et brisée. On confondit dans une inême appella- tion et^Sûus nue législation oomomne les écoles, las pensions et les iostitutioQS. On supprima les degrés auxquels elles répondaient, les Jorevetsqui les ^i^ejiréseutaienu Avec le brevet de capacité» le brevet jsimple ou même avec la lettre d'obédience, chacun eut le droit

(1) Kiliaii, de i*lnstruciion dôt filles à ditws degrés^ p. 33. Pour apprécier Timpor- taoce de cette idée, il oe faut pas oublier que H. KUiaa éuit uo haut fonctionnaire ae tVnlaiitttstration da llnstructioFn pnbliqae. C*était donc dans le monde officiel loi- I Don otmmenfçaitdi peMer àiooUa épmfà^^à .des iyoées 4b |«uAes ûUes.

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L*£l)UCAÏiOSI BCS VBMMES. &&»

de tout enseigner. L'exanien. luirmâme avait été abossô r sauf à> Paris, lalittàratura a\Fail été exclue dui brevet eomplet dd oiipadtéi- Qa avait retranché égsdeDoeat l'exj^iiioai deâprÎDcipes^éiréduoatfoa' et des méthodes d'euseigaeinent*. » En même tempst qae: la UA (te IfôQ abaissait systômatiquement lo niveaiu^ de UeDsesgaemeat et que la réaction religieuse favorisait L'éducation acclésiasdqeie aus dépens de L'éducation laïque, dieâ causes* écoaoïiûqufes^ d'un; autre genre agist^ent dans le même sens et frappaient les^ grands pen^ sionnats. La crise des loyers rendait impossibles k^a maisons d^ëdu^ cation laïques, et les maisons religieuses restaient prvesque seules en possessioa de l'enseigpement. Sans laconcurrenee des coiirsy dovt chacun sait les imperfections et les* lacunes^ il a'y aurait plus eu en France pour léducation des femmes d'autre éducatioa qjue TéducaCion ecclésiastiqjue. Tel était L'état des choses en. 1867,.lui'sque Ml Jules Simon, aa corps législatif, coDunença à céelamer le concoure de L'état. Vers la m4me époque,, tt. Victor Duruiy, à qui.o» doit ta»t dfimportantes* créations, suscita des cours universitaires qui soule^ vèrent alors les mêmes réclamations* et les mêmes protestations que la réforme actuelle. Parmi les oours^ insiituési à» cette époque' pour sépondra à L'appel du ministre,, uni certain nombre subsistent oncove aujourd'hui; surtout les cours de la Sorbonne sont nestés eu>fkveup et jouissent d'une grande prospérité. Oa peut diica seulement (^'ils répondent plutôt, à l'enseignement supériiexir. qa'à* l/enseignament secondaire. Ou voit la suite des faite qui a amoië la l^gislatiom céceiite, laquelle consiste à ouvrir au nom de l'àtat dtis lycées de jeunes filles. Cet^te institution, neuve en. France,, avait pour elle l'exemple d'un grand nombre de paya étrangers^, et^ à ce titrer ce n'est pas même uue innovation.

Voilà, pour l'historique des faits : résumon& également, d'après M*. Gréard, l'historique des opinionsi et des doatrinesvll'auteur rat- tache cet historique à. trois points principaux» : le mode^ d^édùcation applicable aux. iilles (éducatioUi publiqua ou privée) ; la^ matière et 1^ programmes des cours;, le butet L'espmtderenseignenKnt.

Sur le premier point, il ne faut pas oul>lier que le seul mode d'éducation publiqu'j qui existât dans llaiicien r^ime, c'étaient les couvensi; la question de Téducadoof publique se* compliquais donc de celle de l'éducation ecclésiastique; et,, la plupart du tempsv sur- tout chex les phi'osophesdu xvui'' »ècle^éd(ication privée ne signifie pas autre chose qu'éducation laïquai On ne peut. se figurer aujour- dihui ce qu'était l'éducatiour des* fiUea dans' les maisons- religieuses sévèi*es. du. xivu? siècle, pan- exempte^ à. PopC^BoyaU- Orn^ n'y appre- nait, autre chose que le catéchisme^, la^ lecture^ Téoritiutte et un pea dfaritbmétiqua^ Tout le seate dUi temps étaiu consacré k^ des exer-

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56 RETUE DES DEUX MONDES.

cices de piété : on passait d'une oraison à une méditation, d'une méditation à une instruction ; les enfans ne devaient jamais parler qu'à voix basse, accompagnées de religieuses, marchant à distance les unes des autres pour ne pas communiquer ensemble. Une édu- cation aussi absurde n'était pas celle de tous les couvons ; il y avait, comme de nos jours, des couvons mondains dont Fénelon se plaignait. M""* de Maintenon eut le mérite de ramener quelque lumière^ quelque grâce, quelque sérieux dans cette éducation, tantôt fanatique, tantôt superficielle. C'était une grande institutrice. Elle éloignait les dévotions exagérées : c L'institut, disait-elle, n'est pas fait pour la prière, mais pour l'action. » Elle avait interdit à ses maltresses Tbabit monastique; elle voulait faire de Saint- Cyr une sorte de collège. M. Gréard dit avec raison qu'elle a été la première institutrice laïque. Au xviu* siècle, un écrivain remuant et fécond qui a eijfanté je ne sais combien de projets de toute sorte, les uns chimériques, les autres réalisés depuis, l'abbé de Saint-Pierre, con- cevait déjà le projet d'un grand collège de filles et se plaignait qu'elles n'eussent d'autre éducation que celle du couvent. Fénelon, de son côté, et, après lui, son élève, M"** de Lambert, soute- naient l'excellence de l'éducation privée. Tout le xviii» siècle suit la même direction, par défiance contre les couvons. On signalait ce qu'il y a de contradictoire dans une éducation de cloître pour préparer à la vie mondaine ; on signalait aussi l'opposition des cou- vons et de la famille, la défiance et l'éloignement que l'on inspirait aux enfans à l'égard de leurs parons. A Saint-Cyr même, dont nous avons reconnu l'esprit libéral, les enfans ne voyaient leurs parens que quatre fois par an, pendant une demi-heure chaque fois, et en présence d'une maîtresse ; les modèles des lettres des enfans aux parens étaient tout faits d'avance ; nul rapport spontané et libre entre les parens et les enfans. Ces objections étaient en grande partie fon^ dées : de la préférence donnée à cette époque à l'éducation privée. Mais, dit avec raison M. Gréard, l'éducation privée ne peut être qu'un privilège. Elle demande une aisance et un loisir que toutes les mères ne peuvent avoir, et elle se réduit le plus souvent à l'absence même de toute instruction. M. Gréard conclut sur ce premier point, en montrant que la loi nouvelle a été le résumé et l'expression de toutes les discussions précédentes. « La règle d'études qu'elle propose, dit-il, est un libre idéal que l'on peut poursuivre dans la famille. Loin d'enlever la jeune fille à la mère, le législateur l'engage à en conserver la garde. Par la création des externats il leur offre un concours qui allège le poids de leurs devoirs, sans les dégager d'au- cune responsabilité. S'il laisse le pensionnat s'établir pour répondre à d'impérieux besoins, c'est à la condition d'en faire reposer la

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l'éducation des femmes. 67

charge morale sur les autorités locales que leur voisinage et leur intérêt immédiat rendent propres à y exercer une certaine vigi- lance. Quels que doivent être les effets de ces prescriptions, on ne peut en méconnaître la sagesse. »

Le second point concerne le programme et la, matière de l'ensei- gnement. Ici la difficulté est de distinguer avec quelque netteté l'en- seignement primaire et l'enseignement secondaire. Au xvir siècle, l'enseignement des filles était réduit au niveau le plus élémentaire. L'abbé Fleury se plaignait de cette pauvreté et il est un des pre- miers qui aient proposé pour les femmes un programme un peu plus élevé ; mais ce programme est encore singulièrement étroit. Il en retranche, par exemple, la littérature et l'histoire, c'est-à-dire tout ce qui fait l'âme et la vie d'une éducation féminine. On y remar- quera cependant quelques vœux, auxquels le nouveau programme s'est efforcé de satisfaire : à savoir des notions d'économie domes- tique, d'hygiène et de jurisprudence. Fénelon va plus loin que l'abbé Fleury; il permet la lecture des livres profanes qui n'excitent pas les passions, les histoires grecque et romaine; les jeunes filles verront des prodiges de courage et de désintéressement; il recom- mande « qu'on ne leur laisse pas ignorer l'histoire de France, qui a aussi ses beautés. » On remarquera ce qu'il y a d'étrange daos cette manière permissive de recommander l'histoire de France. Il interdit l'italien et l'espagnol, qui ne servent guère qu'à lire u des livres d'amour, )> mais il ne proscrit pas absolument le latin. Il y avait là, pour le temps, un programme relativement large et élevé. Le programme de Saio^Gyr est plus terre à terre. Point de latin, ni de langues étrangères; peu de lecture. De l'histoire juste ce qu'il en faut « pour ne pas conrondre un empereur romaiu avec un empereur de la Chine. » M"^ de Lambert est plus libérale et plus hardie. Il est vrai qu'elle s'adresse aux filles de quarté. Elle pro- teste contre Molière, qui peut-être, en effet, lorsqu'on suit cet his- torique, 09 paraît plus avoir eu, dans les Femmes savantes^ aussi raison que nous sommes habitués à le croire. Il pourrait bien avoir pris le mauvais côté de la question, et pour condamner quelques excès, compromis la cause du progrès sérieux. M"^* de Lambert défend un programme aussi sage qu'élevé. Elle se borne aux con- naissances utiles. Elle aime Thistoire grecque et l'histoire romaine, qui nourrissent le courage par l'exemple des grandes actions ; elle exige l'histoire de France avec plus d'insistance que Fénelon : o II n'est pas permis d'ignorer l'histoire de son pays. » Elle n'interdit même pas la philosophie si les élèves en sont capables. L'abbé de Saint-Pierre ajoute à ce programme un élément nouveau : quel- que connaissance des sciences. U demande qu'on apprenne aux

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C&6 MVUE DBS DEUX IftONDBS.

