REVUE

DE PARIS

IMPRIMERIE DE LA SOCIETE TYPOGRAPHIQUE BELGE

ADOLPHE WAIILEN ET COMPAGNIE.

REVUE

DE PARIS.

NOUVELLE SÉRIE. -- ANNÉE 1841,

TOME ONZIEME.

NOVE.MBRi

AU BUREAU DE LA REVUE DE PARTS

RtE FOSSF.S-ALX-I.OrPS, îio 74,

1841

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University of Ottawa

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TROIS PAGES

LA VIE DE DANCOURT

En décembre 1684, il y avait une petite chambre au n" 27 de la rue Saint-Jacques , qui éveillait la curiosité de tout le voisi- nage. Que sy passait-il donc de mystérieux? La porte était toujours fermée; la fenêtre ne s'ouvrait guère que çà et pour un rayon de soleil ou une clianson de la rue. Alors on voyait une très-jolie fille, en coquet et galant déshabillé , qui se pen- chait sur la pierre en souriant au soleil ou au chanteur. Mais presque aussitôt la fenêtre se refermait; adieu la douce et romanesque apparition. Au dehors, cette chambre inspirait je ne sais quelle tristesse et quel délaissement : la fenêlre rouillée et sombre se détachait d'un toit tout dévasté, oii pas un oiseau ne s'arrêtait au passage ; sur le bord de la fenêtre, passait Teau de la gouttière, pas une miette de pain pour le moineau gourmand qui crie si bien famine au mois de décembre ; la cheminée toute noire s'égayait à peine une heure par jour par un pauvre petit filet de fumée qui n'indiquait qu'un pauvre petit feu. Au dedans, la chambre n'était guère plus attrayante; on y 11 1

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arrivait à srancPpeine par un escalier casss-cou , comme en reste encore quelques-uns aux alentours de la montagne Sainte- Geneviève; après l'escalier, c'était un corridor tortueux il faisait clair de lune en plein raidi; enfin, on entrait tète baissée dans un petit taudis tout délabré, garni de vieux meubles éclopés. Par quel miracle cette jolie fille se trouvait- elle si mal logée ? C'est tout simple : il y avait un joli garçon.

Le joli garçon c'était Florent Dancourt , la jolie fille c'était Thérèse de La Thorillière. Dancourt avait vingt-trois ans. Il était à Fontainebleau, d'une famille noble, le même jour que le grand dauphin. Le calvinisme avait à peu près ruiné sa famille. Son père , voulant faire de lui un bon catholique, avait confié sa jeunesse aux jésuites, qui étaient sans contredit les meilleurs maîtres du monde. Comme « ils se levaient à quatre heures du matin pour prier Dieu à huit heures du soir, » ils pouvaient en passant cultiver l'esprit de leurs écoliers. On Ta dit , durant un siècle , ils ont eu toute la fleur de l'esprit de la jeunesse. Le P. Delarue , charmé des agréments et des saillies du jeune Dancourt, avait eu l'envie d'en faire un jésuite; mais Dancourt, pressentant déjà l'ivresse des passions profanes et les riantes aventures de l'inconstance, ne s'était pas laissé séduire par la solitude religieuse. D'abord, ne sachant que faire de bon, il avait étudié le droit; mais, à peine avocat, devenu éperdument amoureux d'une comédienne à la mode , il s'était détourné de son chemin pour une bonne fortune. Il avait héroïquement enlevé la comédienne à ses risques et périls ; il s'était réfugié avec elle dans ce triste et pauvre logis de la rue Saint-Jacques. Thérèse était fille du fameux comé- dien La Thorillière; elle avait débuté brillamment depuis peu. Un soir, au sortir du théâtre, Dancourt s'était jeté à son passage, et, sans autre préambule, il l'avait enlevée , littéra- lement parlant, pendant que La Thorillière discutait avec Baron. Il faut dire que la belle Thérèse , comme toutes les femmes qui se laissent enlever , n'avait crié au secours qu'en se voyant seule avec son ravisseur. C'était un beau cavalier, c'était une aventure , c'était un scandale ; comment se débattre contre tous ces attraits, quand on est comédienne?— Vous croyez avoir maille à partir avec quelque grand seigneur magnifique, avait dit Dancourt près de l'église Sainte-Geneviève, en ap-

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puyanl Thérèse sur son cœur; détrompez-vous, je ne suis qu'un pauvre gf-nlilhomme sans feu ni lieu , mais je vous aime à la folie. Je voudrais vous ouvrir un palais, mais je n'ai pour celle nuit qu'une pauvre chambre indigne de vous. Thérèse, qui voyail les larmes de Dancourt au clair de la lune , avait ré- pondu en comédienne : Votre cœur est un bon gîte. Et là-dessus les amoureux étaient allés au septième ciel , presque au septième étage.

Les voilà donc là. sans argent, à peine abrités, mais à la grâce de Dieu et de l'amour. L'amour est un hôte miraculeux; l'amour, c'est de l'argent comptant ; il prodigue à tout instant et à tout propos sa petite monnaie de baisers, de regards attendris , de sourires languissnnls. Un pauvre diable qui a l'amour en main est mille fois plus riche qu'un banquier ; mais, quand l'amour n'est plus , qu'est-ce qu'un regard , un sourire, un baiser? C'est une bourse vide. Voyons du reste commenl le temps se passe au logis de nos amoureux.

Il y a bientôt trois semaines qu'ils sont là. Nul des deux ne s'en plaint ; ils sont loin du monde , mais le monde, c'est une amante adorée, c'est un amant qu'on aime. Ils font maigre chère, mais ils n'y pensent pas; ils n'ont pas de bois pour se chauffer, mais est-ce qu'ils auraient le temps de se chauffer ! Ils sont heureux, voilà toute l'histoire. Cependant, si le temps passe vite , l'amour passe encore plus vite. Au bout de six semaines , faut-il le dire ? l'amour subissait déjà les atteintes de décembre. Thérèse, la première, regarda à l'horizon ; elle se prit à songer que l'amour était bel et bon , mais qu'à côté de l'amour il y avait encore bien des plaisirs aimables ; elle regretta malgré elle le théâtre et tout ce qui s'ensuit. Alors on la vit plus souvent penchée à la fenêtre, même quand Dancourt était là. Pourtant elle aimait toujours son amant par-dessus tout; Dancourt lui voulait tout sacrifier, son nom et son état, son rang et sa famille; elle était touchée à jamais de ce culte tout chevaleresque.

Or , M. Dancourt père ne chantait pas la même chanson que M. Dancourt fils. Ayant appris son aventure (l'aventure avait fait du bruit), il se mit en roule pour le sermonner ; il finit par découvrir le refuge des amants, et un matin, comme Dan- court ouvrait la porte pour sortir, il vit avec un sentiment de

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crainte la sévère figure de son père dans le sombre corridor.

Enfant prodigue ! murmura le père , tout essoufflé d'avoir monté si haut.

Enfant prodigue? dit Dancourt prenant la main de son père ; venez donc voir tout l'argent que je jette par la fe- nêtre.

La colère du père tomba à la vue du logis de son fils, mais surtout à la vue Thérèse , qui passait pour une des trois à quatre plus belles filles de Paris.

Eh bien , mon père , suis-je un enfant prodigue?

Est-ce le saint Évangile, monsieur, qui vous a conseillé de lâcher la bride à vos mauvaises passions ?

Je ne sais plus trop ce que dit l'Évangile, mais je ne crois pas qu'il condamne mon cœur , car vous voyez ici moins des amants que des époux.

Des époux , monsieur ! Osez-vous bien ainsi profaner les divines lois du mariage ! Hâtez-vous de plier bagage et de vous en revenir avec moij votre mère se meurt de cha- grin.

Mon père, je prierai Dieu pour ma mère et pour vous si vous y tenez , mais je ne quitterai pas M"^ de La Thorillière non plus que son ombre. Je suis à elle comme elle est à moi , le mariage se fera quand il pourra ; en attendant , ne vous déplaise , nous avons fait un vrai mariage de théâtre.

Jamais je ne sanctifierai une pareille union; adieu, monsieur j pour tout châtiment, je vous abandonne à vos re- mords.

Et moi, dit Thérèse avec un sourire adorable , vous ne me dites donc pas adieu?

M. Dancourt revint malgré lui dans la chambre.

Quoi ! dit-il, une belle fille comme vous l'êtes, perdre ainsi son temps ! Croyez-moi, laissez ce fou , qui est nu comme un ver , qui vous prépare la pauvreté de trop bonne heure ; allez fleurir au grand soleil.

Voilà tout ce que vous avez à me dire ? murmura Thérèse en essuyant deux belles larmes.

C'est donc sérieux? reprit M. Dancourt tout ému. Que diable, ma pauvre enfant, que ne songiez-vous qu'entre un gentilhomme et une comédienne, il y a....

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Deux cœurs qui s'entendent à merveille, dit Dancourt avec impatience.

Cette fois le père , piqué , s'éloigna sans mot dire.

Le lendemain, Dancourt, sortit dès le matin, ne rentra que dans Taprès-raidi. Il rentra triste et plus rêveur que de coutume.

Qu"as-tu donc?

Je suis un pauvre diable sans ressources : je cherche à plaider, les plaideurs me fuient; je veux faire des dettes, je ne puis. Cependant il serait bien temps de quitter ce grenier tout au plus bon pour des amoureux d'été. Il est ouvert à tous les venls, il tremble aux quatre points cardinaux,

Oui , dit Thérèse , allons-nous-en ailleurs , que Dieu nous conduise.

Mais aller ?

Une idée. Allons chez mon père , qui ne fera pas en nous voyant toutes les grimaces qu'à faites le tien hier.

Une autre idée ! dit Dancourt ; si je jouais la comédie ?

Oui, oui. s'écria vivement Thérèse, qui brûlait de re- paraître au théâtre.

Au même instant , Dancourt et Thérèse improvisèrent quel- ques scènes.

Mais tu n'y pensais pas , dit la comédienne , tu feras des pièces et tu les joueras.

A merveille ! s'écria Dancourt , c'est la destinée qui vient de parler par ta bouche.

Ils s'embrassèrent avec ardeur , ils ramassèrent le peu de bardes éparpillées dans la chambre; ils s'éloignèrent pour jamais de cette pauvre et triste demeure. En descendant la rue Saint-Jacques, Thérèse se retourna en levant les yeux.

Qu'as- tu donc , mon cher amour , comme te voilà pâle? M"' La Thorillière s'appuya toute chancelante sur le bras de

son amant.

C'est que j'ai voulu voir encore une fois, dit-elle d'une voix étouffée, la fenêtre qui a éclairé tant d'amour.

1.

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II.

En 1694 , un soir pluvieux de novembre , deux hommes assez bizarrement affublés descendaient, bras-dessus bras-dessous, la rue de la Comédie. Ils n'avaient pas trop Pair de craindre la pluie; ils discutaient en philosophes qui sont au-dessus de tous les contre-lemps. Cependant l'un d'eux, un peu plus morose, secouait de temps en temps son feutre à plumes , comme pour détourner les petites gouttières qui lui jetaient l'eau sur les épaules.

Tu as beau dire, murmura-t-il tout à coup, comme s'il se reprenait , la Cornemuse ne console pas du sifflet.

A cet instant , les deux philosophes s'arrêtèrent devant ce cabaret célèbre , qui avait une cornemuse pour enseigne. Pen- dant que l'un frappait à la porte, l'autre s'écria :

Je te salue, fleuve de l'Oubli ! Le cabarelier vint ouvrir.

Messeigneurs, dit-il en s'inclinant , soyez les bien venus; vous arrivez fort à propos. Il y a dans la salle MM. de Belle- Chaume , Boursault et Fuselier , qui ont toute la gaieté de mon vin de Bourgogne.

C'est plus que de la gaieté que nous venons chercher dans tes bouteilles ; c'est de la folie , dit le plus morose des deux arrivants.

En outre, dit l'autre d'un air un peu fanfaron, je veux que ta femme nous verse à boire et que tu ailles te coucher.

A votre aise , messeigneurs. Fuselier vint à la porte de la salle.

Je voudrais bien voir ces messeigneurs-là , dit-il avec in- solence.

A la vue des deux philosophes tout ruisselants de pluie , il ne put arrêter un éclat de rire.

Oh ! oh ! dit-il , Dancourt et Baron; un duc de Crispin et un marquis de Mascarille.

Allons, allons, dit Dancourt d'un air de protection , tout le monde n'a pas gardé les pourceaux comme toi. J'ai parmi

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mes ancêtres un chevalier de l'ordre de la Jarretière. Pour Baron, son nom atteste qu'un baron a passé dans sa famille. Mais aujourd'hui, le plus noble de tous est celui qui boit le plus. N'est-ce pas votre avis , de Belle-Chaume ?

Oui , dit le poëte j la vraie noblesse descend de la vigne de Noé.

Eh bien! mon pauvre Dancourt, dit Boursault d'un air lamentable, on vous a donc sifflé ce soir?

Vous étiez à la Comédie?

Non pas à la vôtre ; mais je devine ce qui s'est passé , car vous ne faites jamais si bien l'apologie du vin qu'après une chute.

Bien deviné ! Cheret, apporte-nous donc à boire: l'adversité est mère de la philosophie. Ma fille m'avait prédit cela : Ah ! mon père , vous irez souper ce soir à la Corne- muse.

Dancourt et Baron accrochèrent leurs chapeaux et suspendi- rent leurs épées , tout en buvant une bouteille de vin.

11 est bien certain , reprit Dancourt, que les dieux étaient ivres lorsqu'ils firent l'homme.

Ils ont bien rire de cette œuvre-là après avoir cuvé leur vin , dit Boursault.

Voilà pourquoi tous tant que nous sommes nous jouons la comédie. Pétrone le dit : Mundus omnis agit histn'o- niam.

N'allons pas perdre notre latin, dit Boursault, qui n'en savait pas un mot 5 c'est déjà bien assez d'écorcher le français. Mais qu'as-tu donc, de Belle-Chaume? Te voilà tout d'un coup devenu triste comme si tu songeais à ta maîtresse.

Belle-Chaume , déjà à demi ivre, soupira profondément.

Sedes inter suspiria et lacrymas ^ murmura- t-il, au grand dépit de Boursault. Qu'est-ce que la vie? poursuivit-il avec une gravité comique.

Nous n'en savons rien , dit Dancourt , et j'en suis bien aise, car, si je savais ce que c'est que la vie, j'aurais grande hâte de savoir ce que c'est que la mort.

La vie , s'écria Baron , c'est un fil que Dieu tient par les deux bouts , et sur quoi nous marchons comme des danseurs de corde.

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Ou plutôt, dit Daiicourt , c'est un fil que le diable nous donne à retordre. Ou'en dis-tu, Fuselier ? Te voilà devenu bien silencieux.

II ne dit rien, mais il n'en pense pas plus , dit Baron tou- jours impertinent.

Fuselier ne trouva rien de mieux à dire qu'en buvant une ra- sade.

Il a l'esprit en dedans, reprit Baron.

Ce n'est pas le plus mauvais, dit Dancourt 5 il vaut bien ton esprit évaporé. Les uns ont l'esprit en dedans et en dehors, comme moi, comme (oi, comme nous tous; nous avons l'esprit sur les lèvres et au bout de la plume. Les autres (ceux qui ne sont pas ) n'ont d'esprit ni en dedans ni en dehors; ce sont des bêtes qui ont une figure humaine , comme notre brave ca- baretier; n'est-ce pas, Angélique?

La cabaretière versa à boire en souriant.

Il y a en outre, reprit Dancourt, ceux qui ont l'esprit en dedans et ceux qui ont l'esprit en dehors. Les uns sont des paresseux à parler, les autres sont des gens du monde qui parlent toujours , mais qui ne disent rien. Ce sont ceux-là qui ont sifflé ma comédie ce soir, siiïlé à la plus belle scène, au plus joli mot.

C'est à peu près la vérité , dit Baron. Figurez-vous , mes- sieurs , une veuve désolée qui verse des torrents de larmes. Tout le monde cherche à la consoler ; d'abord c'est un capucin pathétique, ensuite c'est le curé de la paroisse qui lui parle de la béatitude du défunt au paradis ; elle pleure de plus belle; enfin son laquais lui dit naïvement : Madame , prenez garde à ce que vous laites , Dieu a rappelé M. le comte; si vous pleurez trop , il vous le renverra. C'est la voix d'un oracle , dit la veuve. Et ses larmes tarissent sur-le-champ. Dis donc , Fuselier , est-ce que tu es déjà ivre ? Que diable fais-tu couché sous la table ?

Une comédie ; les idées ne me viennent que ventre à terre.

Mais loi, Belle-Chaume, dit Dancourt, tu es toujours entre les soupirs et les larmes : la maîtresse t'a donc encore joué quelque tour de sa façon? Il faut t'allendre à tout avec déjeunes folles de vingt ans. Ce sont des buissons d'épines qui

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nous attirent par leurs bouquets ; plus on en cueille, plus on se pique.

Heias ! dit Belle-Chaume, je ne songe pas à ma maîtresse, mais à moi-même. Voilà que j'ai trente ans; au-delà de cet âge, est-ce la peine de vivre?

Je n'en sais trop rien, répliqua Dancourt. Tu dois le rap- peler cette vieille fable qui nous dit que Jupiter avait fixé à trente ans la durée de la vie de l'homme. Or, voulant après coup jouir plus longtemps du spectacle curieux de sa créature, Jupiter accorda soixante années de plus à l'homme , et, pour ne rien déranger dans l'ordre de la création, il retrancha vingt ans à l'âne, vingt ans au chien , et vingt ans au singe. Ainsi nous jouons plus ou moins le rôle de l'homme jusqu'à trente ans; depuis trente ans jusqu'à cinquante, celui de l'àne : nous por- tons notre croix sur le dos, le travail nous assomme, nous traînons péniblement au logis tout ce qu'il faut pour notre famille ; depuis cinquante jusqu'à soixante-dix, nous grondons et nous aboyons comme un chien hargneux , ne pouvant prendre plaisir à rien; les vingt dernières années, nous ne sommes plus qu'une pitoyable contrefaçon de l'enfance , nous n'imitons que niaiseries et bagatelles, nous sommes rechignes et laids comme les singes.

Angélique, versez à boire à Dancourt ; encore une bou- teille, il va parler comme un oracle.

Les comédiennes ne viennent donc pas souper ce soir?

Belle demande ! dit Baron en relevant la tète avec la non- chalance d'Adonis ; les comédiennes sont un troupeau de brebis égarées que je chasse devant moi. Elles m'ont vu partir pour la Corneviuse , elles viendront à la Corneinuse. N'entendez- vous pas ce carrosse qui s'arrête à la porte?

La cabaretière quitta les joyeux buveurs pour aller aux nou- veaux venus. Quatre jolies femmes descendirent de carrosse et franchirent sans façon le seuil du cabaret.

Il nous faut un souper de reine, dit la première.

De reine de théâtre , dit la secoude.

Du vin d'Espagne.

De l'ambroisie.

Du nectar.

Un ragoût au laurier.

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Du chevreuil bien sauvage.

Une guirlande de cailles.

Tout en disant cela , ces dames montaient à la chambre en haut : le réduit de Paphos.

Eh bien ! dit Baron en venant dans la salle d'entrée, voilà les oiseaux qui s'envolent.

Ces oiseaux-là ne chantent pas pour vous, dit en raillant la cabaretière ; ce ne sont pas des femmes de pacotille, celles-là ! Voyez-moi ce cocher ! il a la barbe retroussée en cocher de l)onne maison. Et ces laquais plus chamarrés de galons que les estafiers d'un carrousel ! Allez-vous-en boire avec vos pareils, monsieur le comédien. Gotlion, Jacqueline, Margot, allez servir ces dames. Pour vous, Chrysostôme, allumez tous les fourneaux.

Messieurs, dit Baron après avoir lutine la cabaretière, si le cœur vous en dit , nous ferons le siège là-haut.

En avant , s'écria Belle-Chaume, saisissant son épée.

Un instant, dit Dancourtqui avait grand faim, attendons que le souper de ces duchesses soit servi j au moins, si nous ne l)Ouvons faire le siège autour de la table, nous ferons le siège de la table.

Bien parlé, la table, le vin sur la table, les femmes autour de la table, voilà le banquet de la vie, voilà la sagesse de Salomon.

La philosophie, reprit Dancourt , se traîne comme une tortue à la recherche de la science j l'amour couronné de pampre y vole à tire d'ailes.

Là-dessus Dancourt vida son verre et celui de son voisin.

Prends garde, Dancourt, dit Boursault qui était le plus sage des cinq, tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se casse.

Tu es un niais , je n'ai rien à craindre j ma cruche ne va pas à l'eau , mais au vin.

Dancourt, de plus en plus égayé , se mit à chanter :

0 douce ivresse , apporte ta bouteille,

Viens nous verser comme Hébé verse aux dieux ;

Qu'à ton aspect le plaisir se réveille ,

Que tout s'anime à ton air radieux.

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Prends une lyre, imilc les trouvères. Chante l'amour et ses jeux inconstauls; Nous t'ccoutons tous en viciant nos verres ; Le temps s'enfuit , ne perdons pas de temps,

C'est digne d'Horace , s'écria Belle-Chaume.

Voilà qu'on monte les ragoûts là-haut, dit Baron. Qui esl-ce qui me suit?

Toul le monde.

Fuselier se leva. La cabaretière voulut mettre le holà ; nos philosoi)hes en action montèrent l'escalier quatre à quatre. Mais Margot et Gothon , sortant du réduit de Paphos , se mi- rent bravement en sentinelles.

Qui vive ?

L'amour ! s'écria Baron.

Le vin ! s'écria Dancourt.

On ne passe pas.

Baron prit Margot par le corsage et la fit pirouetter.

On passe partout , dit-il.

Gothon vint au secours de Margot, mais Belle-Chaume prit Gothon par la jupe ; Jacqueline vint au secours de Gothon, mais Boursault se mil de la partie. Ce furent des cris, des débats , des éclats de rire à faire damner le guet. Les philosophes eurent bientôt le dessus. Ils frappèrent à la porte du cabinet.

Je n'ai qu'à me nommer, dit Baron, elles ouvriront tout de suite. Ouvrez-nous la porte , pour l'amour de Dieu et de votre prochain. Nous sommes cinq qui avons de l'esprit comme quatre; Dancourt, Baron...

Passez votre chemin, mauvais histrions, cria une voix du cabinet ; nous ne pouvons rien vous faire.

Ne jouez pas tant les duchesses , dit Dancourt ; sachez que je suis l'auteur d'une pièce sifflée ce soir à la Comédie.

C'est moi qui ai le mieux sifQé , cria une autre voix.

Eh bien! ouvrez donc, que j'aille vous remercier, ma mie.

N'avez-vous pas de honte, reprit la même voix, de venir boire à la Cornemuse tandis que M™« Dancourt se morfond d'ennui toute seule au coin du feu? Prenez garde, l'oiseau de mauvais augure chante peut-être pour vous.

16 REVUE DE PARIS.

Allons donc ! Ma femme a lren(e-six ans , elle commence à se fixer, comme les girouettes qui se rouillent.

A peine le comédien eut-il prononcé ces mots, que, la porte s'étant ouverte comme par magie, il reçut le plus joli soufflet du monde.

Encore, dit-il avec dépit, si ce soufflet ne me venait point de ma femme!

Hé'as ! dit Baron, qui reconnut aussi sa femme, nous n'avons rien à faire ici.

Cependant ils se mirent à table et soupèrent tous gaiement. Dancourt eut encore des saillies sans nombre , une par chaque verre.

Avec tout ton esprit, lui dit Boursault qui voyait venir avec effroi le quart d'heure de Rabelais, tu ne nous empêcheras pas de payer le souper.

Dancourt, qui n'était pas au bout de ses ressources, appela la cabaretière.

- Angélique , lui dit-il en lui prenant la main , je vais vous donner une leçon d'astronomie. N'avez-vous pas ouï parler de cette grande année platonique toutes les choses doivent rentrer dans leur premier état? Sachez donc que dans seize raille ans nous serons encore à boire ici à pareil jour, à pareille heure. Voulez-vous nous faire crédit jusque-là?

La cabaretière réfléchit un peu.

Je le veux bien, répondit-elle; mais il y a seize mille ans jour pour jour que vous étiez encore à boire ici ; vous vous en allâtes sans me payer ; acquittez le passé , et je vous ferai crédit du présent.

m.

Nous sommes aux beaux jours de la régence , les joyeuses passions parisiennes que M""^ de Maintenon avait un peu en- chaînées dans ses rosaires de buis , relèvent fièrement la tête en face de Philippe d'Orléans, de la Parabère et de la Phalaris. Ce n'est plus l'heure de faire son salut; on jette son âme à tous les jolis péchés, avec la précieuse insouciance d'un cadet de famille et d'une comédienne. C'est le début de cette mascarade si folle, si brillante, si éperdue, dont le tourbillon doit s'arrêter tout rcpen'ant, en 1792, devant sainte guillotinctle.

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Mais cfi n'est pas lout à fait une comédie de la régence que nous allons voir ; à d'autres ces profanations de l'esprit fran- çais et du cœur humain ; grâce à Dieu , le tableau qui nous ap- pelle est plus grave et plus poétique.

Dans un coin du Berry , au fond d'une vallée assombrie par les grands bois, au pied d'une montagne toute couronnée de roches , ne voyez-vous pas ces deux tourelles aiguës oii ser- pentent deux magnifiques ceps de vigne ? Vous êtes à la porte d'un vieux manoir en ruines qui semble habité par les hibous et les chauves-souris j le corps-de-Iogis est tout dévasté; le dernier coup de vent a détaché à demi la gouttière de la fa- çade , et cassé presque toutes les vitres de deux fenêtres du haut. La cour est déserte, l'herbe de l'oubli encadre depuis bien des années les pavés moussus. Nul aboiement joyeux à votre passage, cet aboiement du chien qui réveille déjà le cœur. Ce château est donc un repaire de voleurs ou de fan- tômes? Y bat-on la fausse monnaie? Y fait-on le sabbat! Rassurez-vous; voyez là-bas à l'une des fenêtres ces deux nids d'hirondelles . ces doux oiseaux qui portent bonheur ne font jamais leur nid dans !e désert. D'ailleurs, ne voyez-vous pas cette cheminée qui fume? Entrez sans crainte, c'est une pieuse solitude vous serez accueilli dans l'esprit du Seigneur.