ifilles (( un peu d'astronomie, un peu de la connaissance de la machÎDe du ^corps des »aiataiix, quelque chose sur les causes de Tplusieups effets naturels, la pluie, la grêle, le tonnerre.» Dans le plan de M"* Campan on voit aussi une certaine part faite aux sciences, à ^savoir : lacosmograi^ûe et la botanique usuelle. L'histoire et la géographie y «ont anemionnées sans aucune restriction, et par con- séquent, il s'agit de la géographie uniyerselle et de l'histoire uni- yerselle ; iroais la littérature et les langues vivantes sont contplète- ment ♦exclues. Tel était le plan d'études des maisons de la Légion d'honneur jusqu'à ces dernières années^ On voit combien il était loin de répondre à l'idée d'un véritable enseignement secondaire. !!"• îJecker de Saussure, dans son plan d'études idéal, nous offre des Yues bien plus étendues. Elle y réunit les sciencesi, les langues, l'histoire, !a littérature et les arts. M""* de Rémusat demande que l'éducation des filles se rapproche davantage de celle des garçons. « Cette jègle, dit M. Gréard, est devenue celle de tous les pro- grammes d'études émwnèrés depuis cinquante ans. Les pays l'éducation des filles est le plus en honneur n'en ont pas d'autre. Morale, langue nationale et langues vivantes, histoire, géographie, arithmétique, élémens de géométrie, sciences physiques et natu- relles, économie domestique et droit usuel, c'essin, nîueique et gymnastique : tel est l'ensemble des connaissances plus ou moins développées qui, chez tous les peuples dont nous sommes entourés, constituent le fond commun. La loi du 21 décembre 1880 n'a fart que l'adopter. »

'Reste une dernière question toute philosophique : c'est la question de l'inteiligenoe de la femme et de sa comparaison avec celle de l'honïme. M. Gi-éard nous donne le résumé curieux et piquant de cette viHlle querelle, qui dure encore. Au xvn« siècle, ce jsont deux femmes, comme il est naturel, qui soutiennent la doctrine de l'éga- lité des sexes : M"* de Gournay et Anna Schurmann. A côté d'elles l'auteur évoque surtout le nom peu connu d'un théologien protes- tant du Kvn* siècle, Poullahi de La Barre, doot les Discours ^l Entre- tiens^ plusieure fois réimprimés, parurent dix-huit mois après les Femmes 'savantes. Dans ces discours, l'auteur soutient qu'à égalité de nature doit correspondre égalité d'éducation. 11 admet que, pour l'homme, il n'y a pas de plus grande jouissance que de connaître «t que cette jouissance doit être la môme pour les deux sexes. Sui- vant lui, les défauts imputés aux femmes, babil, artifice, médi- sance, coquetterie sont les résultats de l'éducation de couvent. Il tionçoit le pl»n d'un 'établissement desthié à ft>rmer des gouver- nantes et des institutrices ; il indique les moyens de recrutemertt, les livpes, les méthodes : on se croirait dans nos écoles normales.

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l'EDVCAXIOX DBS FSKIfBS* 50^

Il conclut qu'il n^y a pas de sdeiice dont la £eorrme Be sok capabte; il va même ^Ms bin^ et demande, que,, possédant) It sdeneer au^ même degré que l'horamevelle puisse comme lui (tnemplir les dîgnitîéa ecclésiastiquieaj êtne générale d'armée, exereer Ifsi charge» de judi^ cature. n ^Im tbôse de Végalitéades défenseurs* païadoxaux, celle de rinfériorité en a aussi qui ne le sont pas moins». On regrette d'avoir à compter 1.4. Rousseau parmi cem-là. On démit sana doute s'attendre de sa part à quelque paradoxe, nms on eût mreux aimé le voir parmi ceux qui exagèrent que parmi ceux qsu rabaissent le rôle de la femme«. Selon Bousseau, L^éducation des* femmes doit être toute relative aux hommes : leur rôle unique est de plaire. Jusqu^à son mariage, Sophie n'a rien appris, rien lu (( qu'un Barétue ou un Tèlémaque qui lui est tombé entre lea mams. » Il aflirme que « toute fille lettrée restera. fille tant que les hommes restieront sensés. »< Dans cet aphorisme de Rousseau,, qui serait, s'il était vrai, d'un fâcheux augure pour nos nouveau» lycéesr, on surprend le souvenir et la^ secrète apologie de son triste Hiariage.. C'est Emile qui instruit sa femme. Il lui aiiprend surtout Tobéis- saoce; maiis s^'il faut en- croire la suite de l'^aizi/^,. cette édueatieor n'aurait pas trop bien tourné. De nos joursy poussent à l'extrême les idées de Rousseau, un socialiste célèbre, Proadhon, rédiiisait le rôle de la femme au plaisir et à la domesticité. Plus récemment encore les deux points de vue, avec leurs excès respectifs, ont été défendus- en An:cleterre et en Allemagne par Stuart Mill et par Schopenhauec. Stuart >H11 soutient la thèse de l'égalité absolue des hommes^ et des^ femmes. Il reproche aux homme» d'avoir réglé toutes les condi^' tiong de la vie sociale de manière à éteindre chez la femme la pen- sée même de Kaffranchissement. Pour marnteuir la femme danB> son rôle « d'odalisque et de servante, » on invoque Tinfirmité de sa nature, Ti m possibilité pour elle de supporter la fatigue, son défaut d'origigalté. Mais sa faiblesse physique vient de ce qu'elle est élevée en fler^cnauae ; son défaut de génie vient de la médiocrité de son éducation. M. Mill pousse à l'extrême, comme Poullain de La Barre, la doctrine de l'égalité des sexes : « Élevez-les comme l'homme disait-il, elles pourront faire tout ce que font les hommes. » A cette doctrine égalitaire s'oppose la doctrine cynique et brutale du phi- losophe de Francfort, Schopenhauer. Pour lui, les femmes sont de» grands enfans; la femme est myope par Tinteltigence. Bile a toi» les vices : l'injustice, la dissimulation, l'ingratitude, le manque de* foi. L'éducation n'y fera rien, c'est une infériorité de nature; c'est le namén> deux- de l'espèce humaine. Les femmes sont faite» pow le travail et la sujétion. La vraie forme du mariage, c'est tepuly- gamie.

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60 REVUE DES DEUX MONDES.

Entre les nobles excès de Stuart Hill et les basses inepties de Schopenhauer, il y a heureusement place pour une vérité moyenne qui relève l'honneur et la dignité des femmes sans identifier leur rôle à celui des hommes : car il y aura toujours une différence que nulle éducation ne peut effacer et qui sui&t à diversifier les rôles. On a assez à faire pour élever l'éducation des femmes jus- qu'au niveau qu'elle comporte sans être obligé de soutenir l'iden- tité absolue des destinations entre les deux sexes. Cette vérité moyenne, M. Gréard l'exprime avec un tact supérieur et une déli- catesse de touche pleine de charmes : « Nous ne sommes plus au temps, dit-il, l'on se demandait si la femme a une âme, ou si l'âme de la femme ne diffère pas de celle de l'homme. Ce qui est incontestable c'est que ni leur destination n'est la même, ni leur nature. Or, le but de l'éducation, c'est le perfectionnement dans l'ordre de la nature. Fortifions donc la raison qui est le bien com- mun, mais sans porter atteinte aux dons qui lui sont propres. Toutes ses faiblesses ne sont pas des dérauts, de même que toutes nos éner- gies ne sont pas des vertus. La femme l'emporte par ses qi:^lités natives. Son instinct la guide parfois aussi heureusement que la plus rigoureuse logique; au bon sens le plus solide elle sait allier les grâces légères. Elle a la finesse, l'élan, le charme : ce sont des richesses incomparables dont il n'est besoin que de diriger et de perfectionner l'emploi. Dans une page pleine d'humour, M.Herbert Spencer figure l'éducation du passé, qtt'il^PP®!'^ « décorative » sous les traits d'une poupée revêtue d'oMî)êaratet se mouvant par ressorts. Nous aimons à nous imaginer celle qu'il s'agit de créer sous la figure de ces statues antiques que Fénelon représente dans toute la sève de la vie, le port élégant et ferme, la démarche modeste et aisée, le front éclairé par la pensée, le sourire aux lèvres. »

IL

A la suite des savans et judicieux écrivains dont nous venons d'analyser les intéressantes études, que l'on nous permette à notre tour d'aborder la question telle qu'elle se présente aujourd'hui, telle qu'elle a été posée par la loi récente qui a décidé rétablisse- ment des lycées de jeunes filles. Cette question se divise elle-même en trois; une question de principe : Faut-il instruire les femmes? une question d'application : L'état doit-il se charger de cette instruction? une question d'exécution : Le plan d'études et les programmes récemment votés par le conseil supérieur de l'instruc- tion publique répondent-ils à l'idée qu'on doit se faire aujourd'hui

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l'éducation des femmes. 61

de rédacation des femmes? Examinons d'abord la question de prin- cipe.

Quelques personnes amies de l'instruction et de la distinction d'esprit chez les femmes sont cependant assez peu favorables à la grande innovation à laquelle nous assistons. Elles sont surtout préoc- cupées des excès ou des abus que cette innovation peut produire. Elles voient déjà des femmes savantes, des pédantes, des dispu-* teuses, des libres penseuses, et, devant ces fâcheuses conséquences, elles aimeraient mieux peut-être qu'on eût laissé la question dor- mir et les choses aller comme auparavant. Bien de plus respectable que ces appréhensions, et elles sont même très utiles comme aver- tissemens pour ceux qui auront la responsabilité de cet enseigne- ment nouveau. Mais nous pensons pour notre part qu'il y a lieu de passer outre, et que, tout en s'inspirant de ce qu'il peut y avoir de raisonnable dans ces critiques anticipées de ce qui n'existe pas encore, il faut faire ce qui est bon en soi sans se laisser arrêter par l'idée des excès possibles. Il n'y a pas un seul progrès dans le monde qui eût pu avoir lieu si l'on n'avait pensé qu'aux excès. S'il esc une vérité démonirée par l'histoire, c'est que tout progrès se paie ; c'est qu'aucun bien ne se produit sans être accompagné d'un peu de mal ; chacun de nous le sait bien et en souffre pour les choses qui lui tiennent à cœur. Que nos pessimistes trouvent un argument contre la vie humaine, contre la société, contre la Providence, c'est leur affaire; mais ceux qui ne sont pas pessimistes ne doivent pas employer contre les choses qui leur déplaisent un argument qu'ils trouvent absurde contre les choses qui leur plai- sent.

On craint deux choses dans l'instruction des femmes. On craint, d'une part que les hauteurs de la science ne les dégoûtent de leurs devoirs domestiques et de l'humble rôle de maltresse de maison. On craint aussi que la sécheresse et la pédanterie de la science ne leur ôtent la grâce, l'agrément, la délicatesse qui font le charme de leur sexe. Il faut convenir que ces deux sortes de crainte sont d'un ordre un peu différent et ne vont pas nécessairement ensemble. Ce n'est pas précisément à titre de ménagère que la femme déploie ses grâces et ses agrémens; c'est à titre de femme du monde; et la femme du monde à son tour n'est pas toujours une bonne ména- gère; l'agrément n'est pas toujours uni à l'utilité, ni l'utilité à l'agrément. On oublie que le ménage et la famille ont des ennemis bien plus dangereux que la science et Tinstruction : ce sont les sens, l'imagination, et l'ennui. La frivolité suffit pour éloigner les femmes du foyer domestique, et l'ignorance se concilie très bien avec l'oubli des devoirs sérieux. Nos petites marquises, nos petites comtesses,

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62 BEVUE DES DEUX HOKPES.

telles qu'on les dépeint dans les romans à la mode, ne brillent pa9 sans doute par le goût de la vie domestique; car, trouveraient?- elles le temps des charmantes intrigues que Ton nous décrit? En tout cas» si ellesr tombent, ce n'est pas par amour de la chimie et de l'his^ toire de France, et l'on peut avoir des aman» sans rien savoir da tout. Les Frou-Frous mêmes qui ne vont pas jusqu'à la faute n'en deviennent pas pour cela de bonnes mères de famille et d^ bonnes époupeSk Elles sont charmantes, je le veux bien ; mais au moins accordera-t-on qu'il peut y avoir un idéal supérieirr, même pour les femmes françaises, qaelqie effort q«e fasse notre littérature pour prorïver aux étrangers que nous n'en connaissons pa^ d' autres. Le bavardage à vide, la médisaoce, lia toilette, les courses et la prome- nade ne sont peut-être pas Honte la destinée des ffemmes ni la meil- leure préparation à la gestion d'un budget domestique et à Tédu- cation des enfaos. Il peut donc y avoir une ignorance qui» êlorgae &n ménage autant et plus que la science eUteHn^ême.

Il y a également une ignorance qui éloigne dte lê/ grâce et du charme de la femme du monde, et qui réduit la femme à son rôle le plus vulgaire et le plus humble, très nécessaire sans dbute, mais qui n'est pas non plus toute sa destinée. Racine, voulant faire péni- tence pour avoir trop aimé la Champmeslé, épousa une bonne femme qui n'avait pas même lu ses tragédies : ce fut une excellente ménagère, une estimable mère de famille; mais était-elle digne d'être la femme de Racine? Combien de femmes, à force de se ren- fermer dans la vie domestique et de se réduire à n'être que leur propre servante, se rendent insupportables à leur mari F Chez elle^, ce n'est pas la science et la pédanterie, c'est l'ignorance qui détruit le charme de leur sexe et qui en fait de vulgaires cendrillons.

C'est donc une erreur de croire que l'instruction bien entendre soit nécessairement ennemie du rôle utile et du rôle charmant qui revient de droit à la femme. Nous croyons au contraire que c'est l'instruction qui, en corrigeant la frivolité de la femme du monde^ pourra en faire une sérieuse ménagère,.une bonne mère de famille; et c'est aussi l'instruction qui, en élevant les idées de la ménagère, en fera une femme digne d'amour et de respect. Par cela seul qu'une femme a étudié et pensé, elle comprend le vide des plaisirs mon- dains; mais elle comprend en même temps que le métiage n'est pas tout, qu'il doit y avoir place pour l'esprit, pour les arts, pour la lecture, enfin qu'elle ne doit pas être seulement la servante de son mari et la nourrice de ses enfans, mais la compagne de l'un et llnstitutrice des autres.

D'où vient la crainte que Ton manifeste et quels sont ces^ excSs dbnt on se préoccupe 7 Cesft qpie' Yoa^ voit, dH-ou', quelques' femnte»,

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l'iéutccation des fewmes. 63

tjuî, parce qu'elles onl appris pHus que les autres, s'en font un rôle, se transforment en Philamîntes, tiennent des bureaux d'esprit, parlent pliilosophte à tort et à travers. Il paraît nnême que ce mal ^st assez grave pour qtfon ait cru devoir recommencer à notre usage \sl comédie 9es Femmes savantes. On n'oublie qu'une chose, tf est que Molière, en combattant des excès, avait eu soin cependant, par la boucbe deThomme d'esprit de la pièce, homme du monde et "homme de cour, de prévenir tout malentendu et de bien nous faire comprendre qu'il ne blâmait que les excès, mais non l'instruc- tion elle-même ; et il résumait sa pensée dans ce vers célèbre qu'on ne saurait trop répéter parce qu'il dit tout ce qu'il faut dire, et qu'il est la solution de la question :

Je conseM qn^une femme ait des clartés de toat.

Bans les uonvelles Femmes savrmtes au contraire, l'auteur ne fait aucune réserve, et ne nous dit point jusqu'à quel degré une femme doit être ignorante pour éviter d'être ridicule. Cependant, il est vrai de dire qu'il y a un excès à craindre et les avertisseurs sont r^ans le«r droit en le dénonçant d'avance pour nous apprendre à l'éviter. Un i?pirituel écrivain a écrit au sujet des lycf^es de filles un article retentissamt sous ce titre : la Fin d'un sexe. Il a eu bien raison : dans un temps de libre critique et de libre pardle, tout le monde parle à la fois, on Be peut faire écouter un sage avertissement qn'-en Ini donnant la forme d'un paradoxe et d'une hyperbole. Quand -on parle au grand air, il faut enfler la voix ; il en est de m^me quand on parle à tout le monde. Le cri d'alarme de M. Weiss était donc très légitime en même temps que très amusant; mais, tout en restant une toîx prophétique qui doit nous empêcher de nous égarer, il ne doit pas néanmoins être pris à la lettre, et Tau- ieur lui-même bien entendu ne Ta pas pris ainsi.

On fait renïarquer que les femmes ont su toujours avoir de l'es- •prit, de la conversation «et du goût sans toutes ces études qu'on veut kur faire faire aujourd'hui. On nous citera M°* de Sévigné, SI»* de Staël, M"* de La Fayette, M"* de Maintenon et tant d'au- 'fres. Mais îl se trouve que précisément M™« de Sévigné avait fait de très solides études : elle avait appris l'italien et même le latin avec Ménage, l'tm des plus savans hommes de son temps; M°" de 'BUiB\ s'était formée dans hi société la plus cultivée et la plus lettrée. W* de 'Maintenon était moins instruite , mais il y avait aussi quelque diose de plus sec dans son esprit et dansr son talent. En tous cas, «es divers exemples prouvent justement que la force de l'esprit De détruit pas li^ séductions du sexe. Ge n'est pas d'ailleurs de ces

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OA REVUE DES DEUX MONDES.

exceptions qu'il s'agît ; et ce n'est pas pour elles que l'on organise sur un vaste plan l'éducation des filles ; les femmes supérieures se forment toute seules; mais c'est de la moyenne qu'il est questioa; et c'est aussi une moyenne générale d'instruction plus solide et plus élevée qu'il s'agit de répandre ; or cette propagation, bien loin d'é- tendre la maladie du bel esprit, servira plutôt à y remédier. Il est permis de dire, en effet, que c'est précisément parce que Tinstruc- tion est insuffisamment répandue que la pédanterie est à craindre chez celles qui en savent plus que les autres. Ce qui fait le ridicule de certaines femmes savantes, c'est qu'elles sont des exceptions; c'est que, se distinguant par une certaine supériorité qui les sépare des autres femmes, elles oublient un peu leur propre sexe pour se faire honneur de ressembler à l'autre. Gomme on les tourne en ridicule sous le titre de ba$ bleusy elles mettent leur amour- propre à exagérer ce que Ton leur reproche. Elles rendent raillerie pour raillerie, mépris pour mépris, elles font ca^îte à part. Mais, il est permis de penser que ce travers ou disparaîtra ou s'atté- nuera, quand l'instruction, plus répandue, ne sera plus un pri- vilège et une exception. Enfin, c'est une question de savoir si Ton ne produit pas précisément le ridicule dont on se plaint par rinjuslice dont on frappe celles d'entre les femmes qui ont le goût de Tétude : « Si on était plus indulgent, dit l'éminent évêque d'Or- léans, M. Dupanlonp, dans le travail cité plus haut, si on ne frappait pas de ces stupides anathèmes les femmes qui étudient, celles qui en ont le goût s'y livreraient sans penser qu'elles font une chose extraordinaire ; et a^ors, fussent-elles même un petit nombre, elles communiqueraient une certaine vie à la société. Peut-être le niveau des conversations et des idées s'élèverait-il ; les choses élevées inspi- reraient plus d'intérêt, et vraiment qui pourrait s'en plaindre?»

Il faut aussi reconnaître qu'il y a bien des préjugés dans les rail- leries et les ridicules dont on assaille dans le monde les préten- dues fenunes savantes. Qu'une jeune femme cite dans le monde M. deTocqueville ou le philosophe Joubert, on trouvera cela ridicule; mais on trouvera très bien qu'elle ait lu le dernier roman, quelque immoral qu'il soit, pouvu qu'elle ait soin de dire que c'est abomi- nable. Une jeune fille pourra chanter dans le monde les romances les plus passionnées, on n'y trouvera rien à redire ; mais qu'elle dise une pièce de poésie, on la prendra pour une actrice. Pourquoi cela? Pourquoi la poésie est-elle considérée comme quelque chose de plus prétentieux que la musique? C'est une pure convention. Sans doute le monde est le maître de ses usages , et nous ne con- seillons à personne de les braver. Les femmes doivent donc éviter tout ce qui paraîtrait un défi aux belles manières ; mais il est per-

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L ÉDUCATION DES FEMMES» 66

mis au moins de ne pas prendre l'opinion du monde pour la mesure de toutes choses et de ne pas faire du bon plaisir mondain le prin- cipe suprême de l'éducation. Nous conseillerons donc auit jeunes femmes et aux jeunes filles de ne pas citer Tocqueville et Joubert et de ne pas réciter/^ Lac^ qu'il leur est permis de chanter; mais nous leur conseillerons en môme temps de ne pas craindre de con- fier à leur mémoire cette délicieuse mélodie, et d'avoir au moins feuilleté ces deux nobles et délicats penseurs.

On dira sans doute que personne ne conteste le principe de l'in- struction des femmes et que c'est une question de mesure et de degré. C'est bien, en effet, qu'est la question, et c'est ce qui en fait la difficulté: car comment s'y prendre pour fixer cette limite? De quel principe partira-t-on pour dire qu'il faut enseigner aux filles ceci plutôt que cela? les instruire jusqu'ici et non jusque-là? Il est évident que l'utilité matérielle est un critérium insuffisant : car il s'agit d'une culture libérale et non professionnelle. Que faut-il donc savoir pour être un esprit cultivé ? Pour les hommes la mesure est fixée par l'usage et par la tradition, mais pour les femmes, c'est pré- cisément le prohième à résoudre, le modèle à trouver.