Devant cette grande cheminée de pierre gothiquement sculp- tée , il y a deux hommes qui se chauffent. L'un, âgé de près de quatre-vingts ans, est l'ermite vénérable du voisinage; il tourmente le feu du bout d'un grand bâton blanc il a des- siné une croix en deux traits; l'autre , qui n'a pas soixante ans, est l'habitant du manoir; il est plus vieilli et plus cassé que l'ermite ; il s'est affublé depuis peu d'une longue robe de béné- dictin qui ne contribue jjas à égayer sa face pâle et sombre. Son front penché semble tourmenté par le souvenir. Ces deux vieillards se font bien contraste : l'ermite indique , par la séré- nité de son front, par le calme de son regard presque éteint , par son sourire de béatilude , qu'il a passé une vie sans orages , dans la paix du Seigneur : l'autre vous révèle de prime abord qu'il a traversé toutes les passions humaines : il a été battu par la tempête; il a aimé, il a souffert; il a bu dans toutes les coupes profanes; mais l'ivresse qu'il a trouvée a laissé de l'a- mertume sur ses lèvres. A cette heure, il aspire au divin calice. 1 2

18 KEVUE DE I^ARIS.

Reconnaissez-vous Dancourt? Dancoint que vous avez vu na- guèie sur les planches du tiu'àlie el sur les dalles du cabaret! C'est presque une métamorphose d'Ovide. Mais ne perdons pas de vue notre étrange tableau. Les deux solitaires se parlent en lalin ; le vieil ermite observe de temps en temps qu'ils s'enten- draient mieux en français , mais Dancourt répond qu'ayant joué la comédie en français, il faut qu'il fasse sont salut en lalin; d'ailleurs, cette maudite langue de Rabelais et de La Fontaine lui rappelle trop de souvenirs profanes.

Ah ! frère Montain , dit tout à coup Dancourt entraîné par son cœur, si vous saviez les joyeux passe-temps de ma vie? Mais silence! silence !

Dites toujours , mon frère, murmura l'ermite un peu cu- rieux; ne suis-je pas un confesseur?

Il y a vingt ans , j'étais le premier comédien de la France; j'écrivais des comédies le matin , el je les jouais le soir sous les éclats de rire des gens de cour et des gens d'esprit. J'avais les plus belles amitiés du monde; voyez ce diamant, qui sera vendu à ma mort au profit des pauvres, ce diamant qui vaut plus de mille pistoles : c'est un prince de Bavière qui me l'a mis au doigt en me disant que mon esprit brillerait plus long- temps. Louis XIV m'a plus d'une fois lendu sa belle main plus que royale. Il y avait au palais de Louis XIV un cabinet mys- térieux dont M™e de Montespan seule avait la clef; eh bien ! moi, j'avais mes petites entrées dans ce paradis, faveur sin- gulière qui ne fut accordée qu'à Dufresny. Un jour, je lisais une comédie de mon chef au grand roi et à son allière favo- rite ; il y avait un grand feu dans le cabinet. M^^^ jg Montespan me regardait avec des yeux ardents; les grandes dames ont toujours un faible pour les comédiens ; moi , j'élais un comé- dien quasi grand seigneur. Enfin, ces regards si dédaigneux, qui s'arrêtaient doucement sur moi , me troublèrent au point que je faillis à ra'évanouir. Le feu vous fait mal, Dancourt ! s'écria Louis XIV avec émotion. Et , dans sa sollicitude , il alla en toule hâte ouvrir la fenêtre. Ah! s'il avait su quel feu me faisait mal?

Dancourt soupira par regret et par repentir tout à la fois. Une autre fois , poursuivit-il avec un sourire d'orgueil , je jouais le Misanthrope à la Comédie -, j'étais animé à bien jouer par la

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vue de M™e de Montespan , qui avait toujours pour moi ses douces œillades. A la fin de la pièce elle me fit appeler à l'avanl-scène ; elle m'offrit sa main ; moi , je la baisai de tout mon cœur; elle y mit tant de laisser-aller qu'elle appuya vive- ment la main sur ma bouche... Mais n'en parlons plusj de grâce, éteignons les dernières étincelles.

Dancourt tendit les mains comme pour chasser ces fantômes de sa folle vie. Allons, mon frère, voilà déjà la nuit qui vient; vous n'avez pas de temps à perdre pour regagner votre ermitage. Voyez-vous le soleil qui se couche?

Les deux solitaires se levèrent et allèrent vers le [)erron.

Après tout , murmura l'ermite , qui se laissait séduire de temps en temps par de riants tableaux de la vie de Dancourt, si Dieu vous accorde, grâce à votre grand repentir, la rémission de vos péchés, vous n'aurez pas lieu de regretter d'avoir passé vos beaux jours si gaiement. Oui sait si Dieu me comptera les jours pieusement passés dans l'ennui.

Croyez-vous , mon frère , que le chemin du paradis puisse s'ouvrir à un comédien qui s'est moqué de Dieu et du diable?

Hélas ! mon frère , le Très-Haut a rais le purgatoire sur le chemin du paradis.

Dancourt ne put arrêter une saillie :

Comme la Cornemuse sur le chemin de la Comédie. Qu'ai-je dit , misérable pécheur ! 0 mon frère , priez pour moi !

L'ermite avait descendu le perron ; il s'inclina , sourit et s'éloigna en silence. Dancourt traversa deux grandes salles presque abandonnées ; il arriva dans une petite pièce une femme de son âge sommeillait dans un fauteuil :

Thérèse, dit-il d'une voix attendrie, réveille-toi, car je veux souper de bonne heure.

Le poulet n'^st pas cuit , dit M™* Dancourt.

Du poulet ! Ètes-vous bien sûre que ce n'est pas aujour- d'hui vigile et jeûne?

Allons, allons . vous marmotterez une oraison de plus.

Ma pauvre Thérèse ! vous serez toujours jeune et folle. Vos cheveux blancs vous devraient avertir que l'heure de faire votre salut a depuis longtemps sonné.

Je n'ai pas si grand souci de !a mort que vous l'avez.

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Pourquoi me repenlirais-je? Pour avoir trop ri el trop fait rire les autres ? Le bon Dieu ne me damnera pas pour cela. Ur- sule , venez mettre la table et servir le souper. A propos , Dancourt, as-tu relu les lettres de tes filles? Sais-tu que les voilà toutes les deux dans le grand monde par leur mariage? Tu vois que le théâtre mène à tout.

Il ne mène pas au ciel , ma pauvre Thérèse !

Allons, murmura M'"'= Dancourt! le voilà encore qui bat la campagne ; je suis bien sûre qu'il a traduit aujourd'hui un psaume de David ; tous les poètes ont leurs travers.

Dancourt soupa silencieusement, entre deux ^î;e et quatre signes de croix ; ensuite il sortit , après avoir embrassé sa femme sur le front. 11 traversa toutes les pièces du corps de logis , il descendit dans le jardin , il avança , tout en se re- cueillant, vers la chapelle. En levant les yeux au ciel, il vit briller les étoiles : Laudate eum, omnes stellœ et lumen, murmura-t-il avec une ardeur religieuse. Il entra dans la cha- pelle , brûlaient jour et nuit deux lampes de terre. Celte chapelle était ornée d'un grand Christ d'ivoire , d'un autel en bois sculpté qui supportait un grand bloc de pierre représen- tant plus ou moins saint Benoit j mais ce qui frappait surtout la vue en entrant, c'était un tombeau en marbre déposé sous le Christ. Ce tombeau , eufr'ouvert , avait été apporté par l'ordre de Dancourt. Voilà un gîte pour l'éternité , disait-il avec un sourire austère. Il prit une bêche dans un coin de la cha- pelle et creusa sa fosse au pied du tombeau, les dalles avaient élé enlevées. Je crains bien, dit-il en s'essuyant le front, que la mort n'aille plus vite que moi. II déposa sa bêche, prit sur l'autel les psaumes de David, se rapprocha du tombeau et s'y coucha. Ce ne fut pas sans peine qu'il se coucha dans ce lit funèbre l'on a froid , l'on est seul, mais Ton dort, lui qui s'était couché jadis si lestement dans tant de lits divers d'un plus difficile accès. Tout en se couchant, il redit ces pa- roles du cantique de saint Benoît : « Les passions m'ont envi- ronné de toutes parts comme les abeilles ; elles m'ont attaqué avec ardeur, comme un feu qui brûle dans les épines, et in nomme Dominiquia ultus sum in eos »

Dancourt ouvrit les psaumes et lut avec recueillement celui qui commence par Âd le. Domine, clamabo. Il sortit du lom-

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beau et secoua ses épaules comme s'il y sentait les mains gla- cées de la mort. Il se promena dans la chapelle , voulant con- tinuer sa traduction des psaumes.

Bienheureux est celui qui ne s'égare pas

Sur le chemin les impies , Loin du Dieu tout-puissant, s'en vont traînant leurs pas.

Le poëte, ne pouvant trouver de rime en îes j passa ù une autre strophe.

Faites, ô seigneur Dieu, que saintement je meure,

Que je maudisse mes péchés , Que je trouve bientôt la céleste demeure

les archanges sont couchés.

Hélas! dit Dancourt, ces archanges sont couchés pour la rime. Mais entin ce n'est pas la bonne volonté qui me manque.

Quand il eut tant bien que mal traduit tout le psaume , il alla se coucher lui-même à côté de sa bonne vieille qui , malgré ses soixante-cinq ans , n'était pas encore aussi glacée que la mort.

Dix-huit mois durant , Dancourt , affaibli d'âme comme de corps , fit ce métier de trappiste. Tous ses derniers jours se passèrent à peu près ainsi. Il mourut en catholique fervent, assisté du vieil ermite qui le suivit de près. M"ie Dancourt l'avait précédé chez les morts.

Sa fille Manon vint le veiller sur ses derniers jours. A l'heure solennelle, Dancourt prit la main de sa fille , et se tournant vers l'ermite :

Mon père , croyez-vous que j'aille en paradis ?

Les portes du paradis sont ouvertes à tous les pécheurs re- pentants.

Mais j'ai pris si peu de temps pour faire pénitence. Je suis un grand pécheur 5 comme a dit saint Augustin : J'ai semé les péchés à pleines mains.

Mon père , dit Manon Dancourt , un homme qui meurt bien est ù moitié sauvé.

2.

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La volonté de Dieu soit faite ! murmura Dancourt d'une voix presque éteinte, ma fosse est creusée... mon dernier lit est fait...

Dancourt , qui déjà n'y était plus, laissa dire sa bouche tant habituée à la saillie :

Oui, mon lit est fait: comme on fait son lit, on se couche.

Quand sa fille raconta dans le monde cette fin étrange, on eut peine à ajouter foi à ses paroles. Dancourt ermite ! Dancourt mort en bon chrétien ! Le diable , dit Voltaire, est bien capable de lui avoir joué ce tour-là.

Dancourt mourant avait supplié sa fille de brûler ses comé- dies et ses chansons. Mais, par un quiproquo des plus singuliers, Manon Dancourt, qui n'y regardait pas de si près, brûla la tra- duction des psaumes de David, le fruit poétique du repentir du comédien.

Je ne sais si les révolutions ont respecté la tombe de Dan- court; si par hasard, en passant au petit château de Courcelles- le-Roi , vous voyez cette simple épitapbe sur une dalle de marbre , ci gît un pécheur repentant , faites une prière pour ce brave homme de comédien qui a fait rire vos aïeux aux dé- pens de vos aïeules. Vous , madame , pardonnez-lui tout le mal qu'il a dit de vous , car il a médit de toutes les femmes, passées , présentes et à venir ; c'est son plus grand péché.

IV.

Il y a encore quelques petites pages curieuses dans la vie de Dancourt. Un jour, par exemple , il s'en va au théâtre tout en rêvant à une petite comédie dont l'idée lui venait de Montfleury. Arrivé au théâtre , il trouve les comédiens assemblés pour une lecture à faire. Il y avait un sieur de Maicoult, gentillâtre sans pays, qui pour la douzième fois se voulait faire refuser. 11 supplia Dancourt de lire la pièce suivant la coutume. Dan- court prit le manuscrit, le feuilleta un instant et se mit à lire. A peine au début, le sieur de Marcoult se plaignit qu'il lisait avec distraction. Laissez-moi faire, dit Dancourt, et la pièce sera reçue. Le gentillâtre n'osa plus rien dire , seulement

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il ne put s'empêcher de marquer sa surprise à chaque nouvelle scène. A peine Dancourt est-il au bout, que les comédiens, malgré leur mauvaise opinion sur Tauleur , s'écrient que c'est un chef-d'œuvre de gaieté. « Je le crois bien , dit Dan- court , la pièce est de moi. » Dancourt avait lu couramment sur le manusci'it de Marcault la petite comédie qu'il n'avait pas en- core écrite.

Il lui arriva maintes fois de négliger d'écrire le rôle qu'il devait jouer dans ses pièces ; une fois sur la scène , il s'aban - donnait à l'inspiration , qui le servait toujours mieux que la mémoire. Comme ancien avocat et comme comédien , il jiarlait sans bégayer; mais il avait en outre une éloquence naturelle des plus entraînantes, un certain tour original des plus pi- quants. Aussi les comédiens le mettaient toujours en avant pour haranguer les spectateurs ou les grands du royaume. Un jour que Louis XIV sortait de la messe , Dancourt l'aborda pour lui parler de la comédie. Arrivé sur la fin de son discours, comme il marchait à reculons et qu'il se trouvait sur le bord d'un escalier ; il allait faire une chute plus dangereuse que celles du théâtre. Louis XIV le retint par le bras : Prenez garde, Dancourt , vous allez tomber. Et se retournant vers les seigneurs de sa suite : Cet homme parle bien , messieurs. Louis XIV accorda aux comédiens ce que demandait le haran- gueur. Avec le président de Harlay , Dancourt n'eut pas le même succès. Il s'efforça en vain de prouver que les comédiens, par les secours qu'ils apportaient aux hôpitaux , méritaient d'être à l'abri de l'excommunication. Le président lui répondit : «Dancourt, nous avons des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les aumônes que vous faites aux pauvres, mais nous n'avons point de langue pour vous répondre. »

Dancourt, donl la vie fut toujours agitée, n'eut pas à se plaindre des aventures; une seule lui fut malencontreuse. On jouait sa comédie l'Opéra de Fillaye; le marquis de Sablé y vint un soir plus d'à moitié ivre ; il se plaça comme ses pareils, sur une des banquettes de la scène. A travers les vapeurs de l'ivresse, il écoutait avec sécurité; mais, ayant entendu ces vers :

En parterre il boutra nos prés, Choux et poireaux seront sables.

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il s'imagina qiieDancourt avait voulu l'insulter; il se leva tout furieux, courut vers le comédien et lui donna un soufflet bruyant. Un comédien ne pouvait alors se couper la gorge avec un marquis ; le pauvre Dancourt ne trouva d'autre parti à prendre que de dire aux spectateurs, témoins de l'insulte : C'était dans la comédie.

On peut dire de Dancourt qu'il avait l'esprit entre deux vins, cet esprit de la folle gaieté qui touche de plus près la farce que la comédie. Sa verve était toute crue; il n'avait garde de mener sa tête , il laissait aller sa tête à l'aventure. La farce exige de l'extravagance, du feu, de l'ivresse et de la saillie. Comme les Italiens, Dancourt était grand maître en ce genre. Il y avait deux hommes dans Molière : le sublime comédien et le magnifique farceur , celui qui ne raillait pas seulement pour le plaisir de se moquer , mais pour flétrir ; celui qui riait çà et d'un franc éclat pour se reposer de la vie. Dancourt n'a été que l'écho de cet éclat de rire; mais c'est déjà quelque chose. Vol- taire disait de lui : « Ce que Regnard était à l'égard de Molière dans la haute comédie , le comédien Dancourt l'était dans la farce. >^ Il y a un peu d'injustice dans ce jugement ; car , sans trop s'en douter, j'imagine, Dancourt, dans ses peintures bouffonnes , s'est parfois élevé jusqu'à la vraie comédie par quelque beau trait de gaieté et de philosophie.

Il y a toujours eu en France un refuge pour la gaieté. Avant de jouer la comédie , la gaieté chantait ; la chanson bravait tout en riant ; elle allait, abeille imprudente, bruire partout, jusqu'à l'oreille de Mazarin. Molière venu , la gaieté prit avec lui, de gré à gré , toutes les métamorphoses de la scène; ce fut tantôt Scapin , tantôt Sganarelle, M. de Pourceaugnac , ou le cocu imaginaire. Molière mort , la gaieté toute éclopée de ce contre-temps fatal, s'en alla trouver Regnard et Dancourt comme pis aller. Dancourt l'accueillit bravement : «• C'est ma mie, c'est mon âme; je m'abandonne à elle sans souci; elle fait de moi tout ce qu'elle veut ; elle m'a pris le peu d'esprit que j'avais. Aussi, quand je parle ou que j'écris, c'est elle qui conduit ma langue ou ma plume. Vous voyez que ce n'est pas ma faute si quelquefois ma langue fourche et ma plume va de travers. » Cependant Louis XIV touchait à son déclin; la for- lune devenait rebelle à ses uiains caduques. Les malheurs du

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royaume , la face glaciale de M'"= de Maiuleuon , tout cela jetait sut- les fronts, plutôt que sur les cœurs , un voile austère dont l'hypocrisie filait sa bonne part. La galanterie , naguère si brillante à la cour, était reléguée dans un confessionnal ; l'es- prit, qui avait jeté tant d'éclairs autour du grand roi, venait de s'affubler d'une robe de janséniste. La gaieté seule , grâce à Dancourt , prenait encore ses ébats. Louis XIV , tout occupé de son salut, laissait , comme on a dit, les profanes se damner gaiement. 11 faut bien qu'on rie quelque part , dit-il à Dan- court pendant leur dernière entrevue. Le théâtre fut donc , vers la fin du règne , le seul refuge de la gaieté , aussi s'en donnait- elle à cœur joie avec son ami Dancourt. Elle mit de côtelés délicatesses aimables et les gentillesses galantes de Benserade ; elle redevint une franche gaillarde aux allures sans façon, comme au temps de Hardi et de Duhamel. On la revit presque aussi folle que dans les Galanteries du duc d'Ossone. Mais Louis XIV fut à peine mort, que la gaieté abandonna Dancourt pour le régent , la comédie pour la salurnale. Dan- court n'y tenait plus guère ; il ne trouvait plus grand'chose à dire ni à jouer. A son tour il allait songer à faire pénitence.

Comme David Teniers et Van Ostade , Dancourt, soit dans son jeu , soit dans ses pièces , a su peindre la vérité avec je ne sais quoi de piquant dans le trait et la couleur qui nous frappe et nous plaît plutôt que la vérité elle-même. En effet , les bu- veurs de Téniers et les caractères de Dancourt nous paraîtraient assez insipides sans l'assistance du peintre et du poète. Dan- court, qui, selon Baron, ne voyait pas plus loin que le bout de son nez , n'a pu saisir , comme Molière , ces caractères dont les grands traits sont tracés pour tous les siècles, il a restreint son faible regard dans les travers de son temps. Aussi il y a plus d'études à faire sur les mœurs du xvii^ siècle , dans les farces de Dancourt, que dans les comédies de Molière. Plus d'une scène des farces de notre comédien est un tableau à prendre pour l'histoire de la bourgeoisie.

Le Chevalier à la mode , quoique flottant de çà de entre la comédie et la farce, a toujours été jugé comme le chef- d'œuvre de Dancourt; c'est une pièce de caractère et d'intrigue. Comme dans toutes les pièces de Dancourt , la gaieté en est l'âme j elle va et vient d'un bout à l'autre , sans peine et sans

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recherche. Le tableau à prendre pour l'historien dans cette pièce , c'est l'empire de la noblesse pauvre sur les enrichis 5 ce charme et cette magie dans les façons des grands seigneurs , qui donnaient de l'agrément et de la grâce à leur impertinence, j^lme paiip ^ ]^| Serrefort , M. Migaut , sont de vrais personnages bourgeois du temps de Louis XIV. M'"« Patin , qui veut cacher son nom par tout l'orgueil de son entourage \ qui se promène en carrosse doré au milieu d'une troupe de laquais galonnés; x[ui éclabousse par ses chevaux superbes tous les bourgeois à pied de la bonne ville de Paris , mais qui se laisse éclabousser par une vieille baronne ruinée, dont les laquais sont en gue- nilles, dont l'équipage délabré est traîné par d'horribles rossi- nantes ; M. Serreforl, qui cache prudemment sa fortune d'hier, qui craint le faste et l'éclat, à rencontre de sa sœur ; M. Migaut, qui est conseiller au parlement depuis les pieds jusqu'à la tête, ces trois caractères sont dignes de la comédie; mais le cheva- lier de Villefontaine et la baronne descendent souvent jusqu'à la farce : la gaieté n'y perd rien.

La Maison de campagne est une comédie faite au hasard , sans intrigue et sans caractère. C'est la satire des robins et l'a- pologie des guerriers. Dancourt a toujours poursuivi de ses saillies les tabellions, les avocats, les procureurs, les baillis, le petit présidial et la petite sénéchaussée, mais il a toujours eu un faible pour les soldats ; il les fait tous aimables, galants et généreux; ils sont toujours en communauté de buffet, de cave et de femme avec les robins, sans compter que les pauvres diables sont batlus s'ils ne sont contents.

La Parisienne , dont Favart s'est souvenu pour la Cher- cheuse d'esprit , est une comédie très-licencieuse, mais très- jolie. La saillie et l'épigramme y sont répandues à pleines mains. Dancourt n'a jamais eu tant d'esprit et tant d'enjoue- ment. C'est une jolie Dancourade, a-l-on dit longtemps, comme on disait du Moulin de Javelle: C'est une jolie paysannerie. Par malheur , les femmes y sont fort maltraitées. En vrai disciple de Molière , Dancourt n'a garde de respecter les femmes; c'est souvent aux dépens des femmes que Molière corrige les hommes; c'est toujours aux dépens des femmes que Dancourt fait rire les hommes.

Je laisse dans l'oubli les soixante autres pièces de Dancourt ;

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il y en n de toutes les formes et de tous les genres. Plus d'un vaudevilliste de ce temps y a trouvé sa plus belle scène et son plus beau mot ; nul n'y a pris garde : une œuvre l'oubli a passé appartient au premier venu. Dancourt a rimé dans ses jours perdus une lamentable tragédie dont il n'y a rien à dire; mais on a de lui quelques fables et quelques contes fort joli- ment tournés, comme les Pots cassés et VOraisoti. Le conte ne pourrait sans trop de licence s'encadrer ici , mais on me saura gré de reproduire la fable.

LES POTS CASSES.

Les pots cassez font bruit : oyez comment? Entiers et sains sur Ihumide élément, Deux pots flottoienl différens de structure. L'un de métal relevé d'encolure , Sans soin, sans peur, voguoit arrogamment.

L'autre, de terre, allolt plus humblement, De son voisin craignant l'attouchement, Et d'augmenter par une atteinte dure Les pots cassez.

Du pot craintif voici l'enseignement. Quand un petit s'allie imprudemment Avec un grand pour trop haute aventure , Le grand en sort en fort bonne posture ; Et le petit paye ordinairement Les pots cassez.

Un dernier mot sur Dancourt : il a fait rire son monde pen- dant un demi-siècle. Voilà son œuvre; il en est de plus tristes. Il faut lui rendre mille actions de grâce, aujourd'hui surtout qti'il n'y a plus personne pour nous faire rire.

ARSÈNE HOUSSâYE.

LONDRES.

CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE,

Histoire de l'ordre de la Jarretière, par Beltz.— Publications du club de Roxburgh et de la Société Shakspearienne. Romaks. —Le Tueur de Daims^ \\diV Coo\\e\\—Qux Faivkes, par H. Ain- sworth. L'Ancien régime. Souvenirs de Famille.— -F ic- Nic Fapers, etc.— Théâtres, Nouvelles, etc.

Sir Robert Comyn, un de nos premiers magistrats dans l'Inde, a consacré récemment les rares loisirs de ses graves fonctions à étudier les développements de la société européenne depuis l'époque Charlemagne reconstitua l'empire d'Occident, jus- qu'à celle Charles-Quint monta sur le trône. Entre ces deux dates, sir Robert Comyn voit une période distincte du mouve- ment social, une sorte de tutelle exercée sur la civilisation eu- ropéenne par l'empire et la papauté. L'accession de Charles- Quint ne peut-être considérée sans doute comme ayant éman- cipé le monde; mais, à l'époque elle eut lieu, les divers éléments de la société moderne avaient pris une force qui met- tait la marche des peuples au-dessus de toute direction hu- maine. L'enfant brisait ses langes , l'esprit secouait une à une toutes les entraves du dogme 5 il y avait émancipation sans ré- volte, et par la seule force des choses.

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Le rè^ne de Cliarlemagne, la lutte des empereurs el des pn- pes, riiisîoire de la maison de Ilohenslauffen , celle de l'in- fluence française en Italie , l'organisalion des municipalités lombardes, le grand schisme d'occident et le concile de Con- stance, les désordres de la chevalerie , rinstitulion des tribu- naux wehmiques , les Borgia , les guerres d'Italie , le traité de Cambrai, telle est à peu près la série de faits parcourue par sir Robert Comyn, avec une grande rectitude de vues et une éru- dition de bon aloi.

J'aime moins cette science excessive qui s'attache aux points les plus raunitieux de l'histoire. Toutefois les antiquaires sau- ront sans doute gré à M. Bellz, membre du collège héraldique {collège of Arms)^ d'avoir, après Selden , Ashmole et le héraut Anstis, écrit les annales ( memorials) de Tordre de la Jarre- tièi'C. L'intérêt tout local d'une telle histoire nous dispense d'en parler longuement ; mais nous ne saurions passer sous silence la réfutation de l'erreur populaire qui se rattache à la fonda- tion de cet ordre illustre par Edouard III. La version de Poly- dore Virgile et de Froissart, cette anecdote si chevaleresque des amours du roi pour la comtesse de Salisbury . est impitoyable- ment effacée par la rigoureuse critique de M. Bellz , qui se fonde principalement sur ce que la comtesse, à l'époque oii ses charmes auraient faire sur le monarque une si vive impres- sion , comptait un nombre de printemps tout à fait inconcilia- ble avec celte hypothèse.

M. Bellz essaie d'en établir une autre, plus exacte peut-être mais à coup sûr moins gracieuse. Edouard III , en adoptant la jarretière comme symbole guerrier, se serait ressouvenu d'un expédient employé par Richard I" lors de son expédition contre l'île de Chypre , , voyant ses soldats prêts à lâcher pied , tant ils étaient harassés de fatigue, il confia le soin de leur rendre courage à un certain nombre des plus braves. Ceux-ci, pour se distinguer d'abord , et pour perpétuer ensuite le sou- venir de cette événement , imaginèrent d'attacher autour de leurs jambes une jarretière ou courroie , qui resta longtemps un insigne de mérile militaire,

A la bonne heure , mais que devient le sens de cette devise mystérieuse : Hoîini soit gui mal x pense? Et n'est-ce pas lui donner un sens bien vague que d'y voir avec M. Bellz un 11 5

SO REVUE DE PARIS.

simple défi à quiconque penserait mal , soit de Tordre, soit des chevaliers. Ne i)onrrait-on , tout en ôtant à la comtesse de Sa- lisbury le rôle brillant que le naïf Froissart lui donna sur des on dit plus ou moins authentiques , trouver une autre héroïne, une autre jarretière, el conserver la tradition reçue?

Jusqu'au règne de Henri VIII, les dames étaient admises dans l'ordre, et la suppression de ce privilège s'accorde mer- veilleusement avec le mépris que devait professer pour le beau sexe le sanglant époux de Catherine Howird. Sous la reine Anne, il fut un instant question de rétablir l'ancien usage? Pourquoi la reine Victoria ne serait-elle pas tentée de revenir à cette idée? Le ruban et l'étoile seraient d'excellentes fiches de consolation pour les grandes dames whigs que la dernière crise ministérielle à éloignées de sa personne.

Le club de Roxburgh , modifiant depuis quelques années son système de publications exclusives, a livré successivement au public queUjues monuments assez curieux de littérature et d'archéologie nationale. Le dernier volume édité par ses soins est un des plus précieux de la collection. Il renferme trois ma- nuscrits : Le livre de dépenses de la comtesse Eleanor de Leicester, troisième fille du roi Jean, et femme du célèbre Simon de Montfort, qui fut tué à la bataille d'Evesham. Ces comptes vont du 19 février au mois d'octobre 1265, et forment le document le plus ancien sur la vie intérieure des nobles an- glais. 2" Les comptes d'Eieanor de Castille , femme du roi Edouard I", pendant l'année 1291. o" Enfin le livre-journal, les Memoranda , de sir John Howard , depuis duc de INorfoIk ( le « Jocky of Norfolk « de Shakspeare ), de 1462 à 1471.

Le premier de ces manuscrits a été acheté en France, il existait depuis cinq cents ans, par les patrons du British Mu- séum. On y trouve les plus curieux détails sur la cuisine et les costumes du temps , le taux de la consommation quotidienne , les gages des domestiques, etc. Par le second, l'intérieur d'un palais vers la fin du xiir siècle nous est révélé dans ses plus menus détails. C'est ainsi qu'au chapitre des dépenses royales nous trouvons 14 liv. sterling payées par Edouard l^r à sept dames de la cour qui, le lundi de Pâques 1290, étaient allées l'obséder dans sa chambre jusqu'à ce qu'il eût consenti à payer l'amende pour recouvrer ce qu'on appelait alors « la paix du

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roi. >■> Plus loin, nous voyons le même monarque racheler un de ses chevaux favoris ù une simple lavandière qui le lui avait gagné. Celait à Fringringhoe, dans le comté d'Essex. Edouard parlait pour la chasse. Les piqueurs, les meules, remplissaient la cour du château. Parmi les femmes accourues au bruit des cors se trouvait une jolie fille nommée Malhilda Waltham, ou- vrière à la buanderie. Le joyeux monarque, lui montrant un des chevaux préparés pour sa suite, gagea qu'elle n'oserait le mouler et suivre la chasse jusqu'à la mort du cerf. Malhilda s'élance sur le noble animal qui formait Fenjeu de ce singulier pari . et galope bravement ù côté du roi toute la journée du- rant. Il en coûta 40 shellings à sa majesté. Notez bien que l'ai- gent valait à celte époque quinze fois plus qu'aujourd'hui.

L'estime qu'on faisait de la poésie , dans ces temps reculés, est aulhentiquement démontrée par le tableau des frais d'une cour plénière tenue à Westminster et à New-Temple, lors des fêtes de la Pentecôte, en 1506. Quatre-vingt-(iuatorze ménes- trels y avaient été convoqués, presque tous Français , comme leurs noms 1 indi(iuent : cinq d'entre eux avaient le litre de roi. Il y avait le roi de Champaigne. le roi Capenny, etc. Cha- cun d'eux reçut 3 livres 6 shellings 8 deniers (environ 1,500 francs de notre monnaie actuelle). En tout, ils coûtèrent plus de 200 livres st. ce qui revient à dire environ 3,000 francs. Peu de fêtes royales rapportent maintenant pareille somme à la poésie. En revanche, la musique est mieux traitée de nos jours, et M. Listz ou M. Batta ne se contenteraient pas du mince sa- laire accordé à Janin le Lutour ou à Baudec le Tabourer, à Guillaume Sanz-Manière ou à Gillolin Perle-dans-l'œil.

Avant de quitter l'archéologie pour des œuvres modernes , permettez-moi de signaler à vos collecteurs d'antiquités dra- matiques la quatrième publication de la Société Shakspearienne. Elle consiste en un gros volume de quatre à cinq cents pages, intitulé le Jeu de Coventry {Ludiis Cove?itrlœ), et renfer- mant quelques spécimens des mystères qu'on représentait aux célèbres foires de celte ville. M. J. 0. Halliwell, qui a été chargé de les éditer, y a joint d'utiles notes et un glossaire fort étendu.

Un ouvrage de d'Israeli est la meilleure des transitions pour arriver de l'érudilion pur sang à des conceptions sous ce rap-

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port contestables ou nulles. D'Israeli n'est pas un savant dans toute la vérité du mol j mais il a, outre le goût de la science, l'esprit nécessaire pour se placer entre elle et le public. Il joue chez nous, par rapport à la littérature érudite, le rôle réservé chez vous à M. Arago par rapport à l'astronomie j il en est le vulgarisateur le plus habile et le plus goûté. Ses Aménités littéraires, comme ses Curiosités et ses Miscellanées, sont un recueil de petits traités criticjues sur des sujets arbitrairement choisis, tantôt dans l'histoire, comme les institutions' Druidi- ques ou la Conquête Normande , tantôt dans les origines litté- raires, comme ses chapitres sur les romans gothiques, la for- mation de l'idiome anglais , sur Chaucer , Gower , Piers Plowman, Occleve et Lydgate. On y trouve aussi des études de mœurs, comme sa dissertation sur le Page, le Baron et le Mé- nestrel; ou bibliographiques, comme sa thèse sur les origines de rimprimerie. Mais il excelle surtout à réhabiliter les écri- vains inconnus ou victimes d'un injuste ou!)li. Votre Charles Nodier lui-même ne dépense pas à ce travail ingrat plus de bon style et d'ingénieuse logique. La rie de Skeiton, poëte lauréat sous Henri VIII , est sous ce rapport un véritable mo- dèle. Les gens curieux de poésie et de rhylhme savent bien chez nous que Skelton est sinon l'inventeur, du moins le meil- leur modèle du mètre rapide qui a conservé son nom. Mais bien peu se sont inquiétés des poèmes par lesquels le vers de six, cinq et même quatre syllabes a été popularisé. Cependant la renommée de Skelton avait des garanties peu ordinaires : ce n'était pas un de ces vulgaires épigrammatisles, dont la li- cence, protégée par leur obscurité, prend sa source dans une indépendance pauvre et envieuse. Loin de là. De son temps notre poëte était célèbre et adulé. Précepteur d'Henri VIII et fort avant dans les bonnes grâces de ce roi lettré , complice d'ailleurs de ses premiers efforts contre l'autorité du pape, et l'un des ecclésiastiques qui, tout d'abord, rompirent les pres- criptions catholiques relatives au célibat, il est appelé dans les écrits d'Érasme « la lumière et l'ornement des lettres anglai- ses. » Warton atteste l'étendue de ses connaissances classiques, et son importance dans l'État se prouverait au besoin par la rancune terrible que lui gardait le cardinal Wolsey, contre la colère duquel Skelton fut obligé de chercher asile dans le sanc-

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tuaire de l'abbaye de Westminster. En dépit de tout ce bruit fait autour de lui durant sa vie , de ces éloges flatteurs , de ces inimitiés puissantes, Skelton était aujourd'hui un être de rai- son pour le vulgaire, et à peine un nom connu pour bien des littérateurs. D'Israeli a réussi à lui rendre son rang et son im- portance.

On ne peut se défendre d'un sentiment mélancolique en li- sant les premières lignes de la préface placée en tête du recueil qui nous occupe. D'Israeli , dont les débuts dans la carrière des lettres (alors bien moins envahie) remontent à près d'un demi-siècle , nous apprend que , « devenu aveugle , il ne lui sera pas donné de lire une seule ligne de ce livre, presque en- tièrement dicté à une main fidèle et revu par des yeux chéris.» Cette allusion touchante désigne D'Israeli le fils, connu par plusieurs ouvrages d'imagination.

Arrivons au roman 5 et d'abord , à tous seigneurs , tous hon- neurs : saluons un chapitre nouveau par Cooper à la longue histoire de son Bas-de-Cuir. Quatre romans ne lui ont pas paru suffire pour épuiser ce type si fovorableraent accueilli; et, bien qu'il eût enterré le vieux trappeur, il le complète en ré- trogradant sans façon vers le début de sa poétique existence. Le Tueur de Daims {the Deerslayer) nous montre, jeunes et et superbes, Longue-Carabine et son ami Chingachgook. Ils courent déjà les bois, suivis à la piste par les Mingos, esquivant et rendant des coups de fusil et de tomahawk , toujours en grand danger d'être pris ou scalpés , mais toujours de sang- froid et prêts à rire de ce rire silencieux que vous savez dans les plus dangereuses extrémités.

Voyez-les plutôt, lapis sur la lisière d'un bois, près d'un camp de Hurons la bien-aimée de Chingachgook est captive. Les guerriers sont accroupis autour du feu, leurs formes athléti- ques se dessinent en noir sur l'éclat des flammes. Derrière eux, à quelques pas, se tient un groupe rieur déjeunes filles. Hist, la prisonnière, est au milieu d'elles, et répond à des sarcasmes lancés contre les Delawares par des plaisanteries aigres-douces sur le peu de courage des Hurons. « Les Delawares sont des femmes; le daim ne fuit pas devant leurs chasseurs. Sait-on le nom d'un jeune guerrier Delaware? lui avaient dit ses mo- queuses compagnes.

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« En vérité , réplique Hist. Et Tamenund, lui qui mainte- nant est vieux comme les pins de la montagne , n'aurait-il |)as été jeune? Son nom n'a-t-il pas été répété depuis les bords du Grand Lac salé jusqu'aux Eaux-Douces du coucliant. La fa- mille d'Uncas est-elle inconnue? Bien que les Visages-Pâles aient labouré ses sépultures et foulé aux pieds les os qu'elles renfermaient, en connaissez-vous beaucoup d'aussi renommées? Les aigles voient-ils aussi haut, les daims sont-ils plus rapi- des, la panthère montre-t-elle plus de courage que les guer- riers de cette race? Si les filles des Hurons tenaient leurs yeux plus ouverts, elles verraient imi jeune homme appelé Chin- gachgook, droit comme un frêne et solide comme le rocher, qui passe tous ceux qu'elles connaissent.

» Lorsqu'il entendit la jeune fille se servir de cette figure de rhétorique indienne : Fn ouvrant les yeux , vous verriez..., le tueur de daims, couché derrière son ami le Delaware , lui enfonça ses doigts dans les côtes et se mit à rire de tout son cœur. Hist, en effet, ne croyait pas si bien dire.

n Le discours qu'elle venait de prononcer avait soulevé des répliques passablement animées, et la conversation était deve- nue bruyante, lorsque le Delaware, se dérobant de son mieux derrière son ami , tira de ses lèvres un léger bruit parfaitement semblable au cri des écureuils de la plus petite espèce. Ce son , familier aux oreilles des assistants, n'éveilla l'attention de per- sonne; Hist cependant cessa aussitôt de parler, et resta com- plètement immobile , conservant sur elle-même assez d'empire pour ne pas même détourner la tête à ce signal bien connu , par lequel son amant lui avait plus d'une fois rappelé l'heure des secrètes entrevues. Chingachgook ne douta plus que sa présence ne lui fût révélée; et c'était, en attendant mieux, le premier résultat à obtenir.

» Par bonheur, peu d'instants après, un des guerriers appela la vieille femme qui était chargée de garder Hist, et lui de- manda de l'eau pour élancher sa soif. Il y avait une excellente source au nord de l'espèce de promontoire les Indiens avaient assis leur camp , et la vieille partit pour s'y rendre , une calebasse à la main , suivie de Hist (ju'elle ne voulait pas perdre de vue et dont elle étreignait le joli bras avec une vigueur

RKVLE L»t l'AKlS. 35

presque liaiiu^use. An momiMit les deux femmes passèienl près de Tarbre qui cacliait Ciiinsachgouk el son ami, le pre- mier chercha de la main son tomahawk pour fendre la léle à la vieille sorcière; mais le tueur de daims, qui n'était pas amoureux, vil d'un coup-d'œil toute Timprudence d un pareil assassinat, le moindre cri de la victime pouvant mettre vingt guerriers à leurs trousses. Il avait d'ailleurs, sur l'inutile effu- sion du sang, des opinions particulières ; aussi retint-il la main prèle à frapper.

» La vieille et Hist continuèrent à marcher, suivies de près et à petit bruit par les deux an)js. Arrivées à la fontaine, la vieille remplit sa gourde ; elle s'en revenait , tenant toujours la main de la captive, lorsqu'elle se sentit saisir par le cou avec une telle violence, qu'elle lâcha prise immédiatement sans pouvoir faire entendre d'autre bruit qu'une sorte de gloussement étouffé. Le Serpent passa son bras autour de la taille de son amie, et tous deux s'élancèrent, au travers des broussailles, du côté de la pointe oîi le canot était amarré.

'> Le luour de daims était demeuré près de la vieille Indienne, s'appliquant à la laisser respirer, mais à comprimer exacte- ment ses cris, ce qui demandait toules les ressources du doigté le plus délié. Un organiste eût apprécié cette délicate manœu- vre. Cependant l'infernale sorcière mettait à profit les courts instants de répit qu'il lui accordait; si bien qu'avec un ou deux éclats de voix, elle donna l'alarme au camp. On entendit bon- dir sur le sol les gueriiers effarouchés, et, l'instant d'après, ou en vit trois ou quatre courir sui' la cime du promontoire, se dessinant en noir sur un fond vivement éclairé, semblables aux étranges figures de la fantasmagorie. Le moment de la retraite était venu pour notre chasseur. Donnant un vigoureux croc-en- jambe à sa prisonnière, et, soit haine , soit politique , lui lais- sant en<-guise d'adieux une dernière étreinie plus vigoureuse que toutes les autres, il retendit à demi morte sur le gazon; puis il se perdit dans le taillis, oii son fusil l'aidait à garder l'é- quilibre, la tète haute et le regard en avant , comme le lion sur ses gardes.

n Malgré tous les dangers qu'il courait , le lueur de dains n'entra point sans hésiter dans le petit bois qui bordait le ri-

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vage. Tous les détails de la scène qu'on vient de lire avaient éveillé en lui des instincts de meurtre qui lui étaient encore inconnus. Les quatre silhouettes humaines, qui se dressaient en pleine lumière, lui offraient une occasion séduisante d'abattre au moins un de ses ennemis. Ils étaient en effet immobiles , cherchant à distinguer dans l'obscurité l'endroit d'où partaient les cris étouffés de la vieille Indienne. Un homme moins pru- dent que notre chasseur n'aurait pas résisté à la tentation , et la mort de l'un d'eux était inévitable. Il s'abstint , par bonheur, et quoique son fusil semblât s'abaisser d'instinct vers le plus rapproché des hommes qui lui donnaient la chasse, il ne tira point, et, sans même le mettre en joue, il disparut dans le fourré. Un moment suffit pour gagner la baie et en fairr^ le tour jusqu'à l'endroit Chingachgook et Hist , déjà installés dans le canot, l'attendaient avec anxiété. Il leur jeta son fusil, et se penchait pour imprimera la barqueun mouvement qui l'éloignât du rivage, lorsqu'un indien, agile et robuste, franchissant tout à coup les buissons , sauta sur ses épaules comme une pan- thère. Le sort de l'aventure se trouvait remis en question, la moindre indécision pouvait tout perdre. Avec une générosilé qni eût illustré à jamais un guerrier romain , et qui se perd dans l'obscurité de cette vie héroïque , le tueur de daims con- centra tous ses efforts pour envoyer le canot , d'un seul élan , à cent pieds de lui. Entraîné par l'énergie de cette vigoureuse impulsion , il tomba dans l'eau , la tête la première, et son an- tagoniste l'y suivit forcément. L'eau , très-profonde un peu plus loin , n'arrivait guère si près du bord qu'à la poitrine des deux combattants. Cela suffisait, et de reste, pour compromet- tre l'existence de notre chasseur, si malencontreusement tombé ; mais ses mains étaient libres, et le sauvage, pour revenir à la surface de l'eau, avait bien été contraint de lâcher prise. Pen- dant une demi-minute, ce fut une lutte désespérée, comme celle d'un alligator aux prises avec une énorme proie. Ensuite ils se relevèrent tous deux et se saisirent les bras , seul moyen d'évi- ter dans l'obscurité l'usage du couteau à scalper. On ne peut savoir comment se fût terminé cet étrange duel, car une demi- douzaine d'Indiens , survenus aussitôt , sautèrent dans l'eau pour porter secours à leur ami. Le tueur de daims se rendit alors prisonnier avec une dignité presque égale à son dévouement.

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Nous ne voulons pas ùl'ci h notre vieil ami Bas-de-Ciiir foules ses chances de succès en racontant la suite de ses aventures. Ce qu'on vient de lire suffira pour prouver que Cooper, sur son véritable terrain, est toujours ce romancier puissant , original et vrai , qui se (it un nom dans les circonstances les plus diffi- ciles, et en face de la plus écrasante rivalité , celle de Walter Scott.

M. Harrison Ainsworth, avec un talent incontestable, ne prendra place ni à côté de l'un , ni à côté de l'autre. Ses heu- reux mélodrames, Jac/c Sheppard et les autres, semblent l'a- voir tué. Il est ainsi bien des succès dont on se relève plus dif- ficilement que des revers en apparence les plus funestes. Guy Faickes, que cet écrivain vient de publier en volumes avec les illustrations de George Cruicsliank , qui déjà le décoraient dans le magazine, o\i il a fait sa première apparition, n'est qu'un délayage démesurément long d'une vieille histoire trop connue pour prêter utilement au drame et au roman ses personnages populaires.

Monk Lewis (l'auteur du Moine), furieux de ce qu'on lui reprochait un anachronisme dramatique, et voulant montrer à quel point il tenait peu compte de pareilles erreurs, disait un jour : « J'écrirai un drame sur la conspiration des poudres , et j'y montrerai Guy Fawkes amoureux de la fille de l'empereur Charlemagne. » M. Harrison Ainsworth a presque pris au sé- rieux cette sortie bouffonne. Son Guy Fawkes est un papiste consciencieux et dévot, naturellement mélancolique et super- stitieux, mais en revanche plein d'honneur et de sensibilité. Ceci ne Terapèche pas, lié qu'il est par un serment surpris à sa religion , de tout préparer pour le meurtre du roi et du parle- ment. Sur ces entrefaites, une noble damoiselle, fille et unique héritière de sir William Radcliffe, s'éprend d'un amour plato- nique pour le jeune conspirateur, et rejette, pour se conserver à lui, une foule de partis avantageux, Guido reste assez froid à ces preuves d'un amour qu'il semble vouloir ignorer, et la belle Viviana prend alors un parti passablement original : c'est de le traquer dans les profondeurs d'une forêt, où, seule avec lui , elle lui pose très-franchement les questions les pins indis- crètes, en demandant une réponse immédiate et affirmative. De plus, et afin sans doute d'éviter tout fâcheux retour, elle a mené 11 4

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avec elle un prêtre disposé à bénir l'union qu'elle veut voir s'accomplir immédiatement. Guy Fawkes, ainsi cerné, se rend à discrétion. Qui eût résisté? Une fois mariée, la belle Anglaise lui impose un programme conjugal qui se résume en ce peu de mots : « Je ne serai jamais votre femme, mais j ai voulu être votre veuve. » Ce n'est pas la seule inconséquence à laquelle l'amour entraîne Viviana. car elle livre à son époux la dispo- sition de son immense fortune , « qu'il pourra, lui dit-elle, em- ployer à ses projets contre l'État, « bien que , ces projets, elle les juge gravement coupables.

Ainsi alimentée , la conspiration va son train , bien que con- nue (selon M. Ainsworlh ) de plusieurs cbefs du parti protes- tant. Le comte de Salisbury, entre autres, en est positivement informé, et n'en retarde la découverte jusqu'au soir du 5 no- vembre, que pour laisser, dirait-on , au roman tous ses effets, toutes ses péripéties. Les incidents merveilleux , les opérations de magie blanche et noire, les sorciers, les prédictions, encom- brent ce roman, dont chaque chapitre ressemble à un dénoû- ment de tragédie, tant il y meurt de braves gens par le fer, le feu, le poison, les tortures. On est bien vite rassasié de ces horreurs accumulées , et qu'un style prétentieux rend particu- lièrement insupportable. Le mélodrame, pour être bon, doit être naïf. Les raffinements littéraires ne font que l'affaiblir et le gâter.

M. James, par exemple, dont je m'étais bien promis de ne vous parler jamais , me vient trop naturellement à l'esprit, ù propos de M. Ainsworth, pour que je m'abstienne d'un pa- rallèle. M. James, dsns son dernier roman ( the Ancient Ré- gime), a franchement abordé le genre Victor Ducange et Pixérécourtse sont illustrés. Une enfant trouvée, un grand sei- gneur qui l'achète, un roi qui la vole, un ouvrier qui la sauve, le tout sous la mystérieuse influence de la police, lui ont suffi pour écrire une histoire qui se lit d'un bout à l'autre sans trop de fatigue.

J'en dirai autant des trois petits romans réunis par lady Charlotte Bnry sous le titre de Souvenirs de Famille {Records of Familx). D.ins le genre adopté par miss Burney , et depuis, avec plus de talent , \y<\v miss Edgeworlh , ces productions u\\ peu fades ne manquent pas diinc certaine vérité, d'une sorte

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d'onction sentimenlale qui doit agir fortement sur des nerfs déjà ébranlés par l'abus du thé. Chacjue œuvre a ses conditions de succès 5 celles-là comme d'autres, et plus que d'autres peut- être.

Les PiC'Nic Papers (ainsi nommés par un ressouvenir des Pickwick Paper s, qui obtinrent, il y a quatre ans, un si grand succès, et commencèrent la réputation de Dickens), ont paru sous la j)rolection de ce nom |)opulaire. C'est un livre entre- pris, comme le Livre des Cent-et-un , pour venir en aide, par une souscription littéraire, à la famille d'un jeune écrivain, mort sans laisser de quoi vivre à sa veuve et à ses enfants. Nouvelles, essais, poésies même, tout est tombé péle-méle sous la main de l'éditeur. Le rés iltat final de ces contributions vo- lontaires est une de ces ollas podridas oij le médiocre do- mine, selon l'usage, et d'où le très-mauvais n'est point exclu. Le très-bon ne s'y fourvoie jamais, je ne sais pourquoi.

Ajoutons, pour mémoire, quelques simples titres à cette liste déjà longue : un romcin sur le magnétisme animal {Slermer, a Taie of Mesmerism)^ par Isabella F. Romer ; un autre sur l'Italie au xvi* siècle , par l'auteur du Pape (ne confondez pas, s'il vous plaît, ce dernier avec 31, de Maistre); (juelques contes de miss Harriett Martineau [the Peaf^ant and the Prince^ Feats on the Fiords, etc. ), écrits spécialement pour la jeu- nesse, et qui nous rappellent un joli peiit roman maritime du capitaine Marryatt {Mastennan Readj), également à l'usage des écoles de garçons.

A propos de romans, nous avons perdu l'un des hommes qui faisaient le roman boufifon avec le plus de succès. Théodore Hook, l'auteur de Sayinqs and Doings, est mort, il y a dix à quinze jours. Esprit brillant et facile, il était en possession d'amuser le public depuis qu'il avait atteint l'âge d'homme. Vers improvisés , mysiificalions de société, calembourgs mon- strueux, parodies, romans, pièces de théàire , il produisait sans cesse et à la fois tout cela. En 1815 , ou eut le tort de le prendre au sérieux et de l'envoyer avec une charge de trésorier à l'ile Maurice. Cinq ans après, il revint en Angleterre chargé de fers par ordre du gouverneur, et accusé d'un déficit assez considérable. Il resta quelque temps en prison; puis, un beau matin, la liberté lui fut rendue, sans qu'on ait jamais su à

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quelle occasion , et sans que personne y ait regardé de fort près, pas même , nous le croyons , ceux qui lui ouvrirent les portes de Newgate. Sa vie de journaliste et d'écrivain recom- mença presque aussitôt , et la mort est venue le surprendre entre deux facélies.

Les admirateurs du talent de Wilkie se sont réunis dernière- ment en assemblée solennelle, et sur la motion de sir Robert Peel, appuyée chaudement par lord John Russell (ces graves personnages se trouvant d'accord pour la première fois de leur vie peut-être), on a volé qu'une statue lui serait élevée dans la Galerie Nationale. En quelques heures , les souscriptions se sont élevées à plus de 1.100 liv. sterl. (27,500 fr.).

Le mois de seplembie n'a pas été sans événements dramati- ques. Nous avons eu d'abord la réouverture de Covent-Garden avec la même directrice ( M"'« Vestiis ) et a peu près les mêmes acteurs que l'an passé, moins toutefois la charmanîe miss Ellen Tree. Miss Adélaïde Kemble est engagée comme prima donna, et M. Charles Kemble pour les pères nobles, les oncles et les Falstaffs. La composition de la nouvelle troupe de Covent- Garden avait donné lieu à des bruits mystérieusement enregis- trés par tous les journaux , sur le compte d'une jeune dame aussi distinguée par ses charmes et son talent littéraire (>ne par ses malheurs, et qui se préparait, disait-on, à débuter dans la carrière dramatique. Il s'agissait tout simplement de mistriss Norton, compromise naguère dans un procès fort singulier que son mari avait intenté à lord Melbourne. Cette dame a répondu par une lettre furibonde à ces insinuations perfides, elle pensait voir une attaque à sa réputation,- et tous les journaux, l'un après l'autre, ont été contraints de venir protester de leur profond respect pour la belle muse irritée. Si toutes ces génu- flexions sont le résultat d'un piiff, vous conviendrez qu'il est charmant.

Covent-Garden se propose de jouer l'opéra et la comédie. MM. Sheridan Knowles, Leight Hunt, Peake et Bourcicault, préparent des pièces promises à ce théâtre. En attendant, il a TG\iv\s\(i Midsummer Niglit's Dream de Shakspeare, deux ou trois comédies de Sheridan, et l'une des meilleures pièces de Colley Cibber : She ivould and she icould not {Elle vou- drait et ne voudrait pas). On annonce comme devant être

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représentée fort incessamment une pièce en cinq actes intitu- lée la Fanité , ou Qu'en dira-t-on?

Au liiéàtre de sa majesté {Italian Opéra house), nous avons eu le Bénéfice de Balte , ce pauvre chanteur qui vient de se ruiner en essayant de ressusciter l'opéra national. Une société d'amateurs qui s'intitulent les Shakspea riens ont joué Othello, après quoi on a entendu un brillant concert, Julia Grisi, Mario de Candia, le bénéficiaire et sa femme, ont rivalisé de talent. La salle était comble.