Le seul priucipe qu'il soit possible d'invoquer en cette matière, c'est qu'il ne faut pas qu'il existe un trop grand écart entre l'in- struction des hommes et l'instruction des femmes : c'est une question d'appréciation. Comparez l'instruciion si étendue et si élevée que reçoivent les hommes, y compris les écoles supérieures, et la maigre et pauvre instruction donnée aux filles, et demandez- vous s'il n'y a, je ne dis pas égalité, mais proportion entre l'une et l'autre. Il ne s'agit pas de soulever la question sociale de l'éga- lité des sexes. Nous sommes de l'avis de tous les bons juges en cette matière, qui soutiennent le principe de l'égalité dans la diffé- rence. Égalité n'est pas identité. La seule différence de sexe entraîne des conséquences que nul ne peut ni méconnaître ni éluder. Le rapport de la mère à l'en^^^nt sera toujours différent de celui du père à l'enfant : nul ne peut effacer cette différence ; dira-t-on, cependant, que la mère, au moins pour le cœur, n'est pas l'égale du père (1)? Lors même qu'on réclamerait pour les femmes une plus grande part qu'aujourd'hui au mécanisme social (et il faut reconnaître que le nombre des professions et fonctions elles peuvent gagner leur vie leur a été bien parcimonieusement mesuré), il resterait toujours que la femme n'est pas l'homme. Le seul moyen

(1) Saint Thomas enseigne que. Ton doit aimer mieux son père qae sa mère, parce que le père représente le principe actif et la mère le principe passif de la génération. Mais cette théorie grossière et barbare est réfaléo par le cœur de toos les fils. TOMB La, 1883. 5

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60 BETUI DES BBDX MONB».

de 8up{»imer la différence des sexes serait de supprimer le mariage el k OMtemité : c'est ce qu'oo a appelé la grève des femmes ; «lie ne parait pas eaoore fort & craindre ; et » tant qu'il y aura des diffé- rences d'organisation et de fonction, il y aura des différences d'édu- cation. Mais le principe de l'égalité dans la diffiirence implique qu'il n'y aura d'autre diversité que celle qui résulte de la nature des clioses, et q«e ces différences naturelles ne doivent pas être exagérées par l'orgueil du mattre. Le rôle de la femme dans la vie de Tbomme n'est pas seulement un rôle de plaisir et un rôle d'uti- lité, comme quelques-uns sont assez tentés de le penser. Depuis qu'il a été reconnu que la femme avait une âme, il ùaxt bien avouer qu'elle est appdée à quelque chose de mieux. Il y a, il doit y avoir dans la famille, entre l'homme et la femme, une communauté intellectuelle et morale, et dans la société une influence légitime et nécessaire des deux sexes l'un sur l'autre ; enfin , dans l'édu- cation des enfans, une direction intelligente et élevée. Or, ce com- merce dans la famille^ cette influence dans la société, cette direction dans l'éducation exige une moyenne d'instruction qui soit, sinon identique, du moins analogue de part et d'autre. Il résulte de l'en- seignement secondaire donné aux hommes une certaine moyenne d'idées générales qui constitue la raison publique de nos jours. Il faut que les femiœs participent à cette moyenne; il faut que ces idées générales s'introduisent, par d'autres moyens, dans l'éduca- tion de l'autre sexe, afin qu'il y ait un terrain commun qui per- mette les influences réciproques. La question est donc de savoir si, dans l'état actuel des choses, il y a une suffisante analogie ou pro- portion entre Téducation des hommes et celle des femmes. Peut-on dire que celles-ci ont toute la culture dont elles sont dignes et à laquelle elles ont droit? Les différences qui subsistent sont-elles uniquement celles qui résultent de la nature des choses? Tandis que Tédocation des hommes est, depuis des siècles, l'objet des méditations et des efforts des savans et des hommes d'état, le hasard, le décousu, l'absence de méthode et de principes ne sont- ils pas les traits caractéristiques de l'éducation féminine? Il est donc de toute nécessité et de toute justice de donner à cette éducation un élan nouveau, un but précis, et des moyens abondans et propor- tionnés.

m.

Laissons la question de principe qui, après tant de protestations des esprits les plus éminens, peut être considérée comme vidée; passons à une question bien plus délicate et qui partage bien davan* tage les esprits, celle de l'éducation des filles par l'état.

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L!Él>iJCÂ7I(»f DE» BEMMSS» W

Il est à remarqiu^ren premier Hen qu'il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de séparer les< deux questions. Si l'on admet qu'en pribeipe il faut iM^truire les femmes, etsî Ton admet qu'ea fait I'ûeh siructioD leur est disirihuée sans règles, sans principes, sans garan- tie, en un mot au hasard, quel autre moyen de relever le niveau de cet enseignement que le concours et l'intervention de l'état? Mais abordons la question en elle-mémeé

Nous voyons se renouveler ici le débat qui s'agite dans- l^eai d'autres domaines, le débat entre l'état et la lib^té. Rien de plus grand qu'un tel débat ; il est l'honneur de notre lâtele; il est le problème moderne tout entier ; c'est k loi que se réduit le pro- blème social, le problème religieux, le problème économique. Nous comprenons donc très bien que Ton dise,, en principe, que l'état n'a pas mission d'enseigner, qu'il n'a pas à remplir un rôle intellectuel et moral, que tout ce qui est du domaine de la pensée et. de la conscience ne relève que de l'individu, qu'il ne faut pas une philo- sophie d*état, une économie politique d'état, une morale eu une histoire d'état^ et enfin une littérature d'état. On sait que, dans cette école restrictive des droits de l'état, dont Bastiat a été parmi noas la plus complète expression, le baccalauréat lui*même était suspect de communisme (1). Fort bien ! mais, dans un tel système, si on veut être logique, il faut demander encore la suppression des hôpitaux et de Tassistance publique, la suppression die tout encou- ragement aux beaux-arts; il faut enfin réduire l'état à un rôle pure- ment matériel, à n'être plus, comme on l'a dit, que l'entrepreneur <le la a sûreté publique. » même l'es^prit de défiance envers l'état a été poussé encore plus loin : on s'est demandé si les tribunaux ne pourraient pas être remplacés par des arbitrages, si le jury civil ne pouvait pas fonctionner comme le jury criminel. On sait enfin que le dernier mot de ce système a été dit par Proudhon, qui l'a appelé de son vrai nom, X anarchie. Nous n'avons pas à discuter toutes ces théories ; nous ne les signalons que pour montrer qu'il y autant de danger d'excès d'un côté que de l'autre, dans l'individualisme que dans le socialisme. Ce qui est certain, sans que nous ayons besoin d'entrer dans une discussion théorique, c'est que, jusqu'ici, dans aucun pays du monde, l'état ne s'est désintéressé de l'enseigne- ment; au contraire, le rôle de l'état dans l'éducation publique a toujours été grandissant , même chez les nations les plus libres. Ni en Amériqfue^ ni en Suisse, ni en Hollande, l'état n'a aban- donné entièrement l'enseignement à l'initiative privée. En Angle- terre même, l'état intervient de plus en plus, au moins dains

(i) Voir la br^duire : Bcosalbtirto et Commiamme,

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68 BETUE DES DEUX MONDEl?»

l'enseignement primaire. En Allemagne, l'instruction est si flo- rissante et si honorée, l'état est souverain en matière d'enseigne- ment. En France, l'université a pu être plus ou moins menacée dans son indépendance aux diverses époques de réaction qui ont eu lieu depuis 1789, mais jamais on n'en a proposé la suppres- sion; et il n'est pas un homme raisonnable, à quelque parti qu'il appartienne, qui voulût déposséder l'état du droit d'enseigner. Le principe une fois posé, la seule question est celle-ci : l'état, qui ne croit pas devoir se désintéresser de l'éducation des hommes, doit-il se désintéresser de l'éducation des femmes? 11 nous semble que la question ainsi posée se résout d'elle-même. Examinons-la cepen- dant de plus près.

Pourquoi l'état, d'un commun accord, ne peut-il se désintéresser de l'éducation des hommes? Cest que, chargé d'assurer la sécurité du pays, il a intérêt à avoir des citoyens éclairés qui obéissent aux lois et des fonctionnaires éclairés qui les exécutent. C'est de plus que chargé, sinon de produire la richesse publique, au moins de la défendre, de l'administrer, de la favoriser, il a intérêt à avoir les citoyens les plus habiles dans la production et l'exploitation des richesses ; or c'est une loi économique que le développement de la richesse est en proportion du développement intellectuel d'un pays. C'est encore parce que l'état, chargé de la défense nationale et de la gloire de la patrie, a intérêt à ce que la connaissance de la patrie, de ses grandeurs, de ses malheurs, de son rôle dans le monde soient propagés chez le plus grand nonibre des citoyens; or ces connaissances sont liées à beaucoup d'autres. C'est encore l'intérêt de l'état de favoriser la culture intellectuelle pour elle-même, indé- pendamment de ses résultats; car un peuple éclairé, instruit, let- tré, un peuple se produisent de grandes œuvres en littérature et dans les sciences, un peuple qui fournit les autres peuples d'œuvres utiles ou agréables, chez lequel se multiplient les inventions utiles ou les découvertes scientifiques, et chez lequel brillent l'art de par- ler, l'art d'écrire, l'art de causer, l'art épistolaire, un peuple, en un mot, qui brille par l'esprit, est un peuple plus civilisé, et, toutes choses égales d'ailleurs, supérieur aux autres. Or c'est le rôle de l'état non pas de produire, mais de favoriser et d'encou- rager la civilisation. C'est pour toutes ces raisons que l'état s'est investi, dans tous les pays du monde, du droit d'enseigner.

Aussi a-t-on vu l'enseignement de l'état s'étendre de plus en plus et envelopper des zones nouvelles qu'il ne comprenait pas d'abord. Lors de la fondation de TUniversité, en 1810, on s'est seulement occupé de l'enseignement secondaire ; on avait négligé l'enseignement primaire : en 1833, sous l'impulsion de M. Guizot,

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l'éducation des fehmes. 69

rinstruction primaire a été largement et efficacement organisée. Cependant, entre l'enseignement primaire et l'enseignement clas- sique, il restait encore un grand vide : toute une classe de la population, industriels, commerçans, agriculteurs, qui n'avaient pas besoin de renseignement classique, voulaient plus que renseigne* ment primaire. L'état a donné satisfaction à ce besoin, et M. Duruy, à son grand honneur, a fondé renseignement spécial ; maintenant, entre cet enseignement spécial et l'enseignement primaire, s'in- sère encore un moyen terme, l'enseignement primaire supérieur, fondé en principe par la loi de 1833, mais qui s'introduit aujour- d'hui dans les faits. Que d'autres enseignemens de diverses sortes ont été successivement créés pour répondre aux réclamations les plus diverses : écoles d'apprentissage, écoles des arts et métiers, écoles d'agriculture, sans compter les établissemens d'enseigne- ment supérieur, dont le nombre et les espèces se sont prodigieu- sement multipliés I La création de l'enseignement des filles n'a été que la suite inévitable de tous les faits précédens.

Sans doute, il était juste d'admettre la liberté d'enseignement comme un élément de concurrence avec l'enseignement de l'état, et, en cela, on a eu raison ; mais cette concurrence doit servir à sti- muler l'état et non à le remplacer. Si la concurrence est bonne envers l'état, elle est bonne aussi envers l'initiative privée. existe le monopole de l'état, il faut établir la liberté; c'est ce qui a été fait pour les garçons en 1850; mais n'existe que la liberté, il faut établir l'enseignement de l'état, afin que les deux principes coexistent partout, et c'est ce qu'on vient de faire pour l'enseigne- ment des filles. D'un côté, l'enseignement de l'état a précédé U liberté; de l'autre, c'est la liberté qui a précédé l'enseignement de l'état; mais la concurrence réciproque est aussi légitime d'un côté que de l'autre.

Il faut remarquer ici l'un des caractères frappans et singuliers de la civilisation moderne; c'est que tout s'y fait de plus en plus par masses. Voyez : le service militaire universel, les expositions uni- verselles, le libre échange, c'est-à-dire l'échange universel, les emprunts nationaux, et même cosmopolites, ouverts à toutes les bourses, etc. C'est ce que l'on appelle en mathématiques la loi des grands nombres. D'après cette loi, dans les grands nombres, les erreurs s'évanouissent, les petites différences se compensent et s^annulent ; mais il faut de très grands nombres. C'est à cet ordre d'idées qu'il faut rapporter le vote universel, l'instruction obliga- toire et gratuite, c'est-ii-dire universalisée, les petits journaux, Tempire des annonces. Ce sont des faits si nombreux et qui, la plupart, se sont produits d'une façon si spontanée, si naturelle et

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quelquefois si nécessaire (par exemple, l'emprunt des 5 milliards), qu'ils sembkni bien prouver une l<ii sociale on, comme on dit aujourd'hui, sociologique, à laquelle on ne pput se soustraire et à laquelle il faut coopérer vaillamment et prudemment, pour en tirer tous les profils possibles, en en évitant tous les inconvéniens. Pour BOUS borner à notre suj^, ce qui caractérise le mouvement moderne en matiëi*e d'instructiaa, c'est* la dilTiMÛ^m des connaissances et des lumières dans t^os les sens, à tous lt« degrés, sous toutes les formes. De même que l'on répand des milliers d'annonces dont une seule va peut-être à sa destination, de même c'est en répandant beaucoup de lumières, beaucoup d'idées, beaucoup d'instruction qu'on fera germer quelques semences; c'est en employant tous les moyens d'action, la liberté et l'enseignement public, les livres et les cours, les bibliothèques et les laboratoires, les examens et les bourses; c'est en rauHipliaot toutes ces influences et en les proUai- geant avec patience pendant de loogues années (car une société ne vit pas seulement un jour), qu'un aura une société instruite dans son ensemble et dans sa totalité. Cette diiïusion intellectuelle est en accord avec les progrès matériels qui se sont introduits dans d'autres sphères et, en particulier, dans l'industrie locomotrice. On n'a pas encore mesuré toutes les conséquences sociales que devra produire l'établissement des chemins de fer : elles seront au moins au«si considérables, sinon plus, que celles de la découverte de l'im- primerie. Les chemins de fer ont répandu Taisance jusque dans les derniers centres de population; la couséqueuce en doit être la pro- pagation de l'instruction, car, lorsque les hommes s'enrichissent, ils tendent à s'éclairer. Les chemins de fer ont encore un autre effet; c'est qu'en rapprochant les hommes les uus des autres, ils leur communiquent la curiosité, l'amour des voyages, l'amour du nouveau et, par suite, l'amour de la lecture et le désir de s'in- struire. Multiplication matérielle des moyens de communication, multiplication morale et intellectuelle des n>oyens de s'instruire sont deux faits corrélatifs dont le second est non seulement la con- séquence, mais encore le correctif du premier. Qans une„^ûdété ot le progrés matériel est imoEiense, il faut que le progrès intelleo- tuet se développe en proportion. Les moyens de jouir auu'mentant, d la raison et la pensée ne s'élèvent pas, vous aurez une civilisation barbare, une corruption raffinée. La culture doit donc s'étendre avec l'industrie, avec le commerce, avec l'atsance matérielle; autre- ment le corps social ne sera qu'un corps sans âme, un léviathan formidable et dévorant.

Si oQ se rend bien compte des idées que nous venons de résu- mer, et delà nécessité de ce mouvement d'ensemble par lequel seu-

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L EDUCATION DES F£HMES. 71

lement on peut répondre aux ioDombrables besoins d'une sociôlé si compliquée, on comprendra que le régime nouveau institué pour l'éducation des filles n'est oullement une fantaisie ari>itraire et indi- viduelle, une entreprise artificielle et inutile inventée dans un «spiit de provocation. Non, ce n'est qu'un éléaaent, mais un des élémeos les plus nécessaires et les plus importans dans ce vaste sysièitte que nous avons décrit.

Toutes les raisons que nous avons données pour justifier Ten^eî- gnement des garçons pur l'état s'appliquent également aux filles. Les femmes, saos occuper un rôle officief dans l'état, ne sont- elles pas par la famille un élément essentiel de l'état? Par leur influence sur les hommes, soit comme mères, soit comme épouses, ne peuveiit-elles pas rendre à l'état les services les plus efficaces ou lui susciter les plus dau^oreux obstacles? Miera-t-on (ju'une femme ignorante et frivole suit inimpable de prendre au sérieux l'éducatioa de ses enfans, et, si ceux-ci sont des fils, ne sera-t-elle pas pour sa part dans leur lég^^reié et leur paresse? L'instruction n'est-elle pas une condition nécessaire pour apprécier les avantages da l'étude? On sait aussi l'action considérable que les femuies exer- cent sur les hommes dans la vie politique; sans y être elles-mêmes directement mêlées^ elles agissent, par l'intermédiaire des hommes, d'une manière profonde et permanente. Cela peut-il être indifférent à l'état? Je ne prie pas de telle ou telle opinion; mais si., d^ns un sens ou dans l'auire, k t'ernuie est appelée à produire dans l'état des nK)uvemens d'opinion important, ne doit-elle pas être prépa- rée à on rôle aussi élevé par une éducation aussi séneuse que pos- sible? Les femmes n'ont-i-lles pas aussi leur rôle, soit dans la richesse publique, soit dans la vie intellectuelle et artistique de la nation? De plus, sans remplir- comme les hommes toutes les fonctions publiques, elles en remf»lissent déjà un certain nomhre, ne fût-ce que connue institutrices? L'état n'a t-il pas intérêt à ce que ces fonctions soient bien remplies? N'a-t-il pas intérêt à élever le niveau de l'enseignement pour celles qui seront chargées d'instruire les autres, même dans les écoles privées? On conteste l'aptitude et la compétence de l'état dans un ordre d'enseignement d'une nature si délicate. Nous croyons, au contraire, que l'état apportera à cet enseignement beaucoup plus d'esprit de suite, de méthode, et de lumières que l'industrie privée. L'Université, quia une si longue tradition, une si vieille expérience, fera certainement profiter les nouvelles écoles de ses traditions et de ses expériences. La raison l'emportera sur la mémoire, le sérieux sur le frivole, la méthode sur le hasard. L'enseignement public a encore un avantage consi- dérable : c'est d'être public. Les maîtres y sont soumis à des

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72 REVUE DES DEUX MONDES.

épreuves publiques; des inspections permanentes relèvent les lacunes et les défaillances; la censure publique s'y attache. On peut critiquer renseignement de l'état; comment critiquer des maisons fermées personne ne pénètre? L'enseignement public relève de tout le monde; les maisons privées ne relèvent que des familles qni y ont leurs enfans. L'état a des programmes que tout le monde peut se procurer et discuter. sont les programmes des institutions particulières? L'incident le plus frivole dans une maison d'état deviendra l'occasion d'une interpellation. D'innom- brables petits désordres pourront avoir lieu dans mille maisons d'éducation privée sans que personne le sache. Si l'état commet des fautes dans le choix des directrices, tout le monde le saura; si les professeurs choisissent mal leurs sujets de devoirs, s'ils manquent en quoi que ce soit aux règles de la convenance, le cri public les fera rentrer dans l'ordre. Tels sont les avantages d'un enseigne- ment d'état, que l'on considère comme l'opposé de la liberté, mais qui, en réalité, relève beaucoup plus de l'opinion publique que l'éducation privée.

En résumé, comme le disait le vénérable M. Renouard, dont le haut esprit libéral ne s'est jamais démenti, n l'un ei l'autre sexe ont des droits égaux à profiter des bienfaits de l'instruction, et l'universjalité d'éducation n'existera parmi nous que lorsque le légis- lateur aura pu étendre sur tous deux une égale prévoyance. Nous hâtons de tous nos vœux le moment des expériences moins incomplètes permettront d'entreprendre utilement un travail au succès duquel la civilisation de notre pays est si vivement inté- ressée (i). »

IV.

Les principes prëcédens pourraient encore facilement être accor- dés par beaucoup de bons esprits amis du progrès ; mais il y a une objection capitale qui est au fond de toutes les attaques et qui est encore sous-entendue, lors môme qu'on ne l'exprime pas. Cette objection, c'est que l'établissement des lycées de filles a été fait dans un esprit d'hostilité à la religion. Comme nous n'aimons pas à reculer devant les questions, nous dirons franchement notre avis sur celle-ci.

(1) Rapport à la chambré des déptUés, 20 mars 1833. M. Reoouard ne parle ici à la vérité que de l'iostructioQ primaire; mais les paroles qu'il emploie sont assez gêné' raies pour s'appliquer à tous les degrés d'iastructioo. On voit d'ailleurs que les mômes préjugés qui combattent aujourd'hui Teoseignement secondaire des filles •'appliquaient alors à l'enseigne tnent primaire pour le même sexe. Ils n*ont pas plofi de fondement d'nn côté qne de Tantre.