Parmi les nouveautés qu'on a jouées à Hay-Market , une farce , la Pension , a obtenu quelque succès. La reprise d'une comédie de Massinger ( the Riches or the irife and widow), en dépit des efforts de Macready {sir Luke) et de mistriss Stirling (ladj- Traffîc), a passé presque inaperçue. On répète avec activité un drame de M. Zouch Troughlou , intitulé Nina Sforza, dans lequel Macready et miss Ellen Faucilt doiven.t remplir les principaux rôles.

Le capitaine Marryatt a voulu s'essayer au théâtre. Un petit acte de lui {The Cloak and the Bonnet) a complètement échoué. Avis aux romanciers-vaudevillistes ou aspirant à le devenir. Au même théâtre {English Opéra house), une plai- santerie trouvée dans les papiers de Théodore Hook réussit ù merveille. On ne pouvait lui faire de funérailles plus gaies et plus en rapport avec sa vie. La chose s'appelle Pug. Pug est un petit chien appartenant à une veuve , et que la mort vient frapper sous ses jupons. Elle le pleure si amèrement que cha- cun s'y trompe , et qu'on la croit naviée de la perte de sou époux. De une foule de quiproquos que vous voudrez bien imaginer.

M. et mistriss Keeley, transfuges de Covent-Garden , attirent la foule dans un de nos théâtres secondaires (IS'ew-Strand), ils ont fait revivre avec une grande verve de gaieté le vieux personnage de Polichinelle.

Le Wauxhall se ferme définitivement , le Wauxhall , jadis si célèbre, se nouaient et se dénouaient tous les romans qui ont fait pleurer nos grand'raères. Le génie de la spéculation, qui s'abat au sein des grandes villes, partout il voit quelques arbres verts , ne pouvait épargner ces jardins, déchus de leur ancienne splendeur. Ou bâtit déjà sur le sol dévasté.

4.

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Une exhibition d'une nouvelle espèce a été riscfuée aux con- certs d'été. Les Tableaux vivants, dont vous avez eu, je pense, à Paris, quelques échantillons , consistent en un cer- tain nombre de femmes, déformées par le corset , et qui vien- nent éclater en public une maigreur à peine gazée, sous pré- texte de groupes mythologiques. Beaucoup de gens ont trouvé que cela n'était pas beau, et ils ont sifflé. D'autres, jugeant qu'une indécence quelconque a toujours son prix, ont vigou- reusement apj)laudi. Averti par ce conflit d'opinions, le direc- teur des concerts, en homme bien avisé, a augmenté les drape- ries et doublé les gazes. C'est presque aussi laid : c'est moins indécent. Aussi le public a cessé d'applaudir et de siffler. Il cesse même, peu à peu, d'aller aux concerts d'été, qui devien- nent des concerts d'automne.

Voilà bien du bavardage, et bien frivole. Excusez les fautes de votre correspondant.

0. N.

LA SYLVESTRINA.

Sur la rive gauche de l'Anio , un soir de mai, Tan 1482, allaient au pas de leurs chevaux, et sur deux rangs, quatre cavaliers se dirigeant vers Florence. Les deux cavaliers qui ouvraient la marche étaient remarquables par l'élégance de leurs cosUimes et par leur boniie mine. Jeunes et bien faits ious deux, plantés sur leurs selles avec une grâce charmante , on les eût pris volontiers pour de grands seigneurs suivis de leurs domestiques, s'ils ne se fussent de temps à autre retournés vers les deux cavaliers qui suivaient à quelques pas de dis- tance, leur adressant la parole de l'air d'une intime familiarité. Mis avec moins de recherche , moins aisés dans leurs allures , ceux-ci cependant se distinguaient, à l'exemple des deux autres , par une physionomie vive et fière , par l'aplomb du langage et l'intelligence du regard. Antonio Boltraffio , Marco Uggioni , tels étaient les noms des compagnons qui marchaient derrière, peintres assez avantageusement connus dans Florence comme élèves habiles de Léonard de Yinci.

Le plus grand , le p.lus robuste des deux premiers cavaliers était Léonard de Vinci lui-même, récemment arrivé de Milan, oii il avait exécuté son fameux tableau de la Cène, et beaucoup moins joyeux qu'autrefois depuis son retour. En vain plusieurs amis s'efforçaient de dérider le front du grand artiste , en vain les parties de plaisir se multipliaient autour de Léonard, en

U REVUE DE PARIS.

vain les meilleurs vins prodiguaient leurs enivrants parfums , et les plus belles femmes leurs doux sourires : complaisants amis, jeunes femmes et vins généreux échouaient devant la tristesse du Florentin. Les promenades à cheval étaient le seul genre de distraction pour lequel il montrât quelque goût encore. Quant au jeu , aux festins et aux amourettes , toutes choses qu'avant son dernier voyage il semblait priser si fort, c'est à peine si mainlenantil pouvait seulement en entendre parler sans fatigue. Hors rheure qu'il consacrait à ses élèves, il passait habituelle- ment ses journées entières enfermé chez lui. Et même , afin de se mieux soustraire aux bienveillants efforts qu'on tentait pour le ramener à ses habitudes anciennes, il avait pris le parti de défendre sa porte à lout le monde 5 excepté, cependant, aux deux peintres que nous venons de rencontrer en sa compagnie, et à Francesco Loredano, jeune gentilhomme plein d'esprit et de finesse , son inséparable compagnon depuis l'enfance, et à côt^de lui au moment dont nous parlons.

Florence entière s'était d'abord creusé la tète, mais inutile- ment, pour trouver une explication à la nouvelle manière de vivre de Léonard. Les embarras pécuniaires ne pouvaient être cause de cette réforme; car, à supposer que la paresse du peintre l'eût mis dans la gêne , le grand-duc se fût fait un vrai plaisir de l'en tirer. La jalousie de métier n'était pas non plus un motif admissible; car, outre que, par caractère, Léonard se montrait au-dessus de celte passion misérable, qui perd de toute façon celui qui l'éprouve , puisqu'elle étouffe et corrompt même le talent , d'un autre côlé, Michel-Ange ni Raphaël n'ayant paru encore, Léonard se trouvait tout à fait hors ligne et sans rival.

Quelques-uns des plus déterminés inquisiteurs, Francesco Loredano entre autres, avaient bien fini par imaginer que l'amour expliquerait celte énigme; mais le calme de Léonard en présence des belles dames dont les charmes paraissaient le plus capables de le séduire, son inaltérable sang-froid lors- qu'on prononçait devant lui les noms qui autorisaient le mieux la galante conjecture, mirent enfin un terme à toutes les diffé- rentes suppositions qui se disputaient la i)référence, et l'on accepta décidément Léonard comme un homme devenu mélan- colique , ni plus ni moins.

KEVUE DE PAKiS. 45

A l'instant commence cette histoire, arrêté sur une éminence dont il ne reste plus trace aujourd'hui, et laissant flotter la hride sur le cou de son cheval, Léonard , les deux mains croisées avec indolence, regardait fixement, à travers une brume légère , Florence se dessiner à l'horizon.

La lune, blanche et pâle, montait majestueusement dans le ciel, éclairait d'un reflet magique ces vieux palais noircis par le temps , ces vieilles tours crénelées , monuments contre les- quels s'étaient inutilement ruées, depuis deux ou trois siècles, tant de séditions populaires. Autour delà ville, comme une digue naturelle aux flots de sang qui menacèrent si souvent de dé- border de Florence, s'élèvent de charmantes collines, couvertes de villas et mêlées à des massifs de vignes et d'oliviers, vers lesquelles Léonard tourna tout à coup ses yeux pour y voir lutter le jour et l'ombre. Un solennel silence régnait dans les camjiagnes environnantes. Les oiseaux se taisaient au milieu du feuillage, que le vent n'agitait plus.

Francesco Loredano, moins sensible que Léonard aux magni- ficences d'une nuit de printemps, se mit alors à sifQer un air de chansonnette, et ne réussissant pas par cet ingénieux moyen ù tirer Léonard de sa distraction poétique, il l'interpella sans plus de façons.

Pardieu ! Léonard , s'écria-t-il, tu ne nous as fait encore aucune espèce de confidence sur les passions inspirées par loi aux belles dames de Milan. La soirée est admirable; aucun indiscret n'est pour t'entendre ; conte-nous un peu quelques- unes de les amours.

Léonard , se retournant gravement vers Loredano , lui ré- pondit d'une voix brève :

Je n'ai rien à dire là-dessus. Mes aventures galantes se sont bornées à dessiner çà et quelques minois de jeune fille. Voilà tout.

Oh ! si tu fouillais bien dans ta mémoire , je gage que tu trouverais...

Loredano, interrompit Léonard, rends-moi le service de ne jamais m'adresser de questions pareilles. J'ai maintenant trop de sérieux dans le caractère, ajoula-l-il d'un ton qui voulait être ironique , pour m'occuper des enfantillages que tu crois.

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Allons ! murmura Loredano , il est impossible de rien arracher à ce diable d'homme.

Puis , reprenant la parole :

Léonard , soupira-t-il , tu es bien heureux d'être peintre , toi ! Quand tu t'ennuies, tu as une distraction toute prête. Une palette et un pinceau, et adieu les idées noires ! As-tu l'esprit tourné vers la pensée de la mort, tu peux mettre sur une toile assez de diables et de cadavres pour opérer tout de suite une réaction dans ton cerveau. Es-tu amoureux, ou plutôt car tu as maintenant trop de sérieux dans le caractère pour t'occuper de semblables enfantillages , viens-tu de me dire , es-tu aiguillonné par certains désirs profanes contre lesquels je ne pense pas que le sérieux du caractère soit un remède , tu peux te procurer la satisfaction de créer un sérail magnifique , à faire le désespoir d'un Grand -Turc. Brunes , ou blondes, ou rousses, toutes les femmes les plus diverses et les plus belles sont obligées de descendre sur la toile à ton appel , comme le Christ dans l'hostie à l'appel du prêtre ; avec cette différence qu'elles ne se dérobent pas à tes yeux. Grandes ou petites, grasses ou maigres, noires ou blanches, elles arrivent juste comme lu les veux, et douées de l'avantage inestimable d'être muettes. Ah ! Léonard , je voudrais être peintre comme toi !

En achevant ces mots , Loredano détourna la tête pour étouffer un éclat de rire , et ajouta en lui-même :

Voilà, certes, un morceau d'éloquence pathétique dont je peux raisonnablement espérer un bon effet.

Loredano , répondit Léonard , je ne comprends rien du tout à ce que tu viens de me dire.

0 ciel ! fit Loredano entre ses dents , serais-je donc obligé de reconstruire mes périodes ? Le diable m'emporte si je m'en rappelle le premier mot.

Veux-tu soutenir, poursuivit Léonard , que la peinture est l'art par excellence?

C'est précisément mon intention , dit Loredano en se ren- gorgeant , et s'eslimant fort heureux de n'avoir point lui-même à trouver un sens à ses précédentes formules oratoires.

L'art par excellence, continua Léonard, c'est la sculpture. Poin'ipjoi n'ai-jc pas passé ma jeunesse tout entière à tailler du

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marbre? Je serais peut-être un Phidias, aujourd'luii. Com- prends-tu ce que c'est que la sculpture , LoreJano ? ce que c'est que de prendre une pierre informe, sale, inutile, et de la fouiller si bien, de la dépouiller avec tant de fermeté et d'adresse, que l'on en tire quelque chose de superbe devant quoi les hommes s'agenouillent avec admiration? Un tableau n'est qu'un taldeau , mon ami ; c'est un leurre pour l'œil . pas davantage. Au moyen des couleurs, on réussit à simuler des formes saillantes, à représenter une apparence de gorge ou d'épaule, mais ce n'est qu'une apparence. Approche un peu, promène la main sur cela , et tu n'as plus qu'une étoffe plate et huileuse qui salit tes doigts.

Que la fièvre m'étouffe si je comprends un mot de ce qu'il me débile avec tant d'assurance ! murmura Loredanoj il prend bien sa revanche.

Cependant , ne voulant pas être au-dessous de la circonstance, il ajouta d'un air incrédule :

Eh! eh! permets-moi de l'avouer, mon très-cher, que l'opinion est quelque peu insoutenable. Je ne prétends pas nier, assurément, que la peinture ne soit tout à fait... Comment dirai-je?... ne soit... lu m'entends. Mais ce n'est point une raison pour affirmer que la sculpture... eh ! eh !

La sculpture ! s'écria Léonard en bondissant sur la selle , mais c'est l'art qui rapproche le plus l'homme du créateur ! Regarde un beau marbre antique , et dis-moi , je te prie, si ce marbre n'est pas de la chair , de la chair véritable , bien plus difficile à faire ici que dans un tableau, puisqu'ici la couleur manque. Dis-moi si sous cette chair, sous ce marbre, tu ne vois pas des muscles, des nerfs, des veines, et sous ces veines du sang, et si ce sang ne te semble pas rouge et chaud comme celui d'une créature vivante! Deviens aveugle ; avec la main tu pourras juger de la beauté du chef-d'œuvre, car tu toucheras un bras , un dos, une jambe; tu sentiras les membres, l'un après l'autre, palpiter sous ta main, tandis qu'un tableau, qu'est-ce pour toi , si tu es aveugle?

Fort bien ! dit Loredano avec le plus de sérieux possible ; mais qu'est-ce pour moi qu'une belle statue , si je suis aveugle et manchot?

Léonard, impatienté par cette ironique réponse, haussa les

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épaules ef donna un coup de hoiissine ù son cheval , qui devança les autres chevaux de quelques pas.

Vous avez beau dire, messieurs, reprit Loredano, s'adres- sant aux deux élèves de Léonard , il n'était pas ainsi avant son voyage. Je persiste plus que jamais dans la pensée qu'il est amoureux.

- Je crois que vous vous trompez , dit Marco Uggioni; je penserais plutôt qu'il s'ennuie, et qu'il ne sait à quoi employer l'activité qui le dévore. La mobilité même de ses goûts est la preuve de ce que j'avance. Connaissez-vous un homme qui soit à la fois comme lui, et à des degrés supérieurs, peintre et sculpteur , ingénieur et architecte , philosophe et musicien ?

Léonard , qui , arrêté depuis un instant pour se laisser re- joindre par ses trois compagnons, avait entendu le dernier mot sorti de la bouche de Marco Uggioni , s'écria, presque d'un ton décolère :

Pour l'amour de Dieu ! messieurs , je vous en supplie , ne parlez pas de choses sur lesquelles vous ne sauriez dire que des sottises. Causez peinture, si vous voulez, architecture, si vous le trouvez bon; philosophie même, à la rigueur; mais, de grâce, respectez la musique.

Allons ! dit Loredano à voix basse, il va rompre une lance pour la musique, à présent. Je ne le vis jamais si disposé à la controverse, ni de si mauvaise humeur que ce soir. Léonard, poursuivit-il à voix intelligible, je sais très-bien que lu es un musicien habile , que tu chantes comme un oiseau , et que lu rendrais des points à tous les instrumentistes de Florence, en matière de jeu de harpe; mais, que diable! tu n'en es pas moins pour cela un grand peintre, et il me semble que, la peinture étant ta maîtresse, tout aussi bien que la musique, tu devrais ne faire aucune différence entre elles et les aimer éga- lement.

Léonard ne répondit que par un nouveau haussement d'épaules qui exprimait éloquemment l'irapalience. Loredano, souriant, reprit :

Que dirais-tu, par exemple, si quelqu'un, s'autorisant maintenant de tes paroles de tout à l'heure, soutenait contre toi la prééminence, non pas de la peinture , qu'on sait que tu

REVUE DE PAUIS. 4!J

dédaignes îj rég'il d'une maîtresse de la veiile , mais de la sculpture sur la musique ?

Je dirais, répondit Léonard sèchement , que je ne perds pas mon temps à réfuter des idées folles.

Mais cependant....

Mais cependant, Loredano , je te répète, moi, que la musique est aussi au-dessus de tous les arts du monde, que ces étoiles que nous apercevons à peine sont au-dessus de ces arbres que nous touchons. Que t'apprend la sculpture, je te prie? Que dit la sculpture à ton âme, à ton cœur? pas la moindre chose! Ton esprit, s'il est observateur, y trouve son compte; mais voilà tout. Tu dis : Ce marbre est taillé absolu- ment comme telle ou telle femme que j'ai vue ; ce col semble détaché des épaules de la marquise Leonora; voilà une main dont, seule , la princesse Battista a la pareille. Ainsi des pieds, des yeux, de la poitrine, des épaules. Tout cela paraît pris à quelqu'un : assemblage de beautés volées et collées tant bien que mal les unes avec les autres. Mais la vie ! la vie! est- elle ? Les membres sont saillants, il est vrai ; touche-les, ils sont froids, froids et durs ; c'est de la pierre ! Ce col est immobile, ct;lte main est insensible , ce pied est chaussé pour l'éternité dans un socle, ces yeux ne vivent pas, cette gorge ne tressaille pas sous le voile, ces épaules n'ont pas de frissons.

Pardien ! dit Loredano , se penchant vers Marco Uggioni, il est impossible de se mieux réfuter soi-même.

Réalité, tout cela! Réalité mesquine, incomplète et misérable! reprit Léonard. La musique, au contraire, c'est le voile qui se lève entre un autre monde et celui que l'homme habite; c'est l'aile blanche qui nous emporte au ciel. Visions radieuses, célestes apparitions, créatures divines que le rêve seul peut offrir, voilà le domaine de la musique. Triste, la musique vous console ; heureux , elle vous charme ; malade , elle vous guérit. Tout lasse, tout épuise, en ce monde; tous les métiers, tous les plaisirs, toutes les passions, finissent pas amener dégoût et fatigue ; la musique seule plaît toujours, parce que seule elle n'a rien de brutal , rien de sensuel ni de palpable, parce qu'elle est comme une voix céleste que l'on écoute sans jamais voir la bouche d'oii partent les sons...

11 5

50 KliVUE DE PAKIS.

Ouf! (lit Loredano; pourvu qu'il n'aille pas meltre sa théorie en pratique.

Moi , objecta Marco Ugfjioni, j'avoue , maUre , que c'est un art sublime que la musique; toutefois, je suis loin de par- tager votre exclusive admiration pour cet art , et bien loin surtout de lui sacjifier la peinture. Vous m'appellerez matéria- liste tant qu'il vous plaira. Voir et toucher ne me semblent point des satisfactions aussi complètement méprisables qu'elles vous le semblent à vous-même. Rêver, en de certains moments, est sans doute un plaisir fort agréable. U est fort charmant quelquefois , je ne veux pas le nier , de croiser ses bras et de fermer ses yeux pour écouter gazouiller un oiseau , résonner une harpe ou roucouler une jolie femme; mais admirer le plu- mage de l'oiseau, s'extasier devant l'habileté et la magnificence qui ont présidé à la confection de l'instrument^ baiser la bouche rose et fraîche dont les mélodieux accents nous ont su ravir, voilà des plaisirs , croyez-moi, qui, pour être matériels, en va- lent bien d'autres.

Fi! s'écria d'un faux air de mépris Loredano, s'adressant à Marco Uggioni ; n'allez-vous pas bientôt soutenir que la pein- ture vaut la musique ?

Pourquoi pas?

Laissez donc !

Et qu'est-ce qui détermine votre préférence? dit Léonard avec une inquiétude mal dissimulée.

Ma foi ! maître, je vous dirai naïvement que je fais en ce moment le poitrait de ma maîtresse, délicieuse fille que j'ido- lâtre, et je prends à cette occupation un plaisir que la plus belle musique du monde ne me saurait donner.

Vous faites le portrait de votre maîtresse? dit vivement Léonard.

Oui, et , grâce à la peinture , ma maîtresse me devient chaque jour plus chère, car je la trouve de plus en plus ado- rable, à mesure que j'étudie sa belle figure et son beau corps.

En entendant ces mots, Léonard laissa tomber pesamment sa tête sur sa poitrine. Pendant quelques instants, absorbé dans ses pensées, il parut oublier le lieu et les témoins de celte scène. Quelques gestes brusques et heurtés indiquaient seuls qu'un violent orage soufflait en lui.

REVUE DE PARIS. 51

Oh! j'en étais sûr, murmura-l-il enfin en hvant vers le ciel un œil chargé de tristesse.

Puis, sassuraiit sur la selle :

Messieurs, dit-il, nous soinmes encore à un mille de Flo- rence. Au galoj) !

Et les trois cavaliers, sans rien comprendre à cette résolu- tion subite, s'élancèrent sur les traces de Léonard.

II.

A l'entrée de la ville, Marco Ugfjioni et Antonio B.oltraffio souhaitèrent le bonsoir à leurs compagnons . et s'éloignèrent dans une direction différente de celle que prenaient Loredano et Léonard. Ces deux derniers, leurs chevaux mis au pas, s'avancèrent paisiblement au milieu dt^s rues de Florence. Dix heures sonnaient à plusieurs églises, comme ils passaient près du palais Strozzi , quartier complètement désert à cette heure.

Léonard, depuis le moment nous l'avons entendu pro- noncer ces mots énigmatiques : J'en étais sûr ! n'avait pas ouvert une seule fois la bouche. Eu vain Loredano avait fait effort pour ranimer la conversation , Léonard s'était contenté de répondre par des signes. Loredano commençait à prendre son parti et à se résigner à une maiche silencieuse, lorsqu'il se sentit saisi par derrière violemment. C'était Léonard qui, une main sur le bras de son ami, et l'autre main étendue vers une maison voisine , montrait à Loredano une femme assise sur un balcon.

Eh bien ! dit Loredano; qu'est-ce que cette femme?

Silence ! réjjondit Léonard. Je crois la reconnaître.

Tu es donc plus heureux que m.oi. mon ami. Malgré la lumière éclataiJte de la lune, j'avoue que je serais jusqu'à de- main matin à deviner le nom de la personiie que me désigne ton doigt.

Lorenado , soupira Léonard , c'est elle ! oh ! c'est elle !

Ah ! ah! se dit Loredano à lui-même, mes conjectures n'étaient donc pas si m-^l fond-^^s?

52 REVUE bE PARIS.

Et s'adressant à son compagnon :

Oui? elle ! De qui et de quoi me veux-tu parler?

Tais-loi ! reprit Léonard , entraînant son ami à quelques pas de là, près d'une maison dont l'ombre prolongée pouvait , en les enveloppant, leur permettre de voir sans être vus.

La femme qui excitait si vivement l'inquiétude et la curiosité du peintre , assise sur son balcon dans l'attilude de quelqu'un qui rêve , n'avait pas paru prendre garde aux évolutions stra- tégiques des deux cavaliers. Pas un seul mouvement n'indiquait chez elle Tintenlion de rentrer dans son appartement. Étendue sur son siège, plutôt qu'assise, un bras pendant, l'autre bras posé horizontalement sur sa poitrine , la tèle renversée en arrière , elle regardait le ciel. Ses cheveux dénoués flottaient au vent, seul indice que la créature n'était pas de marbre. Quoique la distance ne permît pas de distinguer nettement les traits de son visage , on le voyait assez bien pour en admirer la beauté d'ensemble. Le teint , mollement éclairé, et inondé de reflets pâles , offrait une éblouissante blancheur. Quelque chose de grand et de fier respirait autour de cette mystérieuse per- sonne, apparition immobile qui fascinait.

Loredano, après quelques minutes d'un examen attentif, in- terpella Léonard :

Eh bien ! lui dit-il , ra'apprendras-tu enfin qui est cette femme? A coup sûr, ce n'est pas à Florence que tu l'as vue?

K'est-cepas? répondit Léonard j n'est-ce pas? Cette femme n'est pas de Florence?

Voilà une chose que je t'affirme. Il n'est pas une de nos Florentines, vierge, épouse ou veuve, dont je ne sache le nom et riiistoire sur le bout du doigt, et je t'assure que la personne que nous voyons ne fait pas partie de mon catalogue.

Attends ! dit Léonard en baissant la voix. Je crois qu'elle se lève. Mon doute va cesser enfin.

La femme assise se leva en effet. Sa grande robe blanche lui dessinait alors la taille. Elle se mit à marcher lentement , dans une attitude toujours rêveuse , s'arrètant presque à chaque pas sans remuer la tête, les bias croisés. On eût dit un fantôme. Un instant elle sembla prête à se rasseoir, mais, passant tout à coup une main dans ses longs cheveux, elle se tourna et dis- parut.

I

REVUE DE PARIS. 53

Ah! mon ami, soupira Léonard aussitôt, que je suis un homme à i)laindre !

Par les tibias de notre sainl-père, Léonnrd, fais-moi le plaisir de l'expliquer, car je nage dans un océan d'incertitudes les plus contradictoires du monde. Cette femme est-elle une de tes parentes ou une de les maîtresses? Crains-tu ou cherches-lu sa présence? Es-tu heureux ou malheureux de sa rencontre? Te trahit-elle , ou l'as-tu trahie?

Écoute, dit Léonard. Tu sais que , depuis mon retour de Milan , je suis triste et n'ai de plaisir à rien ; tu sais que je né- glige la peinture et même la musique , et que c'est à peine si la société de mes meilleurs amis m'est supportable; lu sais que les plus belles créatures de Florence me sont tout aussi indif- férentes que les plus vieilles et les plus laides ; eh bien ! la cause de mon insociabiiité et de mes dégoûts, de ma tristesse et de ma paresse, c'est la femme que tu viens de voir !

Impossible! s'écria Loredano jouant la surprise. Ah çà , mais tu le moquais donc de nous quand tu disais , tout à l'heure encore , que lu étais désormais incapable de tout amour ?

Oui , incapable d'amour , Loredano ; incapable d'amour pour toute autre femme que la Sylvestrina.

Quoi! c'est cette Sylvestrina de qui j'ai entendu dire tant de merveilles ? La plus célèbre courtisane de l'Italie !

Courtisane ou non , je l'aime ? Je l'aime comme la ma- done la plus chaste , et je donnerais mon dernier pinceau pour devenir son amant.

Ce serait un plaisir payé bien cher, mon ami. Après tout , comme il est probable que deux ou trois mois , peut-être même deux ou trois jours de possession feraient Ion affaire, sacrifie une certaine somme à ce caprice , et tout sera dit.

Tu le trompes , Loredano. Je vois que lu connais mal la Sylvestrina. Tu ne la connais que par les sottes histoires que l'on débite sur elle.

Je ne demande pas mieux que de changer d'opinion à son égard. Tu me vois tout prêt à m'en rapporter à ta parole, eu ce qui concerne la signora Sylvestrina. Je suis tout oreilles. Seulement , comme ce n'est point ici un lieu convenable pour faire ni pour écouter des confidences, oblige-moi de m'accom- pagner jusqu'à mon palais.

5.

54 REVUE DE PARIS

Volontiers! dit Léonard.

Dès que les deux cavaliers eurent perdu de vue le balcon était apparue la jeune femme , Léonard reprit en ces termes :

La Sylvestrina , mon ami, il faut que tu le saches , est la plus admirable créature qui soit au monde. Une beauté plus parfaite, toi ni d'autres ne l'avez vue. Peintre ni poëte, per- sonne n'a jamais imaginé un pareil assemblage d'attraits in- croyables. A la dislance elle s'est montrée à nous, tout à l'heure, tu n'as guère pu juger que de sa tournure, qui est vé- ritablement royale.