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l'éducation des FEMSIES. 73

11 faut distinguer d'abord entre l'esprit plus ou moins passager dans lequel une loi est faite et cette loi elle-méntie. Une loi, aussi- tôt qu'elle existe, prend nécessairement dans l'application un carac- tère d'impersonnalité et d'impartialité qui a pu lui manquer plus ou moins à l'origine. Les passions parlementaires passent, la loi subsiste. L'exécution en est confiée à des corps ou à des fonc- tionnaires qui, étant en présence des faits, sont tenus de pacifier, de concilier les intérêts, d'éclaircir les malentendus, d'introduire les nouveautés par l'usage et par la pratique en les mettant d'ac- cord avec les mœurs, avec les défiances, avec les inquiétudes plus ou moins exagérées du public, mais légitimes, quand il s'agit de l'éducation des enfans. Telle passion a pu agir comme ferment pour susciter un progrès que la raison désintéressée n'aurait pas fait d'elle-même ; c'est le progrès qu'il faut considérer et non la pas- sion, (t Ce serait méconnaître le caractère et la portée durable de cette loi, dit un excellent esprit, M. Raoul Frary, que de n'y voir qu'une loi de combat ; elle est, avant tout, une loi de progrès. Il ne s'agit pas tant de fortifier la propagande des idées modernes que d'élargir le domaine intellectuel des femmes. C'est l'esprit de l'Dniversitô; elle ne fait pas de polémique ; elle fait de l'enseigne- ment (1). »

En principe, le nouvel établissement ne pourrait être considéré comme une atteinte à la religion que si l'on allait jusqu'à soutenir que l'église seule a le droit d'instruire les femmes. Mais pren- drait-on un pareil principe? Que l'église ait seule le droit d'ensei- gner la religion, cela est évident; mais qu'elle ait seule le droit d'enseigner l'histoire, la géographie, et l'arithmétique, c'est ce qui est inadmissible. Jamais d'ailleurs un tel droit n'a été revendiqué ; jamais il n'a été de dogme que l'enseignement profane dût être donné nécessairement par des prêtres. Les institutrices laïques qui existent aujourd'hui à côté des couvens ne sont pas hérétiques. Pourquoi l'état le serait-il davantage? Le fait d'une instruction laïque donnée par l'état n'a donc rien d'irréligieux en soi. Mais, dira-t-on, n'est-ce pas pour faire concurrence aux couvens que l'on a voté la loi nouvelle? Sans aucun doute; mais la concurrence aux couvens n'est pas par soi-même une entreprise irrréligieuse : autre- ment,encor6 une Tois, toutes les pensions laïques seraient hérétiques ; ce que personne n'osera dire. L'état peut avoir des raisons de croire que les couvens offrent peu de garanties de solide instruction ; il peut, ne fût-ce que parce qu'il ne sait pas ce qui s'y passe, trouver un tel enseignement insuffisant. Si l'état a quelque responsabilité

(1) Revue de Veneeignement secondaire des jeunes fiU^'» (Juillet 1882, p. 5.)

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7& BETUE DES DEUX MONDES.

dansTédacation des femmes,— et nous avons vu qu'il en avait une grande, peut-il se tenir pour satisfait d*un état, de cho<^s dont il ne sait rien ? On voit des personnes pieuses qui ne se croient pas du tout obKgées de confier leurs enfans à des maisons ecclésiasti- ques; elles ne sont pas mauvaises chrétiennes pour cela. Jamais on n'a soutenu pour les garçons que l'enseignement univerMiaire fût en soi un enseignement irréligieux: au moins cette opinion n'a jamais été le fait que du cléricalisme le plus extrême. Autrefois, avant la loi de 1850, les familles les plus religieuses envoyaient leur^ enfans à runiversjté; et aujourd'hui encore c'est plutôt le parti-pris politique que la croyance religieuse qui en éloigne quel- ques-unes de, nos écoles. Dans tous les temps, il y a eu de vrais chrétiens (Boileau, par exemple, ltt""de Sévijirnè) qui ne se laissaient point du tout asfu^rvir à l'esprit ecclésiastique, et qui admettaient une raison profane, solide et éclairée, sans exc^s de dévotion. De tels esprits peuvent venir chercher Tinstruction dans nos lycées sans qu'aucun de leurs sentimens intimes soit blessé. Pourquoi n'en serait-il pas de même de lycées des filles? On dira peut-êire que pour les hommes, même chrétiens, il n'est pas inutile d'avoir une certaine onveiture ou libéralité d'esprit, de faire connaissance avec les idées au milieu desquelles ils auront à vivre, lors même qu'ils devraient les combattre. Il faut que les hommes apprennent à res- pirer Tair qui les entoure ; leur nature plus f<irte peut supporter le contact des choses modernes, de même que leur pudeur moins ombrageuse peut se familiariser plus facilement avec les libertés profanes de la littérature et de la poésie. Mais tes filles, plus déli- cates, ont besoin de plus de docilité; elles doivent être élevées potu: la simplicrtô de la vie domestique, pour l'obèisHance, pour la piété, pour les vertus douces et timides : ce qui est un bien pour ks hommes est un danger pour elles. Le caractère de TUniversité, sans doute, n'est pas irréligieux, mais il est non religieux; la religion n'y inspire pas tout, n'est pas Yàme de tout; elle a sa part réservée, mais [)Our le reste tout dérive de Tiustruciion profane. Un tel milieu étant le milieu social lui-même dans lequel nous sommes, les hommes peuvent s'y mêler sans trop de péril : les femnies, au cotitraire, ne peuvent qu'y contracter des habitudes d^esprit en contradiction avec leur vocation et leurs injytiucts natu- rels. Ces appréhensions et ces distinctions nous paraissent illégi- times. Il y a ctrtainement une différence de délicatesse et de nuance entre l'enseignement des garçons et celui des tilles, et l'uni- versité saura parfaitement en tenir compte, comme l'expérience le prouvera, et même comme elle l'a prouvé déjà par les cours de la Sorbonne. Mais, soutenir que les hommes doivent être préparés au

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L'ÉDUCâTION DES FEMMES. 75

■rilieu social de leur temps, et qae les fenwies doivent rester ôtran- gères à ce milieu, c'est éuWir une diflfiérence d'espèc>e entre les deux sexes : ce n'est pins la thèse de l'égatiié dans la ditléreoce; c'est la thèse de la sujétion H de la servitude. Ce n'est plus une quesiîon de religion , c'est une question de politique.

On accordera qu'un enseignement d'état pour les filles pourrait ne pas éire irréligieux si l'on y joignait l'étude de; la religion; il n'en est pas ainsi dans la loi nouvelle, qui établit un enseiguerneot parement laï |ue. Mais cette loi ne fait autre chose que d'appliquer atix lycées de lilles exactement les principes qui régissent depuis si longtemps nos lycées de garçons, sans que personne s'en plaigne. La loi, en effet, n'a établi en principe que des externats, et elle n'a pas prévu pour ce cas d'enseignement religieux. Eu est-il autre- ment dans nos lycées? (Vos lycées d'externes, tels que Condorœt et Gharlemagne, ontnls un enseignement religieux? Même dans nos lycées d'internes, les externes proprement dits ne reçoivent au lycée aucun enseignement religieux. Quant aux lycées d'intenies^ ils ont sans doute des aumôniers qui donnent une instruction religieuse; mais il en sera de mémn dans les internats de filles la les com- munes voudront en établir. Le régime de ces établissemeas ne prête donc à aucune objection.

On a vu surtout une pensée et une intention irréligieuse dans l'institution d'un cours de morale séparé de la religion, et, comme on dit, de morale indépendante. Cette objection, qui ne porte pas seulement sur le programme des filles, mais sur l'introduction de la morale en général à Uius les degrés de l'enseignement, repose sur une telle ignorance des principes de la question et elle a en soi une telle importance qu'il est indispensable de la traiter à fond.

Dans tous les temps, on a distingué une morale naturelle, une loi naturelle distinctes de la morale révélée, de la loi révélée. Cette distinction a lieu même pour la théologie et on sait qu'il y a une théologie naturelle, et une théologie révélée. Qu'il y ait une théologie naturelle, c'est-à-dire nne science, qui, par le» seules forces de la raison, peut arriver à connaître Dieu et ses attributs, non-seulement cela est conforme à l'orthodoxie, mais la Aw^trine contraire a été souvent condamnée par l'église, etc'ef^t ce qui est du reste confirmé par l'exemple des plus grands chréiit^ns. Le Traité de t existence de Dieuy de Fénekm, ne contient pas la plus légère allusion, je ne dis pas an catholicisme, mais mên*e au chris- tianisme ou à une révélai ion quelconque. On pourrait le croire écrit par un philosophe païen de l'école de Platon. Est-ce cepen- dant un livre irréligieux, une insinuation indirecte A se pasner de religion? Il en est de même» sauf un chapitre .qui ne tient pas au

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76 R£VU£ DES D£UX MONDES.

corps de l'ouvrage, de la Connaissance de Dieu et de soi-même^ de Bossuet. C'est un livre entiëremeut et exclusivement philoso- phique. S*il en est ainsi de la théologie naturelle, pourquoi n'en serait-il pas de même de la morale ualurelle? Dans ce même traité de Bossuet, il y a un traité sur les vertus et les vices qui ne repose en aucune façon sur l'autorilé théologique et il n'y a pas un mot qui se rapporte particulièrement à la morale chrétienne plus qu'à toute autre morale. S'il avait plu à Bossuet de développer ce cha- pitre et d'en faire un livre, nous pourrions avoir de sa main un traité de morale indépendante, j'entends indépendante de la morale révélée. Dans le de Legibus^ de saint Thomas, le traité qui porte sur la loi naturelle est un traité de pure morale philosophique, comme en aurait pu faire Cicéron. Dans le traité de Virtutibus^ saint Tho- mas expose quatre théori^îs superposées Tune à l'autre et qui sont comme les quatre degrés d'un même échafaudage. Les trois pre- mières théories sont empruntées à Aristote, à Piaton, et à Plotin, c'est-à-dire à trois sages païens ; la quatrième, seule, celle des ver- tus théologales, vient de saint Paul. Celui qui lui emprunterait les trois premiers degrés de sa théorie, en laishaut à l'église le soin d'exposer la quatrième, ferait-il une œuvre irréligieuse? Nous pou- vons in\oquer d'ailleurs ici un témoignage récent, bien autorisé pour prononcer en cette matière : « Rien dans la doctrine catho- lique, dit l'abbé de Broglie, ne s'oppose à l'enseignement d une morale fondée sur des bases rationnelles. La loi du devoir se con- fond en dernière analyse avec la volonté de Dieu , mais cette volonté n'est pas arbitraire, et elle est, dans ses prescriptions fondamen- tales, nécessaire et éternelle. Cette loi naturelle nous est manifes- tée par la révélation ; mais elle se manifeste aussi par la raison et . la conscience de chacun. Non-seulement l'enseignement de la mo- rale naturelle fondé sur la raison et la conscience n'a rien de con- traire à la foi, mais il peut au contraire être très salutaire pour les chrétiens. Ils reconnaîtront en effet que la conscience impose sur bien des points des obligations aussi rigoureuses que l'évangile et seront portés à remercier Dieu de leur avoir donné dans la grâce et les sacremens les secours nécessaires pour obéir à la loi (1). » Dans cette doctrine, on voit qu'il y a une morale naturelle qui repose sur la raison seule, et que la révélation n'intervient que pour prêter des secours à la faiblesse humaine. L'état enseignera la morale natu- relle; la religion y ajoutera, pour ceux qui y croient, les moyens sur- naturels dont elle dispose. est la contradiction? L'état ne se

(1) Dim^ la Conscience, le Devoir^ par Vêbhé de BrogUe. Ce petit ouTnge est on yni traité de morale lalqup.

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l'éducation DBS FEMMES. 77,

charge pas d'imposer à personne ces moyens surnaturels, mais il ne les interdit à personne. La morale philosophique est bonne en soi, lors môme qu'on la jugerait insuffisante et qu'on croirait néces- saire d'y ajouter un complément. L'état ne proscrit, ni ne condamne, ni ne juge ce complément; mais il ne commet aucun empiétement sur les consciences en déclarant que, pour ce qui concerne les inté- rêts de l'état et ia paix de l'ordre civil, la morale naturelle lui suffit. On pousse plus loin l'objection, et l'on dit : Oui, l'on peut admettre la séparation de la morale naturelle et de la morale révé- lée» et en ce sens reconnaître une sorte de morale indépendante; mais, ce qui est inadmissible, c'est une morale sans Dieu; or, n'est-ce pas la morale sans Dieu que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de morale laïque? On va même jusqu'à appeler la dernière loi de rinsiruction primaire la loi de l'athéisme obligatoire. C'est une complète altération de la vérité. C'est au conseil supérieur qu'appartient seul, d*après la loi, la rédaction des programmes d'enseignement; or tous les programmes de morale, sans excep- tion, soit de l'enseignement primaire, soit des écoles normales, soit de l'enseignement classique, de l'enseignement spécial, de l'ensei- gnement des filles, tous ces programmes comprennent l'idée de Dieu de la liberté, du devoir. Toutes les fois qu'on a demandé à M. Jules Ferry des garanties en faveur des idées religieuses et morales, il a toujours répondu que la vraie garantie, c'est que l'université, dans son ensemble, est spiritualiste; que son ensei- gnement, à tous les degrés, est animé de l'esprit spiritualiste. Et quelle autre garantie pourrait êti*e efficace, si celle-là ne l'était pas? Si, en fait, l'université n'était plus spiritualiste ou idéaliste, à quoi servirait-il de mettre Dieu, l'âme, l'idéal, dans les programmes? Ce serait lettre morte. En fait, l'enseignement actuel est si peu un enseignement d'athéisme obligatoire qu'on lui a reproché au con- traire, d'un autre côté, d'être un enseignement de spiritualisme obligatoire. La vérité est qu'un enseignement d'état doit être assez large pour réunir le plus grand nombre possible d'opinions diverses» mais non pas jusqu'au point de ne plus rien enseigner du tout. Si on écarte l'idée de Dieu au nom de la liberté de penser, comme Je veulent les radicaux, on écartera également l'idée du devoir au nom de la même liberté puis l'idée de famille ou de propriété, ou même de patrie; car il y a des sectes qui rejettent toutes ces idées. Ou l'état ne doit rien enseigner du tout, si ce n'est l'arithmétique et la géométrie, et pour cela l'initiative privée est bien suffisante; ou, s'il enseigne , c'est pour inspirer à la nation une âme et un esprit y ce qui est impossible sans une certaine doctrine. En tout cas, on voit que ce qui est reproché aux nouveaux programmes, ce

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76 BBfUE OBS DEUK MONDES*

n'est point «1 avoir méconnu et écarté les principes spiritualistes^ c'est au coDtimire de les avoir déclarés et prôdamés.

Xi'eBsei^emeoc d'une nnirale naturelle est donc justifié en droit; elle Test^û fait par la nécessité de faire vivre enseiitble les croyances et les «pènoos les plus différentes. est la base solide de ce que Ton a appdé renseignement laïque. C'est l'essence même de notm société; c'est le fondement de toutes nos lois. L' enseignement public doit être l'expitession de cet esprit, aue^ bien pour les filles que po«r les garçons, il faut que les femmes apprennent que les bonmies pouvait penser différemment sur les cboses les pins élevées sans cesser de s'estimer réciproquement. Rien n'est plus conforme a(ux principes du christianisme. L'expliquer autrement , c'est le rabais- sar, c'esl le rendre impropre i remplir les devoirs qui lui incom- bent «ncore dans nos sociétés modernes, c'est le réduire enfin à im rAle sitérile et d'avance condamné.

Il reste donc déinmutré que ni le principe d'un enseigoement de l'état pour les .filles, ci l'organisation de cet enseignement, ni l'idée d'une m(N^e naturelle ne sont, en principe, opposés à la religica. On pourra noibs l'aûcorder; mais, dira-t-on, qui no«is assure qu'es fait cet easeigoement restera fidèle aux principes de neutralité que vous proclamez vousHnéme? M 'est-ce pas l'esprit d'irréligion, de haine au christianisme et à toute religion qui anime la politique actuelle et qui a inspiré tout le système des lois récenies sur l'in- struction publique, et en particulier celle dont il s'agit ici?

Ce serait singulièrement dépasser la sphère du sujet qui nous occnpe que de nous croire obligé à discuter toute la poliûque reli- gieuse du gouvernement de la république depuis son établissement définitif. L'histoire appréciera cette politique, et ce n'est pas au moment môme nous demandons que la loi nouvelle soit acceptée dans un esprit pacifique que nous irions par des récriminations imuiles éveiller des susceptibilités qui, même exagérées, sont infi- niment respectables. Cepefàdant <x)mment ne serions-nous pas auto- risés à dire que les passions irréligieuses et haineuses dont on se plaint avec raison n'existaient à aucun degré eu 18AS7 A cette époque, on s'en souvient, on appelait partout le clergé à bénir les arbres delà liberté. Le père Lacordaire était nommé député de Paiis sur la liste républicaine. On ne cite aucun acte de violence contre la religion (1), tandis que, sous Louis-Philippe, la même passion qui sévit aujourd'hui avait provoqué le sac de raxchevêché de Paris. En 18i8, l'assemblée constituante était déiste, et avait fait

(1) Excepté le meurtre de TarcheTôque de Parig, qui a é^ un acte isolé, et peut-Mre l'ttavre d'um «céèèrity imm ooii fas 4e vésfitUt é*iiiie fMMen peliiiqae.

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l'ÉDCGATION des FEàlMES. 70

précéder le préambule de la coostitution de ces mots : « En pré- sence de Dieu... » Jamais personne ne demanda alors desuppri*- mer le nom de Dieu du serment judiciaire.. Gomment tout cela a-t-il cbaogé? Que les amis des. réactions: et des compressions nous expliquent comment la réaction de 1850, un régime de silence pendant les dix premières années de l'empire^ un régime de fareur et de protection ponr l'église pendant toute la durée de ce gou«- yernement, le succès des idées monarchiques en 1870» comment tous ces faits, au lieu de christianiser la France comme on le Toulait, ont précisément déchaîné un esprit d'irréligion des plus yiolens. Gomment une telle expérience, confirmant celle de la re^ tauration, n'ouvre-t-elle pas les yeux des hommes éclairés? Gom- ment ne voit-on pas que toute tentative pour ramener sous le joug la société nouvelle ne peut avoir pour résultat que de faire éclater toutes les passions contraires ? La cause du mal étant connue, le remède est tout indiqué, et il n'y en a qu'un. Il faut accepter la société moderne et vivre avec elle. Demander la liberté et rester en état de guerre sont deux attitudes contradictoires. La liberté, c'est la confiance réciproque. Gomment une telle confiance serait-elle possible en présence d'une hostilité absolue? On dit qu'une teUe réconciliation n'est pas possible, car n'est-ce pas l'église elle-même qui a déclaré par la bouche de son chef infaillible que a c'est une erreur de dire que l'église -doit se réconcilier avec le progrès et la liberté moderne? » Mais l'église a des trésors d'interprétation infi- nis dont les laïques ne sont pas juges. Déjà l'évéque d'Orléans, M. Dupanloup, s'était efibrcé de prouver que le Syllabus ne signi- fiait pas ce qu'on croyait, et qu'il pouvait s'entendre dans un bon sens. Au lieu de pousser l'église à outrance et de la forcer de prendre à la lettre les doctrines qui nous blessent, favorisons ces interprétations complaisantes ; ouvrons la porte et déclarons-nous tout prêts à faire sa place à l'église dans la société moderne le jour elle voudra s'y prêter. Nous ne pouvons lui céder l'état, cela est impossible, c'est une question tranchée; l'état est laïque et restera laïque; l'éducation doit être comme la loi^ c'est une conséquence évidente. Mais dans une société laï jue peut bien vivre une société religieuse qui consentirait à en reconnaître les lois. L'église vit pai- siblement en Angleterre sous un régime de protestantisme officiel, après avoir été persécutée pendant deux siècles; elle vit paisible- ment en Amérique sous un régime de liberté illimitée des cultes et des opinions; pourquoi ne vivrait-elle pas en paix avec une soàltè laïque qui repose sur les principes de la raison? La disti* ction de la morale naturelle et de la morale révélée nous offre un terrain commun sur lequel les deux puissances peuvent s'entendre. « Les

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gouvernemens sont de droit humain, dit saint Thomas ; prœlatio et dominium sunt de jure humano. » S'il en est ainsi, il n'y a pas de difficulté insurmontable à reconnaître la société de 1789, qui n'est pas autre chose que l'application de ce principe. Il y a deux vérités également certaines : c'est que l'église ne peut exterminer la révo- lution et que la révolution ne peut exterminer Tégîise. Dans ces termes, il n'y a qu'une solution possible : c'est l'accord. Il faut toujours compter avec les grandes puissances; or l'église est une grande puissance, il faut s'aiTanger avec elle. Nul doute qu'elle consente si on sait s'y prendre. Mais, pour cela, il ne faut pas de tracasseries inutiles, et surtout il faut se garder de blesser la con- science religieuse.

Nous sommes persuadé, pour notre part, que les passions anti- religieuses de notre temps sont des phénomènes passagers qui dis- paraîtront d'eux-mêmes lorsque la cause qui les a produites aura disparu; nous ne voulons pas croire que l'on puisse avoir intérêt à attiser ces passions, et c'est aux hommes sages de tous les côtés d'amener l'apaisement. En attendant, le nouvel établissement n'en sera pas moins un progrès sérieux pour le développement de la culture réfléchie. La raison, disent tous les théologiens, n'est point contraire à la foi. Développer la raison n'est donc pas combattre la foi. Nul n'a intérêt à soutenir qu'en éclairant les hommes, on les éloigne de la religion. Si les femmes prennent dorénavant une part plus grande au patrimoine commun, c'est un gain pour tous, et ce n'est un danger pour personne.

V.