J'avoue , interrompit Loredano , que sa taille est magni- fique , et que bon nombre de reines et de princesses lui de- vraient , sous ce rapport , céder le pas.

Mais ce dont tu n'as pu juger , reprit Léonard, c'est le détail de ses formes , prises l'une après l'autre. Si je croyais qu'il y eût quelque part un pied comme celui de la Sylvestrina, une main comme la sienne.... Et son col ! N'élait le mouvement gracieux que de temps à autre elle lui imprime , on le dirait de marbre et sorti des mains de quelque Praxitèle , tant il est d'un dessin inimitable, d'une rondeur fine et ferme, et d'une éblouissante blancheur! Je te dis, Loredano, qu'un peintre ferait mieux de jeter à l'eau ses pinceaux et sa palette que d'essayer d'atteindre aux perfections qui brillent dans la Syl- vestrina. Ses cheveux, tu as vu qu'ils traînent presque à terre y mais ce que tu n'as pas vu, c'est leur abondance et leur cou- leur : cheveux que la plus solide résille enfermei-ait à peine , sur lesquels il n'est pas de ruban noir qui ne pâlit! Des traits de visage, hélas ! je voudrais ne t'en point parler, mon ami : un front calme, jamais couvert du moindre nuage de mélan- colie , ni illuminé par le moindre éclair de joie ; un front tou- jours pâle. Sa bouche , que te dire de sa bouche ? aussi rose que le front est pâle, mais non moins calme et impassible; lèvres qu'un imperceptible déuain effleure quelquefois, mais que n'entr'ouvre jamais le sourire. Pour ce qui est de ses yeux , la voiupié et rindilférence mêlées ensemble et cristal- lisées.

Malepesle! dit Loredano surpris , nous voilà un peu loin du porlraiL que je m'étais laissé faire de celte femme. Que Irouves-tu donc en ehe de si attrayant ?

REVUE DE VMWS. 55

Je la trouve adorable de la tête aux pieds.

A cause de ses yeux cristallisés et de sa bouche quelque peu impeitinenle ? Cela me semble fort médiocrement sédui- sant , s'il faut (|ue je te parle avec franchise.

Tu ne comprends pas la beauté , Loredano.

Cela est bien possible. Mais enfin la Sylveslrinaa-t-elle un amant? ou vit-elle seule ?

Elle avait pour amant, lors de mon séjour à Milan , un certain comte Benvenu'.o Ridolfi, homme qui approche de la cinquantaine , qui jouit d'une fortune incalculable et qui est à moitié fou.

Cinquante ans et à moitié fou? En voilà plus qu'il n'en faut pour contrebalancer aux yeux d'une femme les avantages de la fortune. Et quel genre de folie a cet homme ?

Une folie foit innocente. Il est passionné pour les arts en général , mais pour la peinture particulièrement, La peinture est sa marotte. Il passe sa vie à s'occuper de peinture. Tout ta- bleau qu'il voit , s'il le croit bon , il Tacheté; si bien qu'il s'est formé une galerie considérable , au milieu de laquelle il vit , boit et mange , parle el dort.

Pratique-t-il , au moins?

Mon Dieu non ! el c'est précisément ce qui le désespère. Pour être un grand peintre , il donnerait , je crois, toutes ses richesses. Malheureusement, malgré la meilleure volonté du monde, il a toujours élé incapable de dessiner un œil. Aussi, résigné à son impuissance , il se console en admirant , le plus souvent à contre-sens , la puissance des autres. Maintes fois , à Milan , je l'ai rencontré à pied , par les rues , s'arrétant devant la première toile qu'il apercevait pendue à une muraille , el la payant un prix exagéré. Il faut le voir, en ces moments d'ad- miration effervescente , faisant lui-même les honneurs de ses tableaux , s'extasiant devant tel coloris d'une crudité ou d'une exagération déplorable , vantant outre mesure des jambes ou des épaules impossibles, et ne souffrant pas d'objections; mais aussi, en revanche, disant souvent de fort belles choses sur l'avenir de l'art. Dès qu'il a parcouru du regard un certain nombre de pages , son front se gonfle , ses yeux s'allument comme ceux d'un homme saisi par la fièvre , et ii déraisonne alors d'une façon qui touche tour à tour au ridic île el au su-

56 REVUE DE PARIS.

blime. Un tant soit peu de raison dans la cervelle , et cet homme

eût été assurément un puissant génie.

Ce que je ne comprends pas dans ce Benvenuto Ridolfi, c'est pourquoi il a une maîtresse.

Par ton, d'abord, mon ami. Il est fier de la Sylvestrina comme d'un beau meuble. De même qu'il est enchanté de pou- voir se dire : Je l'ai emporté sur tels ou tels compéliteurs qui me disputaient tel ou tel tabieau , croûte ou chef-d'œuvre 5 de même la possession de la Sylvestrina le flatte comme s'il s'a- gissait d'un objet de luxe d'un grand prix. Le duc de Milan se mettrait en tête d'enlever à Ridolfi sa maîtresse , qu'il n'en vien- drait pas à bout ; car Ridolfi , avec cette obstination qui carac- térise les cerveaux dérangés, vendrait jusqu'à sa dernière che- mise, s'il le fallait, pour l'emporter sur le grand-duc. La Sylvestrina , je te le répète , n'est pour lui qu'un simple objet de luxe, si la chronique secrète ne ment pas. Tu as beau hocher la tête d'un air incrédule , je t'assure qu'il en est ainsi. Du reste, moi qui te parle . j'ai vu , des yeux que voilà, le comte baiser la main de la Sylvestiina avec plus de respect que si c'eût été la main d'une reine. Il ressent pour elle une admira- tion qui perce dans ses moindres paroles, et je crois , en vérité, qu'il se ferait un cas de conscience de l'aimer moins platoni- quemenl. Le même soin qu'il prend d'une toile de Cimabuë , il le prejîd de sa maîtresse, désireux de conserver parfaitement l'une et l'autre, la toile et la femme, et les aimant d'une même même affection.

Je vois , dit Loredano , que ce comte Ridolfi n'entend rien de plus à l'amour qu'à la peinture.

Qui sait? Il a peut-être de l'amour et de la peinture une plus haute idée que nous ; c'est pour les respecter trop qu'il n'a aucune part à leurs faveurs. Quoi qu'il en soit , mon ami , effet du respect ou de Tâge , le fait est que le comte Ridolfi nourrit i)our la Sylvestrina la plus pure de toutes les passions.

Mais alors , dit Loredano , l'occasion est belle pour les jeunes godelureaux qui aiment à vider le verre des autres.

Et voilà en quoi tu t'abuses ! reprit vivement Léonard. Il n'est pas dans tous les États du pape un mari moins trompé par sa femme légitime que le comte Ridolfi ne l'est par la Sylves- trina. Certes, je ne veux point en faire à la Sylvestrina ua

RIÎVUE DE FAKiS. 57

mérite ; chez elle , c'est plutôt nature que vertu. Habituée jeune au plaisir, elle trouve aujourd'hui le pliusir quelque chose de parfaitement insipide , coinme une boisson dont on aurait trop bu : est tout le mystère. La Sylvesîrina est uue femme qui a fait vite une longue roule , et qui se repose. Je ne vou- drais pas parier qu'au fond de son indifférence actuelle, ne se cache point un profond mépris de l'espèce humaine en gé- néral.

Vertubleu! ce que lu dis n'a pas lieu de me surprendre, si elle n'a jamais eu affaire qu'à des hommes comme son Ben- venuto Ridolfi. Mais toi . par les ballants de cloche de notre cathédrale! comment n'as-tu pas cherché à lui donner de notre sexe une meilleure opinion ? Quoi ! lu es amoureux d'elle, et tu n'a pas supplanté mille fois pour une le Ridolfi?

Hélas! mon pauvre Loredano , sois sûr qu'il n'y a pas eu en ceci de ma faute. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour être aimé; je n'ai pas réussi.

Tu t'y seras pris avec maladresse.

Je te le répète : j'ai fait ce que j'ai pu. La première fois que je vis celte femme , cela veut dire dès que je devins amou- reux d'elle , mes yeux lui exprimèrent ma flamme par des éclairs d'une éloquence non équivoque. Les regards ne réusis- sant pas , je pris le parti d'écrire. Ce que j'employai alors de phrases ardentes, ce que je dépensai de métaphores incendiaires, tu ne saurais en avoir la moindre idée. Mes letîres demeurant sans réponse, je parlai enfin. Toutes tentatives inutiles ! mou pauvre Loredano. J'eus beau me conduire avec l'emportement convenable , mettre eu jeu mes différentes ressources : j'échouai de la manière la plus triste et la plus humilante, je dois te l'avouer. La Sylvestrina n'eut d'abord pas l'air de me com- prendre, lorsque j'ouvris la bouche ; et, à mesure que mes dé- clarations devinrent de plus en plus positives , elle me montra plus de froideur et d'insensibilité.

Preuve qu'elle se défiait d'elle-même , ô ami candide!

Je crus alors cela comme toi, Loredano; la preuve en est qu'un jour , je résolus de triompher d'elle par l'audace. Mais je n'étais seulement pas à genoux . les mains tendues vers mon idole , que mon idole m'échappait en me jetant au nez quelques mots de dédain el un méprisant éclat de rire.

58 KEVUE DE PxVRIS.

Et lu ne tentas pas une seconde fois l'aventure?

Non , par la raison exceliente ([ue je reçus le lendemain , de la Sylveslrina, une lettre dans laquelle elle me racontait , avec de grands détails, ce que je viens de te rapporter sur la disposition de son cœur, sur ses goûls , sur son caractère; lettre à laquelle se (rouvaient jointes les sept ou huitdéclarations écrites que je lui avais adressées , et dont la première seule avait été ouverte.

Et c'est la réception de cette lettre , sans doute , qui te dé- cida brusquement à revenir à Florence ?

Pas tout à fait , mais voici. Comme j'étais , deux ou trois jours après la réception de cette lettre , à me lamenter dans mon appartement , le comte Ridolfi entra chez moi. II venait , pour la millième fois depuis qu'il avait fait ma connaissance, me conjurer d'entrej)rendie le portrait de sa maîtresse. Quel- ques-uns de mes tableaux lui avaient plu , et il voulait à toute force avoir dans sa galerie la Sylvestrina peinte par moi.

Pour le coup , l'occasion était belle!

Et en quoi , Loredano ?

Il me semble qu'enfermé tête à tête avec la Sylvestrina durant des heures entières, ainsi que tu aurais été obligé de l'être, tes affaires fussent allées bon train.

Avec une autre femme , peut-être j mais non pas avec celle-là. Sa lettre était trop explicite, mon ami. Jusqu'alors , j'avais refusé de condescendre au vœu du comte , parce qu'au- paravant je voulais savoir défînilivement à quoi m'en tenir sur les dispositions de sa maîtresse à mon égard; cette fois , je refusai encore, parce que je savais trop bien à quoi m'en tenir.

Et voilà , s'écria Loredano avec une sorte de violence , à quoi je reconnais que tu es véritablement amoureux de cette femme ! car il n'y a qu'im amour sincère pour inspirer des ré- solutions aussi stupidesjje le demande pardon du mot. Sur mon honneur! je commence à craindre pour l'équilibre de la cervelle. Est-ce bien toi , Léonard , toi que j'ai vu si entrepre- nant auprès des plus grandes dames ; est-ce bien toi qu'une courtisane réussit à intimider? Pour la gloire des artistes de Florence , mou cher , je t'engage à ne mettre personne autre que moi d.ins la confiJeiicc de ton aventure. La conduite que

REVUE bE PARiS. 59

tu as tenue en cette circonslance est quelque chose de non moins incompiéhensibie que déshonorant.

Mon Dieu î Loredano , tu parles bien comme un homme dont le cœur n'a jamais été troublé par une passion sérieuse ! ÎS''as-tu donc pas entendu Marco Uggioni convenir tout à l'heure que, depuis qu'il fait le })ortrait de sa maîtresse . il l'aime da- vantage? Eh bien ! voilà précisément ce que je craignais. Au- tant il doit être doux et plein de charmes d'étudier minutieuse- ment un corps et une figure admirables, quand il s'agit d'une femme de qui on est aimé, autant ce doit être un supplice douloureux et horrible , quand il s'agit d'une femme que l'on aime et à qui l'on a la persuasion d'être indifférent! Te fais-tu bien une idée du martyre que j'aurais souffert, obligé de plonger mes yeux dans les yeux de la Sylvestrina, d'examiner attentivement ses belles formes pour les rendre le plus fidèle- ment possible? Ima[;ines-tu l'aideur de mon sang et les batte- ments de mon cœur d^ns ma poitrine, pendant qu'il m'aurait fallu, seul avec elle, retenir les aveux brûlants prêts à s'é- chapper de mes lèvres , attacher à une toile froide mes mains fiévreuses? Et crois-tu que j'eusse été capable de tracer une ligne , ou de distinguer une couleur d'une autre . en de tels mo- ments ? Non , non , mon ami ! De toute façon , la tâche était au- dessus de mes forces. A cette heure encore , je me félicite d'avoir refusé.

Loredano, ne trouvant rien à répondre à ce dernier raison- nement du peintre, prit le parti de siffler entre ses dents, selon son habitude toutes les fois qu'il voulait, soit entamer une conversation , soit la terminer.

Comme il approchait de son palais , cependant , il reprit :

Bonne nuit! et tâche de rêver à la Sylvestrina. C'est bien le moins que tu la voies sans crainte en songe , puisque , le jour , sa présence a le pouvoir de t'effrayer. Je te souhaite bien du plaisir avec son ombre.

Loredano , répondit froidement Léonard , c'est la dernière fois de ma vie que je t'aurai fait l'honneur d'une confidence.

Allons ! allons! dit Loredano; trêve de plaisanteries, si les plaisanteries te déplaisent. Me voici arrivé chez moi; je ne te quitterai cependant pas que tu ne m'aies dit ce que tu es ré- solu à faire durant le séjour de la Sylvestrina à Florence.

60 REVUE DE HATUS.

Je siiis jcsoUi à qiîHfer Florence dès demain malin, pour n'y revenir que quand la Sylveslrina n'y sera plus.

Quoi ! sans tenter de reprendre les négocations? sans l'in- former si ce ne serait pas le désir de te rejoindre , par exemple , qui l'attire ici ?

Je suis trop sûr du contraire.

Quel autre but supposes-tu donc à son voyage?

Mille, plutôt que celui-là.

Comment ! En es-tu donc venu à oublier l'inconséquence des femmes ? à ne plus savoir que le caprice les pousse aujour- d'hui , bien souvent , à ce qu'elles paraissaient dédaigner la veille ? Nies-tu la fantaisie ?

Je ne sais rien, je ne nie rien. Je dis simplement , mon ami , que, dans le cas un piège me serait tendu par la co- quetterie ennuyée d'une femme, j'aurais la prudence de n'y pas tomber.

Mais , encore une fois , qui t'affirme... ?

Au revoir ! dit Léonard , sans laisser à Loredano le temps d'achever sa phrase. Je serai demain en route pour Gênes, j'attendrai un mot de toi avant de revenir.

Et il pressa les flancs de son cheval , qui partit d'un pas ra- pide.

Bon voyage donc ! lui cria Loredano.

III.

En rentrant chez lui, Léonard apprit que quelqu'un l'atten- dait. Le domestique de Léonard ne put rien répondre aux ques- tions de son maître à propos de cette visite, sinon que le visiteur avait refusé de dire son nom et déclaré qu'il attendrait le seigneur Léonard la nuit tout entière s'il le fallait. Et là- dessus , l'inconnu s'était installé sans façon dans l'atelier du peintre, d'où il n'avait bougé depuis trois grandes heures au moins.

Léonard, quelques ordres donnés, allait pousser la porte de son atelier pour savoir à quel homme il avait affaire, quand des paroles prononcées à voix très-haute l'arrêtèrent tout à

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coup. Il écouta un instant, espérant saisir au passage un mot qui le mît tout de suite au courant de l'aventure; mais, des sons à peu près inintelli^îibles arrivant seuls à son oreille, il entra brusquement. Il vit alors, à la clarté vacillante d'une lampe près de s'éteindre, un homme qui, le dos tourné du côté de la porte , et accroupi sur ses genoux, examinait de Irès-près une esquisse accrochée à la muraille. L'attention de cet homme était si complètement absorbée, qu'il ne changea pas d'attitude, n'ayant pas entendu entrer Léouard.

Le comte Benvenuto Ridolfi, car c'était lui-même, faisait avec son bras droit, en ce moment, le geste d'un peintre tra- çant une ligne arrondie sur une toile. 11 se rendait évidemment compte d'un contour particulier à l'objet qu'il avait sous les yeux.

Cela est admirable! disait-il, continuant le monologue dont le sens était resté pour Léonard à l'état problématique. Voilà qui est net et ferme, et qui accuse tout à la fois aplomb et science dans le pinceau. La peinture est en bon chemin, guidée par un tel homme. Énergie et grâce, patience et ardeur, sobriété et abondance; il y a de tout cela dans ce talent. Voilà donc un artiste à la fois inspiré et habile !

Comme la toile qui provoquait à ce point l'enthousiasme du comte portait la signature de Léonard, le peintre, cédant à un mouvement de modestie, ouvrait déjà la bouche pour annoncer sa présence à son hôte ; mais celui-ci , se redressant alors , les yeux toujours tixés sur l'esquisse, poursuivit en phrases cou- pées et énigmatiques son monologue interrompu.

L'avenir de l'art est là! Il est tout entier! Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, il faudra bien finir par avouer que le beau ne consiste pas dans ces longues lignes maigres qui n'ex- altent l'esprit qu'aux dépens du corps. L'esprit est bon en soi, qui en doute? Mais, s'il vous plaît, pour qu'il y ait rapport entre lui et la peinture , quelle est sa forme? et de quelle cou- leur est-il ? Beauté ! beauté ! déesse brune et charnue, quand te débarrasseras-tu de l'épaisse et lourde robe les rêveurs te tiennent enfermée comme une pierre précieuse dans un sac? Dire que la peinture , jusqu'à ce jour, s'est complue dans l'imi- tation de figures livides et creuses , de tailles contrefaites , de corps décharnés ! Comme si c'était une grande conquête , pour

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62 UEVUE DE PARIS.

Tart , fl'ajiîster des os et de reproduire des squelettes! Gibier de cimetière , tout cela ! Oh ! l'ardente jeunesse! fraîche et souple , vigoureuse et souriante ! La vie , enfin , la vie ! donc est-elle ? Honte et pitié !

Se retournant en cet instant avec un geste d'impatience hau- taine, le comte aperçut Léonard. Son front ridé s'épanouit.

Maître ! lui dit-il , pardonnez-moi mes blasphèmes , si j'ai blasphémé et que vous m'ayez entendu.

Votre indulgence pour moi est tellement grande , comte, répartit Léonard , qu'il y aurait de ma part maladresse autant qu'ingratitude à ne pas être de votre avis.

Ah! ah ! fit le comte en souriant, vous étiez pendant que j'admirais votre tête de Vierge ? Tant mieux ! Tant mieux , surtout , que mon opinion vous inspire quelque reconnaissance, car j'ai précisément une grâce à vous demander.

Voyez en moi, je vous prie , un homme tout à votre ser- vice. De quoi s'agit-il?

11 s'agit toujours de la même chose, Léonard; de ce por- trait de la Sylvestrina que vous me refusez depuis si longtemps avec la plus rare obstination.

A ces mots , la physionomie de Léonard se rembrunit, et il répondit d'une voix émue :

Je croyais m'être expliqué assez clairement avec vous sur cette matière, comte , pour que nous n'eussions plus à y re- venir.

Et c'est ce qui vous trompe , reprit Benvenuto Rifoldi en frappant amicalement sur l'épaule du peintre. Je me suis fait à moi-même le serment de vaincre tôt ou tard votre résis- tance , et vous savez qu'un noble ilalien ne manque pas à un serment. Donc , n'espérez de moi ni paix ni trêve, tant que vous ne m'aurez point octroyé la faveur insigne que je sollicite. D'autant plus , Léonard , ([ue vos refus réitérés me semblent les plus inconcevables du monde , s'il faut que je vous le confesse sans détour. Quoi ! vous, un peintre ! vous faire tirer l'oreille pour employer d'une façon utile à l'art et à votre gloire le plus admirable modèle de femme qui ait été jamais ! C'est impos- sible. Un écolier ne serait certes pas si gauche que de laisser échapper une occasion pareille; comment donc pourrais-je croire que vous, le plus grand artiste de votre siècle , vous ne

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brûliez pas de la saisir? Allons ! que cette plaisanterie ait un terme. Convenez-en : si vous avez mal accueilli ma demande jusqu'à ce jour, c'était chez vous simple caprice , ou désir, peut-être , de me faire bien sentir tout le prix de la grâce que vous me voulez accorder.

Détrompez-vous , comte. Si j'avais pu céder à votre prière, je l'eusse fait tout d'abord. Je vous répéterai donc aujourd'hui la réponse que vous avez obtenue de moi à dix reprises diffé- rentes : il m'est impossible de faire le portrait de la Sylves- trina.

Impossible ! Qu'est-ce à dire ? Ce mot , dans votre bouche, doit-il prendre pour moi un sens auquel je n'avais point songé encore? Signifierait-il , d'aventure , que la Sylvestrina est à vos yeux une beauté trop parfaite, à l'imitation de laquelle vous désespérez d'arriver ?

Peut-être! dit Léonard.

Benvenuto Rifoldi se mordit la lèvre. Il avait cru , parais- sant mettre en doute le talent de Léonard , piquer au vif l'ar- tiste, et obtenir ainsi de lui, au moyen d'une ironie adroite, ce qu'il n'en pouvait obtenir par les sollicitations les plus pressantes. Cette manœuvre étant déjouée , il fit soudain volte- face et essaya de la flatterie.

Bah ! s'écria-t-il avec le plus aimable sourire , à qui donc espérez-vous faire croire , Léonard , que votre pinceau tremble d'entrer en lutte avec la nature ? Ne savons-nous pas bien, au contraire, par vingt preuves que nous vous devons à vous- même , tout ce que la nature gagne d'éclat et de charme à être interprêtée par vous! Tâchez d'appuyer votre refus sur quelque raison meilleure. Quant à moi , si votre résolution était vraiment irrévocable, je ne pourrais me l'expliquer que d'une manière , en imaginant que je me suis rendu coupable envers vous de quelque offense involontaire , pour laquelle vous nour- rissez contre moi une secrète inimitié.

Toute occasion de vous prouver le contraire, autre que celle dont il est question en ce moment, je la saisirais avec joie, seigneur comte. Mais, au nom du ciel! ne reparlons plus de ce portrait. Aussi bien , demain de grand matin je pars pour Gênes. Les circonstances mêmes se prononcent contre votre désir, vous le voyez !

(ji REVUE DE PARIS.

Par la mule du pape ! dit vivement le comte, j'aurai raison de vous , des circonstances , et de Dieu le père lui-même , s'il se mêle d'entraver mon projet. Vous partez demain malin pour Gênes, dites-vous? Je vous suivrai à Gênes. Dussiez-vous aller au bout du monde , .j'irai aussi. Sachez-le enfin , Léonard , ma présence ici a pour but unique de vaincre votre résolution sin- gulière. Pour avoir un portrait de la Sylvestrina peint par vous, je ne reculerai , m'entendez-vous bien , devant aucune dé- marche, devant aucun sacrifice. Temps, argent, fatigues, rien ne m'arrêtera. On pourra juger ainsi qui de nous deux a le plus de caractère et de persévérance. C'est un défi que vous me portez ; je l'accepte, par Dieu ! et de grand cœur. Ne pensez pas avoir affaire à un homme d'une volonté incertaine et chan- celante. Je suis de ceux, Léonard, qui, dès qu'ils ont une idée en tête, marchent à la réalisation de cette idée par tous les chemins. Je dis par tous les chemins, Léonard; méditez cette parole. Cela signifie , poursuivit-il d'un ton d'emportement qui allait presque jusqu'à la colère , que, si vous m'y contraignez, après avoir tendu à mon but par la prière et par des offres de toute nature , j'y tendrai par la violence. Oui , s'il le faut abso- lument, je vous ferai enfermer de vive force dans un de mes châteaux, d'oïl vous ne sortirez, je vous le jure, qu'ayant satisfait ma fantaisie.

Pendant cette tirade du comte, Léonard s'était étendu dans un fauteuil avec toute la nonchalance distraite d'un homme qui n'écoute pas ce qu'on lui dit.

Outré d'une telle indifférence , Ridolfî ajouta :

Vous m'avez compris , j'espère ! Je crois m'expliquer assez clairement, de la sorte. A tout prix il me faut le portrait que je vous demande. A tout prix.

Ces derniers mots parurent faire impression sur le peintre, absorbé jusqu'alors dans ses réflexions.

A tout prix! dit-il en regardant fixement le comte. Savez- vous bien à quoi cette parole vous engage, et ne la rétractez- vous pas ?

Non certes! Je la répéterais plutôt cent fois de suite.

Quoi! le portrait de la Sylvestrina terminé, vous seriez prêt à m'en donner le prix que je désignerais moi-même?

Or ou argent, diamants ou terres, n'importe la monnaie,

I

REVUE DE PARIS. 65

n'importe la somme, vous aurez ce qui vous plaira. Dût-il m'en coliter la moitié de ma fortune, je ne reviendrai pas sur la parole que je vous donne. Ma fortune tout entière , si vous la voulez, vous l'aurez.

Léonard demeura quelques instants sans répondre. Tout à coup il se leva et se mit à marcher à pas précipités dans l'ap- partement, comme un homme en proie à une idée folle. S'ar- rêtant brusquement enfin, il agita ses cheveux d'une main fiévreuse et dit :

Comte , réfléchissez encore à l'offre que vous me faites. Ne prévoyez-vous point de cas vous pourriez vous repentir d'avoir pris un si solennel engagement?

Aucun. Ma vie exceptée, bien entendu ;— car , à quoi mn servirait, si j'étais mort, le plus beau chef-d'œuvre de la terre? ma vie exceptée , je tiens à votre disposition tout ce que je possède , en échange de ce que j'attends de vous.

L'incertitude et l'anxiété de Léonard croissaient à mesure que les réponses du comte devenaient plus affirmatives.

Ainsi , reprit-il , une fois que j'aurais mis la dernière main à mon ouvrage et que je réclamerais l'exécution de voire pro- messe, vous vous acquitteriez avec moi, de telle nature que fussent mes exigences , sans hésitation, sans objection?

Sur Dieu et l'honneur, je vous le jure! Et je joindrais même au prix du marché toute la reconnaissance imaginable.

Eh bien ! soupira Léonard , que votre volonté s'accom- plisse ! Je ne partirai pas pour Gênes. Envoyez-moi la Sylves- Irina demain matin.

IV

Dès que le comte fut parti, Léonard appela son domestique et, lui désignant tour à tour du doigt plusieurs objets :

Jeronimo , dit- il, tu vas cacher tout cela dans quelque coin du palais, oîi tu voudras; api es quoi, tu transporteras ici mes plus beaux meubles, les tableaux les plus estimés de ma galerie , mes tapisseries les plus précieuses. Il faut que cet ap- partement , 011 rè^ne à celle heure un si gronj désordre, soit

6.

66 REVUE DE PARIS.

une merveille de propreté et d'élégance dans quelques instants. Me comprends-tu ? Une chapelle ! Je veux que mon atelier soit une chapelle digne d'être habitée par un ange du paradis.

Le malheureux Jeronimo, tombant de sommeil, cherchait en vain à interrompre par des bâillements prolongés les ordres de son maître ; celui-ci continua :

Avant deux heures , songes-y bien , il faut que tout soit préparé selon mon désir. Du courage ! Ouvre les yeux, et tâche de commencer promptement la besogne. Et surtout , n'oublie pas d'étendre ici le tapis oriental dont le grand-duc me fit cadeau l'an passé.

Quoi! seigneur, s'écria Jeronimo, éveillé tout-à-fait par cette dernière parole ; le tapis que voilà n'est-il pas bien assez beau , même pour les pieds d'une duchesse? Est-ce donc l'em- pereur que vous devez recevoir?

Ne va pas oublier non plus , poursuivit Léonard , les rideaux de soie cramoisie, bordés de franges d'or, que j'ai fait venir de France. Tu les disposeras en dais au-dessus de ce fauteuil.

Un dais ! seigneur. Est-ce donc le pape qui vous doit faire visite?

Le riche coussin que la duchesse de Milan a brodé pour moi de sa propre aiguille, tu le placeras aux pieds du fauteuil. Mais je n'ai pas besoin de m'expliquer plus au long , j'imagine? Vite ! Pendant que tu seras à chercher ce qui est nécessaire , moi je vais décrocher du mur ces misérables peintures inache- vées , bonnes tout au plus à orner une antichambre. Hâtons- nous.

Ayant ainsi parlé, Léonard se mit à l'œuvre avec tant de zèle, en efîet , qu'au bout de deux heures, aidé par son domestique , il eut transformé son atelier en une véritable petite chapelle, ainsi qu'il avait dit. L'opération terminée, il jeta quelques regards préoccupés autour de lui ; puis, se frappant le front comme un homme qui lient une idée poursuivie longtemps :

Jeronimo , dit-il, le soleil ne va pas tarder à se lever; il doit y avoir déjà bon nombre de marchands sur la grand'place; va-Ten m'acheler tout de suite les plus belles fleurs que tu pourras trouver. Tu passeras en même temps chez Giacomo, le joueur de harpe , et lu lui diras qu'il me vienne voii à Tins-

REVUE DE PARIS. •!

stant même. J'ai à m'eiilendre avec lui pour des sérénades à donner sous les fenêtres de mon jardin.

Jeronimo de retour, les fleurs disposées dans l'apparteraent, elles conditions faites avec le joueur de harpe , Léonard en- voya son domestique au lit ; non sans lui avoir expressément recommandé de le dire parti pour un long voyage, tout le monde devant le croire hors de Florence, excepté une femme jeune et belle qui demanderait à le voir pour un portrait.

Resté seul enlin , après une nuit remplie par tant d'émotions et de fatigues diverses, le peintre leva vers le ciel un regard qui exprimait à la fois l'angoisse et Tespérance. Il se promena d'abord quelques instants dans une attitude inquiète, puis il ouvrit machinalement sa fenêtre aux premiers rayons du jour. Des groupes de joyeux oiseaux, voltigeant de brandies en branches, faisaient entendre en ce moment leurs matinales chansons, et une fraîche petite brise courait follement au mi- lieu des feuilles tressaillantes. Involontairement attristé par un speciacle si en désaccord avec ce qui se passait dans son âme, Léonard s'accouda sur son balcon. On fiisson brûlant agita bientôt tous ses membres; mais, insensible à cette douleur physique , il ne songea qu'à la douleur morale qu'il aurait à subir dans quelques heures , et dont l'approche l'épouvantait. Comment supporterait-il la présence de la Sylvestrina? Reste- rait-il assez maître de lui-même pour remplir une tâche impru- demment acceptée ? Quelles paroles dirait-il qui pussent déguiser son trouble? L'arrivée de la Sylvestrina le surprit plongé de plus en plus dans ces réflexions.

Le costume de la jeune femme était aussi original, pour le temps se passe cette histoire, que simple et avantageux à sa personne, tu robe noire et un voile noir, rien de plus. Mais, soit par sa disposition , soit par sa forme, ce vêtement faisait admirablement ressortir les proportions raagnitiques du corps qu'il couvrait. Large et flottante dans le bas, à partir des hanches, presque étroite à la ceinture, la robe, laissant à la Sylvestrina la liberté de ses beaux gestes et de son imposante démarche, lui dessinait le buste avec une fermeté qui en révé- lait toute la souplesse merveilleuse et en trahissait les plus dé- licatc-s perfections. Négligemment attaché derrière la tête , le voile tombait sur des épaules si blanches , qu'il ne réussissait,

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pour ainsi dire , qu'à en doubler l'éclat. Quant à la poitrine de la jeune femme, quoique dégagée de la robe, comme ses épaules , elle restait cependant invisible, enfouie qu'elle était sous une double avalanche de cheveux noirs descendant en boucles épaisses le long d'un cou éblouissant.

En voyant entrer la Sylvestrina, le premier mouvement de Léonard fut un mouvement d'admiration , car il la retrouvait plus belle quMl ne l'avait jamais vue. Il voulut parler, impos- sible; aller au devant d'elle pour la recevoir, ses jambes va- cillantes refusèrent de le porter, et il dut appuyer sa main droite sur le dossier d'un siège , crainte de fléchir.

Ne paraissant point remarquer l'émotion du peintre , la jeune femme marcha d'un pas lent et noble jusqu'au milieu de l'ap- partement, d'où elle promena avec lenteur autour d'elle un re- gard froid et dédaigneux. Pas un mot, du reste, qui indiquât chez elle le moindre élonnement du silence gardé par Léonard; pas un geste de satisfaction pour les apprêts dont elle ne pou- vait douter qu'elle fût la cause ; pas un signe auquel fût recon- naissable l'impression particulière sous laquelle elle se trouvait au moment présent. Après deux ou trois minutes d'examen muet , elle monta sur la petite estrade oii était posé le fauteuil préparé pour elle; et, avec la dignité d'une reine sur son trône, elle dit à Léonard en s'asseyant :

Commençons.

Balbutiant alors quelques tardives paroles de bienvenue, auxquelles la Sylvestrina ne daigna pas prendre garde, Léo- nard se mit devant sa toile et tira d'une boîte crayons et pin- ceaux. Une sueur glaciale mouillait son visage; ses dents s'en- trechoquaient derrière ses lèvres serrées et pâle; sa main était moite et tremblait. Il leva enfin les yeux sur son modèle , voulant lui indiquer une posture a prendre ; mais la Sylvestrina était admirablement bien posée. A demi renversée dans son fauteuil, un de ses bras tombant majestueusement le long de son corps , tandis que l'autre soutenait la tête avec grâce, les sourcils rapprochés comme par l'effet d'une méditation dou- loureuse , elle attachait sur les arbres du jardin un regard fixe et rêveur.

Après avoir tracé, puis effacé à mesure, plusieurs esquisses du visage qu'il entreprenait de reproduire, Léonard , un peu

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remis de son trouble, el désirant, d'ailleurs, modifier le ca- ractère de plus en plus sérieux que prenait la physionomie de la jeune femme , hasarda une question sur le molif qui amenait la Sylvestrina à Florence et sur le temps qu'elle comptait y passer.

Je ne sais, dit-elle sans changer d'attitude. Cela regarde le comte Ridolfi.

En toute autre occasion, ou du moins sous l'empire d'un sentiment moins exalté, Léonard n'aurait sans doute pas manqué de répondre à ces paroles par quelque aimable et spi- rituel persitlage ; il aurait certainement loué avec un léger accent de raillerie ce désintéressement de toutes choses , ce dé- vouement absolu ù un amoureux d'âge si respectable. Sérieu- sement ému comme il l'était, l'idée même ne lui en vint pas.

Hélas ! madame, dit-il d'un ton pénétré , dois-je vous fé- liciter ou vous plaindre d'une pareille indifférence? N'y a-t-il donc plus rien au monde qui vous attire? aucune main qui re- grette la vôtre ? aucun rivage aimé que vous soyez impatiente de revoir?

Toute main est glacée et tout rivage désert pour moi , dit lentement la Sylvestrina. Ici ou ailleurs , la vie m'est partout égale. Une fois déracinée, qu'importe à la fleur sauvage la promène le vent?

Pendant qu'elle prononçait ces phrases funèbres, la jeune femme devenait presque souriante, et son front s'éclaircissait. On eût dit qu'elle trouvait du soulagement à laisser entrevoir les blessures de son âme , et qu'elle puisait des forces nouvelles dans l'aveu amer de son mystérieux désespoir. Quant à Léo- nard , n'essayant pas de pénétrer une énigme pour lui depuis longtemps inexplicable, il ne songea qu'à mettre à profit l'heu- reuse révolution qui venait de s'opérer sur la physionomie de son modèle, et il reprit au plus vite le portrait plusieurs fois interrompu.

Il travaillait depuis quelques minutes avec une ardeur crois- sante, cherchant évidemment à s'étourdir , quand tout à coup les sons agréablement mariés d'une harpe , de deux flûtes et d'une mandoline , montèrent du jardin dans l'appartement. C'était Giacomo qui commençait sa sérénade. L'air exécuté par le petit orchestre en plein vent était Tun des plus populaires de

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celte époque ; très-simple, doux et grave en même temps. Tout en prêtant une oreille avide aux premières mesures, Léonard se félicitait intérieurement d'avoir imaginé cet agréable moyen de distraction pour la Sylvestrina; mais quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il reporta son regard sur elle , de lavoir penchée en avant et le visage bouleversé.

Qu'esl-cela ? murmurait-elle d'une voix tremblante. Et comme le peintre s'apprêtait à répondre :

Silence ! ajouta-t-elle plus bas et en élevant un doigt à la hauteur de ses lèvres.

Tout en elle décelait la plus violente agitation : son teint animé , ses yeux ardents , sa bouche entr'ouverte , sa poitrine soulevée par une respiration bruyante et irrégulière. Devant ce spectacle, auquel il n'avait pas s'attendre, Léonard demeu- rait interdit. Cédant enfin à une impulsion soudaine et irrésis- tible , la Sylvestrina se leva rapidement et s'élança vers la fe- nêtre où, la tête enfouie dans ses deux mains , elle resta debout et muette jusqu'à ce que la musique eût cessé. Léonard ayant voulu alors la rappeler à elle-même et l'engager à continuer la séance :

A demain, lui dit-elle d'une voix sombre. Et surtout, point de musiciens !

On peut deviner le redoublement de surprise dans lequel cette dernière scène jeta l'artiste , et combien s'en accrut sa cu- riosité sur le compte de l'étrange créature. Eh quoi! si froide et si calme ! si dédaigneuse de la vie et de tout ce qui provoque les sympathies et les ambitions humaines? et pourtant si faible, que les sons d'un instrument suffisent à ébranler son âme ! si facile au trouble et à l'émotion ! A force de méditer sur ce mé- lange de facultés en apparence inconciliables , Léonard , que l'insomnie avait entraîné au milieu de la nuit sous les arbres de son jardin, finit par renaître à une lointaine espérance.

Non, se dit-il, si la musique a tant de pouvoir sur elle, ses désirs ne sont pas tout à fait éteints encore. Il lui reste assurément au fond du cœur quelque germe mal étouffé de tendresse, qu'elle ne se soupçonne plus à elle-même, peut- être, mais qui , d'un jour à autre, peut se développer et fleurir.

En conséqut'ncp de ce r.iisonnpm'^nt , dès le lendem^iin .

REVUE DE FARIS. 71

s'éîanl rpmis y la besogne, non s.ms (juehiues-unes des hésita- tions pénibles de la veille, Léonard, après deux ou trois phrases quelconques d'entrée en matière, prit tout d'un coup la mu- sique pour sujet de conversation et se mit à vanter outre me- sure la salutaire i/ifluence de cet art sur les âmes, même les plus insensibles et les plus refroidies. Un léger sourire effleura les lèvres de la Sylvestrina, qui devinait l'intention secrète de son interlocuteur.

Votre avis n'est pas le mien , dit-elle. Oui , sans doute , la musique est une puissance, mais cruelle, comme toutes les puissances du monde, en proportion de l'action qu'elle exerce. L'esprit qu'elle remue le plus fortement est celui qu'elle torture davantage. La musique est un i)oison qui envenime les blessures et rouvre les plaies fermées.

Ah! dites plutôt, madame, qu'elle adoucit et ferme les blessures ouvertes, répartit Léonard. Rai)pelez-vous l'efîel que produisait la harpe du jeune David sur le roi Salii.

Tant pis pour le roi Saiil ! dit ironiquement la Sylves- trina. Cela prouve qu'il ne sentait pas la musique. Elle l'en- dormait , tout simplement.

Et quel meilleur baume que le sommeil , pour la souf- france ?

Vous avez raison; si l'on ne se réveillait pas...

Mais , en ce cas , ce serait la mort ?

Eh bien oui ! la mort. Qu'a donc ce mot de si terrible, que vous le prononcez avec une sorte d'épouvante? Puisque le sommeil vous semble un bien , pourquoi ne pas aimer la mort, qui est le repos sans interruption et sans mélange d'aucune fa- tigue? — Mais tenez, Léonard , laissons ces questions inu- tiles. Que la musique endorme celui-ci , pendant qu'elle rend les veilles de celui-là plus douloureuses , qu'elle ralentisse ou accélère l'agonie humaine, que nous importe? Savez-vous ce qui est sage? C'est de n'alimenter d'aucune façon la IBamme dévorante qui est en nous ; c'est de la laisser se consumer elle- même lentement et en silence, et, en attendant qu'elle s'é- teigne, de sacrifier à une divinité plus réelle et plus bienfai- sante que toutes celles qu'ont jusqu'à ce jour inventées les hommes , à l'Oubli.

Impossible , on le voit, de transformer un sujet de conversa-

72 KLVIJE DE PARIS.

lion avec plus d'cidresse. Décidément , la Sylveslrina détruisait comme à plaisir toutes les combinaisons et tous les calculs de Léonard. Au milieu des pièges l'artiste essayait de la sur- prendre , elle demeurait aussi impénétrable et aussi libre que si elle eût eu affaire à un enfant. Plus découragé que jamais par les mauvais résultats et l'inégalité de la lutte , Léonard prit donc une fois encore la détermination de se tenir désor- mais bouche close devant ce sphynx femelle dont il ne pouvait être que le jouet. Plusieurs séances succédèrent en effet aux deux premières, sans qu'il y eût entre la jeune femme et le peintre autre chose que d'insignifiantes paroles échangées.

Un jour, cependant, le portrait étant presque achevé, Léo- nard voulut retoucher aux yeux , dont il se disait mécontent ; mais en vain le pinceau se promena , patient et souple, à la place l'attachait obstinément la volonté du maître , la cor- rection ne se réalisa pas dans la mesure Léonard la souhai- tait. L'impatience de l'artiste était à son comble. Une nouvelle tentative lui ayant paru moins heureuse encore que les précé- dentes j il ne put réprimer un mouvement de colère contre lui- même , et sa palette vola en éclats.

Non ! non ! s'écria-t-il; je ne tenterai pas d'avantage ce qui est irréalisable. Le moyen de donner l'âme à ce grossier morceau de toile , à moins d'être un dieu !

L'exclamation devait paraître d'autant plus singulière, que rien ne l'avait fait pressentir. La Sylvestrina ne s'en émut pourtant pas. Son regard indiqua seul qu'elle attendait une ex- plication.

Madame, reprit Léonard accablé, pardonnez-moi tant d'instants précieux que je vous ai fait perdre. La tâche que j'ai acceptée était au-dessus de mes forces ; je le sens mieux que ja- mais , à cette heure, et je vous demande en grâce de ne pas exiger que je l'accomplisse jusqu'au bout.

Parlant ainsi , il repoussait loin de lui l'œuvre inachevée et promise, selon toute apparence, à une prochaine destruction. Un geste de la Sylvestrina l'arrêta.

Léonard, dit-elle du ton le plus sérieux, le décourage- ment est déshonorant pour un homme. Il y a de la prudence, j'en conviens , à ne pas entreprendre une chose dont la diffi- culté inquiète et l'esprit l'effraiej mais â ne pas l'achever, une

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fois entreprise , il y a de la làclielé. Ne Inissez point fléchir votre volonté dans les petites occasions , si vous ne voulez pas qu'elle vous fasse défaut dans les grandes. Eh ! mon Dieu ! de (juoi s'agit-il ici ? de tempérer un peu Tardeur de votre cer- veau, atin de voir plus clair,- pas davantage ! Le mal vient de ce que vous avez la folle ambition de peindre un ange, tandis que c'est une femme qui pose devant vous.

Une femme ! une femme ! s'écria Léonard avec une intra- duisible expression de souffrance et d'angoisse. Oh ! madame , que ne dites-vous vrai ? je ne serais pas si malheureux.

Un léger froncement de sourcils témoigna du mécontentement de la Sylvestrina, qui évita de faire à ces paroles une réponse directe.

Le propre du génie , dit-elle sèchement et comme s'adres- snnt à elle-même , c'est d'être calme. Il n'y a que l'impuissance qui soit fiévreuse.

Eh! madame, répartit Léonard , génie et impuissance, grands mots qui disent peu de chose! J'aime et ne suis pas aimé, voilà tout. Vous avez raison: la fièvre, une fièvre ardente me dévore. Oui, ma poitrine est embrasée, ma main tremblante, mon front brûlant. Mais à qui la faute , sinon à vous ?

L'œil de la jeune femme lança un éclair rapide.

Oui, continua Léonard avec une sorte de délire, à vous, madame , à vous seule ! A vous , dont un mot pourrait changer mon martyre en ravissement céleste, et qui vous taisez ; à vous, dont un sourire dissiperait les ténèbres étouffantes oii s'éteint mon âme, et qui restez froide et morne comme une statue d'airain ; à vous , qui , sachant bien que vous êtes la cause unique de ma souffrance, prenez plaisir à vous montrer impitoyable et faites parade de votre insensibilité. Ahî ne vous étonnez pas que je vous tienne ce langage. Étonnez-vous , au contraire, que je ne vous l'aie pas tenu plus tôtj car, depuis longtemps déjà, depuis bien longtemps, le joug me pèse, et ma haine couve.

Loin d'irriter la Sylvestrina, ainsi qu'il était probable , cette biulale apostrophe parut l'émouvoir. Soit que l'exaltation de Léonard lui inspirât quelque crainte, soit compassion instinc- tive , la jeune femme laissa paraître tout à coup sur son visage les signes d'une indulgente bonté, La tête mollement inclinée 11 7

74 REVUE DE PAHJS.

elle regard presque humide, elle tendit mie de ses mains à Léonard,

Croyez-moi : je ne mérite pas plus votre haine que votre amour, lui dit-elle.

Elle n'avait pas achevé sa phrase, que Léonard était à ses pieds , baisant avec ivresse la blanche main tendue et murmu- rant d'ardentes excuses entrecoupées de larmes et de sanglots.

La crise passée, enhardi par la tournure imprévue que la scène venait de prendre, il ouvrit entin toute son âme à la Sylvestrina, qui, cette fois, le laissa parler sans l'interrompre. De sa bouche enflammée sortirent alors les plus tendres aveux, les plaintes les plus déchirantes , les plus adorables supplica- tions. Il conta ses cruelles insomnies, les révoltes inapaisables de son esprit et de sa chair , la faiblesse de sa raison contre son cœur; entremêlant sa confidence, tantôt d'incohérentes réflexions sur le bonheur de deux êtres qu'attachent l'un ù l'autre une foi et un dévouement sans réserve, tantôt de cris sourds et désespérés. Quoique diffuse , sa parole fut éloquente et sublime, comme toute parole que dicte un sentiment profond et vrai.

Léonard, lui répondit la Sylvestrina, que ce discours pas- sionné avait rendue à sa tristesse habituelle; votre amour pour moi, dont j'ai ri autrefois, parce que j'en doutais, aujourd'hui je le crois sincère; mais à quoi vous aura servi de me con- vaincre d'erreur? Le passé est-il révocable, et ce qui est mort peut-il revivre? Hélas! poursuivit-elle en se frappant la poitrine , il n'y a plus qu'un peu de poussière ; qu'en feriez-

YOUS ?

Puis, remar,quant la consternation oii ces derniers mots plon- geaient de nouveau le peintre, elle ajouta, en s'efforçant de sourire :

Qui sait, cependant? A Dieu rien n'est impossible. Eh bien ! s'il lui plaît un jour de retirer du néant le cœur de sa servante , ce cœur vous appartiendra.

Pour vague que soit une promesse, elle ne laisse pas que de consoler un peu celui qui la désirait sans l'espérer. Aussi, retrouvant soudain son courage, Léonard se résolut-il à ter- miner de son mieux, sans plus attendre, le portrait de la Syl- vestrina.

REVUE DE PARIS. 75

Et dès cet instant, chose étrange! à mesure qu'il approchait du ferme , sa main , plus décidée et plus sûre , trahissait chez lui je ne sais quelle secrète satisfaction.

L'incertaine perspective si récemment ouverte devant lui , suffirait-elle à expliquer ce miracle? ou bien, faut-il en cher- cher la cause dans l'idée du prix qu'il s'était réservé de mettre lui-même à son œuvre ? Deux conjectures entre lesquelles on sera libre de choisir, avant qu'il soiî peu. Pour le moment, le seul fait qu'il soit permis de consigner ici avec certitude, c'est qu'une heure à peine après la séance reprise, Léonard donnait son dernier coup de pinceau.

Toutf^fois , comme elle s'apprêtait à partir, la Sylvestrina ayant demandé à jeter un regard sur la toile , ce dont elle s'était jusqu'alors abstenue , le peintre la supplia de n'en rien faire d'un jour ou deux encore, objectant quelques détails d'a- justement qui voulaient être tinis à loisir.

V.

Quand le comte Ridolfi, tout palpitant d'impatience, fut admis enfin à voir le portrait de sa maîtresse, il pâlit d'abord et poussa un cri; après quoi il entra dans une contemplation voisine de la stupeur. Les jambes écartées, les mains pendantes et jointes , le buste renversé et le menton collé à la poitrine, il eût certainement passé, aux yeux d'un inconnu, pour un homme pris de vertige ou pétrifié.

Mais voilà qu'une contraction joyeuse anime soudain son visage, et il se précipite dans les bras de Léonard.

Maître ! s'écrie-t-il d'une voix hésitante entre le rire et les larmes, maître ! que vous avais-je prédit? Un chef-d'œuvre ! un chef-d'œuvre inimitable ! Ah ! c'en est donc fait, la nature est domptée : victoire ! Victoire ! vous dis-je. Salut à vous , maître, à vous par qui la nature n'a plus de secret pour l'art. Vive la beauté , maintenant, car elle laissera ici-bas , désor- mais, une trace immortelle. Joie et triomphe! Le ver de terre ne sera plus le roi unique de la création. Non , non , ce n'est plus lui qui aura le dernier mot ds la forme humaine.

76 REVUK DE PARIS.

Qu'il ronge os et chair tout à son aise : la ligne divine, Tombre impalpable subsistera.

L'enthousiasme du comte allait croissant ; l'exclamation se multipliait sur ses lèvres.

0 grâce ! ô énergique souplesse et majesté simple ! ô har- monie! ô grandeur ! s'écriait-il. Nommez-la moi, Léonard, la déesse dont vous avez sucé les saintes mamelles. Quoi ! n'a- t-elle point fait un signe? Sa voix ne vient-elle pas de se faire entendre? Oui, c'est moi , votre amant , signora Sylvestrina. Mais m'égaré-je? Excusez-moi , Léonard, de confondre certaine dame de mes amies avec une si céleste créature. Holà ! cependant : que mes valets soient appelés au plus vite pour m'emporter en lieu sûr ce précieux trésor.

Et le vénérable comte, dans son ivresse, s'élançait déjà vers la fenêtre afin d'y répéter son ordre; Léonard se plaça devant lui.

Seigneur comte , dit-il d'une voix résolue et calme, avant que ce tableau ne sorte de ma demeure, souffrez que je vous rappelle mes conditions.

Je me les rappelle à merveille , Léonard , et suis prêt à vous le prouver séance tenante. Quelles prétentions sont les vôtres ? Parlez hardiment; ma fortune est à vous.

En proie à une agitation qu'il ne dissimulait qu'avec peine , Léonard ne répondait pas.

Allons donc! point tant de cérémonies, reprit le comte. Douteriez-vous de ma munificence ou de ma parole ? Je sais la valeur des choses aussi bien que personne au monde ; retenez ceci. Le prix d'un chef-d'œuvre ne me semblera jamais trop fort , à moi, quelque élevé qu'il puisse être; et pour ma part , j'estime que votre tableau vaut mille fois son pesant d'or , tout au moins.

Il ne s'agit de rien de pareil , répondit le peintre. Gardez votre or , seigneur comte. Je n'en veux pas.

Est-ce à dire que la somme est insuffisante ? Je la double , et n'en parlons plus.

Léonard regarda en face son interlocuteur, comme pour s'exciter au courage.

-- L'argent ni l'or n'ont rien à faire ici, dit-il d'un ton ferme ; je vous le répète , seigneur. Puisqu'il faut que je m'explique sans feinte, eh bien !. J'aime la Sylvestrina.

REVUE DE PARIS. 77

Le bonhomme resta ébahi à cet aveu qu'il n'attendait guère ; il se gratta l'oreille sans souffler mot; puis , ne parvenant pas à deviner le sens sache dans la phrase du peintre :

De grâce , balbutia-t-il, quel rapport voyez-vous Mais,

je vous prie , allons au but promptement.

Je ne demande pas mieux, repartit Léonard, qui, le pre- mier pas fait , sentait en lui une énergie surhumaine. Vous souvient-il, comte, qu'à Milan j'ai refusé, et cela vingt fois plutôt qu'une, de faire le portrait de votre maîtresse? Vous souvient-il qu'ici, à la place même vous êtes, je le refusais encore , il y a quelques jours? La cause de ma résistance, vous la taxiez alors d'inexplicable; vous la comprendrez peut-être mieux aujourd'hui. La cause, c'était un amour que je voulais étouffer , au lieu de le laisser croître. Qui s'est jeté à la tra- verse de mon projet, cependant? qui m'a suivi à Florence? qui a pris à tâche de vaincre mes scurpules? qui m'a persécuté sans paix ni trêve , jusqu'à ce qu'il m'eût tiré de ma réserve ? Vous et pas un autre, seigneur. Grâce à vous, cet amour dont j'es- pérais triompher par le temps et par l'absence, il a grandi par le rapprochement, au contraire, et s'est développé dételle sorte , qu'à l'heure je vous parle, raison ni volonté ne peu- vent plus rien contre lui. Oui, à l'heure je vous parle, comte Ridolfi, la pensée de la Sylvestrina est en moi souveraine et dominante. Ce n'est pas , comprenez-le bien, un de ces sen- timents à fleur de tète qu'on noie dans la première larme venue ou au fond d'un verre ; c'est une passion folle , une idée fixe, une obsession insupportable, un rêve lourd et sinistre dont je suis victime nuit et jour. Plus de plaisirs possibles pour moi, plus d'amitié, plus de travail, plus d'espérance; tout m'est un fardeau et une peine; ma vie est perdue. Et quand l'obligation de satisfaire un de vos caprices m'a réduit seule à cet état pitoyable, vous pensez être quitte envers moi parce que vous m'aurez offert quelques pièces d'or pour salaire? JNon pas, s'il vous plaît ! C'est mon cœur qui souffre , et non ma poche. Le remède qui doit me guérir n'est pas dans un coffre- fort.