Il nous reste à examiner le plan d'études et les programmes votés récemment par le conseil supérieur, et à rechercher si ces programmes sont la juste mesure, si c'est cet enseignement de femmes savantes que l'on impute au nouveau système, s'il est vrai de dire qu,e l'on veut faire des pédantes, des raisonneuses, des libres penseuses. Il suffit de jeter les yeux sur le plan d'études pour s'assurer du contraire. Bien loin d'élever l'enseignement à un niveau exagéré, le conseil a eu se défendre contre ceux qui lui ont reproché de l'avoir abaissé. En effet, dans la Revue de l'enseigne- ment secondaire des jeunes filles^ le rapporteur même de la loi, M. Camille Sée, a reproché au conseil d'avoir créé non pas un enseignement secondaire, mais seulement un enseignement pri- maire supérieur. Nous ne croyons pas ce grief fondé; mais il prouve cependant que le conseil, bien loin d'exagérer, comme on le croit, le niveau des études, s'est tenu dans une juste mesure. Voici com-

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ment raisonne M. Camille Sée. a La loi, dit-il, a demandé qu'il y ait poar les jeunes filles un enseignement correspondant et ana- logue à celui des garçons, et, dans le rapport présenté à la Chambre des députés , il était dit que cet enseignement , comme celui des garçons , devait comprendi'e huit ou neuf années , de neuf ans à dix-sept ans. Or qu'a fait le conseil? Il a réduit le cours d'études à cinq années, et encore il divise ces cinq années en deux périodes dont la première est complète en trois ans et se termine par un cer- tificat d'études, de manière que les jeunes filles puissent quitter le collège à quinze ans; les deux années supplémentaires ne sont plus des classes, mais des cours, de sorte que les cinq années se rédui- sent à trois : c'est donc trois ans au lieu de neuf que l'on a décré- tés; Tesprit de la loi est entièrement méconnu. »

II est facile de répondre à cette argumentation. La loi a ^oulu, en effet, que l'enseignement secondaire des filles correspondît à celui des garçons; mais il ne faut pas oublier que nous avons aujourd'hui dans nos lycées deux sortes d'enseignemens secon- daires, l'un destiné aux études classiques, l'autre à ce que l'on appelle l'enseignement spécial : c'est celui qui a été fondé par M. Du- ruy et qui vient aussi d*étre remanié parle conseil supérieur. Auquel de ces deux enseignemens devait être assimilé celui des jeunes filles? Au second sans aucun doute, et par une raison péremptoire, c'est que, dans l'enseignem'ent classique, nos jeunes g^ns appren- nent tout ce qu'apprendront les jeunes filles, mais de plus le grec et le latin. Ces deux études, qui sont encore malgré tout la base de tout le reste, font défaut dans l'enseignement des filles, et deman- dent donc par même plus de temps. Comment donc calquer l'en- seignement nouveau sur un type absolument différent de celui qu'il faudrait appliquer? Au contraire, l'enseignement spécial, qui est un enseignement tout moderne, est absolument le même que celui des filles, sauf un plus grand développement donné aux sciences. En supposant que cette différence quant aux sciences soit com- pensée par les travaux féminins proprement dits, il reste que le temps des études de l'enseignement spécial est précisément celui qui convient pour l'enseignement des filles. Or qu'a-t-on fait? On a calqué le plan d'études pour les filles sur le plan d'études de l'en- seigoèment secondaire spécial. On a donc admis de part et d'autre une durée de cinq années à partir de l'âge de douze ans, et on a divisé ces cours en deux périodes : une première période de trois ans avec certificat d'études à la fin, et une période de deux ans avec diplôme. Cette division est fondée sur l'expérience. Il est établi par les faits que, dans tous les établissemens d'instruction publique, il y a un très grand nombre de familles qui, se bornant au strict néces- lOMi ux. 1883.

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siùre, font quitter les études à quinze ans. Gela est vrai,. même des lycées classiques; et il existe aussi dans ces lycées, à la fin de la quatrième, uu diplôme appelé certificat de grammaire qui a des effets légaux (par exemple, le droit d'études en pharmacie). C'est en vertu des mêmes principes et des mêmes raisons que Ton a établi dans les deux plaus d'études de l'enseignement spécial et de l'en- seignement des filles un premier cycle de trois ans pour les enfans dont les familles ne pourront pas supporter plus longtemps les frais de l'éducation. Mais, après ces trois ans, viennent deux ans d'études plus approfondies et plus sérieuses. Les distinctions dp classes et de cours sur laquelle M. Camilie Sée insiste ne signifient pas grand'- chose. Dans nos lycées, les professeurs de rhétorique font une classe, et nos professeurs d'histoire font un cours, parce qu'ils font des leçons suivies : mais c'est bien le même enseignement, en réa- lité aussi utiln, aussi efll(^ace sous forme de cours que sous forme de classe. iMais, dira-t-on, pourquoi cinq ans, tandis que nous en avions demandé au moins huit? C'est sans doute que Ton a pensé qu'il était plus sage de laisser soit à l'enseignement primaire, soit à l'enseignement privé le soin des trois premières années. On a admis toutefois que, suivant les localités, cet enseignement élémentaire serait organisé dans le lycée même, quand il paraîtrait nécessaire. Il est probable que c'est pour ménager les dépenses et diminuer la complication de toutes ces créations nouvelles que l'on a ajourné l'établissement de ces classes élémentaires; d'ailleurs cet enseigne- ment antérieur sera garanti par un examen d'entrée dans la pre- mière classe. Après tout, on ne peut pas dire qu'un enseignement perde son caracière d'enseignement secondaire, parce qu'on a laissé en dehors de lui l'enseignement primaire. Ce qui caiaciérise l'en- seignement secondaire, ce n'est pas la durée, c'est l'esprit de cet enseignement. Ce qui le caractérise avant tout, c'etit l'étude des langues et de la littérature. Jusqu'ici, dans l'éducation des filles, l'étude des langues n'a été qu'un accessoire. L'anglais et l'allemand se payaient k part comme le desiïin ou la musique. Dans le nouveau système, les langues modernes (anglais ou allemand) doivent être la base des études . on en tirera des avantages analogues à ceux que nous obtenons dans les l}cées de garçons par l'étude des langues anciennes. Kn outre, la culture générale de l'esprit se fait par la littérature, d'at^ord et avant tout par la littérature française, mais aussi par les littératures anciennes et modernes. Nos jeunes filles seront, soit par la langue elle-même, soit par la traduction, mises au courant des chefs-d'œuvre modernes et des chefs-d'œuvre de l'antiquité. C'est cela qui constitue un enseignement secondaire des filles. La hauteur de cet enseignement est garantie par les épreuves

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l'ÊHUGâTIOM iJiES FEMMES. 8S

imposées am maîtresses, par les écoles normales qui doivent ies ibriner et qai sont aujourd'hui en pleioe activité, enlin par l'esprit (fe r Université qui a depuis longtemps la pratique des études

<)ue si le conseil s'est temi en garde contre une certame exagé- ralioQ dans la rédaction des programmes de renseignement des Mies, c'est qu'il avait devant les yeux l'excès qui, depuis le com- mencement de ce siècle, s* est produit dans l'éducation des garçons. Chaque régime, chaque gouvernement, chaque ministère est venfi à son tour accroître le champ de renseignement dans nos lycées. Ceux qui crient le plus contre les excès des programmes sont les premiers à demander un petit accroissement, comme dans la discus- sion du budget tout le monde réclame des économies et finit par la demande d'un crédit. On est nmintenant suffisamment averti pom: ne pas tomber sciemmofit dans la même faute, et c'est avec raison que le conseil a s'en tenir au strict nécessaire.

Le conseil a également été trè« préoccupé de donner à ce nouvel enseignement «n caractère essentiellement féminin. Non-8«*ulement tes travauxdecoutui^y occupent une place importante; mais de petits eoseignemens d'écontKnie domestique et d'hygiène, si appropriés au r^ôle des femmes dans la maison, ont été organisés : ce seront plutôt des conversations familières qoe de véritables cours; on amusera les élèves en les instruisant. On a même été, sur la pro- positicm d'un des membres les plus illustres du conseil, jusqu'à introduire des nmions de cuisine, afin que le bonhomme Chrysate n*«it f4us à se plaiudre qu'on lui brûle son rôt ou qu'on ne lui sale pas son potage^

Ce qui parali avoir provoqué le plus d'objections contre l'institu- tion nouvelle, c'ent l'introduction des sciences dans l'éducation féminine, fih qtioil s'écrie t-on, nos femmes sauront la chimie, la physiq-ue, la cosmographie ! 11 nous semble que ce n'est pas une chose bien nouvelle et i>ien extraordinaire. On a toujours plus on moins enseigné dans les institutions et dans les pensi<«fis qu<^lques élémensde» sciences. La cosnK)grapbie en particulier est unei^ience qui, au moius dans ses éiémens, convient très-bien aux femmes : c'est p<*ur elles que Fonteyelle écrivait son charmant livre de ia PluraUté dea mondes. 11 y a ici deux préjugés à combattre : le premier, c'-est que les sciences ne font pas partie d<^ la culture générale de l'esprit ; le second, c'est que cette sorte de culture con- yient aux hommes et non aux femmes. Ce sont deux erreurs. 11 eiU impossible aujourd'hui de limiter la culture d'un esprit élevé aux oonnaiiisaQces littéraires. La connaissance générale des lois de la nature et des méthodes prodigieuses, quoique simples, par les-

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quelles on les a découvertes, ouvre aujourd'hui à l'esprit des per- spectives d'admiration aussi hautes et aussi nobles que Virgile et Sophocle. Outre la grandeur théorique de ces connaissances, la grandeur pratique de la science dans l'histoire de la civilisation est un fait devant lequel il n'est pas permis d'êire aveugle; et se borner à un étonnement stupide devant ces nouveaux miracles sans cher- cher à les comprendre n'est pas digne de l'homme. Il faut donc se faire une idée nouvelle de la culture de l'homme distingué dans les temps nouveaux. S'il en esi ainsi, en vertu du principe si souvent mentionné, qu'il ne faut pas un trop grand écart entre Tinstruction des hommes et celle des fem nés, on admettra que la femme ne doit pas rester étrangère à ce qui intéresse si vivement son mari et ses enfans. Tout dépend du degré. Or nous croyons que, dans le plan d'études, la limite la plus modeste n'a pas été dépassée. En effet, une heure par semaine de géométrie en troisième année, une heure de cosmo* graphie en quatrième année, voilà pour les mathématiques (sauf l'arithmétique), ce qui est strictement obligatoire. Une heure par semaine de physique pendant trois ans, une heure de chimie pen- dant les troisième et cinquième année; une heure d'histoire natu- relle pendant quatre ans : voilà pour les sciences physiques et natu- relles. Il n'y a rien d'exagéré : un degré au-dessous, il n'y aurait plus rien. Si maintenant on compare, dans son ensemble et dans ses proportions, l'enseignement littéraire avec l'enseignement scien- tifique, on trouve que les sciences,