Pendant ce discours de Léonard, le comte Ridolfi avait ouvert ses deux oreilles le plus possible, mais inutilement. La fin de la harangue ne l'ayant pas instruit plus que l'exorde, il leva les

7.

78 REVUE DE PARIS.

yeux au ciel comme pour y chercher une réponse triomphante, qu'il ne trouva pas. Son maintien résigné était celui d'un hrave et digne homme dont on méconnaît à plaisir les honnêtes inten- tions.

Au nom de toutes les vierges du paradis , articula-t-il enfin d'un ton paternel, je vous conjure, Léonard, de vous expliquer plus clairement que vous ne faites. Je consens à jeter dans l'Arno les plus belles toiles de ma galerie, si j'entends un traître mot à vos raisonnements. Qu'est-ce que l'amour a de commun avec l'affaire qui nous occupe? et en quoi diable mes façons d'agir sont-elles si criminelles? Par les mânes de Zeuxis et d'Apelles , je n'en sais rien.

Doublement irrité de n'être point compris à demi-mot et de n'oser, pourtant, formuler ses idées d'une manière explicite , Léonard frappa du pied le parquet.

Écoutez ceci , dit-il brusquement au comte. Cléopâtre, qui régnait sur l'Egypte il y a seize siècles , cherchait surtout dans les voluptés amoureuses la variété et l'imprévu. Chaque soir , un amant , des bras duquel elle devait s'échapper le jour suivant comme une apparition mystérieuse, lui était secrète- ment amené. Or, un matin que la royale courtisane congédiait à petit bruit son favori de la veille , elle fut reconnue , en dépit de ses précautions prudentes, par un soldat qui nourrissait de- puis longtemps pour elle une funeste passion. Oh ! murmura cet homme à voix basse , en attachant sur la reine un regard (.h flamme ; une nuit pareille , et mourir ! Avide comme elhi était d'émotions violentes , Cléopâtre ne pouvait manquer de recueillir une telle parole. Elle sourit doucement au soldat sans lui rien dire : l'offre était acceptée dans son cœur, et le marché déjà conclu. Et le lendemain , en effet , un peu avant que le soleil ne dissipât l'ombre, des esclaves jetaient à la mer un corps brisé de débauche; et Cléopâtre, demi-nue et couronnée de roses mourantes, contemplait, du haut d'une tour solitaire, l'affreux spectacle que le partage de sa couche venait de payer.

Abominable femme ! s'écria le comte.

Heureux soldat! dit Léonard.

Mais donc en voulez-vous venir avec cette hisloire? reprit le comte.

REVUE DE PARFS. 79

Poussé dans ses derniers retranchements, Léonard répondit en montrant convulsivement du doigt le portrait de la Sylves- Irina :

A vous dire que voilà ma Cléopâtre, et que je donnerai tout au monde pour une heure de son amour.

Et il sortit à ces mots, les deux mains sur son visage, laissant le respectable comte abasourdi de la conclusion.

VI.

Le soir du même jour, la maîtresse de Ridolfi vint chez Léo- nard, el. d'une voix brève et sévère, demanda que son portrait lui fût montré. En se voyant si belle, la coquetterie, ce vivace instinct qui ne meurt jamais complélement chez les femmes , lui arracha un signe d'approbation. iN'éanmoins, apiès une rêverie de quelques secondes, elle soupira.

Hélas ! dit-elle . celle image n'est pas la mienne. Elle offre ridée de ce que je pourrais être , et non pas de ce que je suis.

Le peintre allait se récrier avec chaleur sur la supériorité du modèle el l'indignité de l'ouvrage ; la Sylveslrina lui imposa silence par un geste, puis elle s avança vers une lable ce <iu'il fallait pour écrire se trouvait disposé. Haletant d'inquié- tude el de crainte. Léonard la regardait faire. La jeune femme se rapprocha bientôt de lui, un i)a{)ier à la main.

Lisez celle lettre, lui dit-elle, et envoyez-la au comte avec mon portrait.

Tandis que Léonard lisait, elle ajouta :

Dieu veuille que ce jour ne soit pas bientôt pour vous une source de regrets amers!

L'ivresse de Léonard, cependant, en quels termes l'exprime- rais-je? Qu'on se la figure, s'il est possible, d'après ces trois phrases dont se composait la missive destinée au comte : « Soyez heureux, Benvenuto; vos souhaits sont réalisés. Il esta vous, ce chef-d'œuvre auquel vous n'imaginez rien de préfé- rable; quant à moi, vous ne me reverrez plus. Une femme peut se donner, sachez-le bien, mais non se prêter, sans

80 llEVCl' DE PAUIS,

devenir à ses propres yeux abjecte et méprisable ; je prends donc, pour vous plaire et raériter votre reconnaissance, le seul parti que je puisse prendre sans m'avilir : Je me donne ! Adieu. »

A moins que la joie ne lui eût tout à fait tourné la cervelle, pensera-t-on peut-être , Léonard aurait s'apercevoir qu'un dépit orgueilleux perçait seul dans cette épître laconique , et qu'il ne s'y rencontrait pas à son adresse l'ombre d'un mot flatteur. Prenez garde! Vous oubliez que le petit dieu Cupidon tient beaucoup moins aux mots qu'aux choses, sous prétexte qu'il aies mains libres et les yeux bandés.

Trois jours après la scène qui précède, Léonard et la Sylves- frina partirent de Florence, Léonard revint seul au bout d'un an.

Quel fut le but de leur voyage, et, durant ce voyage, quels avaient été les accidents de leur existence? on n'en sut rien. Le champ resta ouvert aux conjectures. Seulement, on observa que le nom de la Sylvestrina, chaque fois que Francesco Lore- dano ou tout autre Florentin le prononçait en présence de Léo- nard , amenait inévitablement sur le visage de ce dernier une pâleur livide. Tant qu'il vécut, Léonard, pour son compte, ne parla jamais de cette femme, en bien ni en mal.

Une seule fois, Loredano, dans le courant d'une conversation sur l'amour, s'étant avisé de désirer une maîtresse dont le cœur, bien que jeune encore, eût été mûri par quelque amèrc expérience , Léonard sourit tristement.

Un cœur flétri, dit-il, est une matière plus dure qu'un bloc de marbre vierge ; et telle femme qui marche et qui parle est moins vivante que la statue de Pygmalion.

Loredano crut, non sans raison, voir dans ces paroles une allusion à la Sylvestrina. Ce fut, du reste , la première et la dernière.

Quant à la Sylvestrina , elle quitta l'Italie à l'époque de sa rupture avec Léonard, selon toute apparence. Pour aller ? question ni plus ni moins difficile à résoudre que toutes les questions qui la concernent. On ne connaissait pas son origine, on ne connut pas sa fin. Et comme si l'Oubli , seul dieu qu'elle eût adoré , la réclamait tout entière , son image même disparut

REVUE DE PARIS. 81

du milieu des hommes. A la mort du comte Ridolfi , la galerie du défunt ayant été mise en vente , Léonard fit racheter secrè- tement le portrait de la belle courtisane et le brûla dans son jardin.

J. CflAUDES-AlGCES.

POESIE

HYMNE A LA FAMILLE.

J'ai chanté la pairie en citoyen pieux;

Je cliante la famille en fils religieux.

Patrie et puis famille : est-il pour une lyre

Une plus sainte muse , un plus noble délire ?

Pour unir les mortels en robustes faisceaux

Est-il des noms plus doux et des liens plus beaux?

L'antiquité l'a dit, nourrice qu'on délaisse ,

Et de sa bouche d'or ruisselait la sagesse.

Mais pourquoi remonter dans les âges anciens?

Rappelons-nous ce cri des sauvages Indiens ,

Ce cri du cœur, jeté par un peui)!e unanime,

Aux vainqueurs étonnés de le trouver sublime ;

a Dirons-nous donc aux morts : Ossements, levez-vous;

» Ossements paternels, marchez et suivez-nous? »

Mourons pour le pays , vivons pour la famille ; A nos foyers divers que ce double feu brille! Qu'il enflamme l'enfant, ranime le vieillard, Fasse battre le cœur et luire le regard! Comme un bois résineux alimente la flamme. Que sans cesse l'amour vienne éiectriser l'âme! Resserrons , il est temps , les nœuds trop relâchés ; Ramenons dans leur lit les fleuves épanchés :

KEVUK DE PAHIS. 83

Se dilater épuise , et se mêler altère 5 Famille et nation meurent par l'adultère.

Femmes, qui pouvez tout pour le bien ou le mal, Vous , dont un seul regard nous lie au sol natal , Qui d'un mot , d'un sourire, et souvent d'un caprice , Enfantez la vertu, l'héroïsme ou le vice; Femmes qu'on peut nommer providence ou destin, Tant votre empire est grand sur le bonheur humain j Pressez-vous à l'entour du foyer domestique; Nous y suivrons en chœur votre grâce pudique; Nous y rattacherons nos vœux et notre orgueil , Qu'un mirage tromi)eur égara loin du seuil.

Les vertus sont des sœurs qu'une harmonie enchaîne : La famille est le gland , la patrie est le chêne. Femmes . de la famille enchantez le lien , Car toujours le bon fils sera bon citoyen !

HYMNE A L'ART.

Pour orner la patrie et charmer la famille, Que l'art , fleur du génie , éclate , embaume et brille ! Poursuivant l'idéal d'un regard éternel, Que l'artiste inspiré lève les yeux au ciel ! Comme Apollon conduit par les muses décentes , Qu'il enchaîne à ses pas les foules frémissantes ; Qu'il soit religieux , grave , doux , vénéré : L'art est un sacerdoce , et l'artiste est sacré.

Pour lui seul la nature, aux profanes voilée, Détache sa ceinture et rayonne étoilée , Comme la Nuit pudique, ombrageant son contour. Se découvre sans crainte aux veux chastes d'.i Jour.

84 REVUE DE PARIS.

Dans quel ravissement l'œil ardent du génie Perçoit la forme alors, la couleur, l'harmonie! 0 lévites élus ! contemplateurs du beau, Qui vous courbez sur lui comme sur un flambeau, Craignant qu'un souffle impur n'en altère la flamme, Et, pour la protéger, l'aspirant dans votre âme; 0 lévites élus ! tout ce qui tend au ciel, Mais rampe, hélas ! sans aile en cet exil mortel. Tous les élans divins que le corps vil comprime Ont, pour planer vers Dieu, votre extase sublime. Vous servez d'interprète entre son peuple et lui, Comme autrefois Moïse, aux flancs du Sinaï, ' Montait à Jéhovah , et de l'ardente nue

Descendait, le front ceint d'une flamme inconnue.

Marchez donc couronnés de gloire et de respect j Que le passant ému s'incline à votre aspect; Qu'il sente , électrisé d'une subite flamme, Qu'un éclair de votre âme a jailli dans son âme; Au foyer, sur l'autel, par toute la cité, Allumez un rayon de sévère beauté. Sculpteur, que ta statue à l'œil qui la contemple Dans un marbre vivant étale un noble exemple! Peintre , que de Platon le précepte honoré Te guide ; que le beau soit la splendeur du vrai ! Et vous, musiciens, que votre doux génie Excite le travail aux sons de l'harmonie ! Et toi , du grand concert la plus puissante voix, Poète, chante à tous , avec tous à la fois!

Pour orner la patrie et charmer la famille, Que l'art , fleur du génie, éclate, embaume et brille : Poursuivant l'idéal d'un regard éternel, Que l'artiste inspiré lève les yeux au ciel ; Comme Apollon conduit par les muses décentes , Qu'il enchaîne à ses pas les foules frémissantes; Qu'il soit religieux, grave, doux, vénéré : L'art est un sacerdoce , et l'artiste est sacré.

N. Martin.

A

LE SPERONARE.

VI (1). lE PESCE SPADO.

Je trouvai la roule de la Pace charmante ; elle côtoie d'un côlé la montagne, et de l'autre la mer. C'était jour de fête : on l)romenait la châsse de saint Nicolas, je ne sais dans quel but, mais tant il y a qu'on la promenait et que cela causait une grande joie parmi les populations. En passant devant l'église des jésuites, qui se trouve à un quart de lieue du village de la Pace, j'y entrai. On disait une messe. Je m'approchai de la cha- pelle, et je retrouvai tous nos matelots à genoux, le capitaine on tête. C'était la messe promise pendant la tempête et qu'ils acquittaient avec un scrupule et une exactitude bien méritoires pour des gens qui sont à terre. J'attendis dans un coin que l'office divin fût fini; puis , quand le prêtre eut dit Vite missa est , je sortis de derrière ma colonne et je me présentai à nos gens.

Il n'y avait point à se tromper à la façon dont ils me reçu- rent : chaque visage passa subitement de l'expression du re- cueillement à celle de la joie; à l'instant même mes deux mains furent prises et bon gré mal gré baisées et rebaisées.

(1) Voyez tome X, page 119.

11 8

86 REVUE DE PARiS.

Puis je fus présenté à ces dames, ot à !?î femme -.lu capitaine en parliculier. Elles étaient plus ou moins jolies, mais presque toutes avaient de beaux yeux, de ces yeux siciliens, noirs et veloutés, comme je n'en ai vu qu'à Arles et en Sicile, et qui, pour Arles comme pour la Sicile , ont , seUm toute probabilité, une source commune : l'Arabie.

J'arrivais bien : le capitaine allait partir pour Messine à mon intention. Il voulait me ramener à la Pace, pour me faire voir la fête; je lui avais épargné les trois quarts du chemin.

Nous arrivâmes chez lui : il habitait une jolie petite maison, pleine d'aisance et de propreté. En entrant dans un petit sa- lon, la première chose que j'aperçus fut le portrait de M. Pep» pino,qui faisait face à celui du comte de Syracuse, ex-vice-roi de Sicile. C'étaient, avec sa femme, les deux personnes que notre capitaine aimait le mieux au monde. Ce grand amour d'un Sicilien pour un vice-roi napolitain ra'étonna d'abord, mais plus tard il me fut expliqué, et je le retrouvai chez tous les compatriotes du capitaine.

Je vis le capitaine en grande conférence avec sa femme, et je compris qu'il était question de moi. Il s'agissait de m'offrir à déjeuner, et ni l'un ni l'autre n'osait porter la parole. Je les tirai d'embarras en m'invitant le premier.

Aussitôt tout fut en révolution : M. Peppino fut envoyé pour ramener le pilote, Giovanni etPietro. Le pilote devait déjeuner avec nous , et c'était moi qui l'avais demandé pour convive; Giovanni devait faire la cuisine, et Pietro nous servir. Maria courut au jardin cueillir des fruits, le capitaine descendit dans le village pour acheter du poisson , et je restai maître et gar- dien de la maison.

Comme je présumais que les apprêts dureraient une demi- heure ou trois quarts d'heure, et que ma personne ne pouvait que gêner ces braves gens, je résolus de mettre le temps à pro- fit , et de faire une petite excursion au-dessus du village. La maison du capitaine était adossée à la montagne même. Un petit sentier, aboutissant à une porte de derrière, s'y enfonçait presque aussitôt, paraissant et disparaissant à différents inter- valles, selon les accidents du terrain. Je m'engageai dans le sentier, et commençai à gravir la montagne au milieu des cac- tus, des grenadiers et des lauriers-roses.

REVUh DF l'ARIS. S"

A mesure que je moulais, le paysage, borné au sud par Messine et au nord par la pointe du Piiare, s'agrandissait de- vant moi , tandis qu'à l'est s'élendait, comme un rideau tout bariolé de villages, de plaines, de forêts et de montagnes, cette longue chaîne d^'S Apennins, qui, née derrière Nice, traverse toute l'Italie et s'en va mourir à Reggio. Peu à peu , je com- mençai à dominer Messine, puis le Piiare; au-delà de Messine apparaissait, comme une vaste nappe d'argent étendue au so- leil, la mer d'Ionie ; au delà du Ph^re, se déroulait plus étroite, et comme un immense ruban d'azur moiré, la mer Tyrrhé- nienne; à mes pieds j'avais le détroit que j'embrassais dans toute sa longueur, dont le courant était sensible comme celui d'un fleuve, et qui m'indiijuait , par un bouillonnement parfai- tement visible , ces gouffres de Charybde, si redoutés des an- ciens, et qu'Homère dans TOdyssée place à un trait d'arc de Scylla , quoiqu'ils en soient effectivement à treize milles.

Je m'assis sous un magnifi<;ue ciiàlaignier, avec cette singu- lière sensation de Phomme qaî se trouve dans un pays qu'il a désiré longtemps parcourir, et qui doute qu'il y soit réellement arrivé; qui se demande si les villages, les caps et les montagnes qu'il a sous les yeux, sont réellement ceux dont il a si souvent entendu parler, et si c'est bien à eux surtout que s'appliquent tous ces noms poétiques, sonores, harmonieux, dont l'ont bercé dans sa jeunesse le grec et le latin , ces deux nourrices de l'es- prit, sinon de l'âme.

C'était bien moi, et j'étais bien en Siciie. Je revoyais les mê- mes lieux qu'avaient vus Ulysse et Énée, et qu'avaient chantés Homère et Virgile. Ce village pittoresque, près d'une roche élevée et surmontée d'un château fort, c'était Scylla qui avait tant effrayé Anchise. Cette mer bouillonnant à mes pieds et qu'il avait fallu tant de siècles p(mr calmer, c'était le voile qui me couvrait l'implacable Charybde, Frédéric II jeta cette coupe d'or que tenta vainement d'aller ressaisir, élancé pour la troisième fois dans le gouffre, Colas il Pesce, poétique héros de la ballade du Plongeur de Schiller. Enfin j'étais adossé à ce fabuleux et gigantesque Etna , tombeau d'Encelade, qui touche le ciel de sa léte , lance des pierres brûlantes jusqu'aux étoiles, et fait trembler la Sicile lorsque le géant enseveli , vivant dans son sein , essaie de changer de côté. Seulement l'Etna , comiue

88 REVUE DE PARIS.

Charybde, était fort calme; et de même que le gouffre, au lieu d'engloutir l'eau, de la rejeter au ciel, toute souillée de son sable noir, n'a plus que le léger bouillonnement dont j'ai parlé, l'Etna n'a plus qu'une légère fumée qui annonce que le géant est endormi , qui prévient en même temps qu'il n'est pas mort.

J'en étais de ma rêverie , lorsque je vis, à la fenêtre de sa maison, le capitaine, qui me fit signe que le couvert était mis, et que l'on n'attendait plus que moi. Je lui répondis de même que je montais jusqu'à une espèce de petit monument que j'a- percevais à une cinquantaine de pas au-dessus de ma tête, et que je redescendais aussitôt. Il me répondit par un geste qui signifiait que j'étais le maître de me passer cette fantaisie. Je profitai aussitôt de la permission.

C'était une petite colonne ronde, de huit ou dix pieds de haut et de trois ou quatre pieds de tour; elle était évidée par le mi- lieu , et des tablettes de pierres la partageaient en trois ou quatre niches superposées. Dans ces niches je croyais voir de grosses boules , et je ne comprenais pas le moins du monde ce que cela pouvait être , lorsqu'en m'approchant je m'aperçus peu à peu que sur ces boules étaient dessinés des yeux , un nez , une bouche. Je fis quelques pas encore , et je reconnus que c'étaient tout simplement trois têtes d'hommes proprement détachées de leur tronc, et qui séchaient au soleil. Un instant je voulus douter, mais il n'y avait pas moyen : elles étaient au grand complet, avec cheveux, dents, barbe, et sourcils. C'é- taient bien trois têtes.

On comprend que ma première parole en descendant fut pour demander au capitaine ce que faisaient ces trois têtes. L'histoire était on ne peut plus simple. Un équipage calabrais s'était approché des côtes de Sicile pour faire la contrebande, quoiqu'on fût en temps de choléra, et qu'il fût défendu de met- tre pied à terre sans patente. Trois de ces malheureux avaient été pris, jugés, condamnés à mort, décapités, et leurs têtes avaient été mises pour servir d'épouvantail à ceux qui se- raient tentés de faire comme eux. Cela me rappela que , moi aussi, j'étais en Sicile en contrebandier, qu'au lieu de dix-huit jours que j'aurais passer à Rome pour achever ma quaran- taine , j'en étais parti au bout de quatorze , et qu'il restait une quatrième niche vide.

REVUE DE PARIS. 89

Mon pauvre capitaine s'était mis en frais, et Giovanni avait fait des merveilles. Il y avait surtout un certain plat de poisson qui me parut un chef-d'œuvre ; je demandai le nom de cet honorable cétacé, que je ne connaissais point encore, et qui cependant me paraissait si digne d'être connu : j'appris que j'avais affaire au pesce spado.

Je me rappelais avoir lu dans ma jeunesse de fort belles descriptions de la manière dont le poisson à épée, autrement dit l'espadon, profitant de l'arme effroyable dont la nature avait armé le bout de son nez, attaquait parfois la baleine, lui livrait de rudes combats, puis , bondissant hors de l'eau et se laissant retomber sur elle la tête la première, la transperçait de son dard , qui ordinairement a quatre ou cinq pieds de long; mais s'arrêtaient les renseignements du naturaliste. Je m'é- tais donc contenlé jusque-là d'estimer l'espadon sous le rapport de son aptitude à l'escrime, et voilà toutj mais je vis que M. de Buffon lui avait fait tort, qu'il possédait, comme poisson, des qualités inconnues non moins estimables que celles dont son historien s'était fait l'apologiste , et qu'il méritait d'avoir dans la Cuisinière Bourgeoise un article nécrologique aussi im- portant que l'article biographique qu'il possédait déjà dans l'histoire naturelle.

Le dessert n'était pas moins remarquable que le déjeuner : il se composait de grenades et d'oranges magnifiques, aux- quelles était joint un fruit qui ne m'était pas moins inconnu que le poisson sur lequel je venais de recueillir de si précieux renseignements. Ce fruit était la figue d'Inde, cette manne éter- nelle et intarissable, que la Sicile offre si largement à la sen- sualité du riche et à la misère du pauvre. En effet, dès qu'on sort des portes d'une ville, on voit surgir de tous côtés d'im- menses cactus tout chargés de ces fruits. La figue d'Inde est de la grosseur d'un œuf de poule, enveloppée dune pulpe verte, et défendue par de petits bouquets d'épines dont la piqûre amène une longue et douloureuse démangeaison ; aussi il faut une certaine élude pour arriver à éventrer le fruit sans acci- dent. Cette opération faitî;, il sort de la blessure un globe à la chair jaunâtre, doux, frais et fondant, qu'on commence d'a- bord par déguster avec une certaine froideur, mais dont, au bout de huit jours, on finit par se faire une nécessité. Les Sici-

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liens adorent ce fruit , qui est pour eux ce que le cocomero est pour les Napolitains , avec cette différence que le cocomero a besoin d'une certaine culture el qu'on ne peut se le procurer jïratuitement, tandis que la figue d'Inde pousse partout, dans le sable, dans les terres grasses, dans les marais, dans les ro- chers, et jusque dans les fentes des murs, et ne donne que la peine de !a cueillir.

Ce déjeuner, l'un des plus instructifs que j'aie certainement fait de ma vie , terminé , le capitaine m'offrit de venir voir la fêle de la châsse de saint Nicolas. On comprend que je me gar- dai bien de refuser une pareille proposition. Nous nous mîmes en roule en continuant de remonter le chemin qui conduit au Phare. Bientôt nous nous engageâmes , à gauche, dans de pe- tits mouvements de terrain qui nous firent perdre de vue la mer j enfin , nous nous trouvâmes au bord d'un petit lac isolé, bleu , clair, brillant comme un miroir, encadré, à gauche, par une rangée de maisons, à droite, par une suite de montagnes qui empêche celte jolie coupe de s'épancher dans le détroit. C'était le lac de.Pantana. Ses bords présentaient l'aspect d'une fête de campagne réduite à sa i)lus naïve simplicité, avec ses jeux il est impossible de gagner, ses petites boutiques jchàr- gées de fruits, et ses tarentelles.

Ce fui que j'eus pour la première fois l'occasion d'exa- miner celle danse dans tous ses détails. C'est une merveilleuse danse, el la plus commode que je connaisse, pourvu qu'on ait le musicien, et encore, à la rigueur on peut chanter ou siffler l'air soi-même. Elle se danse seul, à deux, à quatre, à huit, et indéfiniment, si l'on veut, homme à homme, femme à femme , qu'on se connaisse ou qu'on ne se connaisse pas : la chose n'y fait rien, à ce qu'il paraît, et ne semblait nullement inquiéter les danseurs. Quand un des spectateurs à envie de danser à son tour, il sort du cercle des assistants, entre dans l'espace léservé au ballet, saute alteriialivement sur un pied et sur un autre, jusqu'à ce qu'une autre personne se détache et se mette à sauler vis-à vis de lui. Si le partner tarde et que le monologue ennuie l'acteur, il s'approche en mesure du couple qui danse déjà , donne un coup de coude à l'homme ou à la femme qui danse depuis le plus longtemps , l'envoie se reposer el prend sa place, sans que la galanterie lui fasse faire aucune

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différence de sexe. II est vrai de dire aussi que les Siciliens ap- précient tous les avantages d'une gigue si indépendante : la tarentelle est une véritah>le maladie chez eux. J'étais arrivé sur les bords du lac avec le caj)itaine, sa femme. Nunzio, Gio- vanni, Pietro et Peppino. Au bout de dix minules, je me trou- vai absolument seul , et libre de me livrer à toutes les réflexions que je jugerais convenable de faire. Chacun sautillait à qui mieux mieux, et il n'y svait pas jusqu'au fils du capitaine qui ne se trémoussât en face d'une espèce de géant, qui n'offrait d'autre différence avec les cyclopes , dont il me paraissait des- cendre en droite ligne, que Taccidenl qui lui avait donné deux yeux.

Quant à la musique qui donnait le branle à toute cette popu- lation, elle n'éiait pas, comme chez nous, réunie sur un seul point, mais disséminée au contraire sur les bords du lac; l'or- chestre se composait en général de deux musiciens. Tun jouant de la flûte, et l'autre d'une espèce de mandoline. Ces deux ins- truments réunis formaient une mélodie assez semblable à celle qui chez nous a le privi!é[;e de faire exclusivement danser les chiens et les ours. Les musiciens étaient mobiles et cherchaient la pratkpie, au lieu de l'attendre. Lorscju'ils avaient épuisé les forces du groupe qui les entourait , et que la recette, abandon- née à la généreuse appréciation du public , était épuisée, ils se mettaient en marche, jouant l'air éternel, et ils n'avaient pas fait vingt pas , que sur leur passage un autre groupe se formait et les forçait de faire une nouvelle halte chrorégra- phique. Je comptai soixante-dix de ces musiciens, qui tous avaient plus ou moins d'occupation.

Au plus fort de la fête, et vers les trois heures à peu près, la châsse de saint Nicolas sortit de l'église oîi elle était enfer- mée ; aussitôt les danses cessèrent ; chacun accourut , prit sa place dans le cortège, et la piocession commença de faire le tour du lac, accompagnée de l'explosion éternelle d'un millier (le boites. Ce nouvel exercice dura à peu près une heure et de- mie, puis la châsse rentra dans l'église avec les prêtres, et la foule s'éparpilla de nouveau autour du lac.

Comme il se faisait tard et que j'avais vu de la fête tout ce que j'en voulais voir, je pris congé du capitaine, qui fît un signe àPieiro et à Giovanni, lesquels aussitôt ijuilLèreut leurs

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danseuses sans leur dire un seul mot et accoururent : leur in- tention était de me faire reconduire par mer avec la barque du speronare , atin de m'épargner les deux lieues qui me sépa- raient de Messine. J'essayai de me défendre, mais il n'y eut pas moyen, et Giovanni fit tant d'instances et Pietro tant de ca- brioles, tous deux mirent à un si haut prix l'honneur de re- conduire son excellence, que son excellence, qui , au fond du cœur , n'était aucunement fâchée de s'en aller couchée dans une bonne barque au lieu de piétiner sur des jambes assez fa- tiguées de l'avoir portée, par une chaleur de 55 degrés, depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, finit par ac- cepter, se promettant, il est vrai, de dédommager Pietro et Giovanni du plaisir perdu. Nous nous en allâmes donc tout en bavardant jusqu'au village de la Pace, eux me parlant sans cesse le chapeau à la main, et moi n'ayant d'autre occupation que de leur faire mettre le chapeau sur la tète. Arrivés en face de la porte du capitaine , ils détachèrent une barque ; je sautai dedans, et , comme le courant était bon , nous commençâmes, sans grande fatigue pour ces braves gens, à descendre le dé- troit, tout en laissant à notre droite des bâtiments d'une forme si singulière qu'ils finirent par attirer mon attention.

C'étaient des chaloupes à l'ancre, sans cordages et sans ver- gues, du milieu desquelles s'élevait un seul mât d'une hauteur extrême : au haut de ce mât , qui pouvait avoir vingt-cinq ou trente pieds de long , un homme , debout sur une traverse pa- reille à un bâton de perroquet, et lié par le milieu du corps à l'espèce d'arbre contre lequel il était appuyé, semblait monter la garde , les yeux invariablement fixés sur la mer ; puis , à certains moments, il poussait des cris et agitait les bras : à ces clameurs et à ces signes, une autre barque plus petite, et comme la première d'une forme bizarre, ayant un mât plus court à l'extrémité duquel une seconde sentinelle était liée, montée par quatre rameurs qui la faisaient voler sur l'eau , dominée à la proue par un homme debout et tenant un harpon à la main, s'élançait rapide comme une flèche et faisait des évolutions étranges, jusqu'au moment l'homme au harpon avait lancé son arme. Je demandai alors à Pietro l'explication de cette manœuvre ; Pietro me répondit que nous étions arrivés à Messine juste au moment de lu pèche du jjesce spadOj et que

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c'était cette pêche à laquelle nous assistions. En même temps, Giovanni me montra un énorme poisson que l'on tirait à bord d'une de ces l)arques , et m'assura que c'était un poisson tout pareil à celui que j'avais mangé à dîner et dont j'avais si bien apprécié la valeur. Restait à savoir comment il se faisait que des hommes si religieux , comme le sont les Siciliens, se li- vrassent à un travail si fatigant le saint jour du dimanche; mais ce dernier point fut éclairci à l'instant même par Gio- vanni, qui me dit que, le pesce spado étant un poisson dt; passage, et ce passage n'ayant lieu que deux fois par an et étant très-court, les pêcheurs avaient dispense de l'évèque pour pêcher les fêtes et dimanches.

Cette pêche me parut si nouvelle, et par la manière dont elk* s'exécutait et par la forme et la force du poisson duquel on avait affaire, qu'outre mes sympathies naturelles pour tout amusement de ce genre, je fus pris d'un plus grand désir en- core que d'ordinaire de me permettre celui-ci. Je demandai donc à Pietro s'il n'y aurait pas moyen de me mettre en rela- tion avec quelques-uns de ces braves gens , afin d'assister à leur exercice. Pietro me répondit que rien n'était plus facile, mais qu'il y avait mieux que cela à faire : c'était d'exécuter cette pêche nous-mêmes , attendu que l'équipage était à notre service dans le port comme en mer, et que tous nos matelots , étant nés dans le détroit , étaient familiers avec cet amusement. J'acceptai à l'instant même, et comme je comptais, en suppo- sant que la santé de Jadiu nous le permît, quitter Messine le surlendemain, je demandai s'il serait possible d'arranger la partie pour le jour suivant. Mes Siciliens étaient des hommes merveilleux qui ne voyaient jamais impossibilité à rien 5 aussi , après s'être regardés l'un l'autre et avoir échangé quelques paroles, me répondirent-ils que rien n'était plus facile, et que, si je voulais les autoriser à dépenser deux ou trois piastres pour la location ou l'achat des objets qui leur manquaient , tout serait prêt pour le lendemain six heures; bien entendu que, moyennant cette avance faite par moi, le poisson pris devien- drait ma propriété. Je leur répondis que nous nous entendrions plus tard sur ce point. Je leur donnai quatre piastres et leur recommandai la plus scrupuleuse exactitude. Quelques minutes après ce marché conclu, nous abordâmes au pied de la douane.

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La vue de ce bâtimenl me rappela le pauvre Cama que j'avais parfaitement oublié. Je demandai à mes deux rameurs s'ils en savaient quelque chose, mais ni l'un ni l'autre n'en avait en- tendu parler : c'était jour de fête , il était donc inutile de s'en occuper le même jour. Le lendemain matin, nous nous mettions de trop bonnne heure en mer pour espérer que les autorités seraient levées. Je dis à Pietro de prévenir le capitaine de m'at- tendre à l'hôtel vers onze heures du matin , c'est-à-dire au re- tour de notre pêche , attendu qu'en ce moment nous ferions en- semble les démarches nécessaires à la liberté du prisonnier. Au reste, ayant payé à Cama, en partant de Naples, son mois d'a- vance, j'étais moins inquiet sur son compte; avec de l'argent on se tire d'affaire partout , même en prison.

Je trouvai Jadin aussi bien qu'il était permis de le désirer; il avait renvoyé son médecin, en lui donnant trois piastres et en l'appelant vieil intrigant. Le médecin, qui ne parlait pas fran- çais, n'avait compris que la partie de la harangue qui se tra- duisait par la vue , et avait pris congé de lui en lui baisant les mains.

J'annonçai à Jadin la partie de pêche arrangée pour le len- demain, puis je fis mettre les chevaux à une espèce de voiture que notre hôtelier eut l'audace de nous faire passer pour une calèche, et nous allâmes faire un tour sur la Marine.

Il y a vraiment dans les climats méridionaux un espace de temps délicieux ; c'est celui qui est compris entre six heures du soir et deux heures du matin. On ne vit réellement que pendant celte j)ériode de la journée ; au contraire de ce qui se passe dans nos climats du nord , c'est le soir que tout s'éveille. Les fenêtres et les portes des maisons s'ouvrent, les rues s'animent , les pla- ces se peuplent. Un air frais chasse cette atmosphère de plomb qui a pesé toute la journée sur le corps et sur l'esprit. On relève la tête, les femmes reprennent leur sourire, les fleurs leurs parfums , les montagnes se colorent de teintes violâtres , la mer répand son acre et irritante saveur ; enfin , la vie , qui semblait près de s'éteindre, renaît, et coule dans les veines avec un étrange surcroît de sensualité.

Nous restâmes deux heures à faire corso à la Marine ; nous passâmes une autre heure au théâtre , pour y entendre chanter la Norma. Je me rap(»elai alors ce bon et ciier Bellini , qui, en

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me remettant au momeiil de mon (lé|!arl de France des lettres pour Kaples, m'avait fait promettre, si je passais à Catane, sa patrie, d'aller donner de ses nouvelles à son vieux père. J'étais bien décidé à tenir religieusement parole, et fort loin de me douter que celles que je donnerais à son père seraient les der- nières qu'il en devait recevoir.

Pendant l'entr'acte , j'allai remercier M"^ Schultz du plaisir qu'elle m'avait fait le soir de mon arrivée à Messine, lorsqu'elle était passée près de ma barque en jetant à la brise sicilienne cette vague mélodie allemande . que Bellini a prouvé ne lui être pas si étrangère qu'on le croyait.

Il était temps de rentrer. Pour un convalescent, Jadin avait fait force folies ; il voulait absolument repasser par la Marine, mais je tins bon, et nous revînmes droit à l'hôtel. Nous devions nous lever le lendemain à six heures du matin, et il était près de minuit.

Le lendemain, à l'heure di(e, nous fûmes réveillés par Pietro, qui avait quitté ses beaux habits de la veille pour reprendre son costume de marin. Tout était i)rêt pour la pèche, hommes et chaloupes nous attendaient. En un tour de main, nous fûmes liabillés à notre tour ; notre costume n'était guère plus élégant que celui de nos matelots ; c'était , pour moi , un grand cha- peau de paille , une veste de marin en toile à voiles, et un pan- talon large. Quanta Jadin, il n'avait pas voulu renoncer au costume qu'il avait adopté pour tout le voyage , il avait la cas- quette de drap , la veste de panne taillée à l'anglaise, le panta- lon demi-collant et les guêtres.

Nous trouvâmes dans la chaloupe Vincenzo, Filippo, Anto- nio, Sieni, et Giovanni. A peine y fûmes-nous descendus, que les quatre premiers prirent les rames : Giovanni se mit à l'avant avec son harpon, Pietro monta sur son perchoir, et nous allâ- mes, après dix minutes de marche , nous ranger au pied d'une de ces barques à l'ancre qui portaient au bout de leurs mâts un homme en guise de girouette. Pendant le trajet , je remarquai qu'au harpon de Giovanni était attachée une corde de la gros- seur du pouce , qui venait s'enrouler dans un tonneau scié par le milieu, qu'elle remplissait ijresque entièrement. Je deman- dai quelle longueur pouvait avoir cette corde, on me répondit qu'elle avait cent vingt brasses.

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Tout auLoiir de nous se passait une scène fort animée : c'étaient des cris et des gestes inintelligibles pour nous , des barques qui volaient sur l'eau comme des hirondelles ; puis, de temps en temps , faisaient une halte pendant laquelle on lirait à bord un énorme poisson muni d'une magnifique épée. Nous seuls étions immobiles et silencieux; mais bientôt notre tour arriva.

L'homme qui était au haut du mât de la barque à l'ancre , poussa un cri d'appel , et en même temps montra de la main un point de la mer qui était, à ce qu'il paraît , dans nos parages à nous. Pielro répondit en criant : Partez ! Aussitôt nos rameurs se levèrent pour avoir plus de force, et nous bondîmes plutôt que nous ne glissâmes sur la mer, décrivant, avec une vitesse dont on n'a point d'idée, les courbes, les zigzags et les angles les plus abrupts et les plus fantastiques, tandis que nos mate- lots , pour s'animer les uns les autres , criaient à tue-tête : TtUti do! tutti do! Pendant ce temps, Pietro et l'homme de la barque à l'ancre se démenaient comme deux possédés, se ré- pondant l'un à l'autre comme des télégraphes, indiquant à Giovanni , qui se tenait roide , immobile , les yeux fixes et son harpon â la main , dans la pose du Romulus des Satines ^ l'en- droit où était le pesce spado que nous poursuivions. Enfin , les muscles de Giovanni se roidirent, il leva le bras; le harpon, qu'il lança de toutes ses forces, disparut dans la mer; la barque s'arrêta à l'instant même dans une immobilité et un silence complets. Mais bientôt le manche du harpon reparut. Soit que le poisson eût ,élé trop profondément enfoncé dans l'eau , soit que Giovanni se fût trop pressé, il avait manqué son coup. Nous revînmes tout penauds prendre notre place auprès de la grande barque.

Une demi-heure après, les mêmes cris et les mêmes gestes recommencèrent, et nous fûmes emportés de nouveau dans un labyrinthe de tours et de détours ; chacun y mettait une ardeur d'autant plus grande qu'ils avaient tous une revanche à pren- dre et une réhabilitation à poursuivre. Aussi, cette fois, Gio- vanni fit-il deux fois le geste de lancer son harpon , et deux fois se retint-il ; à la troisième , le harpon s'enfonça en sifflant ; la barque s'arrêta , et presqu'aussitôt nous vîmes se dérouler rapidement la corde qui était dans le tonneau ; cette fois , l'es-

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padon élait frappé et emportait le harpon du côté du Phare , en s'enfoncent rapidement dans l'eau. Nous nous mîmes sur sa trace , toujours indiquée par la direction de la corde ; Pietro et Giovanni avaient sauté dans la barque et avaient saisi deux au- tres rames qui avaient été rangées de côté ; tous s'animaient les uns les autres avec le fameux tutti do. Et cependant , la corde, en continuant de se dérouler, nous prouvait que l'espadon ga- gnait sur nous; bientôt elle arriva à sa fin, mais elle était arrêtée au fond du tonneau ; le tonneau fut jeté à la mer, et s'éloigna rapidement, surnageant comme une boule. Nous nous mîmes aussitôt à la poursuite du tonneau, qui bientôt, par ses mouvements bizarres et saccadés , annonça que l'espadon était à l'agonie. Nous profitâmes de ce moment pour le rejoindre. De temps en temps de violentes secousses le faisaient plonger, mais presqu'aussitôt il revenait sur l'eau. Peu à peu les secous- ses devinrent plus rares . de simples frémissements leur succé- dèrent, puis ces frémissements même s'éleignirent. Nous atten- dîmes encore quelques minutes avant de toucher à la corde. Enfin Giovanni la prit et la tira à lui par petites secousses, comme fait un pêcheur à la ligne qui vient de prendre un pois- son trop fort pour son hameçon et pour son crin. L'espadon ne répondit par aucun mouvement, il était mort.

Nous nageâmes jusqu'à ce que nous fussions à pic au-dessus de lui. Il était au fond de la mer , et la mer , nous en pouvions juger par ce qu'il restait de corde en dehors, devait avoir, à l'endroit oîi nous nous trouvions , cinq cents pieds de profon- deur. Trois de nos matelots commencèrent à tirer la corde dou- cement, sans secousses, tandis qu'un quatrième la roulait au fur et à mesure dans le tonneau pour qu'elle se trouvât toute prête au besoin. Quant à moi et Jadin, nous faisions, avec le reste de l'équipage , contrepoids à la barque , qui eût chaviré si nous étions restés tous du même côté.

L'opération dura une bonne demi-heure; puis Pietro me fit signe d'aller prendre sa place , et vint s'asseoir à la mienne. Je me penchai sur le bord de la barque , et je commençai à voir, à trente ou quarante pieds sous l'eau, des espèces d'éclairs. Cela arrivait toutes les fois que l'espadon, qui remontait â nous, roulait sur lui-même , et nous montrait son ventre argenté. Il fut bientôt assez proche pour que nous puissions distinguer sa 11 9

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forme, il nous par.iissait monstrueux; eniin il arriva à ia sur- face de Teau. Deux de nos matelots le saisirent , l'un par le pic , l'autre par la queue, et le déi)Osèrent au fond de la barque. Il avait de longueur, le pic compris, près de dix pieds de France.

Le harpon lui avait traversé tout le corps , de sorte qu'on dé- noua la corde , et qu'au lieu de le retirer par le manche , on le relira par le fer, et qu'il passa tout entier au travers de la dou- ble blessure. Cette opération terminée , et le harpon lavé , essuyé, hissé, Giovanni prit une petite scie et scia l'épée de l'espadon au ras du nez ; puis il scia de nouveau cette épée six pouces plus loin , et me présenta le morceau ; il en fit autant l)0ur Jadin ; et aussitôt , lui et ses compagnons scièrent le reste en autant de parties qu'ils étaient de rameurs , et se les distri- buèrent. J'ignorais encore dans quel but était faite cette distri- bution , quand je vis chacun porter vivement son morceau à sa bouche, et sucer avec délices l'espèce de moelle qui en formait le centre. J'avoue que ce régal me parut médiocre; en consé- quence, j'offris le mien à Giovanni , qui fit beaucoup de façons pour le prendre, et qui enfin le prit et l'avala. Quant à Jadin , en sa (jualité d'expérimentateur , il voulut savoir par lui-même ce qu'il en était ; il porta donc le morceau à sa bouche, aspira le contenu , roula un instant les yeux , fit une grimace , jeta le morceau à la mer, et se retourna vers moi en me demandant un verre de muscat de Lipari, qu'il vida tout d'un trait.

Je ne pouvais me lasser de regarder noire prise. Nous étions assurément tombés sur un des plus beaux espadons qui se pus- sent voir. Nous regagnâmes la grande barque avec notre prise , nous la fîmes passer d'un bord à l'autre , puis nous nous apprê- tâmes à une nouvelle pêche. Après deux coups de harpon man- ques, nous prîmes un second pesce spado, mais plus petit que le premier. Quant aux détails de la capture, ils furent exacte- ment les mêmes que ceux que nous avons donnés , à une seule exception près : c'est que, le harpon ayant frappé dans une portion plus vitale, et plus rapprochée du cœur, l'agonie de notre seconde victime fut moins longue que celle de la première, et qu'au bout de soixante-dix ou quatre-vingt brasses de corde le poisson était mort.

Il était onze heures moins un quart, j'avais donné rendez- vous à onze heures au capitaine; il était donc temi)s de rentrer

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en ville. Nos matelots me demandèrent ce qu'ils devaient faire des deux poissons. Nous leur répondîmes qu'ils n'avaient qu'à nous en garder un morceau pour notre dîner, que nous revien- drions faire à bord sur les trois heures, après quoi , sauf le bon plaisir du vent, nous remettrions à la voile pour continuer notre voyage. Quant au reste du poisson , ils n'avaient qu'à le vendre, le saler ou en faire cadeau à leurs amis et connaissances. Cet abandon généreux de nos droits nous valut un redoublement d'égards, de joie et de bonne volonté qui, joint au plaisir que nous avions pris , nous dédommagea complètement des quatre piastres de première mise de fonds que nous avions données.

Nous trouvâmes le capitaine qui nous attendait avec son exac- titude ordinaire. Jadin se chargea de régler les comjjtes avec notre hôte , et de faire approvisionner par Giovanni et Pietro le bâtiment de fruits et de vin. Je m'en allai ensuite avec le capi- taine faire ma visite au chef de la police messinoise.

Nous trouvâmes, contre l'habitude, un homme aimable et de bonne compagnie. Il était d'ailleurs lié avec le docteur qui avait traité Jadin et qui lui avait parlé de nous très-favorable- ment. Nous lui racontâmes l'aventure de Cama , comment il avait oublié son passe-port pour me suivre plus vite dès qu'il avait su que j'étais un digne appréciateur de Roland, et com- ment enfin son refus de changer de nom , qui indiquait au reste la droiture de son âme, avait amené son arrestation. Le chef de la police fit alors donner au capitaine sa parole d'honneur que Cama , pendant tout le voyage , resterait à bord du spero- nare et ne descendrait point à terre. Je me permis de faire observer à l'autorité que j'avais pris un cuisinier pour me faire la cuisine , et non comme objet de luxe. J'ajoutai que , comme , du moment il mettait le pied à bord du bâtiment, il était pris du mal de mer , sa société me devenait parfaitement inutile tout le temps que durait la navigation , et je lui avouai que j'avais compté me rattraper de ce sacrifice pendant notre voyage de terre; mais j'eus beau faire valoir toutes ces raisons, en appeler de Philippe endormi à Philippe éveillé , la sentence était portée, et le juge n'en voulut pas démordre. Il est vrai qu'il m'offrait un autre moyen ; c'était de laisser Cama en prison pendant tout le voyage, et de ne le reprendre qu'à mon retour, époque à laquelle il me donnerait un certificat qui, constatant

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que mon cuisinier était resté à Messine par une cause indépen- dante de ma volonté, et qui ne pouvait être attribuée qu'à sa propre faute, me dispenserait de le payer. Mais j'eus pitié du pauvre Cama. Le capitaine donna sa parole , et le chef de la po- lice , en échange ^«me remit l'ordre de mise en liberté du pri- sonnier. Je laissai au capitaine le soin de faire sortir Cama de prison; je lui recommandai d'être à trois heures juste en face de la Marine, et je rentrai à l'hôtel.

Je trouvai Jadin en grande discussion avec l'aubergiste , qui voulait lui faire payer les déjeuners qu'il n'avait pas pris , sous prétexte que nos chambres étaient de deux piastres chacune , nourriture comprise; en outre, il présentait un compte de 18 francs pour limonade, eau de guimauve, etc. Après une menace bien positive d'aller nous plaindre h l'autorité d'un pa- reil vol , il fut convenu que tout ce qui avait été pris , de quel- que façon que l'absorption se fût faite , passerait pour nourri- ture. Il en résulta que Jadin paya son eau de guimauve et sa limonade comme si c'eût été des côtelettes et des beefsteaks , moyennant quoi notre hôte voulut bien nous tenir quittes , et nous pria de le recommander à nos amis.

A trois heures, nous vîmes arriver Pietro et Giovanni, qui s'étaient constitués nos serviteurs, et qui venaient chercher nos malles. Le vent était bon, et le bâtiment n'attendait plus que nous pour mettre à la voile. La première personne que nous aperçûmes en montant à bord , fut Cama. La prison lui avait été à merveille; ses yeux étaient déboufïis et ses lèvres désen- flées, de sorte qu'il avait retrouvé un visage à peu près humain. L'incarcération, au reste, l'avait rendu on ne peut plus traita- ble, et il était prêt désormais à prendre tous les noms qu'il me plairait de lui donner. Malheureusement cette abnégation pa- tronimique lui venait un peu tard.

Au reste , avec sa santé , Cama réclamait ses droits ; il s'était revêtu de son costume des grands jours pour imposer à quicon- que tenterait d'usurper ses fonctions. Il avait la toque de per- cale blanche , la veste bleue , le pantalon de nankin , le tablier de cuisine coquettement relevé par un coin , et il appuyait fiè- rement la main gauche sur le manche du couteau passé dans sa ceinture. Giovanni n'avait ni toque de percale , ni veste bleue , ni pantalon de nankin, ni tablier drapé, ni couteau de cuisine

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coqueltement passé au côté , mais il avait des antécédents res- pectables, et parmi ces antécédents , le déjeuner qu'il nous avait fait faire la veille chez le capitaine. Aussi ne paraissait-il aucu- nement disposé à faire la moindre concession. Il avait d'ailleurs un auxiliaire puissant : c'était Milord , qui Kavait reconnu jus- qu'à présent pour le véritable destiibuteur d'os et de pâtée, et qui était parfaitement disposé à le soutenir. Je vis que la chose lournait tout doucement à mal ; j'appelai le capitaine , et ne vou- lant mécontenter ni l'un ni l'autre de ces fidèles serviteurs , Je lui dis que nous ne dînerions que dans une heure et demie, et que , puisque le vent était bon , je le priais de ne pas perdre de temps pour mettre à la voile. Aussitôt tous les hommes furent appelés à la manœuvre, Giovanni comme les autres. Isous levâ- mes l'ancre , nous dépliâmes la voile , et nous commençâmes à marcher. Quant à Cama, il descendit triomphalement sous le pont.

Un quart-d'heure après, Giovanni, en descendant à son tour, le trouva étendu tout de son long près de ses fourneaux. Ce que j'avais prévu était arrivé. Le mal de mer avait fait son effet. Cama ne réclamait plus lien qu'un matelas et la permission de se coucher sur le pont.

L'exigence du chef de la police, qui avait fait promettre au capitaine que Cama ne mettrait point pied à terre , lui promet- tait, comme on le voit, un voyage bien agréable.

Giovanni triompha sans ostentation. A l'heure nous l'avions demandé, le dîner fut prêt et se trouva excellent. Le capitaine le partagea avec nous , et il fut convenu , une fois pour toutes, qu'il en serait ainsi tous les jours. Au dessert , je m'aperçus que M. Pe|)pino n'avait point encore paru , et je m'informai de lui. J'appris que sa mère l'avait gardé près d'elle. En outre, Gaë- tano, retenu par une espèce d'ophtalmie, était récité â terre- Pendant le dîner , le capitaine nous donna des nouvelles de la tempête. Ce n'est pas sans raison qu'elle avait effrayé sa femme : six bâtiments s'étaient perdus pendant les dix-huii heures qu'elle avait duré.

Jusqu'à la nuit , nous suivîmes le milieu du détroit à égale distance à peu près des côtes de Sicile et des côtes de Calabre. Des deux côtés, une végétation luxuriante, qui venait baigner ses racines jusque dans la mer , luttait de force et de richesse.

9.

102 REVUE DE PARIS.

Nous passâmes ainsi devant Contessi, Reggio, Pistorera, Sainte- Agathe ,' enfin, dans les brumes du soir, nous vîmes apparaître le pittoresque village de la Scaletta , dont !e nom indique l'as- pect, et le capitaine avait eu son duel avec Gaëtano Sferra. Puis la nuit vint, une de ces nuits délicieuses , limpides et par- fumées , comme on n'a point d'idée qu'il en puisse exister nulle part quand on n'a pas quitté le Nord.

Nous tirâmes nos matelas sur le pont , nous nous jetâmes des- sus, et nous nous endormîmes, bercés à la fois par le mouve- ment des vagues et par le chant de nos matelots, qui, sur les dix heines, sentant tomber le vent, s'étaient remis bravement à la rame.

Lorsque nous ouvrîmes les yeux, il était quatre heures du matin , et nous étions à l'ancre dans le port de Taormine.

VII.

CATAWE.

L'aspect de Toarmine nous plongea en extase. A notre gauche, et bornant l'horizon , s'élevait l'Etna , cette colonne du ciel , comme l'appelle Pindare, découpant sa masse violette dans une atmosphère rougeâtre tout imprégnée des rayons naissants du soleil. Au second plan, en se rapprochant de nous, étaient accroupies, aux pieds du géant, deux montagnes fauves qu'on eût dit recouvertes d'une immense peau de lion , tandis que, devant nous , au fond d'une petite crique , et se dégageant à peine de l'ombre, s'élevaient au bord de la mer, pareilles ti un miroir d'acier bruni , quelques chétives maisons dominées à droite